La finance mondiale, désormais dominée par une « finance de l’ombre » — fonds d’investissement, hedge funds, private equity ou private credit —, représente aujourd’hui près de 400% du PIB planétaire. Sans régulation ni ratio de solvabilité, elle agit comme un far-west financier où des acteurs comme Apollo (1 000 milliards d’euros d’actifs), KKR, Equity, ou encore Tikehau Capital et Antin Infrastructures Partners extraient jusqu’à 20 % de rendement annuel, contre 1,5 % pour un livret A. Leur emprise s’étend bien au-delà des marchés traditionnels : maisons de retraite (Colisée), laboratoires d’analyses médicales (Cerba), gestion de l’eau (SAUR), crèches (People & Baby, Babilou), ou encore magasins de bricolage comme Lapeyre, racheté par le fonds allemand Mutarès. Leur appétit ne s’arrête pas là : ils visent désormais les usines stratégiques — aciéries, chimie, armement, médicaments. Biogaran, qui produit un tiers des génériques en France, ou LMB Aerospace, fournisseur de systèmes de refroidissement pour les Rafale, sont ainsi passés sous contrôle de fonds américains ou britanniques. Leur objectif ultime ? Privatiser les hôpitaux et les cliniques, transformant les remboursements de la Sécurité sociale en une source de profits spéculatifs.
Cette expansion fulgurante s’explique par une logique implacable : capter la richesse créée par les travailleurs, mais aussi les cotisations sociales, dans un marché où la santé, l’eau ou les retraites deviennent des mines d’or pour des investisseurs sans scrupules.
Qu’est-ce qu’un fonds prédateur ?
Deux mécanismes destructeurs dominent. D’un côté, les fonds vautours, comme Mutarès (qui a repris et pillé les magasins Lapeyre) ou Alpha Blue Ocean — ce dernier dirigé par Pierre Vannineuse, dont les agissements ont conduit à des condamnations et à une fuite vers les Bahamas pour échapper à toute contrainte. Leur stratégie est simple : cibler des entreprises en difficulté pour les dépecer, aspirer leur trésorerie résiduelle, puis les jeter à la faillite. Les fonderies de Bretagne, aujourd’hui au bord de la liquidation, ou les Forges de Tarbes, en proies à des sociétés écrans comme Europlasma, illustrent cette logique de pillage pur et simple, où des centaines d’emplois disparaissent en quelques mois, laissant derrière eux des territoires exsangues.
De l’autre, les Leveraged Buy-Out (LBO), ou achats par effet de levier, consistent à racheter une entreprise saine en contractant une dette colossale, dont le remboursement est imposé à la cible elle-même.
Les causes et le bilan politiques de la désindustrialisation
La désindustrialisation française n’est pas le fruit du hasard, mais celui de choix politiques clairs, portés par une succession de gouvernements qui ont fait le lit de la financiarisation de l’économie. Dès 2012, l’arrivée de François Hollande au pouvoir marque un tournant, avec la nomination d’Emmanuel Macron, d’abord comme secrétaire général adjoint de l’Élysée, puis comme ministre de l’Économie en 2014. C’est à cette époque que se met en place un système favorable aux fonds prédateurs, avec une complicité active de l’État. Bercy, sous l’impulsion de Macron, autorise sans sourciller les cessions d’entreprises stratégiques à ces acteurs financiers, que ce soit LMB Aerospace, Biogaran ou les fonderies de Bretagne, pourtant aux mains de fonds aux pratiques condamnables.
Le bilan est sans appel : la France est devenue championne d’Europe des dividendes, un pays où les grands groupes réalisent 62% de leurs emplois à l’étranger – contre 38% en Allemagne et 28% en Italie -, et où la part industrielle dans le PIB s’effondre. Les lois travail se multiplient sous Hollande puis Macron, affaiblissant le rapport de force des salariés et précarisant toujours davantage le marché du travail. En 2023, la France bat ainsi le record du nombre de salariés rémunérés au SMIC. Dans le même temps, des fleuron comme Airbus, autrefois porteurs d’une ambition industrielle nationale, voient leur capital s’ouvrir au capital flottant, tandis que leurs dirigeants, à l’image de Tom Enders, imposent des marges à deux chiffres, au mépris des équilibres industriels. En 2016, Airbus a même versé plus de dividendes qu’il n’a réalisé de bénéfices, symbole d’une économie où la finance prime sur la production.
Cette dérive a des conséquences concrètes sur le tissu industriel. Des entreprises comme Renault, autrefois dirigées par des industriels comme Louis Schweitzer, qui visait 5% de marge, sont désormais soumises à des exigences démesurées : 15% de marge pour Carlos Tavares à Stellantis, une pression insoutenable qui pousse les sous-traitants dans une spirale de précarité. Le résultat est implacable : la France est l’un des pays les plus désindustrialisés d’Europe, incapable de rivaliser avec des concurrents comme l’Allemagne, qui a su préserver son appareil productif.
Les complicités d’État et les dérives de la BPI
La Banque Publique d’Investissement (BPI), souvent présentée comme un outil au service de l’économie réelle, est en réalité devenue un rouage essentiel de la machine financière. Son directeur, Nicolas Dufourcq, nommé en 2013 par François Hollande, a transformé cette institution en un instrument au service des fonds d’investissement. L’argent des Français, placé dans la BPI, est ainsi utilisé pour financer des fonds comme Cathay Capital, un fonds franco-chinois dont les associés incluent des figures comme Bruno Bézard, ancien directeur général de Bercy, ou même le fils de Nicolas Dufourcq et celui de Patrick Pouyanné, PDG de Total. Ce système de pantouflage généralisé – où d’anciens ministres, directeurs de cabinet ou hauts fonctionnaires se reconvertissent dans la finance pour y empocher des fortunes – illustre la collusion entre le pouvoir politique et les acteurs de la prédation.
Pire, la BPI refuse systématiquement d’aider les entreprises en difficulté, même lorsqu’elles sont stratégiques pour la souveraineté nationale. Lors de la commission d’enquête parlementaire sur les fonds prédateurs, Dufourcq a reconnu sous serment que la BPI était bien « l’argent des Français » ; pourtant la stratégie qu’il conduit sert avant tout à financer des fonds d’investissement plutôt que les entreprises en détresse. Les tribunaux de commerce, quant à eux, jouent un rôle tout aussi controversé. Leur composition, exclusivement composée de patrons et d’économistes, en fait des instances au service des créanciers, et non des travailleurs ou de l’intérêt général.
Les défaillances et partialité des tribunaux de commerce
Les tribunaux de commerce, instances clés dans le sort des entreprises en difficulté, sont aujourd’hui structurés pour servir les intérêts des créanciers plutôt que ceux des travailleurs ou de l’économie réelle. Leur composition, exclusivement patronale et économique, en fait des outils au service du capital, où les salariés, les élus locaux et les experts mobilisés pour défendre l’emploi et l’industrie se retrouvent systématiquement désavantagés. Le temps accordé pour examiner les dossiers est souvent insuffisant, et les décisions priment les intérêts financiers sur les enjeux industriels et sociaux.
Les leviers pour éviter une désindustrialisation plus profonde et engager un processus de réindustrialisation
Face à ce constat accablant, des leviers existent pour inverser la tendance. Le premier est un moratoire immédiat sur toutes les fermetures de sites industriels. Chaque jour, des entreprises comme Novascko ou Vencorex disparaissent, laissant derrière elles des territoires dévastés et des coûts de dépollution supportés par l’argent public.
La réindustrialisation passe également par un contrôle strict des investissements étrangers. Aujourd’hui, des entreprises stratégiques comme Novascko, spécialisées dans l’acier vert avec des fours électriques, peuvent être cédées à des fonds américains ou britanniques sans aucune vérification. Il est impératif que toute cession d’une entreprise stratégique – sidérurgie, chimie, armement, santé – soit soumise à l’autorisation préalable du gouvernement.
Enfin, l’État doit retrouver sa place de régulateur et d’investisseur. La nationalisation de certains sites, comme cela a été fait pour les chantiers navals de l’Atlantique, montre que c’est possible. La réquisition d’entreprises pendant la crise du Covid-19 a également démontré que l’État peut agir lorsqu’il le souhaite. Il est temps d’étendre ces pratiques à l’ensemble des secteurs stratégiques, en s’appuyant sur une grande conférence nationale sur l’industrie, associant travailleurs, syndicats, élus locaux et parlementaires.
Des propositions concrètes
Interdire les mécanismes prédateurs
Les LBO, qui permettent de piller les entreprises via des dettes insoutenables, doivent être bannis. De même, les Obligations Convertibles en Actions avec Bons de Souscription d’Actions (OCABSA), utilisés par des fonds comme Alpha Blue Ocean pour siphonner les entreprises, doivent être interdits.
Renforcer le contrôle des investissements étrangers
Toute cession d’une entreprise stratégique doit être soumise à l’autorisation du gouvernement. Les secteurs clés — sidérurgie, chimie, armement, santé — doivent être protégés contre les rachats par des fonds prédateurs. Impossible pensez-vous ? Pourtant, nous avons déjà les outils le permettant… Aurélie Trouvé (députée LFI) veut présenter une proposition de loi pour les interdire ou les conditionner à l’autorisation de l’État : il suffirait pourtant d’appliquer le décret Montebourg, de travailler avec les partenaires sociaux à l’élargissement des cas concernés : ce qui manque n’est pas forcément un outil, mais une volonté politique !
Réformer la Banque Publique d’Investissement
La BPI doit cesser de financer les fonds d’investissement pour se recentrer sur les besoins productifs de la nation, sa direction doit donc être reprise en main pour quelle soit réellement dédiée au financement des entreprises stratégiques et à la réindustrialisation.
Donner le pouvoir aux salariés
Les salariés doivent avoir une plus grande capacité d’action sur les licenciements et les plans de sauvegarde de l’emploi. Ils doivent pouvoir bénéficier d’un droit de préemption sur les entreprises en difficulté, avec le soutien de la banque publique.
Conditionner les aides publiques
Les 211 milliards d’euros d’exonérations et d’aides publiques doivent être strictement conditionnés à des investissements productifs, à la décarbonation des industries et à la création d’emplois. Le rapport de Fabien Gay, sénateur de Seine-Saint-Denis, contient des pistes de travail intéressantes. Contrairement au combat d’arrière-garde de la droite et des macronistes contre lui, il ne s’agit pas d’un rapport gauchiste : il a été validé par la commission d’enquête du Sénat où la gauche est minoritaire.
Réformer les tribunaux de commerce
Ces instances doivent être repensées pour servir l’emploi et l’industrie, et non les créanciers. Les salariés, les élus locaux et les experts doivent y siéger aux côtés des patrons.
Lancer un plan de réindustrialisation ambitieux
La France doit se fixer pour objectif de retrouver une part industrielle de 15% dans son PIB, permettant de recréer 2 millions d’emplois. Cela implique un pôle public bancaire nationalisé et une grande conférence nationale sur l’industrie.
Se doter d’un véritable ministère de l’industrie
un Ministère de l’Industrie indépendant de Bercy sera doté de prérogatives étendues pour concevoir les projets de filières et soutenir les PME-PMI, identifier les friches industrielles à revitaliser ; mais aussi pour mener des actions défensives, via la sauvegarde des sites menacés et la sanctuarisation des fleurons technologiques. Il ne s’interdira pas de procéder à des nationalisations de secteurs stratégiques si nécessaire. Il supervisera la constitution d’un fonds souverain pour prendre des participations au capital. Il dotera la France d’une stratégie nationale d’intelligence économique. Le Ministère de l’Industrie négociera des accords nationaux et décentralisés pour le Made in France, orientera les 170 milliards annuels de commande publique, imposera des clauses de « contenu local » afin de relocaliser la valeur ajoutée et soutenir les territoires.
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La prédation financière qui frappe l’industrie française n’est pas une fatalité, mais le résultat de complicités institutionnelles et de choix politiques. Pour y mettre fin, il faut agir sur tous les fronts : interdire les mécanismes prédateurs, reprendre le contrôle de la BPI, réformer les tribunaux de commerce, et surtout, redonner le pouvoir aux travailleurs. La réindustrialisation est possible, à condition de rompre avec la logique de la finance et de placer l’intérêt général au cœur de l’économie. Le combat est aussi politique : face à des candidats comme Édouard Philippe, porte-parole des fonds prédateurs (son entourage politique est effrayant de ce point de vue), ou Marine Le Pen, il s’agit de construire une alternative capable de défendre l’industrie, l’emploi et la souveraineté nationale. La mobilisation des travailleurs, des syndicats et des citoyens reste la seule force capable de conjurer le pire.
Frédéric Faravel
