La fragmentation du Royaume-Uni redessine sa carte politique et – peut-être – son avenir


Les élections du 7 mai 2026 ont marqué un tournant dans l’histoire politique britannique, révélant une crise profonde du Parti travailliste, dont la défaite s’est avérée aussi brutale qu’inédite.

En Angleterre, le Labour a subi un recul sans précédent, perdant le contrôle de 37 conseils municipaux et plus de 1 300 sièges de conseillers, souvent au profit de Reform UK, le parti d’extrême droite dirigé par Nigel Farage. Des bastions historiques comme Hartlepool, Sunderland, Gateshead ou encore Tameside, où le Labour régnait sans partage depuis des décennies, sont passés entre les mains de Reform UK, illustrant l’ampleur du rejet. À Londres, traditionnellement acquise aux travaillistes, des arrondissements emblématiques comme Hackney, Lewisham ou Waltham Forest ont basculé vers les Verts, confirmant la fragmentation d’un électorat urbain de plus en plus diversifié et volatile.

Au Pays de Galles, la défaite a été encore plus humiliante. Pour la première fois depuis la création du Senedd (le parlement gallois) en 1999, le Labour a été relégué à la troisième place, avec seulement neuf sièges, derrière Plaid Cymru (43 sièges) et Reform UK (34 sièges). La Première ministre sortante, Eluned Morgan, a même perdu son siège dans sa circonscription de Ceredigion Penfro, un symbole fort de l’effondrement d’un parti qui dominait la vie politique galloise depuis un siècle. En Écosse, le Labour a également reculé, terminant ex æquo avec Reform UK (17 sièges chacun) derrière le SNP, qui a remporté une cinquième victoire consécutive au Parlement écossais avec 58 sièges, bien qu’il n’ait pas obtenu la majorité absolue. Les Verts écossais, quant à eux, ont réalisé une percée historique en remportant leurs premiers sièges de circonscription, notamment à Édimbourg Centre et Glasgow Sud, au détriment du SNP.

Cette débâcle électorale ne peut se comprendre sans une analyse fine des dynamiques locales et nationales. En Angleterre, le Labour a été sanctionné dans les régions post-industrielles du Nord et des Midlands, où le mécontentement social et économique a été exploité par Reform UK. Dans le Sud, les Verts ont profité de l’effritement du vote travailliste pour s’imposer comme une alternative crédible, notamment sur les questions environnementales et sociales. Au Pays de Galles et en Écosse, les partis nationalistes ont su capitaliser sur un sentiment d’abandon par Westminster, tout en proposant des programmes sociaux plus ambitieux que ceux du Labour.

Une politique travailliste qui a nourri le vote protestataire et radicalisé l’électorat

Le gouvernement de Keir Starmer, au pouvoir depuis juillet 2024, a multiplié les erreurs stratégiques et les revirements idéologiques, sapant peu à peu sa crédibilité auprès de son électorat traditionnel. Dès son arrivée à Downing Street, Starmer avait promis un « changement » radical après quatorze années de règne conservateur. Pourtant, les choix opérés par son gouvernement ont souvent semblé en décalage complet avec les attentes des classes populaires et des progressistes.

La nomination de Peter Mandelson comme ambassadeur à Washington, malgré ses liens avérés avec Jeffrey Epstein, a cristallisé les critiques sur le clientélisme et l’éloignement des valeurs de gauche. Ce scandale, révélateur d’un dédain apparent pour les questions d’éthique et de transparence, a durablement terni l’image d’un Premier ministre déjà perçu comme peu charismatique et distant.

Liz Kendall, ministre du travail et des retraites, à la Chambre des communes, le 18 mars 2025. HOUSE OF COMMONS/REUTERS

Mais c’est surtout sur le terrain social que le Labour a commis ses erreurs les plus lourdes. La réforme du Personal Independence Payment (PIP), qui vise à durcir les conditions d’accès aux aides pour les personnes handicapées, a été perçue comme une trahison par les associations et une partie de la base électorale du parti. Près de 3,7 millions de Britanniques bénéficiaient de cette allocation en janvier 2026, et les nouvelles évaluations prévues risquent de priver un million de personnes de ce soutien essentiel.

Liz Kendall, ministre du Travail, a justifié ces coupes par la nécessité de « réparer un système qui ne fonctionne plus », mais les arguments avancés – comme la lutte contre les « diagnostics excessifs » de troubles mentaux – ont sonné comme un mépris envers les plus vulnérables.

La suppression de la fuel allowance, une allocation destinée à aider plus de 11 millions de retraités à payer leurs factures énergétiques, a également alimenté la colère. Dans un contexte de crise du coût de la vie, ces mesures ont été interprétées comme une soumission aux dogmes de l’austérité, alors même que le Labour avait été élu pour y mettre fin. Le refus de la chancelière de l’Échiquier, Rachel Reeves, de desserrer les règles budgétaires – notamment en matière de dette publique et de fiscalité – a encore accentué cette impression d’un parti captif des logiques libérales, incapable de proposer une alternative crédible aux politiques conservatrices.

Reform UK, dirigé par Nigel Farage, a su exploiter ce mécontentement en brandissant un discours populiste, anti-immigration et anti-élites. Le parti a ciblé les régions les plus touchées par la désindustrialisation et la précarité, où le sentiment d’abandon par Westminster est le plus fort. Il promet de mettre fin à l’immigration clandestine, de réduire les impôts et de s’opposer aux politiques environnementales jugées trop coûteuses.

Gestuelle expressive du leader du parti Reform UK, Nigel Farage, pendant qu’il s’exprimait lors d’une conférence de presse sur la politique migratoire le 20 avril 2026 dans le quartier de Westminster à Londres. (Photo by Carl Court/Getty Images)

Reform UK a séduit une partie de l’électorat ouvrier traditionnellement acquis au Labour. Les résultats des élections locales confirment cette dynamique : Reform UK est devenu la première force politique en Angleterre en nombre de sièges, devançant même les conservateurs dans plusieurs conseils municipaux. Au Pays de Galles et en Écosse, où le parti était jusqu’alors marginal, il a réalisé des percées spectaculaires, terminant deuxième dans les deux nations.

Cette progression s’explique aussi par la fragmentation du paysage politique. Les conservateurs, en net recul, n’ont pas su endiguer la montée de Reform UK, tandis que les libéraux-démocrates et les Verts ont profité de l’effritement des deux grands partis traditionnels.

Le chef du Parti vert britannique, Zack Polanski (au centre), est présenté comme un populiste social radical et écologiste. Photo : Justin Tallis/AFP

En Angleterre, les Verts ont notamment remporté des victoires symboliques à Londres, comme la mairie de Hackney, au détriment du Labour. Leur leader, Zack Polanski, a su incarner un « écopopulisme » de gauche, mêlant lutte contre les inégalités sociales et urgence climatique, une combinaison qui a séduit une partie de l’électorat urbain et jeune.

Écosse et Pays de Galles en marche vers l’autonomie, l’Irlande vers l’unification ?


Alors que l’Angleterre bascule vers un vote protestataire et xénophobe, les « nations celtiques » du Royaume-Uni ont, elles, renforcé leurs mouvements nationalistes, souvent portés par des partis de gauche. En Écosse, le SNP a remporté une cinquième victoire consécutive au Parlement écossais, avec 58 sièges, bien qu’il n’ait pas obtenu la majorité absolue. Ce succès s’inscrit dans la continuité d’une dynamique indépendantiste qui, malgré les revers (comme la démission de Nicola Sturgeon en 2023 et les turbulences internes du parti), reste solidement ancrée dans le paysage politique écossais. Les Verts écossais, alliés traditionnels du SNP, ont également réalisé une percée historique en remportant 15 sièges, dont deux circonscriptions symboliques : Édimbourg Centre, où le ministre Angus Robertson a été battu, et Glasgow Sud, ancienne circonscription de Nicola Sturgeon (première ministre SNP de 2014 à 2023).

Cette alliance entre le SNP et les Verts, bien que fragilisée par les dissensions passées, permet de maintenir une majorité pro-indépendance au Parlement écossais. John Swinney, actuel Premier ministre écossais, a d’ailleurs annoncé son intention de réclamer un nouveau référendum sur l’indépendance, bien que la question reste juridiquement bloquée par Westminster. Cependant, la perspective d’une Écosse indépendante au sein de l’UE, défendue par le SNP et les Verts, continue de mobiliser une partie importante de l’électorat.

John Swinney avait été élu sans surprise avec 64 voix sur les 129 sièges du Parlement écossais premier ministre d’Ecosse le 7 mai 2024. Photo Sipa

Au Pays de Galles, la situation est tout aussi révélatrice. Plaid Cymru, parti nationaliste et social-démocrate, a devancé le Labour pour la première fois de son histoire, avec 43 sièges contre 9 pour les travaillistes. Cette victoire historique s’explique par plusieurs facteurs : la désaffection envers le Labour, perçu comme trop aligné sur les politiques de Westminster, et la capacité de Plaid Cymru à incarner une alternative progressiste et ancrée dans les spécificités galloises. Rhun ap Iorwerth, chef du parti, a formé un gouvernement minoritaire, en cherchant une coopération avec les Verts gallois (2 sièges) et les libéraux-démocrates. Son programme, axé sur la justice sociale, la protection de la langue galloise et une meilleure répartition des richesses, a su séduire un électorat en quête de rupture avec le statu quo.

Rhun ap Iorwerth, leader de Plaid Cymru, à Londres, juillet 2024.
(Crédit : PA Images / Alamy Stock Photo)

La question de l’indépendance reste cependant en retrait dans le discours de Plaid Cymru, moins d’un tiers des Gallois y étant favorables. Pourtant, le Brexit a profondément modifié la donne. Comme l’a souligné l’historienne Delyth Jewell, « le Brexit a obligé les Gallois à choisir entre leurs identités : galloise, britannique ou européenne. Beaucoup se sentent désormais davantage gallois et pro-européens que britanniques ».

Cette reconfiguration identitaire pourrait, à terme, ouvrir la voie à des revendications plus radicales, même si Plaid Cymru privilégie pour l’instant une stratégie pragmatique, centrée sur la défense des intérêts gallois au sein du Royaume-Uni.

En Irlande du Nord, la dynamique est encore plus nette. Le Sinn Féin, parti républicain socialiste, dirige déjà le gouvernement local avec Michelle O’Neill comme Première ministre. Un sondage réalisé en mars 2026 révèle qu’une majorité d’Irlandais (59%) et d’Irlandais du Nord (63%) soutiendraient une réunification de l’île au sein de l’UE si un référendum était organisé. Ce résultat, inédit, reflète une aspiration croissante à une Irlande unie, notamment parmi les jeunes générations.

Michelle O’Neill, au palais de Stormont, siège de l’Assemblée d’Irlande du Nord situé à Belfast, le 3 février 2024 après son élection comme première ministre après 2 ans de blocage des institutions provinciales autonomes. PETER MORRISON / AP

Cette confirmation des nationalismes périphériques n’est pas sans conséquence sur l’équilibre du Royaume-Uni. Pour la première fois, les trois nations décentralisées (Écosse, Pays de Galles, Irlande du Nord) sont dirigées par des partis ou des coalitions favorables à l’indépendance ou à une plus grande autonomie. Cette situation crée une tension croissante avec Westminster, où le gouvernement Starmer, fragilisé, peine à proposer une vision fédératrice.

La guerre interne au Labour : entre continuité, rupture et recomposition

Face à l’hémorragie électorale, Keir Starmer a tenté de sauver son leadership en annonçant, dans un discours du 11 mai, un recentrage de son action autour de la relance économique, de la défense et d’un rapprochement avec l’UE. Il a notamment promis la nationalisation de British Steel, un nouvel accord avec l’UE incluant un programme de mobilité pour les jeunes, et une garantie de formation professionnelle pour tous. Pourtant, ces annonces, bien que saluées par une partie de son camp, n’ont pas suffi à apaiser les critiques internes. Une quarantaine de députés travaillistes ont appelé à sa démission, tandis que des figures majeures du parti se positionnent pour lui succéder.

Wes Streeting, ex ministre de la santé, posant pour des scènes de rue à Stepney. Photo : David Levene/The Guardian

Wes Streeting, ministre de la Santé, a été le premier à passer à l’acte en démissionnant du gouvernement le 14 mai. Dans une lettre virulente, il a critiqué l’absence de vision claire et l’autoritarisme de Starmer, estimant que « votre approche envers les voix dissidentes affaiblit notre vie politique ». Streeting, perçu comme un modéré proche de l’aile blairiste, incarne une ligne centriste, mais son positionnement a évolué ces derniers mois, notamment sur les questions sociales et internationales (comme Gaza).
Il mise sur un discours de rigueur économique et de modernisation du parti, tout en cherchant à séduire les militants de gauche.

Au passage, son mentor Tony Blair s’est lancée dans une critique tout azimut des travaillistes britanniques : reprochant au Premier ministre son manque de soutien à la guerre iranienne de Donald Trump (il n’a donc rien retenu de ses fautes), il a critiqué également ses challengers, leur reprochant de ne pas avoir de réel cadre politique global face à Keir Starmer. Pas sûr que cela aide son poulain.

Angela Rayner, ex-vice-première ministre, représente une alternative plus sociale. Fragilisée par une enquête fiscale liée à la déclaration de l’achat d’un appartement dans le Sussex (elle avait dû démissionner du gouvernement en septembre 2025), elle n’a pas encore officiellement annoncé sa candidature, mais ses partisans la présentent comme la seule capable de reconquérir l’électorat ouvrier. Rayner a d’ailleurs critiqué ouvertement les choix économiques du gouvernement, notamment la nomination de Peter Mandelson, qu’elle a qualifiée de « toxique ».

Le premier ministre britannique, Keir Starmer, applaudit la vice-première ministre et secrétaire d’Etat au logement, Angela Rayner, sur scène, lors du congrès annuel du Parti travailliste, à Liverpool (Angleterre), le 22 septembre 2024.
OLI SCARFF / AFP

Son programme, axé sur la justice sociale, la lutte contre les inégalités et une meilleure redistribution des richesses, pourrait séduire une partie de la base traditionnelle du Labour.

Andy Burnham, maire du Grand Manchester et autoproclamé « King of the North »
(Crédit photo : Insider)

Andy Burnham, maire du Grand Manchester, incarne une troisième voie. Populaire auprès des membres du parti et de l’opinion publique, il mise sur un discours de reconquête des classes populaires et de réforme institutionnelle. Son retour au Parlement, s’il parvient à remporter une élection partielle (comme celle de Makerfield, prévue en juin 2026, mais également sous la menace de Reform UK), pourrait relancer la dynamique du Labour.

Burnham défend notamment l’idée d’une représentation proportionnelle, une mesure qui, selon lui, permettrait d’éviter une domination future de Reform UK et de redonner une voix aux régions périphériques. Il a également exclut toute relance du débat sur l’UE, préférant se concentrer sur les enjeux intérieurs, comme le logement, les transports et la précarité.

Ed Miliband, secrétaire d’État à la sécurité énergétique, représente une option plus à gauche. Bien que son passage à la tête du parti de 2010 à 2015 ait été un échec électoral, il bénéficie d’une image d’intégrité et de cohérence idéologique.
Son programme, axé sur la transition écologique et la justice sociale, pourrait séduire les militants les plus à gauche, mais son manque de charisme et son passé électoral pourraient constituer des handicaps majeurs.

Ed Miliband, secrétaire d’État à la Sécurité énergétique et à la neutralité carbone, arrive à Downing Street pour assister à la réunion du cabinet, le 14 avril 2026 à Londres, en Angleterre.
(Photo : Alishia Abodunde/Getty Images)

La course à la succession de Starmer s’annonce donc complexe et incertaine. Si Streeting semble le mieux placé pour rassembler un large éventail de soutiens, Burnham et Rayner pourraient compter sur l’appui des ailes les plus à gauche du parti. Une élection anticipée pour la direction du Labour pourrait donc déboucher sur un recentrage ou, au contraire, sur un virage plus radical, selon le candidat qui l’emporterait. Plusieurs commentateurs s’accordent par ailleurs à dire que l’accession de Burnham à Downing Street pourrait déboucher sur la convocation d’élections générales anticipées, dans un contexte de poussée de l’extrême droite.

Le Royaume-Uni peut-il éviter l’implosion ?

La situation actuelle est lourde de risques pour l’unité du Royaume-Uni et pour les équilibres géopolitiques européens. Si Reform UK, allié aux conservateurs, venait à former un gouvernement après des élections générales anticipées, on voit bien l’alignement trumpiste qui motiverait sa politique internationale : le Royaume-Uni, qui ne brille cependant pas par l’indépendance géopolitique des travaillistes, ne serait plus qu’un relais européen des MAGA ; l’Ukraine comme toute organisation de sécurité européenne à inventer seraient les premières victimes.

Sur le plan des rapport avec l’Union Européenne, les conséquences d’une victoire de Reform UK seraient majeures. Le parti, farouchement eurosceptique, pourrait non seulement bloquer toute tentative de rapprochement avec l’Union Européenne, mais aussi aggraver les divisions internes (civiles ou régionales) au Royaume-Uni, affaiblissant sa position géopolitique. Keir Starmer, conscient de ce risque, a tenté de recentrer son discours sur un rapprochement avec Bruxelles, notamment en annonçant un nouvel accord incluant un programme de mobilité pour les jeunes et une coopération renforcée en matière de défense et de commerce. Pourtant, ces annonces restent fragiles, dans un contexte de fragmentation politique et de montée des nationalismes. Une résurgence du Labour sous l’impulsion de Burnham ou Rayner pourrait à l’inverse ouvrir la voie à une politique plus coopérative avec l’UE. Burnham a d’ailleurs défendu l’idée d’une union douanière ou d’un alignement sur l’Espace économique européen, sans pour autant rouvrir le débat sur l’adhésion. Une telle orientation permettrait de rassurer les marchés et les partenaires européens, tout en répondant aux aspirations d’une partie de l’électorat progressiste.

Nigel Farage, dont le parti est aujourd’hui en tête des sondages avec 27,3% des intentions de vote (les sondages sont moins flatteurs depuis 3 semaines), pourrait devenir Premier ministre avec moins de 30% des suffrages, grâce aux distorsions du système électoral majoritaire. Une telle perspective alarme les communautés minoritaires, qui craignent une recrudescence des discours xénophobes et des politiques discriminatoires.

synthèse des sondages électoraux mise à jour le 3 juin 2026 réalisée par PollCheck – https://www.pollcheck.co.uk/
Un groupe de voisins mobilisés du quartier de Moseley, à Birmingham. Photo : Andrew Fox

À Birmingham, où Reform UK a devancé le Labour en devenant la première force municipale, des militants antiracistes, comme ceux de Brummies United Against Racism, ont exprimé leur consternation face à une normalisation progressive de l’extrême droite, perçue comme une menace directe pour la sécurité des populations noires, musulmanes et issues de l’immigration.

Les craintes ne se limitent pas à l’Angleterre : en Écosse, où Reform UK a obtenu 17 sièges au Parlement, de nombreuses voix ont souligné l’urgence de tenir les élus du parti à leurs responsabilités, notamment en exigeant qu’ils condamnent sans ambiguïté les propos xénophobes ou les désinformations diffusées par leurs rangs.

Manifestation organisée par le groupe Save Our Future and Our Kids Future (SOF, « sauvons notre futur et celui de nos enfants ») pour s’opposer au logement des demandeurs d’asile, devant l’hôtel Cladhan, à Falkirk (Ecosse), le 6 décembre 2025. CAMERON SCOTT/ZUMA PRESS WIRE VIA REUTERS

Les exemples concrets de dérives ne manquent pas. À Sunderland, un conseiller municipal fraîchement élu sous l’étendard de Reform UK a été suspendu après la découverte de propos racistes en ligne, illustrant les risques d’une radicalisation des pratiques politiques locales. Ces incidents, couplés à des déclarations polémiques de figures indépendantes alliées à des formations d’extrême droite, comme celles d’Akhmed Yakoob (avocat tiktokeur, jusqu’ici proche de mouvements de gauche radicale, communautaristes remarqués pour leur dérive antisémite) à Birmingham, alimentent un climat de méfiance et de division.

Les réactions des dirigeants de Reform UK, comme Richard Tice, qui minimisent ces inquiétudes en inversant la charge de la preuve sur les communautés elles-mêmes, n’ont fait qu’aggraver le sentiment de précarité parmi les minorités. Face à cette montée des tensions, des mobilisations citoyennes se multiplient, à l’image des marches pour l’unité organisées à Glasgow ou à Birmingham. Ces initiatives, bien que symboliques, reflètent une volonté de résistance face à une normalisation du discours d’extrême droite, désormais installé dans les institutions locales et régionales. La polarisation de la société britannique, où des opinions minoritaires peuvent l’emporter avec seulement 20% des suffrages, accentue encore ce phénomène, rendant la cohabitation entre communautés toujours plus fragile, dans une société qui prônait jusqu’ici le multiculturalisme mais qui est avant tout caractérisée par la juxtaposition des communautés.

Dans tous les cas, les tensions avec l’Écosse et le Pays de Galles, dirigées par des majorités indépendantistes ou nationalistes, pourraient atteindre un point de rupture.

En Écosse, le SNP a d’ores-et-déjà prévenu qu’il réclamerait un nouveau référendum sur l’indépendance, bien que la question reste juridiquement bloquée par Westminster. Cependant, la perspective d’une Écosse indépendante au sein de l’UE, défendue par le SNP et les Verts, continue de mobiliser une partie importante de l’électorat. Au Pays de Galles, Plaid Cymru, bien que prudent sur la question de l’indépendance, pourrait à terme être poussé par ses militants à organiser une consultation, surtout si les tensions avec Westminster s’aggravent.

En Irlande, la dynamique est encore plus nette. Le Sinn Féin, déjà à la tête du gouvernement local, voit son influence grandir, tandis qu’un sondage de mars 2026 indique une nette majorité en faveur de la réunification dans les deux parties de l’Île (59 % en République et surtout 63 % dans le Nord).
Mary-Lou McDonald voit les sondages replacer son parti en tête en République d’Irlande :

Michelle O’Neill (à gauche) et Mary Lou McDonald, président du parti et cheffe de l’opposition en République d’Irlande, au Sinn Fein Ard Fheis (congrès) samedi 25 avril 2026, à Belfast.
© PA Wire/PA Images

Si le chemin est encore long pour y parvenir, une majorité de gauche, favorable à la réunification, pourrait un jour se constituer sous sa direction (et avec le soutien de la présidente Catherine Connolly), malgré la stratégie des partis de droite irlandais de tout faire pour empêcher son arrivée aux affaires.

Dès le 9 mai 2026, Sinn Féin mettait en scène sur les réseaux sociaux l’alliance des premiers ministres nationalistes.

Michelle O’Neill, First Minister (Sinn Féin) de la province britannique d’Irlande du Nord, a enfin proposé la création d’un comité de liaison entre les premiers ministres écossais, gallois et nord-irlandais, afin de coordonner leurs actions et de peser davantage dans les négociations avec Westminster.
Une telle coordination pourrait, à terme, déboucher sur une alliance des nationalismes périphériques contre le centre anglais, dominé par Reform UK ou les conservateurs.

Le Royaume-Uni est aujourd’hui plus divisé que jamais, entre une Angleterre tentée par le repli identitaire, avec un nationalisme anglais très longtemps sous-estimé, et des nations périphériques en quête d’autonomie : on ne dira jamais assez à quel point le ciment de l’identité britannique était l’Empire, permettant aux Écossais, aux Gallois et à quelques Irlandais de participer à un rêve de grandeur fondé sur la domination des peuples colonisés (après l’avoir été eux-mêmes) ; l’Empire est un lointain souvenir, quel ciment reste-t-il donc ?

Les inégalités sociales, géographiques et économiques, déjà parmi les plus fortes des pays développés, risquent encore de s’aggraver, alimentant encore davantage les tensions politiques. Dans ce contexte, les prochains mois seront décisifs. Soit le Royaume-Uni parvient à se réinventer, en proposant une vision qui permette de concilier la gauche travailliste avec ses partenaires obligés que sont désormais les écologistes et les nationalistes écossais, gallois et irlandais, soit il s’enfonce dans le chaos d’un gouvernement d’extrême droite à venir, au risque de voir ses nations constitutives s’éloigner définitivement. Dans les deux cas, les équilibres européens en sortiraient profondément bouleversés.

Frédéric Faravel

Bolivie : les élites face au soulèvement populaire – Vincent Arpoulet répond aux questions du Média

Face au vaste mouvement social qui secoue la Bolivie depuis quelques semaines, le président Rodrigo Paz a annoncé un remaniement ministériel. Élu sur la promesse ambivalente de promouvoir un « capitalisme populaire », il a finalement mis en place le traditionnel programme des élites boliviennes. Fédérations minières et organisations paysannes se soulèvent contre la hausse des prix de l’essence mais aussi les projets de privatisation du gouvernement.

Vincent Arpoulet, membre du collectif d’animation national de la Gauche Républicaine et Socialiste, contributeur au Vent Se Lève et doctorant au CREDA, répondait aux questions de Cyril Lemba au micro du Média.

Vous pouvez retrouver son dernier article sur la Bolivie, co-écrit avec Tristan Waag, dans les colonnes du Vent Se Lève, « Les contradictions de la gauche bolivienne, au-delà de l’affrontement Morales-Arce ».

« Le marché français de l’autocar longue distance est en passe de se refermer autour d’un monopole privé, celui de FlixBus », tribune de Chloé Petat dans Le Monde

Des cars Macron aux cars FlixBus, la conseillère municipale déléguée GRS des Lilas (Seine-Saint-Denis), chargée notamment des transports, constate, dans une tribune publiée dans Le Monde, l’ironie d’une concurrence désormais sans concurrents, qui menace à terme la cohésion territoriale et l’accessibilité financière à la mobilité.

En 2015, la loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques, dite « loi Macron », libéralise les services librement organisés par autocar longue distance. Désormais, toute entreprise de transport public routier peut lancer des dessertes régulières entre deux villes distantes de plus de 100 kilomètres. Avant cette date, le marché était strictement encadré. Cette ouverture à la concurrence est alors présentée comme une solution presque miraculeuse : offrir une mobilité à bas coût, élargir les choix des voyageurs et mieux desservir les territoires, en particulier ceux qui sont mal connectés au réseau ferroviaire.

Dix ans plus tard, le marché français de l’autocar longue distance est en passe de se refermer autour d’un monopole privé, celui de FlixBus, alors même que Blablacar a annoncé, mardi 21 avril, son retrait du marché. A la suite de la libéralisation, le marché s’est d’abord structuré autour de plusieurs acteurs – cinq au total, en 2015.

Toutefois, et de manière rapide, il s’est concentré autour de deux leaders : FlixBus et Blablacar Bus, issu du rachat de Ouibus à la SNCF, en 2019. Ces deux entreprises ont progressivement géré l’immense majorité des dessertes et reposent sur un modèle asset light (« à faible intensité capitalistique ») : elles ne possèdent généralement ni autocars ni chauffeurs, et s’appuient sur des réseaux d’autocaristes partenaires auxquels elles délèguent l’exploitation.

Guerre des prix

Parallèlement, la fréquentation a fortement augmenté. Selon l’Autorité de régulation des transports (ART), 11 millions de passagers nationaux (18 millions, au total) ont emprunté un autocar longue distance en 2024. Derrière cette image d’un marché en pleine expansion se cache pourtant une réalité bien moins reluisante : un modèle économique largement déficitaire. D’abord, les coûts d’exploitation sont élevés et difficilement compressibles : salaires des conducteurs, péages autoroutiers, maintenance des véhicules (quand l’entreprise les possède), carburant dont le prix reste fortement dépendant des tensions géopolitiques…

Ensuite, la demande est extrêmement sensible au prix. La clientèle des autocars longue distance est généralement jeune et dispose de moyens limités. Dès lors, le critère tarifaire est décisif, ce qui contraint fortement les marges. Les prix sont structurellement bas : d’après l’ART, le coût moyen du transport par autocar longue distance est de l’ordre de cinq centimes d’euro par passager et par kilomètre, soit environ 5 à 6 euros pour 100 kilomètres. L’autocar figure ainsi parmi les modes de transport les moins chers du marché.
La libéralisation n’a rien arrangé, en déclenchant une guerre des prix. Pour gagner des parts de marché et espérer atteindre une taille critique, les opérateurs ont accepté d’essuyer des pertes prolongées. Cette stratégie s’est révélée intenable. L’annonce du retrait de Blablacar illustre cet échec. Elle marque une étape décisive : la France s’inscrit désormais dans une trajectoire qui s’observe déjà ailleurs en Europe, notamment en Allemagne, où FlixBus détient une part écrasante du marché.

Il est même permis de parler de situation de monopole privé, d’autant plus ironique que la libéralisation visait précisément à diversifier les acteurs et les offres. Un monopole privé non régulé peut se révéler problématique en ce qu’il échappe au contrôle démocratique, tout en exerçant un pouvoir considérable sur les prix et l’offre.

L’émergence d’un monopole privé détenu par FlixBus comporte des risques clairement identifiés, à savoir une hausse progressive des prix, une rationalisation de l’offre et une concentration sur les seules liaisons rentables. Ceux-ci s’ajoutent par ailleurs aux risques liés à l’ouverture à la concurrence ferroviaire, qui fait également peser une menace sur certaines dessertes. Si la contraction de l’offre touchait simultanément le train et l’autocar, l’impact serait majeur sur l’accessibilité financière à la mobilité et sur la cohésion territoriale. Se déplacer deviendrait progressivement un luxe, ou encore plus impossible sans voiture individuelle.

La non-régulation de la concurrence pourrait avoir des incidences désastreuses et aboutir à une concentration progressive sur le marché. En effet, l’Organisation de coopération et de développement économiques et son organe interne, l’International Transport Forum, démontre que le secteur des transports repose sur des infrastructures onéreuses, des coûts fixes et irrécouvrables élevés et des barrières à l’entrée importantes, ce qui conditionne fortement la structure des marchés et le niveau de la concurrence.

Une offre à repenser

La libéralisation d’un secteur aussi stratégique que les transports soulève des interrogations au vu des résultats observés et des risques désormais connus. Qu’il s’agisse du bus aujourd’hui ou du ferroviaire demain, ouvrir un marché sans penser sérieusement à sa régulation ne peut produire que des effets négatifs.

L’offre de mobilité en France doit être repensée afin de garantir l’accès aux transports à toutes et à tous, quel que soit le territoire de résidence. Cela suppose une réflexion d’ensemble sur l’articulation entre les modes de déplacement. Le rail demeure essentiel, tout comme l’autocar longue distance là où le train est absent ou ne permet pas de répondre à la demande.

Cette réflexion doit s’inscrire dans le cadre de la stratégie globale autour de la transition écologique. Le report modal vers les transports collectifs est une nécessité. Les transports (en premier lieu la voiture individuelle) représentent aujourd’hui près de 30 % des émissions de gaz à effet de serre. Réduire notre dépendance aux énergies fossiles et à la voiture individuelle ne sera possible qu’à une condition : offrir des solutions de remplacement réelles, accessibles et durables. Sans cela, la promesse de la mobilité pour tous restera un slogan.

Chloé Petat

Chloé Petat est conseillère municipale déléguée de la ville des Lilas (Seine-Saint-Denis, Gauche républicaine et socialiste), chargée des transports et du développement des mobilités douces, et autrice de La révolution ratée du transport ferroviaire au XXIe siècle (Le Bord de l’eau, 2024).

110 après l’insurrection de « Pâques 1916 », d’un Connolly à une autre


Ce vendredi 24 avril 2026 marque le 110e véritable anniversaire de l’insurrection de Pâques 1916 quand les indépendantistes radicaux conduits par les poètes militants Patrick Pearse, Thomas MacDonagh, Joseph Plunkett, alliés aux républicains socialistes des James Connolly déclenchèrent un affrontement perdu d’avance avec l’Empire britannique. C’est de leur échec et de la répression terrible qui s’abattit sur leurs sympathisants qui avaient survécu que devait naître l’État libre d’Irlande puis la République crânement proclamée voici 110 ans sur les marches de la Poste Centrale de Dublin, devant des passants décontenancés. Aujourd’hui, l’Irlande marche à pas comptés vers son unification. L’élection le 24 octobre dernier (il y a tout juste 6 mois) de Catherine Connolly à la présidence de la République d’Irlande est sans doute une étape supplémentaire mais il ne faut pas en surestimer la portée.

Les citoyens de la République d’Irlande ont pourtant fêté les 110 ans de leur Révolution le jour de Pâques, le 5 avril dernier, et non à la date anniversaire précise ce qui nous rappelle le poids de l’Église catholique en Irlande encore aujourd’hui.

C’est tout à la fois cocasse car l’Église irlandaise s’est disputée 300 ans avec sa rivale latine au début du moyen-âge sur le calcul de cette date de Pâques, avant de « rendre les armes » en 716, l’acceptation complète de la tutelle papale sur la liturgie et l’organisation de cette Eglise singulière n’intervenant qu’avec la conquête anglo-normande à partir de la fin du XIIème siècle. De manière moins annecdotique, si l’Église catholique irlandaise fut pendant deux siècle le vecteur de la préservation de la foi et de la langue des Irlandais sous l’oppression mortelle des Anglais à partir de Cromwell (1649), sa reconnaissance en 1778 puis l’émancipation des Catholiques en 1829 en fit un des soutiens les plus fermes du pouvoir impérial et surtout de ses propres privilèges. Les Républicains insurgés de 1916 et de la guerre d’indépendance (1919-1921) durent affronter la condamnation et l’hostilité de l’Église romaine, voire sa complicité relative avec les autorités britanniques. Les Républicains d’Irlande du Nord, dans les années 1960 et 1970, essuyèrent le même mépris et rejet de l’Église.

Ce n’est qu’en prenant conscience du retournement populaire des Irlandais en faveur des Républicains, retournement causé par la violence criminelle de l’armée britannique et de ses supplétifs (Black-and-Tans, B-specials) contre les militants et contre la population elle-même, qu’elle finit par reconnaître du bout des lèvres l’aspiration des Irlandais à l’indépendance. Elle a ensuite logiquement soutenu toutes les forces conservatrices : son principal vecteur fut Eamon De Valera qui rompit dès 1926 avec le républicanisme révolutionnaire et devint rapidement le parangon de l’homme politique catholique conservateur, comme Premier Ministre ou Taoiseach (1937-1948, 1951-1954, 1957-1959) puis comme Président de la République ou Uachtarán na hÉireann de 1959 à 1973. Plusieurs générations se souviendront de lui comme un moralisateur, plaidant pour une République rabougrie et autarcique, à l’écart des courants du monde et de sa fonction morale de la présidence usant d’un gaélique irlandais pour musée, avec une vision patriarcale et paternaliste que même le général De Gaulle n’aurait pas osé pérorer devant les Français.

James Connolly, fondateur de l’Irish Republican Socialist Party, de l’irish Labour Party et de la Citizen Army (1868-1916)

On était loin de la promesse de la République sociale irlandaise portée par les Poètes et James Connolly, dont il est resté cependant une conception exigeante de la souveraineté populaire et de la souveraineté de la nation sur le sol, l’eau et l’air de l’Irlande. Sur une telle base, on ne peut qu’être frappé par la transformation radicale opérée en une trentaine d’années en République d’Irlande : légalisation du divorce en 1995, légalisation du mariage homosexuel en 2015 (et de manière bien apaisée qu’en France), et enfin (effectivement très tardivement) légalisation de l’avortement en 2018.

Cette évolution de la société s’est cependant réalisée dans un système politique bloqué où deux partis de centre droit, héritiers des frères ennemis de la guerre civile de 1922-1924 (Fianna Fáil – le parti de De Valera – etFine Gael), ont alterné et depuis 2016 se partagent le pouvoir, imposant depuis 25 ans des politiques néolibérales qui ont pu mettre en cause des acquis symboliques de la souveraineté irlandaise directement issus de l’idéal de la révolution de 1916.

C’est donc au travers de l’élection présidentielle et du mandat moral du Uachtarán na hÉireann que le peuple irlandais s’est d’abord exprimé, souvent en choisissant des indépendants dans la période récente et notamment des femmes : Mary Robinson (1990-1997), puis Mary McAleese (Fianna Fáil, 1997-2011). Une première rupture s’est établie en 2011 avec l’élection du vétéran socialiste Michael D. Higgins, avec 56 % des suffrages au 4edécompte (le scrutin se fait au vote préférentiel).

Désigné comme candidat en 2011 par les députés du parti travailliste irlandais, Higgins est généralement décrit comme un socialiste de gauche, à la marge du courant dominant de son parti. Sa carrière politique a été marquée par un engagement en faveur des droits humains, de la justice sociale et de l’opposition au néolibéralisme. Il s’est impliqué dans des causes telles que l’égalité des sexes, les droits des minorités et la protection des libertés civiles, tant en Irlande qu’à l’international. Tout au long de sa vie, il a critiqué le militarisme et l’impérialisme, s’opposant notamment aux interventions américaines en Amérique latine dans les années 1980 et à la guerre d’Irak en 2003.

Michael D. Higgins, président de la République d’Irlande 2011-2025

Higgins accorde également une grande importance au développement culturel, à la justice climatique et à l’idéal d’une République plus inclusive et plus solidaire. Parlant et écrivant couramment l’irlandais, Higgins a milité pour une plus grande valorisation de la langue irlandaise tout au long de sa carrière. Dans cette optique, il a créé Teilifís na Gaeilge (renommée plus tard TG4) fin 1996, établissant une chaîne de télévision entièrement en langue irlandaise visant à promouvoir la langue et la culture. Les opposants de Higgins le considèrent en réalité comme un vieux gauchiste, ce qui ne l’a pourtant pas empêché d’être réélu comme indépendant en 2018 avec 55 % des suffrages dès le premier décompte (un événement inédit). Le président Higgins qui a atteint une popularité sommitale n’a jamais eu la langue dans sa poche. Lors de son deuxième mandat, le centre droit l’a vertement critiqué pour avoir suggéré que l’Irlande avait été « ravagée par des décennies d’attaques d’une économie orthodoxe et libérale ». En 2023, il a dénoncé les gouvernements et économistes irlandais les accusant de privilégier le néolibéralisme aux dépens des préoccupations environnementales. La candidature de Catherine Connolly s’inscrit donc dans la continuité de celle de Michael D. Higgins : comme lui elle vient de l’aile gauche du parti travailliste, même si elle l’a quitté en 2006, comme lui elle a été maire et députée de Galway… En fait, Higgins est un des parrains de l’engagement politique de Catherine Connolly. La différence principale, c’est le soutien, là aussi inédit dans l’histoire irlandaise, dont elle a bénéficié de toute la gauche irlandaise : Sinn Féin, les Sociaux-démocrates, le Labour, People before profit, le Parti vert, Solidarity et100% Redress, qui représentent 38 % des sièges au Dáil Éireann (dont 22 % pour Sinn Féin), la chambre basse du parlement.

Un scrutin qui confirme des mutations de la société irlandaise

Catherine Connolly, présidente de la République d’Irlande, élue le 24 octobre 2025

Avec plus de 63 % des suffrages exprimés, Catherine Connolly a donc infligé une défaite cuisante à Heather Humphreys, représentante du Fine Gael, parti centriste au pouvoir. Ce résultat, bien plus qu’un simple changement de titulaire à la tête d’une fonction largement symbolique, révèle une fracture croissante entre une société irlandaise en pleine transformation et un establishment politique perçu comme sclérosé, incapable de répondre aux défis sociaux et économiques contemporains.

La faible participation électorale, parfois inférieure à 40 % dans certaines régions, et le taux record de bulletins nuls – près de 13 % – témoignent d’un désenchantement profond envers le système politique traditionnel. Les électeurs, lassés par l’alternance sans alternative entre le Fine Gael et le Fianna Fáil, ont sanctionné l’incapacité de ces partis à résoudre les crises structurelles qui minent le pays : la pénurie de logements, l’effondrement des services publics, la précarité grandissante et l’absence de vision pour l’avenir. Catherine Connolly, en incarnant une rupture avec ce système, a su capter l’aspiration au changement d’une société irlandaise de plus en plus urbanisée, éduquée et connectée aux enjeux globaux.

Son parcours, marqué par un engagement de longue date en faveur de la justice sociale, de la défense des droits des plus vulnérables et de la promotion de la langue irlandaise, a résonné particulièrement auprès des jeunes générations. Ces dernières, confrontées à un marché du logement inaccessible et à des perspectives d’emploi précaires, voient en Connolly une figure capable de porter leurs revendications. Son élection s’inscrit ainsi dans une dynamique plus large de recomposition politique, où les clivages traditionnels – hérités de la guerre civile et de la partition de l’île – cèdent progressivement la place à de nouvelles lignes de fracture, davantage centrées sur les questions socio-économiques et environnementales.

Vers la réunification de l’Irlande : un horizon politique et social

La question de la réunification de l’île a été l’un des thèmes les plus mobilisateurs de la campagne de Catherine Connolly. Elle a su incarner une vision de l’Irlande unie qui dépasse les clivages traditionnels entre nationalistes et unionistes. Son discours, centré sur l’inclusion, le dialogue intercommunautaire et la justice sociale, contraste avec les tensions persistantes en Irlande du Nord, où les divisions entre partisans du maintien dans le Royaume-Uni et défenseurs de la réunification restent vives.

L’Irlande du Nord, depuis le Brexit, bénéficie d’un statut hybride unique : ancrée dans le marché unique européen pour les biens, tout en restant liée au Royaume-Uni. Cette situation a permis un développement économique notable, notamment dans les secteurs high-tech et culturel, mais elle n’a pas résolu les problèmes structurels de logement, de santé et d’intégration sociale : les « dividendes de la paix », qui découlent de la réussite l’accord du « Vendredi-Saint » (1998), se heurtent à une réalité où les inégalités économiques et les tensions communautaires persistent, d’autant plus que le système institutionnel consensualiste de la province britannique impose au Sinn Féin (gauche républicaine) qui dirige le gouvernement depuis 2024 une cohabitation avec le DUP loyaliste, réactionnaire mais également tenant de solutions néolibérale.

Sur un plateau de Studio Ulster, à Belfast, en Irlande du Nord, le 19 juin 2025. CHARLES MCQUILLAN/GETTY IMAGES VIA AFP Peace wall à Belfast

Dans ce contexte, la réunification de l’île, si elle est de plus en plus évoquée, reste un projet complexe.

L’élection de Catherine Connolly pourrait servir de catalyseur pour relancer le débat sur la réunification. Son discours, qui met l’accent sur la nécessité d’une transition pacifique et négociée, a séduit une partie de l’électorat nord-irlandais, notamment parmi les jeunes et les classes populaires, las des blocages politiques et des inégalités socio-économiques. Cependant, pour que ce projet devienne crédible, il faudra que le Sinn Féin, principal parti pro-réunification, parvienne à rassurer les protestants unionistes nord-irlandais. Une majorité d’entre eux craignent encore que la réunification ne se traduise par une instabilité économique et une marginalisation de leur identité culturelle.

Pour lever ces craintes, le Sinn Féin et ses alliés – dont la présidente irlandaise – devront proposer un modèle économique et social viable, capable de garantir la stabilité et la prospérité de toute l’île. Cela implique des investissements massifs dans les infrastructures, une réforme fiscale juste et une politique de logement accessible à tous. Sans cela, les réticences des unionistes, comme celles des classes moyennes irlandaises, risquent de freiner toute avancée vers l’unité. L’élection de Connolly, en ce sens, ouvre une fenêtre d’opportunité, mais elle ne suffira pas à elle seule à concrétiser la réunification. Elle devra s’accompagner d’un travail de fond pour construire un projet commun, capable de fédérer au-delà des divisions historiques.

Une gauche irlandaise unie : vers une alternative gouvernementale crédible ?

La victoire de Catherine Connolly est aussi celle d’une gauche irlandaise enfin parvenue à surmonter ses divisions : elle a su fédérer des forces politiques souvent dispersées, voire opposées. Ce rassemblement, inédit dans l’histoire récente de l’Irlande, ouvre la voie à une possible alternative gouvernementale lors des prochaines élections législatives.

Pourtant, les défis qui attendent cette coalition sont immenses. La gauche irlandaise devra démontrer sa capacité à proposer des solutions communes concrètes aux crises qui minent le pays. La pénurie de logements, l’effondrement des services publics, la précarité croissante et les tensions sociales exacerbées par l’immigration sont autant de problèmes qui appellent des réponses urgentes et ambitieuses. Les émeutes xénophobes récentes à Dublin, ainsi que la montée des discours d’extrême droite contre l’immigration, ont révélé les fractures d’une société en pleine mutation, où les inégalités économiques et le manque d’infrastructures alimentent un sentiment de désillusion et de colère. Traditionnellement, les Irlandais frappés par la pauvreté et une émigration massive avaient adopté une posture plutôt compatissante envers les autres damnés de la terre : la réalité concrète de l’immigration dans un contexte social tendu a bousculé cette culture politique.

Catherine Connolly, en tant que présidente, ne dispose pas des leviers exécutifs pour résoudre ces problèmes. Cependant, son élection pourrait servir de plateforme pour structurer une opposition crédible, capable de proposer un projet de société alternatif à l’austérité et au libéralisme économique prônés par les partis traditionnels. Pour cela, la gauche devra élaborer un programme cohérent, alliant justice sociale, transition écologique et réforme des institutions. Elle devra également, et avec elle le Sinn Féin en premier lieu, convaincre une partie de l’électorat modéré, aujourd’hui méfiant envers les propositions radicales, que son projet est réaliste et susceptible d’améliorer concrètement les conditions de vie des Irlandais.

Un enjeu majeur sera la capacité de cette coalition à maintenir son unité au-delà de l’élection présidentielle. Les divergences entre les différents partis de gauche, notamment sur des questions comme la fiscalité, l’Europe ou la réunification (un agenda qui n’est en République en réalité prioritaire que pour Sinn Féin), pourraient ressurgir et affaiblir leur crédibilité. Pour éviter ce piège, il leur faudra trouver un équilibre entre radicalité et pragmatisme, en proposant des réformes ambitieuses tout en restant ancrées dans les réalités économiques et sociales du pays.

Les défis économiques et sociaux : clefs de voûte de la stabilité et de la réunification

Les principaux obstacles à la réunification de l’Irlande, comme à la stabilité politique de la République, sont avant tout d’ordre économique et social. En Irlande du Nord, malgré les progrès réalisés, les inégalités persistent, les infrastructures restent insuffisantes, la croissance économique profite inégalement à la population ce qui peut réactiver les tensions communautaires. Dans la République, la crise du logement, la saturation des transports publics et la dégradation des services de santé sapent la confiance des citoyens dans les institutions et alimentent un sentiment de stagnation.

Répndre à ces défis suppose des investissements massifs dans les infrastructures – logements, transports, écoles, hôpitaux –, une réforme fiscale plus juste, et une politique industrielle visant à réduire la dépendance de l’Irlande aux multinationales et à développer des champions nationaux. Sans cela, les craintes des protestants unionistes, comme celles des classes moyennes irlandaises, risquent de freiner toute avancée vers l’unité.

En République d’Irlande, la crise du logement est particulièrement aiguë. Les prix de l’immobilier, dopés par la spéculation et l’afflux de capitaux étrangers, ont atteint des niveaux inabordables pour une grande partie de la population. Les loyers, eux aussi, ont explosé, plongeant des milliers de ménages dans la précarité. Le nombre de sans-abri ne cesse d’augmenter, et les listes d’attente pour les logements sociaux s’allongent. Face à cette situation, les partis traditionnels, Fine Gael et Fianna Fáil, ont été incapables de proposer des solutions efficaces, se contentant de mesures cosmétiques ou de subventions qui, loin de résoudre le problème, ont souvent contribué à alimenter la spéculation.

De même, le système de santé irlandais, sous-financé et mal organisé, est en crise permanente. Les temps d’attente pour les consultations et les opérations sont parmi les plus longs d’Europe, et les inégalités d’accès aux soins se creusent. Les services publics, plus généralement, sont à bout de souffle, faute d’investissements suffisants et d’une planification à long terme. Les transports en commun, notamment, sont largement insuffisants, et Dublin reste l’une des rares capitales européennes sans métro, malgré une population en constante augmentation.

En Irlande du Nord, les défis sont tout aussi pressants. Bien que la province ait bénéficié d’investissements significatifs depuis l’accord de paix, notamment dans les secteurs high-tech et culturel, les inégalités économiques et sociales persistent. Les quartiers ouvriers de Belfast et de Derry, marqués par des décennies de conflit, restent en retrait par rapport aux zones plus prospères. Le chômage, bien que faible, cache une précarité importante, et les services publics, comme en République, sont sous tension.

Pour relever ces défis, il faudra une volonté politique forte, capable de dépasser les clivages partisans et de mobiliser les ressources nécessaires. Cela suppose également une coopération renforcée entre les deux parties de l’île, afin de préparer le terrain pour une éventuelle réunification. Les infrastructures, en particulier, devront être repensées à l’échelle de toute l’Irlande, pour éviter que les conséquences de plus de 100 ans de partition ne se traduisent par des disparités croissantes en matière de développement économique et social.

Une présidence symbolique, mais un levier pour l’avenir

Bien que la fonction présidentielle reste largement honorifique, sa victoire envoie un signal fort : celui d’une société irlandaise en quête de changement, lasse des alternances sans alternative et aspirant à une justice sociale et économique plus grande. Elle a d’ores-et-déjà usé de son mandat pour réaffirmer les principes de neutralité et de solidarité internationale.

Pour autant, les défis qui attendent l’Irlande – réunification, crise du logement, réformes des services publics, transition écologique – sont immenses. La présidence de Connolly ne résoudra pas, à elle seule, ces problèmes. Mais elle offre une opportunité historique de repenser le modèle irlandais, en conciliant justice sociale, neutralité internationale et aspiration à l’unité. Pour la première fois depuis des décennies, le vent semble porter vers le changement. Il appartiendra désormais à Sinn Féin et la gauche irlandaise de transformer cette dynamique en un projet politique concret des deux côtés de la frontière actuelle.

Frédéric Faravel

« Le récit universaliste peine à se renouveler face aux crises contemporaines » – tribune dans Marianne

tribune d’Eliott Aubain publiée le 15 avril 2026 dans Marianne

Entre crispations identitaires et replis réactionnaires, le récit universaliste – longtemps colonne vertébrale de la République – semble orphelin. Qui, aujourd’hui, peut encore le porter, questionne Elliott Aubin, adjoint au maire dans le 1er arrondissement de Lyon de 2014 à 2020, et expert en communication narrative ?

La scène politique française est saturée de récits concurrents. À droite, une narration du déclin, nourrie par l’angoisse identitaire et la promesse d’un retour à un ordre fantasmé. À gauche, des fragments de récits souvent éclatés, tiraillés entre luttes sociales et revendications particularistes. Au sein du bloc central, une parole gestionnaire, sans réel cap politique.

Au milieu de ça, le récit universaliste – celui qui prétend parler à tous, au nom de principes communs – s’est progressivement effacé. Non pas parce qu’il serait devenu obsolète, mais parce qu’il peine à se renouveler face aux crises contemporaines : guerres, urgence écologique, fractures sociales. Or, la politique ne se résume jamais à des solutions techniques. Elle repose sur une capacité à projeter un imaginaire commun. Et c’est précisément cet imaginaire qui manque aujourd’hui, à gauche.

Liberté : entre émancipation et crispation

« Sapere aude » (aie le courage de te servir de ton propre entendement) ; rappelons-nous de la devise des Lumières qui semble aujourd’hui prise en étau. D’un côté, les discours obscurantistes prospèrent, remettant en cause la raison au profit des croyances, des appartenances ou des émotions immédiates. De l’autre, une forme de relativisme fragilise l’idée même de vérité partagée.

Dans ce contexte, qui porte encore une conception exigeante de la liberté ? Une liberté qui ne se réduit ni à l’individualisme consommateur ni à la revendication identitaire, mais qui s’entend comme un processus d’émancipation fondé sur la liberté absolue de conscience, de croire ou de ne pas croire.

La laïcité, en ce sens, n’est pas un outil de stigmatisation mais une architecture de liberté. Elle protège l’individu contre les assignations, qu’elles soient religieuses, culturelles ou politiques. Encore faut-il savoir la raconter ainsi : comme une promesse, et non comme une frontière.

Égalité : contre la fragmentation du réel

Le récit universaliste repose sur une idée simple et radicale : la dignité et l’égalité de tous devant la loi. Mais cette promesse est aujourd’hui mise à l’épreuve. Quand la question sociale recule derrière les batailles identitaires, c’est l’horizon commun qui se fissure. Quand les inégalités économiques s’aggravent, c’est la crédibilité même du récit républicain qui vacille.

L’égalité des droits réelle, effective, suppose aussi une lutte résolue contre toutes les formes de discriminations. Elle ne peut être un principe abstrait : elle doit se traduire dans les trajectoires de vie.

Qui, aujourd’hui, est capable de remettre la justice sociale au cœur du récit politique ? Non pas comme un slogan, mais comme une matrice structurante, capable de relier les expériences individuelles à un destin collectif.

Fraternité : l’angle mort

C’est sans doute la plus fragile des trois promesses républicaines, et pourtant la plus nécessaire. La fraternité ne se décrète pas. Elle se construit, patiemment, par des récits qui relient plutôt qu’ils n’opposent. Elle implique aussi une exigence simple : ce qui est mis en commun doit servir l’intérêt général. Or, notre espace médiatique et politique fonctionne de plus en plus sur la conflictualité, la polarisation, la mise en scène des fractures.

Dans un monde traversé par les guerres et les crises, la France pourrait porter une voix singulière : celle d’un universalisme renouvelé, attentif au vivant, à la biodiversité, au bien commun. Un universalisme qui ne nie pas les différences, mais les dépasse dans une vision d’harmonie.

Mais pour cela, encore faut-il des incarnations. Des figures capables de penser le temps long, de résister aux emballements médiatiques, et de proposer autre chose qu’une gestion à court terme ou une exploitation des peurs.

L’urgence d’un nouveau récit

La bataille politique qui s’ouvre ne sera pas seulement électorale. Elle sera narrative. Face aux entrepreneurs de colère et aux gestionnaires sans horizon, le récit universaliste doit se réinventer. Non comme une nostalgie des Lumières, mais comme une ressource pour penser le présent. Qui saura dire ce que signifie aujourd’hui être libre, égaux et fraternels dans un monde instable ?

Qui saura faire de la République non pas un héritage figé, mais un projet vivant ? Où se trouve cette gauche républicaine et sociale qui s’en réclame ?

À défaut de réponse, d’autres récits s’imposeront. Et on le sait, ils ne porteront pas nécessairement l’émancipation.

Eliott Aubain

PPL Yadan : un très mauvais service rendu à la lutte contre l’antisémitisme

La perspective de l’examen le 16 avril prochain par l’Assemblée Nationale de la proposition de loi (PPL) visant à lutter contre les « formes renouvelées de l’antisémitisme » tend le débat public, tout autant qu’il passe par-dessus la tête de la majorité de nos concitoyens.

Pour ajouter à la sérénité des débats, en pleine campagne des élections municipales, a été lancée le 18 février 2026 une pétition sur le site de l’Assemblée Nationale pour dénoncer avant même son examen le caractère liberticide de la PPL Yadan et appelant les députés à voter contre. Cette pétition, fortement relayée par la France Insoumise, a dépassé mardi 7 avril les 500 000 signatures, ce qui ouvre la perspective d’un débat dans l’hémicycle sur cette pétition, dont à nouveau sur la PPL et sur le vote des députés qui n’a pas encore eu lieu… Autant dire que le calendrier de l’Assemblée nationale va être durablement accaparé, dans un contexte où aucun débat politique serein ne semble possible, par des échanges sur le conflit et les massacres du Proche Orient, sur lesquels la France a perdu par ailleurs depuis longtemps toute capacité d’influence (comme le montre la faiblesse de ses interventions face aux bombardements massifs du Liban et de sa population par l’armée israélienne).

À défaut d’avoir une prise sur les événements, il semble donc que la réalité du débat tel qu’il s’est installé depuis un an et demi (la PPL Yadan a été déposée sur le bureau de l’Assemblée Nationale le 19 novembre 2024) sert avant tout à régler des comptes ici en France, à montrer des muscles, lancer des anathèmes. On voit agir d’un côté comme de l’autre dans le seul but de consolider des socles, le cœur de ces socles, en prévision de nouveaux affrontements. C’est clairement un processus qui ne peut conduire qu’à fracturer un peu la communauté nationale, mais les « apprentis sorciers » qui touillent leur mixture ont ici peu de scrupules, qu’ils ne mesurent pas la portée de leurs actes ou qu’un cynisme absolu les animent.

Pourquoi la PPL Yadan pose-t-elle problème ?

Je fais partie de ceux qui ont fini par considérer que la députée Caroline Yadan est devenue « l’idiote utile » des antisémites. Il ne s’agit plus seulement avec son texte de qualifier d’antisémites ceux qui discriminent, harcèlent et agressent les juifs à raison de leur appartenance à une religion, une culture sociologique, réelle ou supposée ; il ne s’agit plus seulement de mettre en cause ceux qui appellent au meurtre et à la haine ou passeraient à l’acte ; il ne s’agit plus seulement de mettre en cause ceux qui voudraient purement et simplement détruire l’État d’Israël et donc jeter à la mer et tuer les 7 millions de juifs israéliens (parce que c’est cela que cela veut dire)…

Le préambule de la PPL Yadan pose ainsi comme interprétation de sa mise en application éventuelle de mettre en cause ceux qui critiquent la politique de l’exécutif de l’État hébreu, en donnant force juridique à l’adoption (très discutée) en 2019 par l’Assemblée nationale d’une résolution destinée à reconnaître la définition opérationnelle de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA). Cette définition est la suivante : « L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte. » Mais au-delà du sens strict de cette définition, les exemples qui y sont adossés visent à élargir les possibilités de contester la politique conduite par un gouvernement israélien ; ainsi « l’antisémitisme peut se manifester par des attaques à l’encontre de l’État d’Israël lorsqu’il est perçu comme une collectivité juive » ou « l’établissement de comparaisons entre la politique israélienne contemporaine et celle des Nazis ». La PPL Yadan introduirait alors une limitation disproportionnée de la liberté d’expression : ce n’est pas un petit sujet… La liberté d’expression n’est pas totale en France (et heureusement, si on peut s’épargner l’hypocrisie du free speech états-unien), elle est encadrée par la loi. Autant donc ne pas voter une loi verbeuse, qui ne renforce pas l’arsenal législatif ni la vigilance du juge dans la lutte contre l’antisémitisme, mais ajoute des biais dans l’interprétation des textes et créent des catégories juridiques (apologie « implicite » du terrorisme ou « provocation indirecte », notamment avec son article 2) impossibles à appliquer et dont le Conseil d’État a souligné la potentielle inconstitutionnalité. Une nouvelle source de contentieux dans laquelle les antisémites eux-mêmes prendront un malin plaisir à s’engouffrer.

Le discours qui accompagne la PPL Yadan représente donc une dérive grave parce qu’il introduit un amalgame de fait entre nos concitoyens qui se considèrent comme juifs (ou qui sont considérés comme juifs par les antisémites) et la politique d’un État étranger dont ils ne sauraient être comptables. Si on est antisémite parce qu’on critique le gouvernement Netanyahu, parce qu’on estime que ce gouvernement commandite des actes à portée génocidaire (au hasard), on est mis dans le même panier que ceux qui prêchent la haine des juifs, et nos concitoyens de culture juive (réelle ou supposée) sont donc mis dans le même panier – malgré eux – que le gouvernement d’extrême droite israélien actuel, dont les actions sont particulièrement ignobles depuis deux ans et demi.

L’argumentaire de la PPL Yadan reproduit en miroir le délire des pires antisémites qui se déchaînent de façon redoublée. Depuis les massacres perpétrés le 7 octobre 2023 par le Hamas et ses alliés, depuis que la campagne honteuse dirigée par le gouvernement Netanyahu a conduit à la mort délibérée de dizaines de milliers de civils dans la bande de Gaza (sans compter le redoublement d’agressions et de nettoyage ethnique en Cisjordanie), les actes antisémites (de diverses natures) ont effectivement explosé et durablement : 589 en 2021 ; 436 en 2022 ; 1676 en 2023 (+280 %, quand dans le même temps l’augmentation des actes racistes – toute catégorie confondue, celle-ci comprise – étaient de 20 % sur l’année, ce qui est déjà effrayant), dont près de 1500 pour la seule période courant du 7 octobre à la fin de l’année 2023 ; 1570 en 2024 ; 1320 en 2025. On reste à un niveau très élevé sur plusieurs années ; le lien avec le conflit israélo-palestinien et la tension qu’il suscite au sein des sociétés européennes (le phénomène n’est pas strictement français, mais la France compte la communauté juive la plus importante du monde après Israël et les États-Unis d’Amérique) sont évidents, mais les outils juridiques français pour combattre le racisme et l’antisémitisme dans le pays sont déjà importants.

Quelle que soit la pseudo-motivation des actes et agressions antisémites, on peine à comprendre en quoi l’adoption de la PPL Yadan permettrait de réduire le nombre d’actes antisémites et de les réprimer plus qu’ils ne le sont aujourd’hui. En créant dans le droit français un lien intrinsèque entre nos concitoyens juifs et les gouvernements de l’État d’Israël, elle offre au contraire un beau camouflage aux antisémites (qui existent dans tous les milieux de ce pays, selon des traditions diverses et variées) et ajoute de l’eau au moulin des complotistes et des antisémites. Le climat ainsi créé, qui s’ajouterait au contexte actuel, favoriserait à coup sûr un plus grand nombre de passages à l’acte, en compliquant le débat politique et l’éducation populaire qui sont les seuls outils efficaces à long terme pour faire reculer l’antisémitisme.

Honte à elle qui dévoie un combat nécessaire et vital qui sera désormais dénoncé par un nombre abrutis croissants qui verront à chaque accusation d’antisémitisme un sombre complot surtout quand les accusations sont étayées… Je pense que ceux qui ont cosigné cette PPL pour de mauvaises raisons et sous le coup de l’émotion, sous le coup parfois de véritables attaques antisémites à leur égard, devraient se raviser… Nous avons besoin de retrouver la sérénité : le débat et l’adoption de cette PPL ou le débat sur la pétition font tout le contraire.

Les dérives de la campagne contre une PPL stupide

La PPL Yadan, si elle était adoptée pourrait d’ailleurs avoir des conséquences juridiques acrobatiques d’un point de vue politique et international. Comme le dit l’historienne Sylvie Anne Goldberg, dans un entretien publié vendredi 10 avril 2026 par Le Monde, « Avec la “loi Yadan”, c’est le statut de la mémoire et son rapport au temps politique qui sont en jeu ». Débattre du statut d’un Kurdistan indépendant pourrait s’avérer ainsi juridiquement risqué (nulle doute que quelques associations liées aux Loups Gris viendraient ainsi polluer le débat), de même que du statut de Taïwan (voulez-vous tester les relais de l’ambassade de Chine en France ?) ou de la réunification des deux Corées ou de l’Irlande (on trouvera bien des loyalistes extrémistes d’Ulster pour cela)… ironiquement, la Palestine étant reconnue en France, certaines officines du Likud ou des héritiers de Meir Kahane (comme la LDJ), pourraient alors peut-être poursuivies en France pour leur négation du droit des Palestiniens à un État… tout cela frise l’absurde : on ne peut remplacer le débat politique par les tribunaux et exposer notre pays à être le terrain de jeu de puissances étrangères.

Pourtant, j’ai lu et relu la pétition et j’y trouve trop d’ambiguïtés pour lui accorder ma signature malgré tout le mal que je pense du fond et de l’opportunité de la PPL Yadan. Je ne peux pas non plus cautionner les visuels qui accompagnent la pétition. On mesure ici à quel point la conjugaison des réseaux sociaux, devenus la poubelle du débat public, et de la création d’images assistée par l’intelligence artificielle, détériore la réflexion et l’échange.

À en croire les publications de nombreux promoteurs de cette pétition, le débat public en France ne devrait plus se structurer qu’autour du Proche-Orient. Cette posture implique d’importer dans notre pays, en faisant des amalgames, donc entre Français un affrontement qui est déjà horrible à 4h20 de vol d’ici. Depuis plusieurs semaines, j’ai pu constater la floraison d’arguments faisant l’amalgame entre le soutien de certains de nos concitoyens à cette PPL et une complicité ou une apologie de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité pouvant conduire à un génocide.

J’ai pu lire, dans le Val-d’Oise, dans l’Essonne ou ailleurs, que certains promoteurs de cette pétition dressent des listes de citoyens français à raison de leur nom et de leur origine juive supposée pour les traiter a priori de soutien de la PPL Yadan ou de soutien du génocide (y compris quand ces deux assertions sont fausses). Voilà bien un procédé antisémite pur et non faussé. Croyez-vous qu’après l’explosion des agressions antisémites en France depuis octobre 2023, cette façon de procéder à de tels amalgames, de telles dénonciations (les listes diffusées sur les réseaux sociaux étaient publiques) puisse rassurer nos compatriotes ? Croyez-vous que si certains parmi eux ont pu être des soutiens de la PPL Yadan, ces méthodes qui sont similaires aux pires campagnes antisémites qui ont pu avoir lieu dans notre pays, contribueront à les convaincre de leur erreur d’analyse ?

Le débat public en France doit-il sombrer dans une assimilation d’un seul de nos concitoyens aux crimes d’un gouvernement du fait de son identité culturelle, religieuse, sociologique réelle ou supposée, doit-on suivre ceux qui argumentent qu’on est complice de criminels du fait de son attachement à l’existence d’un État juif ? La façon dont est conduit le débat dans notre pays sur le sujet frise l’absurdité vétéro-testamentaire : un dieu vengeur vous fera payer pour les fautes d’un cousin imaginaire et sur mille générations. À la fin, il ne pourrait en rester qu’un… Car derrière tout cela, traîne l’idée de la négation de la solution à deux États, l’idée qu’il ne faut plus qu’un seul État de la mer au Jourdain : entre Rima Hassan, protégée de l’ancien régime familial El-Hassad, et Bezalel Smotritch ou Itamar Ben Gvir, héritiers des commanditaires de l’assassinat d’Yitzhak Rabin, l’écart n’est pas celui des discours mais du camp, l’une comme les deux autres (et quelques uns avec eux tous) prônent la négation de l’humanité commune. L’autre différence, c’est que les deux ministres suprémacistes sont au pouvoir et qu’on peut espérer que la députée européenne n’y accédera jamais. Mais les uns comme les autres nous promettent pour longtemps un déferlement de boue et de sang, si on leur laisse les mains libres.

Voilà ce qui m’effraie dans la façon de conduire le débat aujourd’hui et d’aller chercher ailleurs les référentiels qui y président : c’est un ferment de guerre civile, de fracturation durable de la communauté nationale, de négation complète de ce que porte l’idéal de la République française, de cette nation politique qui se moque bien de vos origines ou de votre religion pourvu que vous souhaitiez être un(e) citoyen(ne) sincère (du principe à son exécution, la marge reste importante).

Une dernière question aux lectrices et aux lecteurs : trouvez-vous normal que les deux tiers des questions auxquelles j’ai eu à répondre sur les réseaux sociaux pendant la campagne des élections municipales, c’était pour savoir si je niais un génocide, si je le soutenais ou si j’étais pour la loi Yadan ? La place des sujets quotidiens des habitants : un tiers… Voilà je crois la démonstration que l’excès frôle souvent de près la bêtise et que ce n’est pas avec de telle méthode qu’on rassemblera une majorité de nos concitoyens pour battre les fascistes, arriver au pouvoir, transformer le pays, faire reculer le racisme et les discriminations et surtout travailler à l’égalité républicaine vraiment pour celles et ceux qui subissent toutes les défaillances de notre société.

Frédéric Faravel
(merci aux conseils de Damien Vandembroucq et Laurent Miermont)

La grâce, la nausée et les mains sales

Depuis plusieurs semaines, et avant même sa sortie, le film de Xavier Giannoli, Les Rayons et les Ombres, suscite le débat et parfois la polémique. C’est assez classique pour une œuvre qui se rapporte à la période de l’Occupation et de la Collaboration et qui prétend à une certaine ambition, au minimum artistique. On ne dira jamais assez en quoi la Seconde Guerre mondiale fut dans l’histoire de France une charnière majeure, une guerre civile déclenchée, à l’occasion d’une défaite militaire face au pire ennemi de l’humanité, par ceux de nos compatriotes qui espéraient plus qu’une revanche, un effacement des fondements de notre Nation à l’issue de la Révolution et la précédente guerre civile qui l’accompagna. Le sujet en est encore aujourd’hui inflammable, car les fractures et les plaies semblent sans cesse se réactiver selon des schémas récurrents.

Il était donc prévisible qu’un tel film déclenche débats enflammés et parfois polémiques nées de ces mêmes débats. Il sera toujours trop ou pas assez pour la majorité des commentateurs qui ne sont pas cinéastes. Alors sortant de la salle obscure ce dimanche de Pâques, après 3 heures 15 qui ne m’ont pas paru si longues, j’ai voulu moi aussi apporter mon écot au débat (et non à la polémique) en partageant mes impressions.

La grâce déchue

Dans les articles et commentaires que j’ai pu lire à propos des Rayons et les Ombres, je n’ai pas vu une chose essentielle et qui pourtant crève les yeux comme elle crève l’écran. C’est d’abord et avant tout un film sur Corinne Luchaire. L’artifice narratif de l’enregistrement sur bande magnétique d’une histoire à la première personne – dont on ne sait pas (et peu importe) s’il s’agit d’une invention du réalisateur et de son co-scénariste Jacques Fieschi dont l’illusion prend fin avec la pirouette des derniers écrans noirs, ou s’il fut vraiment tenté – le rythme du récit et l’organisation des personnages autour d’elle : tout tend vers une sorte de biopic d’une jeune actrice tombée dans l’oubli et écrasé par une histoire trop grande pour elle.

On pourra dire ce que l’on veut mais ce n’est pas Jean Dujardin, dont le nom est pourtant en tête de l’affiche, et sa prestation qui dominent le film, mais bel et bien Nastya Goloubeva-Carax qui incarne Corinne Luchaire. Sa fragilité, la voix éteinte et la tristesse de son regard qui marquent son interprétation sont évidemment parfaitement adaptées à l’image de ce personnage sacrificiel que veulent nous peindre Giannoli et Fieschi. Ma fille adolescente m’a dit, en sortant de la séance, qu’elle avait vu avant tout une jeune femme manipulée et c’est effectivement bien de cela dont il s’agit : Corinne Luchaire apparaît comme manipulée et utilisée par son père d’abord (on ne doute pas qu’il l’aime, mais c’est sa personnalité trouble qui finit par l’emporter là-aussi), par Otto Abetz et par ses amant(e)s ensuite. En tout cas, c’est cela que l’on veut nous raconter. Frappée d’indignité nationale, elle se défend (mal), comme se sont défendus toutes celles et tous ceux qui ont préféré l’égoïsme et l’indifférence. Mais ici aussi on nous donne à percevoir la culpabilité qu’elle ressent a posteriori ; et elle n’aura pas droit à la rédemption que vient lui offrir Léonide Mogui par-delà l’horreur de la guerre et du génocide.

J’avoue que j’ai ignoré jusqu’à récemment l’existence de Corinne Luchaire, jusqu’à l’automne dernier en réalité. Il faut croire qu’il y a une efficacité concrète à la condamnation à l’indignité nationale. C’est avec la série d’émissions réalisée par Philippe Collin – Sigmarigen, le crépuscule des bourreaux – que je l’ai découverte. L’épisode « La divine surprise »1, qui se situe au moment de la contre-offensive allemande dans les Ardennes à la Nöel 1944, évoque à ce moment son parcours tressé avec celui de son père Jean Luchaire. J’ai été marqué alors par le témoignage de Micheline Presle, interviewée en 2009, qui revient sur les débuts de comédienne de sa collègue et souligne sa singularité, sa modernité et le gâchis de sa carrière brisée ; je n’avais pas retenu que la maladie en fut la cause première et jusqu’au film, je pensais qu’elle était la conséquence de sa condamnation à Libération. C’est au moins une chose que l’on peut mettre au crédit du film : à aucun moment, on ne nous fait croire que la tuberculose lui sert d’excuses pour refuser de voir – même au Sanatorium alors que son récit prétend qu’elle avait son propre combat à mener, il lui est donné de comprendre et elle ne choisira qu’une forme d’accommodement.

La nausée

Les Rayons et les Ombres s’attaque donc au sujet inflammable de la Collaboration, cette tâche terrible dans l’histoire de France. Il ne faut pas se tromper d’objet ici : ce n’est pas un film sur l’Occupation, sur la Guerre, ce n’est pas un film sur la Résistance, la Shoah ou les privations imposées au peuple français… Par touches subtiles, ces éléments sont présents, mais ils ne constituent pas le propos du film. Les Rayons et les Ombres est un film qui s’attache à présenter des salauds et les petits arrangements qu’ils cherchent avec leur conscience perdue.

La politique de Collaboration et le milieu collaborationniste à Paris, petit monde distinct de celui de Vichy avec lequel Laval fera la liaison, ont été le moyen d’une revanche. Je parlais en introduction d’une revanche sur la Révolution, mais le film montre aussi assez clairement la revanche des ratés. Les ratés de la politique, du journalisme, de la littérature, les envieux qui rêvaient d’un mode de vie bourgeois et rongeaient leur frein de ne pas en avoir les moyens. La Collaboration a été le tremplin pour toute une clique d’opportunistes et d’individus qu’aucun scrupule n’étouffait, l’occasion d’une revanche sur la vie, une opportunité pour se gaver sur la misère du pays.

Car, en définitive, qu’est-ce qu’est Jean Luchaire au moment où la France bascule dans la défaite, si ce n’est un raté ? Un raté, un menteur et un irresponsable, tel qu’il nous est présenté par les scénaristes. Raté, car il se croit journaliste engagé, mais les convictions pacifistes des années 1920 semblent rapidement peu de choses, un vernis craquelé ou plus vraisemblablement une manière de faire fructifier le moment venu un pedigree qui ne lui a jamais rien rapporté, au regard de la faiblesse de son audience. Menteur, car il mène en bateau ses propres amis et collaborateurs et ruine sciemment par intérêt personnel les entreprises qu’il conduit. Irresponsable, car il choisit la décadence et la déchéance plutôt que la guérison ou la rémission, qu’il y entraîne sa fille, et que ce cycle s’accélère au fur et à mesure que le désastre devient certain. Luchaire et Abetz sont bien décrits comme des salauds qui se débarrassent finalement bien facilement de leurs convictions originelles – si tant est que les convictions prêtées à Abetz dans le film fussent bien réelles (il a été proche du NSDAP dès 1930, même s’il ne put y adhérer formellement qu’en 1937) – et adoptent par intérêt un antisémitisme qui leur permet de fréquenter ou d’exercer le pouvoir. Peu importe le respect des évolutions historiques de leurs convictions, le duo Jean Dujardin-August Diehl montre ici à la perfection la médiocrité et la bassesse des motivations et des justifications des deux amis. La séquence de la lettre à Céline est à cet égard une illustration édifiante de l’absence totale de décence.

Aussi, Les Rayons et les Ombres fait la description de ce milieu collaborationniste parisien qui fréquente les sauteries de l’Ambassade du IIIème Reich et mène grande vie à crédit dans les cabarets et les grands restaurants, permet de démasquer cette société hors-sol, qui n’a plus ou n’a jamais eu de code moral, qui fraye joyeusement avec la pègre, qui se moque bien des réquisitions et des privations subies par les Français… bien au contraire, qui est là pour profiter des miettes de la prédation systématique du régime nazi sur la France. Giannoli nous montre l’enfermement volontaire des salauds dans une réalité parallèle. La politique de Collaboration a été souvent présentée par ses promoteurs comme un moyen pour limiter les souffrances du pays et il suffit de relire Paxton pour démontrer qu’elle n’a pas apporté d’avantages comparatifs à la France par rapport à la Pologne ; au contraire, elle fut plus pressurée que les Pays-Bas, la Belgique ou le Danemark. Les Rayons et les Ombres ne tait pas cette réalité, mais insiste jusqu’à la nausée sur la complicité, l’indécence et la rapacité des collaborationnistes, qui prétendaient dans leur discours relever la France en la nazifiant et, en réalité, ne faisaient que se gaver à l’excès jusqu’à rendre sur le sol de marbre ce qu’ils avaient pillés avec leurs commanditaires.

On ne peut pas reprocher au film de faire preuve de complaisance avec ce milieu alors que la description qu’en font Giannoli et Fieschi ne peut en réalité que provoquer le dégoût.

Les mains sales

Le métier d’imprimeur, ça tâche… on a de l’encre sur les mains quand on prépare les plaques et les rotatives. C’est normalement la marque de noblesse de ce métier glorieux d’une époque révolue, qui accompagna tous les progrès de la pensée humaine de la fin du XVème siècle au XXème. Dans Les Rayons et les Ombres, Luchaire-Dujardin, quand il s’approche de la composition typographique, n’a plus que les mains sales. C’est la marque de la déchéance du journaliste qu’il prétendait être. C’est la marque de sa déchéance comme patron de presse.

Il revendique n’avoir de compte à rendre qu’à sa conscience et l’a perdue totalement. Ce qu’il écrit n’apparaît dans le film que pour satisfaire ses intérêts. Il n’est pas besoin d’attendre les réquisitions de l’avocat général (interprété par Philipe Torréton) pour le voir. Le portrait de Luchaire-Dujardin est celui d’un homme qui court après l’argent qu’il s’acharne par ailleurs à dilapider avec empressement. Il n’a aucune conviction réelle : il choisit l’antisémitisme par intérêt et croit se donner bonne conscience en facilitant la fuite de quelques proches… Laval procédera de la même manière, considérant en maquignon de la politique que cela pourrait un jour lui servir si la situation venait à se retourner.

À plusieurs reprises, on lui donne l’occasion de réagir : il ne le veut pas. Il choisit Guy Crouzet (Vincent Colombe, parfait dans l’abject) contre Pierre Labarrière. Il ment à son équipe quand il affirme que les fonds des Nouveaux Temps sont français. Son père lui donne l’occasion de retrouver sa conscience : on sent le complexe d’infériorité du fils face à l’universitaire Julien Luchaire (André Marcon), celui-ci finit par intervenir comme Dieu le Père qui intervient au travers du Figaro pour admonester son fils – c’est un peu le Dieu de l’Ancien Testament qui, par l’intermédiaire du Prophète Samuel, avertit le Roi Saül de l’impérieuse urgence de changer de comportement. Mais comme Saül, Luchaire-Dujardin est déjà trop compromis, trop souillé pour revenir en arrière : il préférera persister et en rajouter. Seule sa mort effacera la faute.

Car Jean Luchaire est allé au bout de l’abjection. Le film montre Luchaire-Dujardin fuir à Sigmaringen et entraîner sa fille derrière lui ; l’ambiance crépusculaire montre bien fugacement le ridicule macabre de cette petite société composée des plus convaincus des Collabos. Ici, il manque une pièce au puzzle (on n’était pas à un quart d’heure près) : Jean Luchaire sera nommé commissaire (ministre) à l’Information dans la Commission gouvernementale pour la défense des intérêts français, présidée par Fernand de Brinon, sorte de gouvernement en exil qui singe à l’envers la geste de la France Libre (alors que Pétain et Laval eux-mêmes s’estiment désormais prisonniers des Allemands). En même temps, directeur du journal La France, quotidien en langue française destiné aux exilés de Sigmaringen, qui paraît jusqu’en mars 1945, il dirigea également une radio, Ici la France pour relayer la propagande nazie. Luchaire fut donc de ceux qui sont allés au bout, qui ont adhéré jusqu’à la fin à l’entreprise de nazification de l’Europe et de la France et qui allait se choisir Doriot comme chef si celui-ci n’avait pas été mitraillé par un avion allié. Son portrait n’était déjà pas glorieux dans le film, mais cette précision politique n’aurait pas été inutile.


Les Rayons et les Ombres est un excellent film. Il est certes un peu long, mais comment décrire un tel pourrissement de l’âme en 1h30 ? Il ne saurait supporter en tout cas l’accusation de complaisance que certains veulent lui coller. Rien n’est aimable dans cette bande de médiocres, d’opportunistes et de pieds nickelés qui préfèrent fermer les yeux sur l’horreur de leur temps ou l’habiller de mots creux pour la mettre à distance. Les Rayons et les Ombres n’est pas un essai historique et je ne crois pas que les réalisateurs et scénaristes aient eu cette ambition. Mais il nous parle parce qu’il nous met face aux noirceurs de l’âme humaine, de la petite médiocrité à l’aveuglement volontaire, de l’indifférence égoïste jusqu’à la complicité criminelle, de l’envie jusqu’à la prédation… Les Rayons et les Ombres nous laisse face à cette indignité, sans chercher ou inventer des excuses, car il n’y en a aucune.

Frédéric FARAVEL

  1. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/face-a-l-histoire/la-divine-surprise-2662195 ↩︎

Tout retenir de Lionel Jospin : l’intégrité, les avancées comme les loupés

texte publié le 23 mars 2026 sur les réseaux sociaux par Emmanuel Maurel et repris en tribune par la Revue L’Audace le 24 mars 2026

Une sorte de Commandeur accessible, rigoureux et intègre. C’est le souvenir que le député Emmanuel Maurel, alors militant PS et aujourd’hui à la tête de la Gauche républicaine et socialiste, garde de l’ex-Premier ministre. S’il salue son refus de la “troisième voie” sociale-libérale, il regrette les nombreuses privatisations et la ratification de “très mauvais traités européens”.

À chaque génération politique ses références. La mienne était trop jeune pour être mitterrandiste. Elle parvint à l’âge adulte avec Lionel Jospin, qui, après la débâcle des socialistes aux élections législatives de 1993, nous offrit, lors de la campagne présidentielle de 1995, une remontada intense et enthousiaste. La gauche laminée, tous les observateurs prédisaient un duel entre les frères ennemis de la droite, Jacques Chirac et Édouard Balladur. Jospin surprit son monde en se hissant à la première place au premier tour, et en réalisant un excellent score au second.

Puis vint l’éclatant printemps 1997, la dissolution surprise, la victoire de la gauche plurielle. « Rouge rose vert, c’est majoritaire », scandait-on crânement. Les premières mesures, âprement négociées au sein du PS pendant les deux années qui avaient précédé la victoire, étaient votées : réduction du temps de travail à trente-cinq heures, instauration de la couverture maladie universelle (CMU), du PACS, création de milliers d’emplois-jeunes, etc. L’embellie économique mondiale de la fin du siècle permit le reste : une croissance forte, un chômage en baisse, des comptes publics rétablis. La droite libérale en était tout ébaubie : la gauche au pouvoir réduisait les déficits !

Face à la vague sociale-libérale

Dans le même temps, Jospin nous rendait fiers en résistant aux sirènes de la « troisième voie » sociale-libérale incarnée à l’époque, sur le continent européen, par le chancelier allemand Gerhard Schröder et le Premier ministre britannique Tony Blair. On a peine à y croire aujourd’hui, mais toute la presse se faisait l’écho du débat théorique qui traversait alors la social-démocratie : fallait-il emboîter le pas à Bill Clinton et embrasser la « mondialisation heureuse », quitte à rogner quelques acquis sociaux et sacrifier quelques « vieilles lunes » à la modernité, ou au contraire résister à ce qui n’était après tout qu’une énième ruse du Capital ? Jospin, solide sur ses fondamentaux, à la tête d’un exécutif pluriel qui comptait écologistes et communistes, préféra opposer aux néo-progressistes anglo-saxons une formule qui lui semblait compatible avec la singularité du socialisme français : « Oui à l’économie de marché, non à la société de marché. »

« Jospin ne se démarquait pas de ses prédécesseurs socialistes qui, parce qu’ils étaient sincèrement européens, étaient prêts à avaler chaque nouvelle couleuvre bruxelloise. »

À l’époque, Jean-Luc Mélenchon, qui fut son ministre, prétendait que la France comptait « le gouvernement le plus à gauche du monde ». Ça n’était pas totalement vrai : le gouvernement Jospin procéda à moult privatisations, mais surtout ratifia de très mauvais traités européens (Amsterdam, en 1997, puis Nice, en 2001), qui affaiblirent la France et son modèle social. En cela, Jospin ne se démarquait pas de ses prédécesseurs socialistes qui, parce qu’ils étaient sincèrement européens, étaient prêts à avaler chaque nouvelle couleuvre bruxelloise. La fin (la nécessaire construction européenne) justifiait qu’on s’aveuglât sur les moyens : un élargissement précipité, un euro trop fort qui pénalisait les entreprises françaises, la concurrence libre et non faussée au détriment des services publics, le poids trop important de la Commission européenne, et, pire encore, celui de la Cour de justice de l’UE.

Rétrospectivement, je pense que la politique européenne de ces années-là nous coûta nombre d’électeurs. Comme furent néfastes certaines décisions institutionnelles qui, à l’époque, suscitèrent de rares protestations (je me souviens d’une intervention prémonitoire de Paul Quilès lors d’un conseil national assoupi par l’unanimisme) : citons le passage au quinquennat et l’inversion du calendrier électoral, qui renforçaient le présidentialisme, lequel n’a jamais fait bon ménage avec la gauche.

Ajoutez à cela des phrases maladroites, quelques angles morts, une campagne hors-sol et l’ahurissante division de la gauche (huit candidats !), et cela aboutit au tremblement de terre de 2002, avec la qualification de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de la présidentielle et l’élimination de notre champion.

Une rigueur intellectuelle impressionnante

Il n’empêche : Lionel Jospin nous a toujours inspiré du respect et de l’admiration. Son leadership était incontestable, sa rigueur intellectuelle impressionnante, sa capacité à faire vivre un collectif (partisan, gouvernemental) remarquable.

J’insiste là-dessus : Jospin était un chef d’équipe qui prenait les idées au sérieux et qui ne craignait pas de confronter les siennes à celles des autres. Jeune cadre du PS, j’assistai aux grandes conventions thématiques qui ponctuèrent les deux années entre la présidentielle de 1995 et les législatives de 1997. Jospin, premier secrétaire, avait organisé un travail programmatique intense, sanctionné par des votes militants : il suivait tous les débats, prenait des notes, écoutait tous les orateurs, recherchant une synthèse qui n’avait rien d’un exercice artificiel. Avec Jospin, pas de mesure bidouillée sur un coin de table.

« Jospin suivait tous les débats, prenait des notes, recherchant une synthèse qui n’avait rien d’un exercice artificiel. »

Après 2002, et en dépit d’une tentative de retour avant la présidentielle de 2007, Jospin se voulait retraité de la politique. Mais militant éternel et homme de principes, il ne s’est jamais désintéressé de la chose publique. Si, pour nous, il faisait un peu figure de Commandeur, il est resté un camarade accessible, un débatteur rigoureux, qui goûtait la confrontation intellectuelle. Jusqu’au bout, il a soutenu ses compagnons socialistes : il y a quelques semaines encore, il était aux côtés d’Emmanuel Grégoire, qui lui a dédié sa brillante victoire au second tour de l’élection municipale à Paris.

Si la mort de Lionel Jospin nous émeut à ce point, c’est sûrement parce que ses succès ont accompagné notre jeunesse perdue. Mais c’est surtout parce qu’il représentait ce que la gauche avait de meilleur : l’exigence intellectuelle, le goût de la délibération collective, la droiture morale, la parole rationnelle et maîtrisée, l’exercice du pouvoir pour améliorer les conditions de vie matérielles des plus vulnérables. Aujourd’hui, nous pouvons méditer son exemple.

Emmanuel Maurel

Pourquoi la paupérisation des fonctionnaires fragilise la République


Depuis près de vingt ans, la rémunération des fonctionnaires décroche durablement de l’inflation, entraînant une perte de pouvoir d’achat sans précédent. Cette érosion n’est pas seulement sociale ou économique : elle interroge un choix républicain fondamental, celui d’un État qui confie ses missions essentielles à des agents garants de l’intérêt général, mais renonce à reconnaître pleinement leur engagement.

Le statut des fonctionnaires, une garantie pour les usagers

Depuis près de vingt ans, les fonctionnaires voient leur pouvoir d’achat s’éroder de manière continue. Ce constat est solidement établi par les données publiques. Il dépasse la seule question salariale. Il interroge notre conception même de la République, de l’État et du modèle social français.

Dans la tradition républicaine issue du Conseil National de la Résistance, puis portée par une certaine idée de l’État stratège et protecteur, le service public apparaît comme l’un de ses piliers. La singularité française repose sur un choix fondateur : confier les missions essentielles de la Nation à des agents protégés par un statut, afin de garantir leur indépendance à l’égard des intérêts privés, des pressions locales ou des contingences politiques. Par la permanence de ses principes et son caractère impératif, le statut vise avant tout à assurer la neutralité des agents publics envers les usagers, notamment par le respect du principe de laïcité et par l’obligation de se consacrer exclusivement à l’intérêt général. Il pose ainsi une conception exigeante de la loyauté administrative, fondée sur l’attachement aux institutions républicaines et à leurs valeurs, indépendamment des alternances politiques ou des personnes appelées à les diriger. Ils n’en restent pas moins soumis à un devoir d’obéissance hiérarchique, mais ont aussi le devoir de désobéir « […] dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public » (article L. 121-10 du Code général de la fonction publique). C’est tout le sens du statut général de la fonction publique : un équilibre exigeant entre des droits et des obligations, adossé à une sécurité professionnelle qui n’est que la condition même de sa liberté d’agir au nom du public et préserver la continuité du service public.

Le fonctionnaire est avant tout dépositaire du fonctionnement pérenne du service public et vecteur d’égalité entre les citoyens, quels que soient leur territoire, leur origine sociale ou leur situation personnelle. Aux termes de l’article L. 121-1 du Code général de la fonction publique (CGFP) qui s’impose à lui ou à elle : « L’agent public exerce ses fonctions avec dignité, impartialité, intégrité et probité ». En assurant la permanence des règles de droit communes et l’impartialité de leur application, il incarne une conception exigeante de la République, fondée sur l’universalité des droits et la primauté de l’intérêt général sur les intérêts particuliers. L’agent public doit alors prévenir toute situation de conflit d’intérêt, y compris pour lui-même.

Or, affaiblir durablement la rémunération des agents publics revient à fragiliser ce socle. Peut-on défendre le modèle social français, fondé sur des services publics forts, accessibles et de qualité, tout en organisant l’appauvrissement progressif de celles et ceux qui le font vivre ? Cela engage une certaine idée de la République et du rôle de l’État face aux logiques purement comptables.

Devenir fonctionnaire : faire vœux de pauvreté ?

Depuis le milieu des années 2000, l’évolution de la valeur du point d’indice, socle de la rémunération des fonctionnaires, est largement décorrélée de celle des prix à la consommation. Entre 2006 et 2025, ce point d’indice n’a progressé que d’environ 9 à 10 %, tandis que l’inflation cumulée dépasse 35 %. L’écart est massif : il se traduit par une perte de pouvoir d’achat estimée à près de 25 %. Cette situation est bien le résultat de choix structurels répétés.

Après une période de revalorisations relativement régulières jusqu’au début des années 2000, le point d’indice a connu un quasi-gel à partir de 2010, seulement interrompu par des hausses ponctuelles et tardives. Ces ajustements, bien que réels, n’ont jamais permis de compenser les pertes accumulées. Les revalorisations intervenues en 2022 et 2023 ont souvent été présentées comme un effort significatif mais elles sont intervenues dans un contexte d’inflation exceptionnelle. En euros constants, leurs effets ont été largement neutralisés. Autrement dit, même lorsque les rémunérations progressent nominalement, les agents publics continuent de s’appauvrir.

Cette dégradation touche toutes les catégories et tous les versants de la fonction publique. Les catégories C et B sont particulièrement exposées, du fait de grilles indiciaires fortement comprimées et de débuts de carrière désormais très proches du salaire minimum. Dans la fonction publique de l’État, les agents de catégorie B connaissent une baisse marquée de leur rémunération réelle. Les catégories A ne sont pas épargnées : la compression progressive des grilles et la comparaison croissante avec le SMIC nourrissent un sentiment de déclassement, y compris pour les fonctions d’encadrement et d’expertise, pourtant essentielles à la conduite de l’action publique. Comme l’a montré le dossier « Fonctionnaires, boucs émissaires ? » du magazine Marianne, la rémunération des fonctionnaires, toutes catégories confondues, a été progressivement rattrapée par le SMIC entre 1984 et 2024, un phénomène durablement marqué pour les agents de catégorie A, tandis que les catégories C et B, parties de niveaux plus proches du salaire minimum, ont bénéficié de revalorisations ciblées afin de contenir leur paupérisation.

Le protocole « Parcours professionnels, carrières et rémunérations » (PPCR), mis en œuvre à partir de 2016, devait corriger ces déséquilibres. Il a largement fonctionné comme un « trompe‑l’œil ». Certes, une refonte des grilles indiciaires a été menée et a permis de revaloriser celles‑ci. Mais, dans le même temps, le temps de passage d’un échelon à l’autre a été rallongé de manière significative, entraînant une perte de rémunération sur l’ensemble de la carrière, notamment par le retardement de la possibilité d’intégrer le grade supérieur. Au total, l’allongement des durées d’échelon et le ralentissement des accès aux grades supérieurs ont, sur l’ensemble d’une carrière, amputé les gains attendus.

Face au gel prolongé du point d’indice, les politiques salariales ont de plus en plus reposé sur les primes et indemnités. Si ces compléments peuvent répondre à des situations spécifiques, ils ne sauraient constituer un substitut durable au traitement indiciaire. Celui‑ci demeure le socle de la rémunération : il garantit l’égalité entre agents, la lisibilité des carrières et conditionne le niveau des pensions futures. Le recours accru aux primes accentue les inégalités et fragilise la cohérence du système.

Une attractivité des métiers et des carrières en crise

Cette évolution pèse lourdement sur l’attractivité de la fonction publique. Il n’est dès lors pas étonnant que, depuis plusieurs années, celle‑ci traverse une crise profonde de recrutement et de fidélisation. Ce paradoxe est d’autant plus frappant que de nombreuses études montrent que les travailleurs, et en particulier les jeunes générations, recherchent désormais du sens dans leur activité professionnelle. À cet égard, la fonction publique dispose d’un atout majeur : travailler pour l’intérêt général, contribuer à l’égalité entre les citoyens et améliorer concrètement le quotidien de ses concitoyens devrait constituer un puissant levier d’attractivité.

Les professeurs des écoles, les adjoints administratifs, les ingénieurs territoriaux, les infirmiers hospitaliers, les sous-lieutenants de Gendarmerie, les contrôleurs des finances publiques ou les travailleurs sociaux n’exercent pas un métier comme les autres. Ils incarnent l’État, la Commune, le Département, la Région. Bref. La République dans sa proximité et dans ce qu’elle est de plus concret.

Lorsque dans une petite commune, le secrétaire général de Mairie assume à lui seul l’état civil, l’urbanisme, le montage des demandes de subventions, l’action sociale, ou l’organisation des élections, il fait vivre la démocratie locale. De même, quand le personnel soignant continue d’assurer les soins malgré le manque d’équipement adapté et le sous-effectif chronique, ils répondent par leur dévouement à une exigence humaine. En cela, leur intervention au quotidien est humaniste et républicaine.

Pourtant, faute de reconnaissance matérielle et symbolique suffisante, cet atout se transforme en promesse déçue.

Les générations entrantes sont aujourd’hui globalement moins rémunérées que les générations sortantes, alors même que les missions confiées aux agents publics se diversifient et se complexifient. Cette contradiction nourrit un décrochage durable entre l’engagement attendu et la reconnaissance accordée. Conscient de cette impasse, le rapport publié le 9 décembre 2024 par France Stratégie appelle explicitement à une revalorisation globale de la fonction publique, qui ne saurait être seulement budgétaire. Il souligne la nécessité de mieux valoriser la fonction publique dans les discours, de renforcer la communication autour de ses atouts, de combattre les préjugés persistants qui l’entourent et, surtout, de procéder à une reconnaissance salariale à la hauteur des responsabilités exercées. Sans cette cohérence d’ensemble, la crise d’attractivité ne pourra que s’aggraver.

Revaloriser les fonctionnaires, une exigence sociale et républicaine

La revalorisation de la rémunération des fonctionnaires ne peut donc plus se limiter à des mesures ponctuelles. Elle appelle un rattrapage durable du point d’indice et une remise en cohérence des grilles indiciaires. Mais elle doit aussi s’inscrire dans une vision plus large de revitalisation du service public et de ses métiers.

Dans cette perspective, la Gauche républicaine et socialiste (GRS) formule plusieurs propositions concrètes et structurantes. On ne peut exiger toujours plus des agents publics sans leur donner les moyens matériels, professionnels et symboliques d’exercer pleinement leurs missions.

La première consiste à revaloriser durablement les traitements, en mettant fin au gel du point d’indice afin de rattraper le décrochage accumulé depuis des années. Il s’agit là d’un préalable indispensable pour restaurer le pouvoir d’achat, redonner de la cohérence aux carrières et réaffirmer le traitement indiciaire comme socle de la rémunération.

La deuxième vise à engager un véritable plan de formation et d’évolution des carrières, incluant notamment des dispositifs de deuxième partie de carrière. Dans un contexte de transformation des missions publiques, permettre aux agents d’évoluer, leur offrir des possibilités de reconversion et de reclassement, de valoriser leurs compétences est une condition essentielle pour mobiliser pleinement leur expertise et leur capacité d’initiative au service de l’État, des collectivités territoriales et des établissements publics.

La troisième appelle à suspendre les fermetures et réductions de services publics, en particulier dans les territoires ruraux. La question salariale ne saurait être dissociée de celle de la présence territoriale de l’État et de l’égalité d’accès aux services publics. Affaiblir les services, c’est aussi fragiliser les agents qui les font vivre et rompre le lien de confiance avec les citoyens.

Revaloriser les fonctionnaires doit être, en tout état de cause, un choix politique structurant, socialement juste et économiquement rationnel. Ce serait enfin reconnaître la valeur des agents publics, garantir l’égalité républicaine sur l’ensemble du territoire et investir dans la qualité du service rendu à la population. À l’heure où la défiance envers les institutions progresse, prendre au sérieux la rémunération, les carrières et les conditions d’exercice de celles et ceux qui incarnent concrètement l’action publique, c’est prendre au sérieux l’avenir de notre République.

Joffrey Robécourt et Sébastien Saguer

La sociologie politique au secours d’une gauche en quête de renouveau ?

entre égoïsmes contraints et quête de dignité

La publication quasi simultanée de Le Triomphe des égoïsmes1 de Camille Peugny et de C’était pas gagné !2 de Marwan Mohammed intervient à un moment charnière pour la gauche française. Ces deux ouvrages, l’un par son analyse macro-sociologique du basculement néolibéral, l’autre par son récit incarné des mécanismes de l’ascension sociale, offrent une grille de lecture indispensable pour comprendre pourquoi les valeurs de solidarité reculent, pourquoi les inégalités se creusent, et surtout, comment repenser l’action politique dans un contexte marqué par la défiance et le sentiment de déclassement. Leur force réside dans leur complémentarité : Camille Peugny dissèque les structures qui produisent l’égoïsme comme norme sociale, tandis que Marwan Mohammed, par son « auto-sociologie », rappelle que l’émancipation reste possible – mais à condition de restaurer les collectifs et les protections méthodiquement démantelés.

Ce qui frappe, à la lecture de ces travaux, c’est l’ampleur du décalage entre les aspirations à la dignité et à la justice sociale qui traversent la société française et l’incapacité de la gauche et du mouvement social à y répondre. La gauche politique, en particulier, semble prisonnière de ses propres catégories, incapables de saisir que la question sociale ne se réduit ni à la redistribution ni à l’égalité des chances, mais exige une prise en compte des réalités socio-culturelles, une refonte en profondeur des rapports de pouvoir et des rapports de production des inégalités. Pour sortir de cette impasse, les deux ouvrages pourraient nous aider à comprendre comment l’égoïsme s’est imposé comme une contrainte structurelle, puis mesurer l’ampleur des dégâts causés par le recul de l’État social, avant d’envisager les voies d’une reconstruction politique.

L’égoïsme comme produit d’un système : quand la compétition devient la norme

L’apport majeur du livre de Camille Peugny réside dans sa démonstration selon laquelle l’égoïsme n’est pas un trait psychologique, mais le résultat d’un système qui a fait de la concurrence généralisée son principe organisateur. Pour le sociologue pas-de-calaisien, il faut revenir à notre histoire : l’État social, construit après 1945 pour protéger les individus contre les aléas de la vie (chômage, maladie, vieillesse), a progressivement reculé sous l’effet des politiques néolibérales. Ce recul n’a pas signifié la disparition pure et simple des protections sociales – la France reste l’un des pays où les dépenses sociales sont les plus élevées de l’OCDE –, mais leur transformation en un filet de sécurité de plus en plus troué, laissant les individus livrés à eux-mêmes.

Ce qui change, dans ce contexte, c’est la nature des rapports sociaux. Là où l’État-providence agissait comme une assurance collective, son affaiblissement jette les individus dans une « lutte des places » où chacun doit maximiser ses ressources pour préserver sa position. Peugny reprend ici la prophétie inquiète de Robert Castel, qui, dès 19953, craignait que le retrait de l’État ne laisse place à une société où la vie sociale se réduirait à une struggle for life, une lutte pour la survie. 30 ans plus tard, le diagnostic est sans appel : cette logique de compétition s’est imposée dans tous les domaines, de l’école au travail, en passant par l’accès au logement ou aux services publics. L’égoïsme n’est plus une déviance, mais une rationalité imposée par un système qui récompense l’individualisme et pénalise la solidarité.

L’école, laboratoire de la compétition sociale

L’école est sans doute le terrain où cette dynamique est la plus visible. La massification scolaire, souvent célébrée comme un progrès, a en réalité déplacé les inégalités plutôt que de les réduire. Dans les années 1960, la moitié d’une classe d’âge quittait le système éducatif sans diplôme ; aujourd’hui, près de trois millions d’étudiants (apprentis inclus) fréquentent l’enseignement supérieur. Pourtant, cette ouverture n’a pas conduit à une démocratisation réelle. Les filières se sont hiérarchisées (bacs généraux vs professionnels, grandes écoles vs universités), et les stratégies de contournement – recours au privé, optimisation des options, déménagements pour accéder aux « bons » établissements – se sont généralisées parmi les classes favorisées.

Les données du ministère de l’Éducation nationale, analysées par Camille Peugny, révèlent une segmentation sociale croissante : en 15 ans, la part d’élèves issus de milieux favorisés a augmenté de 15 à 20 points dans les collèges et lycées privés, tandis qu’elle stagnait dans le public. Ce mouvement n’est pas neutre : il reflète une logique d’« entre-soi » où les familles aisées cherchent à protéger leurs enfants de la mixité sociale, perçue comme une menace pour leur réussite. Le choix du privé, souvent justifié par la recherche d’une « meilleure qualité pédagogique », obéis en réalité à une forme de rationalité, mais une rationalité égoïste : en retirant leurs enfants du système public, ces familles contribuent à affaiblir les établissements fréquentés par les classes populaires, aggravant ainsi les inégalités.

Ce phénomène s’inscrit dans une tendance plus large : la marchandisation de l’éducation. Comme le note Nora Hamadi dans La Maison des rêves4, les activités autrefois portées par l’éducation populaire (clubs sportifs, centres aérés, colonies de vacances) avec le soutien des municipalités ont été remplacées par des offres privées (salles de sport, stages payants) individualisantes, réservées à ceux qui en ont les moyens. Résultat : les enfants des quartiers populaires, déjà pénalisés par les inégalités scolaires, voient aussi se réduire les espaces où ils pourraient compenser ces handicaps par des expériences collectives.

Le travail, terrain de l’individualisation forcée

Le monde du travail offre un autre exemple frappant de cette dynamique. Les transformations du capitalisme – précarisation, ubérisation, individualisation des carrières – ont fragilisé les collectifs qui structuraient autrefois les classes populaires. Les ouvriers d’hier, intégrés dans de grandes entreprises et protégés par des syndicats puissants, ont cédé la place à une myriade de statuts précaires : aides à domicile, livreurs, intérimaires, auto-entrepreneurs. Ces travailleurs, souvent isolés, n’ont plus accès aux solidarités qui permettaient autrefois de résister à l’exploitation.

Peugny illustre cette réalité par une enquête menée auprès de femmes de ménage employées par une grande entreprise de services à la personne5. Ces salariées, bien que techniquement protégées par un contrat, sont en réalité livrées à elles-mêmes : ceux qu’elles considèrent comme leurs véritables employeurs sont les clients particuliers chez qui elles interviennent, et leur temps de travail est morcelé entre plusieurs statuts (salariée de l’entreprise, employée directe d’un particulier, travail au noir). Leur stratégie ? Une forme d’« auto-assurance » : elles enchaînent les petits boulots, cumulent les employeurs, et tentent de tirer parti des failles du système (allocations chômage, travail non déclaré) pour survivre. Mais cette logique, rationnelle à court terme, les conduit droit vers la précarité à long terme : arrivées à l’âge de la retraite, beaucoup se retrouvent au niveau du minimum vieillesse, ayant cotisé trop peu pour bénéficier d’une pension décente.

Ce que révèle cette enquête, c’est l’absence de choix réel. Ces femmes ne sont pas des « profiteurs » du système, comme le suggère le discours d’un Retailleau ou d’un Wauquiez sur l’« assistanat », mais des victimes d’un modèle qui les contraint à bricoler leur survie faute de protections collectives. Leur « égoïsme » – si tant est que le terme soit approprié – est une réponse à un environnement hostile, où les solidarités traditionnelles (syndicats, mutuelles) ont été démantelées.

L’État social et l’éducation populaire : des leviers d’émancipation aujourd’hui sabotés

Le récit de Marwan Mohammed dans C’était pas gagné ! offre un contrepoint précieux à l’analyse de Peugny. Son parcours, de l’échec scolaire au CNRS, est emblématique d’une époque où l’ascenseur social fonctionnait encore, non grâce à une mystérieuse « méritocratie », mais grâce à des collectifs et des institutions aujourd’hui affaiblis. Ce qui frappe, dans son histoire, c’est le rôle décisif joué par l’éducation populaire et les politiques sociales : le BAFA, les animateurs de quartier, les dispositifs d’équivalence de bac, et surtout, la présence d’adultes engagés qui ont su repérer son potentiel et l’orienter vers des voies auxquelles il n’aurait jamais eu accès autrement étant un « mauvais élève ».

L’éducation populaire, un héritage en voie de disparition

Les années 1980-1990, période où Marwan Mohammed grandit, étaient encore marquées par la vitalité des centres sociaux, des MJC et des associations de quartier. Ces espaces, financés par les municipalités et les caisses d’allocations familiales, offraient aux jeunes des quartiers populaires des activités gratuites ou à moindre coût (sport, théâtre, soutien scolaire), mais surtout, une socialisation à la citoyenneté. Nora Hamadi présente ces lieux comme des « petits bouts de République » où se forgeaient des solidarités transcendant les origines sociales. Leur déclin, accéléré par les politiques d’austérité et la marchandisation des loisirs, a laissé un vide que comblent désormais la précarité et, dans certains cas, la délinquance.

M. Mohammed insiste sur un point crucial : il refuse d’être assimilé à un « transfuge de classe », prétendant être resté ancré dans son milieu. Contrairement à une certaine conception de l’idéologie méritocratique, qui célèbre les parcours individuels, son histoire montre que la réussite dépend de collectifs – famille, éducateurs, syndicats. Or, ces collectifs se délitent. Les classes populaires, autrefois structurées par le salariat industriel et ses solidarités (syndicats, mutuelles), sont aujourd’hui fragmentées en une myriade de statuts précaires : aides à domicile, livreurs, intérimaires. Comme le décrit Camille Peugny, ces travailleurs, souvent isolés, deviennent des « auto-entrepreneurs de leur précarité ».

L’école, entre promesse d’émancipation et machine à reproduire les inégalités

L’école, elle aussi, aurait perdu sa fonction émancipatrice. L’échec scolaire initial de M. Mohammed n’a pas été compensé par une institution capable de le « rattraper », mais par des rencontres (un animateur, un livre de Bourdieu) dans un environnement socio-culturel organisé. Pourtant, comme le montre Peugny, l’école reste le principal vecteur de légitimation des inégalités : en France, le diplôme détermine le destin social. Mais lorsque la massification scolaire se traduit par une filiarisation des parcours, et que les inégalités territoriales (comme l’écart d’une année de cours entre la Seine-Saint-Denis et Paris) ne sont pas corrigées, l’école devient un outil de reproduction plutôt que de mobilité.

Le problème n’est pas seulement que l’école ne réduit pas assez les inégalités, mais qu’elle les naturalise. En faisant du diplôme le sésame unique pour l’accès aux positions sociales, la société française donne l’illusion que les inégalités sont le résultat d’un processus « méritocratique », où chacun aurait eu les mêmes chances. Or, comme le montrent les travaux de Peugny, les inégalités scolaires sont d’abord des inégalités sociales : un enfant de cadre a toujours dix fois plus de chances d’accéder aux grandes écoles qu’un enfant d’ouvrier. La massification a simplement déplacé le problème : les inégalités ne sont plus quantitatives (accès ou non au secondaire ou au supérieur), mais qualitatives (accès à quelle filière, quel diplôme, quel réseau).

La disparition des collectifs : un appauvrissement politique

Ce qui ressort des deux ouvrages, c’est l’appauvrissement des espaces de solidarité. Que ce soit les syndicats, les associations de quartier, les partis politiques ou même les familles élargies, les collectifs qui permettaient autrefois de résister à l’individualisation forcée se sont affaiblis. Cet affaiblissement n’est pas un hasard : il résulte de politiques délibérées de démantèlement des protections sociales, de précarisation du travail et de marchandisation des services publics.

Prenons l’exemple des « embrouilles » entre quartiers, analysées en 2023 par Marwan Mohammed dans Y’a embrouille (Stock). Ces violences, souvent réduites à des « rixes » ou à de la « délinquance », s’inscriraient en réalité dans un contexte où les jeunes des quartiers popilaires, exclus des voies traditionnelles de reconnaissance (école, emploi stable), trouvent dans la rue un substitut de statut social. Les bandes, les rivalités territoriales, les « descentes » ne sont pas des phénomènes irrationnels, mais des réponses à un environnement où la dignité est niée par ailleurs. Comme l’écrit Mohammed, « l’embrouille » offre une forme de reconnaissance là où l’école et le travail échouent.

Ce qui est frappant, c’est que ces dynamiques ne sont pas nouvelles. Les travaux de Jean-Claude Monod (Les Barjots, 1968) ou de David Lepoutre (Cœur de banlieue, 2001) montraient déjà comment les bandes de jeunes compensaient l’absence de perspectives par des logiques d’honneur et de territoire. Mais ce qui a changé, c’est l’absence de contrepoids : là où les centres sociaux, les éducateurs de rue ou les syndicats pouvaient autrefois offrir des alternatives, ils ont aujourd’hui disparu ou été marginalisés.

La gauche face à ses impensés : égalité des chances ou égalité des droits ?

Le diagnostic posé par Peugny et Mohammed révèle un paradoxe : alors que les inégalités n’ont jamais été aussi visibles (80% des cadres reconnaissent leur réalité et prédisent leur aggravation), les discours et actes politiques peinent à les combattre. La gauche, en particulier, est prisonnière de ses propres contradictions. D’un côté, la plus grande partie de ses organisations politiques défend l’égalité des chances, un concept qui, comme le rappelle Peugny, légitime la compétition tant qu’elle est « juste ». De l’autre, elle néglige l’égalité des conditions, c’est-à-dire la garantie d’une vie digne pour tous, indépendamment des verdicts de la compétition scolaire ou professionnelle.

Cette tension explique en partie son déclin électoral. Les classes moyennes supérieures, qui avec les classes moyennes avaient la victoire de 1981, gagnées aux valeurs néolibérales, ne trouvent plus dans la gauche un projet mobilisateur. Quant aux classes populaires, elles se tournent vers l’abstention ou l’extrême droite, lasse d’un discours qui célèbre l’émancipation sans proposer de solutions concrètes à leur précarité. Pour Nora Hamadi, la gauche a souvent lâché les services publics au nom de la rationalité budgétaire, abandonnant les territoires (quartiers comme zones rurales) où se joue la dignité quotidienne.

Le piège de l’égalité des chances

L’égalité des chances est un concept piégé. En apparence progressiste – qui pourrait être contre le fait que chacun ait les mêmes opportunités ? –, il légitime en réalité un système où les inégalités de départ sont naturalisées. Pour Peugny, « même si l’on parvenait à construire une école parfaite où chaque enfant aurait les mêmes chances de réussir, cela ne réglerait pas le sort des ‘perdants’ de la compétition ». Autrement dit, tant que la société continuera à hiérarchiser les positions sociales (cadres vs ouvriers, diplômés vs non-diplômés), l’égalité des chances ne fera que reproduire les inégalités sous une forme plus acceptable.

Prenons l’exemple des politiques éducatives. Les dispositifs comme les « cordées de la réussite » ou les internats d’excellence visent à donner à quelques élèves issus de milieux défavorisés les moyens de rivaliser avec les enfants des classes favorisées. Mais ils ne remettent pas en cause la structure même du système, qui réserve les meilleures places à une élite. Pire : en se concentrant sur une poignée de « méritants », on laisse entendre que ceux qui n’y sont pas n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes.

La dignité comme horizon politique

Face à cette impasse, Peugny propose de faire de la dignité le socle d’un nouveau contrat social. Ce concept, plus large que celui d’égalité, permet d’articuler des revendications apparemment disjointes : salaires décents, lutte contre les discriminations, accès aux services publics, égalité réelle femmes-hommes. La dignité, c’est le droit à ne pas être traité comme un citoyen de seconde zone, qu’on soit caissière, ouvrier ou jeune de banlieue.

Cette approche rejoint les analyses de Marwann Mohammed sur l’importance des collectifs. Pour lui, la dignité passe par la restauration des espaces où les individus peuvent se reconnaître comme égaux : centres sociaux, syndicats, associations. Elle implique aussi de rompre avec l’illusion selon laquelle la croissance suffira à résoudre les tensions.

Repenser l’action publique : trois pistes concrètes

1. La pré-distribution plutôt que la redistribution
La France excelle dans la redistribution a posteriori (via les prestations sociales), mais échoue à réduire les inégalités a priori. Des mesures comme le dédoublement des classes en ZEP, efficaces mais limitées, montrent que l’école peut être un levier – à condition d’y investir massivement. De même, la formation professionnelle tout au long de la vie pourrait atténuer le déterminisme des diplômes initiaux. L’enjeu est de passer d’une logique de compensation (aider ceux qui ont échoué) à une logique de prévention (éviter que l’échec ne se produise).

2. Réinvestir les collectifs et l’éducation populaire
Le déclin des centres sociaux, des MJC ou des clubs sportifs associatifs a privé les classes populaires d’espaces de solidarité. Leur relance réelle, couplée à un soutien aux « personnalités-ponts » (élus, militants, intellectuels issus de ces milieux), pourrait recréer du lien. Comme le suggère M. Mohammed, une « sociologie populaire », alliant recherche et engagement, pourrait aider à concevoir des politiques plus ancrées dans les réalités vécues.

3. Lutter contre la patrimonialisation de la société
La transmission des 9 000 milliards d’euros du baby-boom d’ici 2040 risque d’accentuer les inégalités6. Des outils comme l’impôt sur la succession ou le plafonnement des héritages pourraient limiter cette dynamique. Plus largement, il s’agit de rompre avec l’illusion selon laquelle la croissance suffira à résoudre les tensions.

Une gauche à réinventer, entre réalisme et radicalité

Les travaux de Peugny et Mohammed offrent une boussole pour une gauche en quête de renouveau. Leur force réside dans leur refus des fausses oppositions : entre « sociétal » et « social », entre mérites individuels et déterminismes collectifs, entre classes populaires et classes moyennes. Leur message est clair : l’égoïsme n’est pas une fatalité, mais le résultat sociologique de choix politiques. Pour le combattre, il faut restaurer des protections collectives, réinvestir dans les services publics et, surtout, cesser de penser la justice sociale en termes de « chances » pour la concevoir en termes de droits.

Ce projet exige de rompre avec plusieurs illusions. D’abord, l’illusion selon laquelle il suffirait de « mieux redistribuer » pour résoudre les inégalités. Comme le montre Peugny, le problème n’est pas seulement la taille du gâteau, mais sa répartition et les règles du jeu qui la déterminent. Ensuite, l’illusion selon laquelle la gauche pourrait se contenter de « gérer l’existant » sans proposer une alternative crédible au néolibéralisme et à la situation de production actuelle. Enfin, l’illusion selon laquelle les luttes culturelles (contre le racisme, le sexisme) et les luttes sociales (pour les salaires, les services publics) seraient séparées. Au contraire, comme le montrent les « embrouilles » des quartiers, les conflits sociaux à bas bruit dans les entreprises ou le burn-out des cadres, ces combats sont indissociables.

En somme, la sociologie politique de Peugny et Mohammed rappelle que la gauche ne manquera pas d’idées à condition qu’elle sache écouter la société. Son défi ? Transformer ces diagnostics en un projet capable de redonner espoir à ceux que le néolibéralisme a laissés sur le bord de la route. Cela passe par un retour à l’État stratège, capable de pré-distribuer les ressources plutôt que de se contenter de redistribuer les miettes. Cela implique aussi de réconcilier les luttes pour la dignité, qu’elles soient culturelles, sociales ou économiques. Enfin, cela exige de rompre avec l’illusion technocratique selon laquelle des réformes marginales suffiraient, alors que la crise est systémique.

La gauche a aujourd’hui le choix : soit elle continue à naviguer à vue, prisonnière de ses propres catégories, soit elle saisit l’opportunité offerte par ces travaux et d’autres pour repenser radicalement son projet. Dans un contexte marqué par la montée de l’extrême droite, qui profite parfaitement de cette société de l’égoïsme généralisé, et la défiance envers les institutions, cette refondation n’est pas un luxe, mais une nécessité vitale.

Frédéric Faravel

1 Camille Peugny – Le triomphe des égoïsmes, Une nouvelle contrainte sociale – Presses universitaires de France, 13 janvier 2026

2 Marwan Mohammed – C’était pas gagné ! De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada – Le Seuil, 16 janvier 2026

3 Robert Castel, né le 27 mars 1933 à Saint-Pierre-Quilbignon et mort le 12 mars 2013 à Paris 15e, est un sociologue et philosophe français, spécialiste de sociologie du travail et des questions relatives à l’exclusion sociale. L’ouvrage auquel Peugny fait référence est Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, Fayard, Paris, 1995

4 Nora Hamadi – La Maison des Rêves. Une histoire des banlieues française, Flammarion, septembre 2025

5 Dans l’émission La Suite dans les idées sur France Culture le 22 janvier dernier, Camille Peugny revient ainsi sur l’impulsion de cette enquête : « C’est une commande syndicale de la CFDT via l’IRES : comment s’implanter donc, face aux difficultés, comment pouvoir s’implanter dans ces entreprises de services à la personne. Je me rends dans une ville de l’ouest de la France, qui est également le siège social de l’entreprise, là où il y a d’autres salariés, de la comptabilité, de la paie, etc. Je fais un certain nombre d’entretiens avec ces femmes de ménage. La commande syndicale, c’est en fait, elles sont toujours seuls, il n’y a pas de collègues, pas de collectif de travail, on ne peut pas les voi, leur parler, les rencontrer, et c’est pour ça qu’on ne parvient pas à les mobiliser. C’est vrai, bien sûr. Mais ce qu’a révélé l’enquête, c’est aussi que, finalement, ces syndicats résonnent dans le cadre du salariat, comme si l’aspiration à un contrat de travail en CDI, 35 heures par semaine, était le cadre de pensée et l’ambition, le souhait de ces femmes de ménage. »

6 Face à la « grande transmission », l’impôt sur les grandes successions – Fondation Jean-Jaurès, 27 novembre 2024 : https://www.jean-jaures.org/publication/face-a-la-grande-transmission-limpot-sur-les-grandes-successions/

Nous avons besoin de vous !

Quelles que soient vos compétences, si vous touchez votre bille en droit, en bricolage, si vous aimez écrire, si vous êtes créatif… vous pouvez prendre part à des actions et ateliers près de chez vous ou encore nous envoyer vos vidéos, vos dessins pour des affiches etc.