En remportant largement la primaire sociale-démocrate, Raphaël Glucksmann a gagné une bataille. Mais à gauche, la prochaine échéance ne se jouera peut-être pas uniquement dans les urnes. Elle se jouera aussi dans la capacité à reconstruire un récit politique commun. « Et si Emmanuel Maurel avait, sur ce terrain, une carte à jouer ? » se demande Elliott Aubin, expert en communication narrative et ancien élu, dans cette tribune publiée par Marianne le jeudi 15 octobre 2026.
En politique, on commente les vainqueurs. Les résultats tombent, les éditorialistes cherchent déjà le prochain duel. La primaire sociale-démocrate n’a pas échappé à la règle : avec plus de 66 % des suffrages, Raphaël Glucksmann s’est imposé sans contestation. À 5,92 %, Emmanuel Maurel semble n’avoir rien à revendiquer.
Pourtant, les débats ont révélé autre chose qu’un rapport de forces : différentes manières de raconter la gauche et de concevoir son rassemblement. Et si l’enjeu n’était pas seulement de savoir qui la représentera en 2027, mais qui contribuera à la reconstruire ensuite ?
L’art de ne pas jouer exactement le même jeu
À rebours de la personnalisation et de la course à la visibilité, Maurel a choisi une posture posée : un ton mesuré, une parole construite, une relative distance à l’égard des affrontements entre ses concurrents.
La mécanique est pourtant rodée. Il faut exister médiatiquement, imposer une différence, incarner une promesse. Le candidat devient le héros et la preuve vivante de son histoire. Dans cette dramaturgie, la victoire devient une qualité en soi : il faut être celui qui peut gagner, autour duquel les autres doivent se ranger. La bataille pour incarner la victoire prend parfois le pas sur l’explication de ce que l’on veut gagner, et pourquoi.
Face à Glucksmann, Maurel a tenté de déplacer la discussion. Chacun croyait en ses chances, a-t-il rappelé, avant de revenir aux principes du socialisme démocratique : le partage des pouvoirs, des savoirs et des richesses. Là où la capacité à gagner devient un argument de légitimité, il ramène la discussion vers ce qui devrait justifier la conquête du pouvoir. Suffisant pour remporter une élection ? Manifestement pas dans cette primaire. Mais une posture peut prendre un autre sens quand le contexte change.
En remportant largement la primaire sociale-démocrate, Raphaël Glucksmann a gagné une bataille. Mais à gauche, la prochaine échéance ne se jouera peut-être pas uniquement dans les urnes. Elle se jouera aussi dans la capacité à reconstruire un récit politique commun. Et si Emmanuel Maurel avait, sur ce terrain, une carte à jouer ? Se demande Elliott Aubin, expert en communication narrative et ancien élu.
En politique, on commente les vainqueurs. Les résultats tombent, les éditorialistes cherchent déjà le prochain duel. La primaire sociale-démocrate n’a pas échappé à la règle : avec plus de 66 % des suffrages, Raphaël Glucksmann s’est imposé sans contestation. À 5,92 %, Emmanuel Maurel semble n’avoir rien à revendiquer.
Pourtant, les débats ont révélé autre chose qu’un rapport de forces : différentes manières de raconter la gauche et de concevoir son rassemblement. Et si l’enjeu n’était pas seulement de savoir qui la représentera en 2027, mais qui contribuera à la reconstruire ensuite ?
L’art de ne pas jouer exactement le même jeu
À rebours de la personnalisation et de la course à la visibilité, Maurel a choisi une posture posée : un ton mesuré, une parole construite, une relative distance à l’égard des affrontements entre ses concurrents.
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La mécanique est pourtant rodée. Il faut exister médiatiquement, imposer une différence, incarner une promesse. Le candidat devient le héros et la preuve vivante de son histoire. Dans cette dramaturgie, la victoire devient une qualité en soi : il faut être celui qui peut gagner, autour duquel les autres doivent se ranger. La bataille pour incarner la victoire prend parfois le pas sur l’explication de ce que l’on veut gagner, et pourquoi.
Face à Glucksmann, Maurel a tenté de déplacer la discussion. Chacun croyait en ses chances, a-t-il rappelé, avant de revenir aux principes du socialisme démocratique : le partage des pouvoirs, des savoirs et des richesses. Là où la capacité à gagner devient un argument de légitimité, il ramène la discussion vers ce qui devrait justifier la conquête du pouvoir. Suffisant pour remporter une élection ? Manifestement pas dans cette primaire. Mais une posture peut prendre un autre sens quand le contexte change.
Un personnage ne fait pas une histoire
Dans sa Poétique, Aristote souligne le rôle de l’intrigue : la cohérence d’une histoire tient à l’organisation des actions, pas seulement à la personnalité de celui qui la porte.
Une candidature présidentielle doit, elle aussi, raconter une transformation collective : d’où vient-on, que faut-il changer, vers quel horizon avancer ? Le candidat est essentiel. Il n’est pas, à lui seul, le récit. Glucksmann dispose désormais d’une légitimité pour porter sa candidature. Mais sa victoire ne répond pas à toutes les questions : comment élargir sa base électorale ? Articuler les sensibilités de la gauche ? Construire une proposition qui dépasse le simple rejet de Mélenchon ?
Le scrutin désigne un candidat. Il ne résout pas le problème politique auquel celui-ci devra répondre. Maurel, lui, a perdu la bataille de l’incarnation. Prétendre qu’il aurait déjà gagné ailleurs serait absurde. Mais sa conception de la gauche ne se réduit pas à savoir qui peut battre qui. Cette différence pourrait compter.
Après 2027, le problème restera entier
Imaginons un scénario qui n’a rien d’acquis : Mélenchon échoue à accéder à la présidence et Glucksmann ne transforme pas sa victoire à la primaire en dynamique électorale suffisante. Que restera-t-il à la gauche ? Désigner un nouveau candidat ou négocier une alliance entre appareils ne suffira pas. Il faudra répondre à une question plus profonde : quelle gauche reconstruire, autour de quelle histoire commune ?
Une partie du débat l’enferme dans une alternative : d’un côté, une stratégie fondée sur la confrontation avec le système et la rupture ; de l’autre, une social-démocratie républicaine et pro-européenne, soucieuse de se distinguer de LFI. Ces orientations ne résument pas toute la gauche. Mais elles soulignent une difficulté : le rassemblement ne peut reposer durablement sur un adversaire commun, ni sur l’addition de forces qui divergent sur la transformation sociale.
Il lui faut un projet. Et ce projet a besoin d’un récit. L’urgence climatique peut donner un cap à ce rassemblement : faire de la transformation écologique un levier de justice sociale. La réflexion de Paul Ricœur sur l’identité narrative, dans Soi-même comme un autre, éclaire cet enjeu. Une identité n’est pas une essence immuable : elle se construit aussi par les récits qui relient ruptures et continuités. Transposée à la politique, la question devient : comment se transformer sans perdre ce qui permet de se reconnaître dans une histoire commune ?
Démondialiser, démarchandiser, démocratiser
La gauche possède un héritage social, républicain, démocratique et ouvrier. Elle s’est aussi divisée sur l’Europe, la souveraineté, la mondialisation et les compromis du pouvoir. Le défi n’est pas de choisir entre fidélité et rupture, mais de déterminer ce qui, dans cet héritage, peut transformer le présent.
C’est sur ce terrain que Maurel mérite d’être observé. Démondialiser, démarchandiser, démocratiser : son triptyque tente de relier des combats trop souvent séparés. Le travail rejoint la répartition des richesses ; la souveraineté, la capacité collective à décider. La démocratie concerne aussi les lieux où se produisent les richesses et s’organise le travail.
Reste à dépasser le cercle des convaincus. Un projet intellectuellement cohérent n’est pas encore un récit populaire. Il faut le rendre compréhensible, désirable et assez concret pour que chacun y reconnaisse quelque chose de sa propre existence.
Perdre une primaire, gagner une place dans l’histoire ?
Toute défaite n’annonce pas une victoire future. Rien ne dit que Maurel rassemblera la gauche après 2027 : son audience reste limitée et d’autres peuvent participer à cette reconstruction. Mais son score ne suffit pas à clore le débat sur son positionnement. Un scrutin mesure un rapport de forces dans un contexte et un électorat donnés. Il ne dit pas tout de la capacité d’une idée à s’installer durablement.
La politique se joue dans plusieurs temporalités : la désignation, la campagne, l’exercice du pouvoir, mais aussi la reconstruction des familles politiques. Glucksmann a remporté la première bataille. LFI devra penser sa succession. La gauche devra dépasser ses oppositions internes. Maurel pourrait y prendre sa place, à condition de transformer ses principes en projet et son discours en une histoire capable de dépasser son propre courant.
Maurel a-t-il un coup d’avance ? Rien ne permet encore de le dire. Mais si 2027 ouvre une recomposition à gauche, la question ne sera plus seulement de savoir qui a gagné la primaire. Elle sera de savoir qui aura contribué à définir ce que la gauche veut devenir.
Eliott Aubin




