Étiquette : Intelligence économique

  • Agir contre la finance « sans visage » pour sauver notre outil industriel

    Agir contre la finance « sans visage » pour sauver notre outil industriel

    La finance mondiale, désormais dominée par une « finance de l’ombre » — fonds d’investissement, hedge funds, private equity ou private credit —, représente aujourd’hui près de 400% du PIB planétaire. Sans régulation ni ratio de solvabilité, elle agit comme un far-west financier où des acteurs comme Apollo (1 000 milliards d’euros d’actifs), KKR, Equity, ou encore Tikehau Capital et Antin Infrastructures Partners extraient jusqu’à 20 % de rendement annuel, contre 1,5 % pour un livret A. Leur emprise s’étend bien au-delà des marchés traditionnels : maisons de retraite (Colisée), laboratoires d’analyses médicales (Cerba), gestion de l’eau (SAUR), crèches (People & Baby, Babilou), ou encore magasins de bricolage comme Lapeyre, racheté par le fonds allemand Mutarès. Leur appétit ne s’arrête pas là : ils visent désormais les usines stratégiques — aciéries, chimie, armement, médicaments. Biogaran, qui produit un tiers des génériques en France, ou LMB Aerospace, fournisseur de systèmes de refroidissement pour les Rafale, sont ainsi passés sous contrôle de fonds américains ou britanniques. Leur objectif ultime ? Privatiser les hôpitaux et les cliniques, transformant les remboursements de la Sécurité sociale en une source de profits spéculatifs.

    Cette expansion fulgurante s’explique par une logique implacable : capter la richesse créée par les travailleurs, mais aussi les cotisations sociales, dans un marché où la santé, l’eau ou les retraites deviennent des mines d’or pour des investisseurs sans scrupules.

    Qu’est-ce qu’un fonds prédateur ?

    Deux mécanismes destructeurs dominent. D’un côté, les fonds vautours, comme Mutarès (qui a repris et pillé les magasins Lapeyre) ou Alpha Blue Ocean — ce dernier dirigé par Pierre Vannineuse, dont les agissements ont conduit à des condamnations et à une fuite vers les Bahamas pour échapper à toute contrainte. Leur stratégie est simple : cibler des entreprises en difficulté pour les dépecer, aspirer leur trésorerie résiduelle, puis les jeter à la faillite. Les fonderies de Bretagne, aujourd’hui au bord de la liquidation, ou les Forges de Tarbes, en proies à des sociétés écrans comme Europlasma, illustrent cette logique de pillage pur et simple, où des centaines d’emplois disparaissent en quelques mois, laissant derrière eux des territoires exsangues.

    De l’autre, les Leveraged Buy-Out (LBO), ou achats par effet de levier, consistent à racheter une entreprise saine en contractant une dette colossale, dont le remboursement est imposé à la cible elle-même.

    Les causes et le bilan politiques de la désindustrialisation

    La désindustrialisation française n’est pas le fruit du hasard, mais celui de choix politiques clairs, portés par une succession de gouvernements qui ont fait le lit de la financiarisation de l’économie. Dès 2012, l’arrivée de François Hollande au pouvoir marque un tournant, avec la nomination d’Emmanuel Macron, d’abord comme secrétaire général adjoint de l’Élysée, puis comme ministre de l’Économie en 2014. C’est à cette époque que se met en place un système favorable aux fonds prédateurs, avec une complicité active de l’État. Bercy, sous l’impulsion de Macron, autorise sans sourciller les cessions d’entreprises stratégiques à ces acteurs financiers, que ce soit LMB Aerospace, Biogaran ou les fonderies de Bretagne, pourtant aux mains de fonds aux pratiques condamnables.

    Le bilan est sans appel : la France est devenue championne d’Europe des dividendes, un pays où les grands groupes réalisent 62% de leurs emplois à l’étranger – contre 38% en Allemagne et 28% en Italie -, et où la part industrielle dans le PIB s’effondre. Les lois travail se multiplient sous Hollande puis Macron, affaiblissant le rapport de force des salariés et précarisant toujours davantage le marché du travail. En 2023, la France bat ainsi le record du nombre de salariés rémunérés au SMIC. Dans le même temps, des fleuron comme Airbus, autrefois porteurs d’une ambition industrielle nationale, voient leur capital s’ouvrir au capital flottant, tandis que leurs dirigeants, à l’image de Tom Enders, imposent des marges à deux chiffres, au mépris des équilibres industriels. En 2016, Airbus a même versé plus de dividendes qu’il n’a réalisé de bénéfices, symbole d’une économie où la finance prime sur la production.

    Cette dérive a des conséquences concrètes sur le tissu industriel. Des entreprises comme Renault, autrefois dirigées par des industriels comme Louis Schweitzer, qui visait 5% de marge, sont désormais soumises à des exigences démesurées : 15% de marge pour Carlos Tavares à Stellantis, une pression insoutenable qui pousse les sous-traitants dans une spirale de précarité. Le résultat est implacable : la France est l’un des pays les plus désindustrialisés d’Europe, incapable de rivaliser avec des concurrents comme l’Allemagne, qui a su préserver son appareil productif.

    Les complicités d’État et les dérives de la BPI

    La Banque Publique d’Investissement (BPI), souvent présentée comme un outil au service de l’économie réelle, est en réalité devenue un rouage essentiel de la machine financière. Son directeur, Nicolas Dufourcq, nommé en 2013 par François Hollande, a transformé cette institution en un instrument au service des fonds d’investissement. L’argent des Français, placé dans la BPI, est ainsi utilisé pour financer des fonds comme Cathay Capital, un fonds franco-chinois dont les associés incluent des figures comme Bruno Bézard, ancien directeur général de Bercy, ou même le fils de Nicolas Dufourcq et celui de Patrick Pouyanné, PDG de Total. Ce système de pantouflage généralisé – où d’anciens ministres, directeurs de cabinet ou hauts fonctionnaires se reconvertissent dans la finance pour y empocher des fortunes – illustre la collusion entre le pouvoir politique et les acteurs de la prédation.

    Pire, la BPI refuse systématiquement d’aider les entreprises en difficulté, même lorsqu’elles sont stratégiques pour la souveraineté nationale. Lors de la commission d’enquête parlementaire sur les fonds prédateurs, Dufourcq a reconnu sous serment que la BPI était bien « l’argent des Français » ; pourtant la stratégie qu’il conduit sert avant tout à financer des fonds d’investissement plutôt que les entreprises en détresse. Les tribunaux de commerce, quant à eux, jouent un rôle tout aussi controversé. Leur composition, exclusivement composée de patrons et d’économistes, en fait des instances au service des créanciers, et non des travailleurs ou de l’intérêt général.

    Les défaillances et partialité des tribunaux de commerce

    Les tribunaux de commerce, instances clés dans le sort des entreprises en difficulté, sont aujourd’hui structurés pour servir les intérêts des créanciers plutôt que ceux des travailleurs ou de l’économie réelle. Leur composition, exclusivement patronale et économique, en fait des outils au service du capital, où les salariés, les élus locaux et les experts mobilisés pour défendre l’emploi et l’industrie se retrouvent systématiquement désavantagés. Le temps accordé pour examiner les dossiers est souvent insuffisant, et les décisions priment les intérêts financiers sur les enjeux industriels et sociaux.

    Les leviers pour éviter une désindustrialisation plus profonde et engager un processus de réindustrialisation

    Face à ce constat accablant, des leviers existent pour inverser la tendance. Le premier est un moratoire immédiat sur toutes les fermetures de sites industriels. Chaque jour, des entreprises comme Novascko ou Vencorex disparaissent, laissant derrière elles des territoires dévastés et des coûts de dépollution supportés par l’argent public.

    La réindustrialisation passe également par un contrôle strict des investissements étrangers. Aujourd’hui, des entreprises stratégiques comme Novascko, spécialisées dans l’acier vert avec des fours électriques, peuvent être cédées à des fonds américains ou britanniques sans aucune vérification. Il est impératif que toute cession d’une entreprise stratégique – sidérurgie, chimie, armement, santé – soit soumise à l’autorisation préalable du gouvernement.

    Enfin, l’État doit retrouver sa place de régulateur et d’investisseur. La nationalisation de certains sites, comme cela a été fait pour les chantiers navals de l’Atlantique, montre que c’est possible. La réquisition d’entreprises pendant la crise du Covid-19 a également démontré que l’État peut agir lorsqu’il le souhaite. Il est temps d’étendre ces pratiques à l’ensemble des secteurs stratégiques, en s’appuyant sur une grande conférence nationale sur l’industrie, associant travailleurs, syndicats, élus locaux et parlementaires.

    Des propositions concrètes

    Interdire les mécanismes prédateurs

    Les LBO, qui permettent de piller les entreprises via des dettes insoutenables, doivent être bannis. De même, les Obligations Convertibles en Actions avec Bons de Souscription d’Actions (OCABSA), utilisés par des fonds comme Alpha Blue Ocean pour siphonner les entreprises, doivent être interdits.

    Renforcer le contrôle des investissements étrangers

    Toute cession d’une entreprise stratégique doit être soumise à l’autorisation du gouvernement. Les secteurs clés — sidérurgie, chimie, armement, santé — doivent être protégés contre les rachats par des fonds prédateurs. Impossible pensez-vous ? Pourtant, nous avons déjà les outils le permettant… Aurélie Trouvé (députée LFI) veut présenter une proposition de loi pour les interdire ou les conditionner à l’autorisation de l’État : il suffirait pourtant d’appliquer le décret Montebourg, de travailler avec les partenaires sociaux à l’élargissement des cas concernés : ce qui manque n’est pas forcément un outil, mais une volonté politique !

    Réformer la Banque Publique d’Investissement

    La BPI doit cesser de financer les fonds d’investissement pour se recentrer sur les besoins productifs de la nation, sa direction doit donc être reprise en main pour quelle soit réellement dédiée au financement des entreprises stratégiques et à la réindustrialisation.

    Donner le pouvoir aux salariés

    Les salariés doivent avoir une plus grande capacité d’action sur les licenciements et les plans de sauvegarde de l’emploi. Ils doivent pouvoir bénéficier d’un droit de préemption sur les entreprises en difficulté, avec le soutien de la banque publique.

    Conditionner les aides publiques

    Les 211 milliards d’euros d’exonérations et d’aides publiques doivent être strictement conditionnés à des investissements productifs, à la décarbonation des industries et à la création d’emplois. Le rapport de Fabien Gay, sénateur de Seine-Saint-Denis, contient des pistes de travail intéressantes. Contrairement au combat d’arrière-garde de la droite et des macronistes contre lui, il ne s’agit pas d’un rapport gauchiste : il a été validé par la commission d’enquête du Sénat où la gauche est minoritaire.

    Réformer les tribunaux de commerce

    Ces instances doivent être repensées pour servir l’emploi et l’industrie, et non les créanciers. Les salariés, les élus locaux et les experts doivent y siéger aux côtés des patrons.

    Lancer un plan de réindustrialisation ambitieux

    La France doit se fixer pour objectif de retrouver une part industrielle de 15% dans son PIB, permettant de recréer 2 millions d’emplois. Cela implique un pôle public bancaire nationalisé et une grande conférence nationale sur l’industrie.

    Se doter d’un véritable ministère de l’industrie

    un Ministère de l’Industrie indépendant de Bercy sera doté de prérogatives étendues pour concevoir les projets de filières et soutenir les PME-PMI, identifier les friches industrielles à revitaliser ; mais aussi pour mener des actions défensives, via la sauvegarde des sites menacés et la sanctuarisation des fleurons technologiques. Il ne s’interdira pas de procéder à des nationalisations de secteurs stratégiques si nécessaire. Il supervisera la constitution d’un fonds souverain pour prendre des participations au capital. Il dotera la France d’une stratégie nationale d’intelligence économique. Le Ministère de l’Industrie négociera des accords nationaux et décentralisés pour le Made in France, orientera les 170 milliards annuels de commande publique, imposera des clauses de « contenu local » afin de relocaliser la valeur ajoutée et soutenir les territoires.

    * * *

    La prédation financière qui frappe l’industrie française n’est pas une fatalité, mais le résultat de complicités institutionnelles et de choix politiques. Pour y mettre fin, il faut agir sur tous les fronts : interdire les mécanismes prédateurs, reprendre le contrôle de la BPI, réformer les tribunaux de commerce, et surtout, redonner le pouvoir aux travailleurs. La réindustrialisation est possible, à condition de rompre avec la logique de la finance et de placer l’intérêt général au cœur de l’économie. Le combat est aussi politique : face à des candidats comme Édouard Philippe, porte-parole des fonds prédateurs (son entourage politique est effrayant de ce point de vue), ou Marine Le Pen, il s’agit de construire une alternative capable de défendre l’industrie, l’emploi et la souveraineté nationale. La mobilisation des travailleurs, des syndicats et des citoyens reste la seule force capable de conjurer le pire.

    Frédéric Faravel

  • Il faut créer un délit de trahison économique

    Il faut créer un délit de trahison économique

    Les articles 410–1 et 411-1 à 9 du code pénal concernent le fait de fournir à une puissance étrangère des informations de nature à porter atteinte à la sécurité du pays et à ses intérêts vitaux. Il ne concerne pas le défaut d’information du gouvernement français par le patron d’une entreprise française avant de vendre une entreprise stratégique à l’étranger. Le code pénal ne peut en aucun cas être invoqué pour cela puisqu’en droit pénal l’incrimination est précisément définie.

    Pour pouvoir sanctionner un patron qui vend à la sauvette une entreprise figurant sur une liste d’entreprises considérées comme stratégique par le gouvernement, sans avoir averti au préalable le gouvernement comme le prévoirait un code pénal modifié, il faut bien, comme le propose Arnaud Montebourg, modifier le code pénal et créer ce délit de trahison économique des intérêts nationaux.

    Nous remercions Manuel Bompard de montrer dans l’échange qu’il a entamé sur le sujet qu’au-delà des désaccords politiques et de la dureté d’une campagne électorale, il existe encore des sujets sur lesquels nos réflexions convergent malgré quelques différences. Nous apprécions que le débat se fasse dans le respect…

  • Réindustrialisation : « la domination des idées libérales empêche de mener le rapport de force », entretien à Alternatives économiques

    Réindustrialisation : « la domination des idées libérales empêche de mener le rapport de force », entretien à Alternatives économiques

    entretien accordé à Alternatives Economiques, publié le jeudi 24 juin 2021 – propos recueillis par Justin Delépine

    La désindustrialisation du pays est-elle inéluctable ? Persuadée que non, la sénatrice Marie-Noëlle Lienemann, rattachée au groupe communiste, souhaite que la France cesse d’être naïve dans la compétition internationale et européenne. Pour cela, l’élue a déposé fin mars, une proposition de loi pour la création d’un programme national d’intelligence économique. Elle revient ici sur les ambitions, la philosophie et les propositions de son texte.

    La France et l’Europe se montrent-elles naïves dans la compétition internationale ?

    Dans tous les marchés stratégiques, l’Europe n’a pas fait de percée, que ce soit l’automatisation, le Big Data, le cloud ou les systèmes cyberphysiques. Même si elle est encore la première puissance commerciale, sa part dans les échanges mondiaux ne cesse de reculer. Si nous ne nous adaptons pas, nous serons progressivement disqualifiés dans les échanges internationaux. Les acteurs européens sont encore trop peu présents dans les technologiques émergentes.

    Concernant la France, la situation est encore pire, notamment parce que les stratégies de l’UE avec la Chine et les USA nous défavorisent clairement. Nous perdons des places dans le commerce international mais aussi dans le commerce intra-européen qui représente presque 70% nos échanges.

    Notre pays a été particulièrement percuté par les règles de l’Europe libérale : concurrence libre et (prétendument) non faussée, dumping fiscal et social important, interdiction des aides d’État alors même que notre pays connaissait un secteur public important et des interventions de l’État. Tout cela sur fond de passage à l’Euro avec un franc surévalué et une monnaie commune qui sert d’abord les exportations de nos concurrents européens…

    La désindustrialisation et les délocalisations se sont accélérées. D’où l’importance pour notre pays et bien d’autres de réorienter radicalement l’UE, en particulier pour combattre les déséquilibres qui se sont accrus en son sein.

    C’est vrai avec l’Allemagne, mais on ne peut plus tolérer non plus que les Pays-Bas soient la porte d’entrée européenne des produits chinois à travers ses ports et qu’ils se développent via une concurrence fiscale déloyale, totalement scandaleuse. Nos gouvernants ont laissé faire au nom de l’unité européenne. Qui peut croire qu’elle durera si de tels écarts et de telles pratiques demeurent !

    Mais au-delà de l’urgence de créer un vrai rapport de force au sein de l’UE pour changer la donne et faire entendre les intérêts français, notre pays doit agir dans le cadre existant et utiliser tous les moyens disponibles afin de mettre en place une stratégie offensive de développement industriel pour empêcher les prédateurs de capter nos entreprises et d’affaiblir notre tissu.

    Nous avons laissé se faire de multiples délocalisations vers l’Est du continent sans aucune stratégie pour les empêcher

    Plus globalement, nous avons laissé se faire de multiples délocalisations vers l’Est du continent sans aucune stratégie pour les empêcher ou pour organiser la complémentarité entre ce qui pourrait encore se faire en France et ce qui peut être produit dans d’autres territoires. C’est souvent ce que font les Allemands, notamment au travers de leur « Ostpolitik ».

    En parallèle, il y a eu toute une série de scandales industriels autour de grands fleurons français. Comme la vente de la branche énergie d’Alstom à General Electric en 2016 : nous avons ainsi laissé partir le savoir-faire français dans la fabrication de turbines. Idem avec la fusion entre le français Technip et l’américain FMC. Le soi-disant mariage entre égaux n’aura même pas duré quatre ans, TechnipFMC s’est scindé et l’activité de forage en fonds marins a été laissée aux Américains, alors même que la France est le deuxième territoire maritime au monde. Ces exemples sont nombreux, on pourrait également citer le cas Nokia, Arcelor avec Mittal, Lafarge avec Holcim, etc.

    Il n’y a d’ailleurs pas que les multinationales qui se font racheter, mais aussi de nombreuses PME qui passent sous contrôle étranger. Juste parfois pour éliminer un concurrent d’ailleurs.

    A quels défis votre proposition de loi cherche-t-elle à répondre ? Protéger notre industrie d’éventuels rachats ou alors identifier les transitions à venir pour investir ?

    Les deux ! Identifier les menaces en fait partie.

    Par exemple dans l’affaire Alstom, quand un cadre de l’entreprise se fait arrêter aux États-Unis puis emprisonner, tout cela au moment où General Electric préparait son offensive sur l’industriel français, et que personne dans l’État ne réagit, ce n’est pas acceptable. On peut même s’interroger sur d’éventuelles collusion au plus haut niveau de l’administration.

    L’objectif de l’intelligence économique est d’identifier les menaces pour réagir rapidement et les rendre visibles un peu plus largement que ce qu’il se passe aujourd’hui.

    Comment définiriez-vous le concept d’intelligence économique ?

    Elle peut l’être autour de trois principales fonctions. Tout d’abord la veille et l’anticipation, avec une collecte de l’information et une coordination de ce travail pour que les différentes données remontent.

    Ensuite, la réactivité dans l’action. Par exemple, pouvoir identifier quand les États-Unis se préparent à changer un point de leur fiscalité ou de leur droit qui va nous impacter et donc modifier rapidement telle loi ou règlement pour se défendre. Où quand l’Europe signe un accord de libre-échange, mesurer nos vulnérabilités, prévenir les acteurs potentiellement impactés et les préparer à y faire face.

    Le troisième volet est l’influence ou ce qu’on pourrait appeler le « soft power ». Cela se joue en partie dans les instances internationales, dans les comités où sont définis les normes par exemple. L’objectif est que les intérêts français puissent peser à ce niveau dans une optique de servir une vision plus large. La francophonie aussi peut être un point d’appui.

    Les chinois actuellement sont très offensifs pour accroître leur influence dans des organisations comme l’OMS et la FAO. S’y joue de véritables rapports de force politiques et économique. Cela se joue aussi dans la guerre informationnelle et les réseaux sociaux.

    Que proposez-vous donc concrètement ?

    Tout d’abord, d’élaborer un programme national d’intelligence économique qui définirait les priorités et un plan d’action. L’idée est de créer un Service général d’intelligence économique (SGIE) rattaché au Premier ministre.

    Cette administration ne doit pas être là pour faire de la bureaucratie, nous avons besoin de personnes qui ont travaillé dans les entreprises, les grandes et les petites. Mais ces fonctionnaires ne pourront pas faire d’allers-retours avec le privé dans des secteurs qu’ils ont gérés.

    Ensuite, il faut un référent intelligence économique dans chaque ministère : agriculture, éducation nationale, affaires étrangères, etc. Que ces derniers concourent avec le service du Premier ministre à diffuser cette culture et à veiller dans chaque domaine à identifier les opportunités et les menaces. Ils auront également pour travail de faire échanger les différents acteurs entre eux. Idem dans les ambassades pour veiller aux cyberattaques, aux contrefaçons, mais aussi pour identifier les produits et technologies émergentes. Arrêtons de croire que la compétitivité ne vient que le baisse du coût du travail !

    Nous proposons également des agents du SGIE dans chaque département au sein des préfectures afin qu’ils soient les interlocuteurs privilégiés des collectivités territoriales. Leur mission consistera en la remontée des informations de terrain au SGIE et aussi en la transmission des informations pertinentes rassemblées au niveau national à leurs correspondants au sein des collectivités ou des entreprises.

    Il est important qu’il y ait une bonne articulation entre les services déconcentrés de l’État, les collectivités territoriales et les entreprises pour que les apports de l’Intelligence économique soient intégrés dans des plans d’action concrets. Par exemple, quand un syndicaliste voit venir une menace, il faut qu’il puisse trouver rapidement et facilement un interlocuteur.

    Au sein des entreprises, nous gagnerons à ce que les syndicalistes soient davantage écoutés. Ils disposent d’un savoir considérable en matière de prévision des risques

    Au sein des entreprises, nous gagnerons à ce que les syndicalistes soient davantage écoutés. Ils disposent d’un savoir considérable en matière de prévision des risques. Par exemple, les cadres qui remplissent les appels d’offre observent très bien comment évoluent les concurrents et donc les potentielles menaces.

    C’en est assez de voir les syndicalistes, les élus, constatant une prédation ou une fermeture d’entreprise, revenir bredouille d’un rendez-vous avec les services de Bercy où ils se sont entendu dire que tout cela est terrible, qu’ils regrettent, alors qu’ils laissent faire, n’ont pas voulu agir, ou n’ont pas pu agir car c’était trop tard. C’est aussi une des raisons pour lesquelles, le SNIE doit être directement sous l’autorité du Premier ministre.

    Le Parlement doit également être associé, car les élus ont vécu le saccage économique dans leurs territoires et ils pourront jouer leur rôle de pression. Le texte propose donc que le gouvernement vienne faire devant les parlementaires un compte rendu annuel de la mise en œuvre du plan d’intelligence économique.

    Toutes ces missions ne sont-elles pas justement le rôle de Bercy, du ministère de l’Économie ou de l’Industrie ? En quoi ce que vous proposez est-il différent ?

    La haute administration a renoncé pour une large part d’elle-même. L’impuissance est quasi-théorisée. Quand on interroge les haut-fonctionnaires de Bercy, ils répondent que c’est compliqué de réindustrialiser la France. Oui c’est compliqué, mais justement attelons-nous y !

    La domination des idées libérales chez les élites françaises les empêche de penser et de mener le rapport de force. Il n’y a plus de culture de résistance dans les affaires économiques. Quand l’État ne donne plus le la, ni les élites, alors c’est le marché qui fait la loi.

    Je plaide pour l’intelligence économique, mais le second pilier est l’instauration d’un véritable ministère de l’Industrie. Et que celui-ci soit beaucoup plus autonome de Bercy. Par exemple les consignes données à l’Agence de participation de l’État (APE) sont de ramener des liquidités et pas d’avoir une politique industrielle. Un contre-sens !

    Le troisième pilier serait le Plan, avec une planification de l’évolution des différents secteurs industriels. Mais dans tous les cas , c’est mettre en œuvre une capacité collective de faire agir ensemble, le tissu économique, les forces syndicales, les collectivités locales et l’État dans un cadre pérenne avec des objectifs partagés et non des structure dirigistes venant du haut.

    C’est pourquoi les agents de l’État ne doivent avoir ni la culture dominatrice des technocrates, ni celle du renoncement devant l’adversité ou les blocages qui se présentent à eux. Ils doivent acquérir une culture de l’intérêt général convaincant.

    En tout cas, les Allemands, eux, font de l’intelligence économique. De notre côté, nous ne nous donnons pas les moyens d’être performant. Un programme national d’intelligence a pour objectif de cesser de travailler en « silos », d’associer tous les acteurs économiques au niveau de l’État comme dans les territoires, en associant toutes les expertises scientifiques, techniques, juridiques, économiques… ensemble pour défendre et valoriser les intérêts de notre pays.

    En suivant cette logique, ne faudrait-il pas tout simplement s’orienter vers davantage de protectionnisme ?

    Il faut davantage de protections, davantage de régulation et dans certain cas du protectionnisme ciblé. Mais une stratégie de repli général ne fonctionnerait pas.

    L’enjeu de rééquilibrer nos échanges ne se situe pas seulement avec l’Inde ou de la Chine, mais avec nos voisins immédiats car l’essentiel de notre commerce est intra-européen. Dans les échanges mondiaux, l’idée d’une taxe carbone aux frontières de l’Union, qui est beaucoup discutée en ce moment, est très séduisante, mais on en parlait déjà dans les années 1990 quand j’étais au Parlement européen. Donc continuons à avancer dans cette direction. En attendant il faut bouger plus rapidement à notre niveau.

    La France a besoin d’échanges et ne peut, ni a intérêt à se replier sur elle-même. Ainsi le « fabriqué en France » est essentiel ; il a vocation a s’exporter dans le cadres de relations équilibrées avec d’autres États. Notre pays doit développer une culture de la défense de ses intérêts afin de s’adapter à la pluridisciplinarité des enjeux. C’est un impératif pour sortir de l’appauvrissement collectif actuel – toutes nos régions (sauf l’Île-de-France) ont un PIB par habitant inférieur à la moyenne européenne – et pour retrouver un pacte républicain, une concorde sociale, qui fonctionnent entre tous les Français.

    La France a énormément d’atouts. Il doivent être recherchés, encouragés et accompagnés à commencer par le potentiel humain : les Français ! De la formation post bac à la protection et la valorisation des activités publiques comme privés du pays, l’intelligence économique est défi commun.

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