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  • PLF2027 : Le cinéma français, une exception culturelle à préserver

    PLF2027 : Le cinéma français, une exception culturelle à préserver

    Le 14 octobre, Le Monde publiait une tribune de plus de 170 cinéastes alertant sur les dangers que font peser plusieurs mesures du projet de loi de finances (PLF) pour 2027 sur la pérennité du cinéma français et de son financement. Alors que les articles de loi en question seront débattus et votés dans les jours qui viennent, il nous a semblé important de faire un état des lieux de la situation.

    Le cinéma finance le cinéma

    Au centre du financement du cinéma français se trouve le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée), qui ne reçoit aucun crédit du budget de l’État. Il est financé exclusivement par des taxes acquittées par ceux qui diffusent les œuvres : salles de cinéma, chaînes de télévision (sur leurs recettes publicitaires et leurs abonnements), fournisseurs d’accès à internet sur les abonnements aux services de télévision, plateformes de vidéo à la demande, plateformes gratuites comme YouTube (sur leurs recettes publicitaires), ventes de DVD et de Blu-ray. Ces quelque 850 millions d’euros par an sont réinvestis dans la création. Ce sont les films diffusés aujourd’hui qui financent les films de demain.

    S’y ajoutent l’audiovisuel public, France Télévisions en tête, grand commanditaire de fictions et de documentaires et coproducteur de nombreux films, ainsi que les diffuseurs privés, au premier rang desquels Canal+, premier financeur du cinéma français.

    En plus de ces piliers financiers, il faut citer des piliers réglementaires : l’obligation pour les diffuseurs (chaînes de télévision et plateformes) de consacrer une part de leurs revenus au financement de la création, ou encore la chronologie des médias, qui fixe l’ordre et les délais d’exploitation d’un film après sa sortie en salle (vidéo à la demande, puis chaînes payantes, plateformes et chaînes gratuites, selon leurs engagements d’investissement), afin de protéger l’économie des salles de cinéma.

    Terminons ce rapide tour d’horizon en évoquant les crédits d’impôt qui permettent de maintenir les tournages en France, et qui seront eux aussi discutés à l’Assemblée.

    Ce système, qui fait vivre 260 000 emplois directs et indirects, est au cœur de l’exception culturelle française.

    Ce que prévoit le gouvernement

    Le PLF fixe à 3,82 milliards d’euros les ressources de l’audiovisuel public, soit 47 millions de moins qu’en 2026. Cette baisse pèse à 94 % sur France Télévisions, dont la dotation avait déjà été réduite de 80 millions l’an dernier, ce qui avait entraîné des coupes dans le financement des fictions. Conjuguée à la chute des recettes publicitaires et à la disparition de recettes ponctuelles perçues en 2026, elle obligera France Télévisions à trouver au moins 90 millions d’euros d’économies en 2027 pour rester à l’équilibre. Après des années d’économies de structure, dont une réduction de 12 % des effectifs en dix ans relevée par la Cour des comptes, ces nouvelles coupes porteront inévitablement sur les programmes et la création.

    Le texte supprime aussi le taux réduit de TVA de 10 % sur les abonnements aux chaînes payantes, qui passerait à 20 %. Or Canal+, premier concerné, a conclu le 27 juillet dernier un accord avec une partie des organisations professionnelles du cinéma. Celui-ci prévoit près d’un milliard d’euros d’investissement sur cinq ans dans le cinéma français et européen, avec des aides dédiées aux premiers films et à la diversité. Mais il comporte une clause permettant au groupe de Vincent Bolloré de suspendre ses engagements en cas de hausse de la TVA. Conjuguée à la baisse des moyens de France Télévisions, cette mesure affaiblirait en même temps les deux principaux financeurs de la création française.

    Les attaques du centre, de la droite et de l’extrême droite contre le cinéma français

    Le PLF prévoit de réduire de moitié l’abattement fiscal dont bénéficient les plateformes vidéo gratuites comme YouTube sur la taxe qui finance le CNC. Emmanuel Maurel en avait proposé la suppression totale dès l’an dernier, une proposition reprise cette année par la majorité des groupes. Cette suppression rapporterait jusqu’à 70 millions d’euros.

    Mais le rapporteur général du budget, Philippe Juvin, a déposé deux amendements pour que l’État récupère ces recettes : 35 millions d’euros si l’abattement est réduit de moitié, 70 millions s’il est supprimé. Autrement dit, ce qui est demandé aux plateformes au nom du cinéma serait détourné vers le budget général. Deux autres députés de droite proposent un prélèvement supplémentaire de 18,5 millions. Ces ponctions s’ajouteraient à celles des années précédentes : près de 500 millions prélevés sur la trésorerie du CNC en 2025, puis 50 millions en 2026. S’y ajoute une modification du calcul de la taxe payée par les chaînes de télévision, qui fait perdre au CNC 34 millions par an. L’an dernier, le même rapporteur avait aussi tenté de plafonner ses ressources à 748 millions, quand 846 millions étaient attendus. Les réserves du CNC ayant déjà été mises à contribution, chaque nouvelle ponction toucherait directement ses aides à la création, à la production en région et aux industries techniques.

    En outre, plusieurs députés de droite et du camp présidentiel, dont Guillaume Kasbarian, proposent des exonérations ciblées. Ils veulent exonérer les plateformes de replay des chaînes de télévision de la taxe sur la vidéo, accorder aux chaînes privées un abattement de 8 % sur la taxe qu’elles versent au CNC, ou sortir des réseaux sociaux comme Snapchat du champ de la taxe. D’autres réclament le maintien de l’abattement dont profite YouTube. Nous ne pouvons accepter ces fuites de recettes pour le CNC.

    Le Rassemblement national va beaucoup plus loin. Il propose de plafonner chacune des taxes affectées au CNC à la moitié de son rendement, soit environ 420 millions d’euros en moins : son budget serait divisé par deux. Il veut aussi abaisser de 30 % à 20 % le crédit d’impôt pour les films de moins de 7 millions d’euros de budget, c’est-à-dire la majorité de la production française, et réduire encore de 150 millions les moyens de l’audiovisuel public. Il propose également de baisser la taxe payée par les chaînes au CNC. Un amendement RN réduisant l’avantage fiscal des SOFICA (sociétés pour le financement de l’industrie cinématographique et de l’audiovisuel) a déjà été rejeté le 15 octobre. La musique et le spectacle vivant ne sont pas épargnés : le RN veut plafonner les taxes qui financent le Centre national de la musique, à 8 millions d’euros pour celle sur le streaming musical (contre 22 millions attendus) et à 40 millions pour celle sur les spectacles (contre 75 millions). L’an dernier, l’un de ses députés proposait ouvertement la suppression du CNC. Paradoxe : le même groupe demande la suppression de la hausse de TVA. Il défend ainsi les intérêts du groupe Bolloré tout en voulant diviser par deux les moyens de la création.

    Plus discrets, des amendements du camp présidentiel, portés notamment par Gabriel Attal, proposent d’assouplir le plafond du crédit d’impôt international (C2I). Ce crédit finance les tournages en France de productions étrangères, souvent celles des grands studios et plateformes américains. Il a son utilité, car il fait travailler les techniciens et les studios français. Mais il est déjà plus généreux que celui dont bénéficient les films français : 30 % des dépenses, et jusqu’à 40 % pour les effets visuels, contre 20 % à 30 % pour une production française. Et son coût pour l’État dépasse déjà celui du crédit d’impôt cinéma. En passant d’un plafond de 30 millions d’euros par œuvre à 30 millions par œuvre et par année, comme le proposent ces amendements, les plus grosses productions étrangères pourraient cumuler plusieurs fois ce montant, quand un film français reste limité à 30 millions. Leurs promoteurs invoquent la concurrence européenne pour attirer les tournages ; mais au moment même où l’on demande des économies au CNC et à l’audiovisuel public, l’argent public se ferait encore plus généreux pour les blockbusters étrangers que pour la création française.

    Défendons notre modèle

    D’autres propositions vont dans le sens de la protection et du renforcement du système actuel. Le député Emmanuel Maurel a déposé une série d’amendements pour :

    • maintenir les ressources de l’audiovisuel public au niveau de 2026 (un amendement identique a été déposé dans le camp présidentiel) ;
    • doubler la taxe sur les plateformes de streaming payantes (Netflix, Prime Video, Disney+…), en affectant le surplus à l’audiovisuel public sans réduire la part du CNC ;
    • supprimer totalement l’abattement de YouTube au profit de la création, une mesure qu’il avait déjà proposée l’an dernier et que portent aujourd’hui des députés de presque tous les groupes ;
    • supprimer la hausse de TVA sur les chaînes payantes ;
    • étendre le crédit d’impôt cinéma aux entreprises de distribution et d’exportation, pour mieux faire circuler les films en France et à l’étranger.

    Sortir de l’incertitude permanente

    Ce modèle de financement, vertueux et précieux, n’en reste pas moins fragile, car régulièrement remis en cause, comme le démontre ce débat budgétaire. Il paraît donc important de pérenniser un certain nombre d’aspects de notre législation, comme le proposent les signataires de la tribune avec une véritable loi cinéma.

    Il faudrait également se pencher sur les failles dont il n’est pas exempt, notamment l’exposition des films français et européens sur les plateformes : les grandes plateformes étrangères, établies dans d’autres pays de l’Union européenne, échappent aux quotas de catalogue imposés aux services français, et l’obligation de mettre en avant ces œuvres reste floue.

    Plusieurs de ses fondements sont en outre trop sujets à variation : le financement de France Télévisions depuis la suppression de la redevance en 2022, les règles de la chronologie des médias ou encore les ressources du CNC, régulièrement menacées de ponction. Sans oublier la dépendance financière du cinéma français au groupe Canal+ de Vincent Bolloré.

    Il serait aussi grand temps de prendre en compte les bouleversements liés à l’intelligence artificielle, en protégeant les droits des auteurs, des comédiens et des techniciens face à l’utilisation de leurs œuvres, de leur voix ou de leur image.

    Le modèle de financement du cinéma et de la création audiovisuelle fait partie de l’exception culturelle française : il participe à notre identité autant qu’à notre rayonnement international. Il est indispensable non seulement de le défendre, mais aussi de le renforcer.

    Julien Zanin

  • Chronique de communication narrative : « Et si Emmanuel Maurel était le vrai gagnant de la primaire social-démocrate ? »

    Chronique de communication narrative : « Et si Emmanuel Maurel était le vrai gagnant de la primaire social-démocrate ? »

    En remportant largement la primaire sociale-démocrate, Raphaël Glucksmann a gagné une bataille. Mais à gauche, la prochaine échéance ne se jouera peut-être pas uniquement dans les urnes. Elle se jouera aussi dans la capacité à reconstruire un récit politique commun. « Et si Emmanuel Maurel avait, sur ce terrain, une carte à jouer ? » se demande Elliott Aubin, expert en communication narrative et ancien élu, dans cette tribune publiée par Marianne le jeudi 15 octobre 2026.

    En politique, on commente les vainqueurs. Les résultats tombent, les éditorialistes cherchent déjà le prochain duel. La primaire sociale-démocrate n’a pas échappé à la règle : avec plus de 66 % des suffrages, Raphaël Glucksmann s’est imposé sans contestation. À 5,92 %, Emmanuel Maurel semble n’avoir rien à revendiquer.

    Pourtant, les débats ont révélé autre chose qu’un rapport de forces : différentes manières de raconter la gauche et de concevoir son rassemblement. Et si l’enjeu n’était pas seulement de savoir qui la représentera en 2027, mais qui contribuera à la reconstruire ensuite ?

    L’art de ne pas jouer exactement le même jeu

    À rebours de la personnalisation et de la course à la visibilité, Maurel a choisi une posture posée : un ton mesuré, une parole construite, une relative distance à l’égard des affrontements entre ses concurrents.

    La mécanique est pourtant rodée. Il faut exister médiatiquement, imposer une différence, incarner une promesse. Le candidat devient le héros et la preuve vivante de son histoire. Dans cette dramaturgie, la victoire devient une qualité en soi : il faut être celui qui peut gagner, autour duquel les autres doivent se ranger. La bataille pour incarner la victoire prend parfois le pas sur l’explication de ce que l’on veut gagner, et pourquoi.

    Face à Glucksmann, Maurel a tenté de déplacer la discussion. Chacun croyait en ses chances, a-t-il rappelé, avant de revenir aux principes du socialisme démocratique : le partage des pouvoirs, des savoirs et des richesses. Là où la capacité à gagner devient un argument de légitimité, il ramène la discussion vers ce qui devrait justifier la conquête du pouvoir. Suffisant pour remporter une élection ? Manifestement pas dans cette primaire. Mais une posture peut prendre un autre sens quand le contexte change.

    En remportant largement la primaire sociale-démocrate, Raphaël Glucksmann a gagné une bataille. Mais à gauche, la prochaine échéance ne se jouera peut-être pas uniquement dans les urnes. Elle se jouera aussi dans la capacité à reconstruire un récit politique commun. Et si Emmanuel Maurel avait, sur ce terrain, une carte à jouer ? Se demande Elliott Aubin, expert en communication narrative et ancien élu.

    En politique, on commente les vainqueurs. Les résultats tombent, les éditorialistes cherchent déjà le prochain duel. La primaire sociale-démocrate n’a pas échappé à la règle : avec plus de 66 % des suffrages, Raphaël Glucksmann s’est imposé sans contestation. À 5,92 %, Emmanuel Maurel semble n’avoir rien à revendiquer.

    Pourtant, les débats ont révélé autre chose qu’un rapport de forces : différentes manières de raconter la gauche et de concevoir son rassemblement. Et si l’enjeu n’était pas seulement de savoir qui la représentera en 2027, mais qui contribuera à la reconstruire ensuite ?

    L’art de ne pas jouer exactement le même jeu

    À rebours de la personnalisation et de la course à la visibilité, Maurel a choisi une posture posée : un ton mesuré, une parole construite, une relative distance à l’égard des affrontements entre ses concurrents.

    À lire aussi : Raphaël Glucksmann vainqueur de la primaire de gauche : l’impossible « en même temps »

    La mécanique est pourtant rodée. Il faut exister médiatiquement, imposer une différence, incarner une promesse. Le candidat devient le héros et la preuve vivante de son histoire. Dans cette dramaturgie, la victoire devient une qualité en soi : il faut être celui qui peut gagner, autour duquel les autres doivent se ranger. La bataille pour incarner la victoire prend parfois le pas sur l’explication de ce que l’on veut gagner, et pourquoi.

    Face à Glucksmann, Maurel a tenté de déplacer la discussion. Chacun croyait en ses chances, a-t-il rappelé, avant de revenir aux principes du socialisme démocratique : le partage des pouvoirs, des savoirs et des richesses. Là où la capacité à gagner devient un argument de légitimité, il ramène la discussion vers ce qui devrait justifier la conquête du pouvoir. Suffisant pour remporter une élection ? Manifestement pas dans cette primaire. Mais une posture peut prendre un autre sens quand le contexte change.

    Un personnage ne fait pas une histoire

    Dans sa Poétique, Aristote souligne le rôle de l’intrigue : la cohérence d’une histoire tient à l’organisation des actions, pas seulement à la personnalité de celui qui la porte.

    Une candidature présidentielle doit, elle aussi, raconter une transformation collective : d’où vient-on, que faut-il changer, vers quel horizon avancer ? Le candidat est essentiel. Il n’est pas, à lui seul, le récit. Glucksmann dispose désormais d’une légitimité pour porter sa candidature. Mais sa victoire ne répond pas à toutes les questions : comment élargir sa base électorale ? Articuler les sensibilités de la gauche ? Construire une proposition qui dépasse le simple rejet de Mélenchon ?

    Le scrutin désigne un candidat. Il ne résout pas le problème politique auquel celui-ci devra répondre. Maurel, lui, a perdu la bataille de l’incarnation. Prétendre qu’il aurait déjà gagné ailleurs serait absurde. Mais sa conception de la gauche ne se réduit pas à savoir qui peut battre qui. Cette différence pourrait compter.

    Après 2027, le problème restera entier

    Imaginons un scénario qui n’a rien d’acquis : Mélenchon échoue à accéder à la présidence et Glucksmann ne transforme pas sa victoire à la primaire en dynamique électorale suffisante. Que restera-t-il à la gauche ? Désigner un nouveau candidat ou négocier une alliance entre appareils ne suffira pas. Il faudra répondre à une question plus profonde : quelle gauche reconstruire, autour de quelle histoire commune ?

    Une partie du débat l’enferme dans une alternative : d’un côté, une stratégie fondée sur la confrontation avec le système et la rupture ; de l’autre, une social-démocratie républicaine et pro-européenne, soucieuse de se distinguer de LFI. Ces orientations ne résument pas toute la gauche. Mais elles soulignent une difficulté : le rassemblement ne peut reposer durablement sur un adversaire commun, ni sur l’addition de forces qui divergent sur la transformation sociale.

    Il lui faut un projet. Et ce projet a besoin d’un récit. L’urgence climatique peut donner un cap à ce rassemblement : faire de la transformation écologique un levier de justice sociale. La réflexion de Paul Ricœur sur l’identité narrative, dans Soi-même comme un autre, éclaire cet enjeu. Une identité n’est pas une essence immuable : elle se construit aussi par les récits qui relient ruptures et continuités. Transposée à la politique, la question devient : comment se transformer sans perdre ce qui permet de se reconnaître dans une histoire commune ?

    Démondialiser, démarchandiser, démocratiser

    La gauche possède un héritage social, républicain, démocratique et ouvrier. Elle s’est aussi divisée sur l’Europe, la souveraineté, la mondialisation et les compromis du pouvoir. Le défi n’est pas de choisir entre fidélité et rupture, mais de déterminer ce qui, dans cet héritage, peut transformer le présent.

    C’est sur ce terrain que Maurel mérite d’être observé. Démondialiser, démarchandiser, démocratiser : son triptyque tente de relier des combats trop souvent séparés. Le travail rejoint la répartition des richesses ; la souveraineté, la capacité collective à décider. La démocratie concerne aussi les lieux où se produisent les richesses et s’organise le travail.

    Reste à dépasser le cercle des convaincus. Un projet intellectuellement cohérent n’est pas encore un récit populaire. Il faut le rendre compréhensible, désirable et assez concret pour que chacun y reconnaisse quelque chose de sa propre existence.

    Perdre une primaire, gagner une place dans l’histoire ?

    Toute défaite n’annonce pas une victoire future. Rien ne dit que Maurel rassemblera la gauche après 2027 : son audience reste limitée et d’autres peuvent participer à cette reconstruction. Mais son score ne suffit pas à clore le débat sur son positionnement. Un scrutin mesure un rapport de forces dans un contexte et un électorat donnés. Il ne dit pas tout de la capacité d’une idée à s’installer durablement.

    La politique se joue dans plusieurs temporalités : la désignation, la campagne, l’exercice du pouvoir, mais aussi la reconstruction des familles politiques. Glucksmann a remporté la première bataille. LFI devra penser sa succession. La gauche devra dépasser ses oppositions internes. Maurel pourrait y prendre sa place, à condition de transformer ses principes en projet et son discours en une histoire capable de dépasser son propre courant.

    Maurel a-t-il un coup d’avance ? Rien ne permet encore de le dire. Mais si 2027 ouvre une recomposition à gauche, la question ne sera plus seulement de savoir qui a gagné la primaire. Elle sera de savoir qui aura contribué à définir ce que la gauche veut devenir.

    Eliott Aubin

  • Israël : se souvenir des massacres du 7 octobre 2023, avant le vote dans 20 jours

    Israël : se souvenir des massacres du 7 octobre 2023, avant le vote dans 20 jours

    Le 7 octobre 2023, le Hamas et ses alliés déclenchaient depuis la bande de Gaza un terrible pogrom, visant prioritairement et massivement des civils : 1200 hommes, femmes et enfants massacrés à l’arme blanche et à l’arme automatique, des viols, des mutilations de cadavres… 251 otages seront emmenés à Gaza par leurs ravisseurs. Cette attaque par terre s’est doublée d’une campagne de bombardements avec plus de 2500 roquettes. Il faut ajouter au bilan des milliers de blessés. Si la population juive civile (le plus souvent habitant dans les kiboutzim orientés à gauche et favorables à la Paix en Palestine) a été la cible privilégiée, on compte parmi les victimes 70 Arabes israéliens et des centaines d’entre eux parmi les blessés. Ces actes sont des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Aucune colère ne peut justifier, en aucun cas, des actes aussi ignobles.

    Après le pogrom, une « punition collective » tout aussi effroyable

    On connaît la suite : le Hamas n’est pas seulement criminel pour avoir planifié et mis en œuvre ces massacres, il est également criminel pour avoir donné le prétexte au gouvernement israélien de Benyamin Netanyahu, le plus à droite jamais connu dans l’histoire de l’État d’Israël, d’abattre une violence militaire inimaginable sur l’enclave de Gaza et sa population civile. Dès les premières semaines, les opérations militaires commandées par le gouvernement dépassent de très loin le droit d’un État agressé à se défendre et sont en contradiction de fait avec l’objectif prétendu de vouloir récupérer les otages (morts ou vifs) : elles s’intègrent très dans une volonté de vengeance et de punition collective contre une population civile, elle-même victime de la prédation du Hamas. Les pertes humaines pendant la guerre de Gaza depuis 2023 sont évaluées à plus de 73 000 Palestiniens tués, dont au moins 21 500 enfants ; et à plus de 183 000 blessés, dont plus de 46 500 enfants : les bombardements de l’ensemble du territoire (80% des immeubles de la bande de Gaza sont détruits), sans discernement et sans distinction sur les infrastructures civiles et hospitalières l’organisation si ce n’est planifiée tout du moins couverte d’une famine par le blocus et par le soutien à des organisations mafieuses palestiniennes (censées seconder Tsahal dans sa lutte contre le Hamas), les tirs sur les populations en fuite, les mauvais traitements et la violence gratuite contre les civils, tout cela constitue également des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Rien ne peut justifier une seule de ces actions. Les déclarations de plusieurs ministres de Benyamin Netayahu appelant à massacrer les Palestiniens dénotent de leur intention génocidaire.

    Depuis le 7 octobre 2023, différentes enquêtes ont apporté la démonstration que le cabinet Netanyahu avait été informé de la préparation d’une attaque de grande ampleur par le Hamas. Le premier ministre a choisi d’ignorer délibérément ces avertissements et renseignements, dégarnissant par ailleurs les effectifs de l’armée pour satisfaire des revendications confessionnelles minoritaires pour permettre à des soldats de rentrer dans leurs familles pour les fêtes de Soukhot. Benyamin Nethanyahu et ses ministres « suprémacistes religieux » sont donc doublement coupables : ils ont échoué volontairement à protéger les citoyens israéliens et ont ordonné et encouragé par la suite des massacres atroces.

    Un cessez-le-feu est censé être entré en vigueur depuis le 10 octobre 2025. Si la nourriture et l’aide a pu à nouveau atteindre la population démunie et traumatisée de la bande de Gaza, des affrontements et des actes de violence continuent d’être perpétrés contre les civils par l’armée israélienne et ses supplétifs : 1440 Palestiniens auraient été abattus dans ce territoire depuis un an. Par ailleurs, la situation s’est profondément dégradée en Cisjordanie où les colons religieux tentent de façon croissante d’opérer une campagne de nettoyage ethnique, pourchassant des Palestiens, les chassant de leurs villages, arrachant leurs cultures et certains oliviers pluricentenaires. Ces actions criminelles se font trop souvent sous les yeux des militaires israéliens, qui ne réagissent pas ou même parfois accompagnent et encouragent. Plusieurs incidents récents ont cependant opposé Tsahal à certains des colons extrêmistes, ce qui démontre encore que l’action et les complicités malsaines du gouvernement Netanyahu fracturent toujours plus la société israélienne.

    Le renouvellement de la Knesset se tiendra dans ce contexte

    Les citoyens israéliens voteront le 27 octobre prochain pour renouveler la Knesset. Pendant 3 ans, Benyamin Netanyahu a tout fait pour retarder l’échéance alors que la situation politique aurait mille fois justifiée (au regard des raisons pour lesquelles elle a été finalement décidée en juillet dernier) : l’actuel premier ministre a utilisé la guerre qu’il a lui-même entretenue comme une assurance-vie politique ; on peut fortement supputer que les offensives militaires conduites contre l’Iran, avec le soutien puis la participation active des États-Unis d’Amérique, qui ont fini par plonger la planète dans une nouvelle crise pétrolière (et ont permis au régime des Mollahs de renforcer encore la répression contre sa population), ont été conduites dans le même objectif. Benyamin Netanyahu craint plus que tout la fin de son mandat et de son immunité, car toute une série de graves affaires judiciaires l’attendent au lendemain de sa défaite espérée. Avant le 7 octobre 2023, il avait provoqué un fort mouvement de protestation de la société civile contre sa réforme de la justice et de la constitution israélienne, qui visait tout à la fois à satisfaire son idéologie héritée de la droite révisionniste et ses intérêts personnels.

    La société israélienne, traumatisée par les attaques meurtrières du 7-Octobre et soumise à une tension militaire permanente depuis (mobilisant de nombreux réservistes), a sans doute mis du temps à se détacher d’un réflexe (que l’on pourrait qualifier de naturel, s’il n’accompagnait une situation aussi affreuse) d’union nationale. Le Cabinet Netanyahu a été soutenu par l’opinion tant qu’elle a cru qu’il travaillait à ramener les otages ou leurs corps (il a en partie échoué), elle l’a soutenu plus fortement encore contre le Hezbollah au Liban (l’intervention militaire n’était cependant aucunement justifiée), puis contre l’Iran car les Israéliens sont convaincus de la menace existentielle que fait peser sur eux le régim islamiste… Une grande majorité des Israéliens a trop longtemps voulu fermer les yeux sur les massacres commis à Gaza en son nom, enfermée dans sa peine et son traumatisme. Les fractures politiques et civiques qu’induisent et approfondissent en soi la politique conduite par Netanyahu et ses alliés suprémacistes Ben Gvir et Smotrich finissent cependant par déciller les yeux, alors que la tension militaire s’est légèrement décalée d’Israël.

    Pronostic impossible

    Le Likud, parti de Netanyahu, semble en net recul selon presque tous les sondages qui lui promettent une petite vingtaine de sièges contre 32 aujourd’hui ; Otzma Yehudit, le parti de Ben Gvir héritier de Meïr Kahan et des assassins d’Yitzakh Rabin, progresserait au détriment du parti de Bezalel Smotrich (RZP Zehut), son comparse suprémaciste. Les partis religieux sépharades et ashkénazes restent alliés de Netanyahu. Mais le bloc des opposants à Netanyahu, qui rassemble les héritiers du travaillisme isralien réunifié (Démocrates, 8 à 10 sièges) avec le centre droit (Yashar 23 sièges) et la droite nationaliste (Ensemble 13 sièges, Israël Beïtenu 9 sièges), est selon les jours devant d’un ou deux sièges ou l’inverse avec le bloc de ses soutiens, entre 50 et 54 sièges. La Knesset compte 120 députés, l’orientation du futur gouvernement dépendra donc du soutien de la « Liste commune », rassemblant le parti communiste et les partis arabes Ta’al et Balad (8 sièges espérés), de Ra’am (parti islamiste arabe israélien, 5 sièges espérés) et l’alliance électorale du parti des réservistes et du « nouveau parti économique » (centre-droit), qui prétend obtenir 4 ou 5 sièges. L’avance de l’un des deux blocs antagonistes, mais qui restent eux-mêmes profondément divisés, déterminera vraisemblablement le basculement de cette dernière alliance.

    La poursuite d’un cabinet Netanyahu serait évidemment une catastrophe pour l’État d’Israël et ses citoyens, car elle serait fondée sur le renforcement de ses composantes les plus extrémistes. Vue d’Europe, la coalition des anti-Netanyahu peut évidemment paraître baroque, mais elle a pris des engagements fermes pour rétablir un fonction démocratique des institutions, garantir l’Etat de droit, faire cesser les exactions à Gaza, un véritable retour à une logique de négociation et l’arrêt du nettoyage ethnique en Cisjordanie. C’est peu, sans doute, mais c’est le minimum et l’exact opposé de ce que promet Netanyahu. Et c’est impérativement nécessaire pour la société israélienne puisse réellement faire son deuil, commencer à travailler sur elle-même et peut-être un jour (encore trop lointain) vouloir s’engager à nouveau dans une réelle logique de paix.

    Frédéric Faravel

  • Primaire : Emmanuel Maurel répond aux questions d’Hugo au Perchoir

    Primaire : Emmanuel Maurel répond aux questions d’Hugo au Perchoir

    Alors qu’il était à Paris, Place de la République, pour participer à la manifestation des fonctionnaires et des agents publics, lors de la journée nationale de grève à l’appel de l’intersyndicale, Emmanuel Maurel, député du Val-d’Oise et animateur national de la Gauche Républicaine et Socialiste, répondait aux questions du Tchat d’Hugo au Perchoir et de l’invité précédent Jérôme Guedj.
    L’occasion pour lui de développer la cohérence de son projet de transformation de la société fondé sur des ruptures, tranquilles mais indispensables.

  • Primaire : Emmanuel Maurel dans « Penser, c’est chouette »

    Primaire : Emmanuel Maurel dans « Penser, c’est chouette »

    Dans cet épisode, Emmanuel Maurel, candidat à la primaire de la gauche, député du Val-d’Oise et animateur national de la Gauche Républicaine et Socialiste détaille sa vision pour la France.

    Emmanuel Maurel a pu ainsi aborder la crise des prix du carburant et du logement, et sa proposition structurante d’un grand emprunt national pour financer le sursaut du pays et le préparer à surmonter les nombreux défis auxquels nous sommes confrontés.

    Pour le pouvoir d’achat des Français, il propose notamment le plafonnement des marges des raffineurs et l’encadrement des prix du foncier.

    Il expose également sa stratégie d’investissement pour soutenir la transition écologique, la filière industrielle et technologique (dont l’intelligence artificielle), tout en défendant la souveraineté militaire du pays.

    L’échange se conclue enfin sur les questions de politique internationale, notamment le conflit russo-ukrainien.

  • Agir contre la finance « sans visage » pour sauver notre outil industriel

    Agir contre la finance « sans visage » pour sauver notre outil industriel

    La finance mondiale, désormais dominée par une « finance de l’ombre » — fonds d’investissement, hedge funds, private equity ou private credit —, représente aujourd’hui près de 400% du PIB planétaire. Sans régulation ni ratio de solvabilité, elle agit comme un far-west financier où des acteurs comme Apollo (1 000 milliards d’euros d’actifs), KKR, Equity, ou encore Tikehau Capital et Antin Infrastructures Partners extraient jusqu’à 20 % de rendement annuel, contre 1,5 % pour un livret A. Leur emprise s’étend bien au-delà des marchés traditionnels : maisons de retraite (Colisée), laboratoires d’analyses médicales (Cerba), gestion de l’eau (SAUR), crèches (People & Baby, Babilou), ou encore magasins de bricolage comme Lapeyre, racheté par le fonds allemand Mutarès. Leur appétit ne s’arrête pas là : ils visent désormais les usines stratégiques — aciéries, chimie, armement, médicaments. Biogaran, qui produit un tiers des génériques en France, ou LMB Aerospace, fournisseur de systèmes de refroidissement pour les Rafale, sont ainsi passés sous contrôle de fonds américains ou britanniques. Leur objectif ultime ? Privatiser les hôpitaux et les cliniques, transformant les remboursements de la Sécurité sociale en une source de profits spéculatifs.

    Cette expansion fulgurante s’explique par une logique implacable : capter la richesse créée par les travailleurs, mais aussi les cotisations sociales, dans un marché où la santé, l’eau ou les retraites deviennent des mines d’or pour des investisseurs sans scrupules.

    Qu’est-ce qu’un fonds prédateur ?

    Deux mécanismes destructeurs dominent. D’un côté, les fonds vautours, comme Mutarès (qui a repris et pillé les magasins Lapeyre) ou Alpha Blue Ocean — ce dernier dirigé par Pierre Vannineuse, dont les agissements ont conduit à des condamnations et à une fuite vers les Bahamas pour échapper à toute contrainte. Leur stratégie est simple : cibler des entreprises en difficulté pour les dépecer, aspirer leur trésorerie résiduelle, puis les jeter à la faillite. Les fonderies de Bretagne, aujourd’hui au bord de la liquidation, ou les Forges de Tarbes, en proies à des sociétés écrans comme Europlasma, illustrent cette logique de pillage pur et simple, où des centaines d’emplois disparaissent en quelques mois, laissant derrière eux des territoires exsangues.

    De l’autre, les Leveraged Buy-Out (LBO), ou achats par effet de levier, consistent à racheter une entreprise saine en contractant une dette colossale, dont le remboursement est imposé à la cible elle-même.

    Les causes et le bilan politiques de la désindustrialisation

    La désindustrialisation française n’est pas le fruit du hasard, mais celui de choix politiques clairs, portés par une succession de gouvernements qui ont fait le lit de la financiarisation de l’économie. Dès 2012, l’arrivée de François Hollande au pouvoir marque un tournant, avec la nomination d’Emmanuel Macron, d’abord comme secrétaire général adjoint de l’Élysée, puis comme ministre de l’Économie en 2014. C’est à cette époque que se met en place un système favorable aux fonds prédateurs, avec une complicité active de l’État. Bercy, sous l’impulsion de Macron, autorise sans sourciller les cessions d’entreprises stratégiques à ces acteurs financiers, que ce soit LMB Aerospace, Biogaran ou les fonderies de Bretagne, pourtant aux mains de fonds aux pratiques condamnables.

    Le bilan est sans appel : la France est devenue championne d’Europe des dividendes, un pays où les grands groupes réalisent 62% de leurs emplois à l’étranger – contre 38% en Allemagne et 28% en Italie -, et où la part industrielle dans le PIB s’effondre. Les lois travail se multiplient sous Hollande puis Macron, affaiblissant le rapport de force des salariés et précarisant toujours davantage le marché du travail. En 2023, la France bat ainsi le record du nombre de salariés rémunérés au SMIC. Dans le même temps, des fleuron comme Airbus, autrefois porteurs d’une ambition industrielle nationale, voient leur capital s’ouvrir au capital flottant, tandis que leurs dirigeants, à l’image de Tom Enders, imposent des marges à deux chiffres, au mépris des équilibres industriels. En 2016, Airbus a même versé plus de dividendes qu’il n’a réalisé de bénéfices, symbole d’une économie où la finance prime sur la production.

    Cette dérive a des conséquences concrètes sur le tissu industriel. Des entreprises comme Renault, autrefois dirigées par des industriels comme Louis Schweitzer, qui visait 5% de marge, sont désormais soumises à des exigences démesurées : 15% de marge pour Carlos Tavares à Stellantis, une pression insoutenable qui pousse les sous-traitants dans une spirale de précarité. Le résultat est implacable : la France est l’un des pays les plus désindustrialisés d’Europe, incapable de rivaliser avec des concurrents comme l’Allemagne, qui a su préserver son appareil productif.

    Les complicités d’État et les dérives de la BPI

    La Banque Publique d’Investissement (BPI), souvent présentée comme un outil au service de l’économie réelle, est en réalité devenue un rouage essentiel de la machine financière. Son directeur, Nicolas Dufourcq, nommé en 2013 par François Hollande, a transformé cette institution en un instrument au service des fonds d’investissement. L’argent des Français, placé dans la BPI, est ainsi utilisé pour financer des fonds comme Cathay Capital, un fonds franco-chinois dont les associés incluent des figures comme Bruno Bézard, ancien directeur général de Bercy, ou même le fils de Nicolas Dufourcq et celui de Patrick Pouyanné, PDG de Total. Ce système de pantouflage généralisé – où d’anciens ministres, directeurs de cabinet ou hauts fonctionnaires se reconvertissent dans la finance pour y empocher des fortunes – illustre la collusion entre le pouvoir politique et les acteurs de la prédation.

    Pire, la BPI refuse systématiquement d’aider les entreprises en difficulté, même lorsqu’elles sont stratégiques pour la souveraineté nationale. Lors de la commission d’enquête parlementaire sur les fonds prédateurs, Dufourcq a reconnu sous serment que la BPI était bien « l’argent des Français » ; pourtant la stratégie qu’il conduit sert avant tout à financer des fonds d’investissement plutôt que les entreprises en détresse. Les tribunaux de commerce, quant à eux, jouent un rôle tout aussi controversé. Leur composition, exclusivement composée de patrons et d’économistes, en fait des instances au service des créanciers, et non des travailleurs ou de l’intérêt général.

    Les défaillances et partialité des tribunaux de commerce

    Les tribunaux de commerce, instances clés dans le sort des entreprises en difficulté, sont aujourd’hui structurés pour servir les intérêts des créanciers plutôt que ceux des travailleurs ou de l’économie réelle. Leur composition, exclusivement patronale et économique, en fait des outils au service du capital, où les salariés, les élus locaux et les experts mobilisés pour défendre l’emploi et l’industrie se retrouvent systématiquement désavantagés. Le temps accordé pour examiner les dossiers est souvent insuffisant, et les décisions priment les intérêts financiers sur les enjeux industriels et sociaux.

    Les leviers pour éviter une désindustrialisation plus profonde et engager un processus de réindustrialisation

    Face à ce constat accablant, des leviers existent pour inverser la tendance. Le premier est un moratoire immédiat sur toutes les fermetures de sites industriels. Chaque jour, des entreprises comme Novascko ou Vencorex disparaissent, laissant derrière elles des territoires dévastés et des coûts de dépollution supportés par l’argent public.

    La réindustrialisation passe également par un contrôle strict des investissements étrangers. Aujourd’hui, des entreprises stratégiques comme Novascko, spécialisées dans l’acier vert avec des fours électriques, peuvent être cédées à des fonds américains ou britanniques sans aucune vérification. Il est impératif que toute cession d’une entreprise stratégique – sidérurgie, chimie, armement, santé – soit soumise à l’autorisation préalable du gouvernement.

    Enfin, l’État doit retrouver sa place de régulateur et d’investisseur. La nationalisation de certains sites, comme cela a été fait pour les chantiers navals de l’Atlantique, montre que c’est possible. La réquisition d’entreprises pendant la crise du Covid-19 a également démontré que l’État peut agir lorsqu’il le souhaite. Il est temps d’étendre ces pratiques à l’ensemble des secteurs stratégiques, en s’appuyant sur une grande conférence nationale sur l’industrie, associant travailleurs, syndicats, élus locaux et parlementaires.

    Des propositions concrètes

    Interdire les mécanismes prédateurs

    Les LBO, qui permettent de piller les entreprises via des dettes insoutenables, doivent être bannis. De même, les Obligations Convertibles en Actions avec Bons de Souscription d’Actions (OCABSA), utilisés par des fonds comme Alpha Blue Ocean pour siphonner les entreprises, doivent être interdits.

    Renforcer le contrôle des investissements étrangers

    Toute cession d’une entreprise stratégique doit être soumise à l’autorisation du gouvernement. Les secteurs clés — sidérurgie, chimie, armement, santé — doivent être protégés contre les rachats par des fonds prédateurs. Impossible pensez-vous ? Pourtant, nous avons déjà les outils le permettant… Aurélie Trouvé (députée LFI) veut présenter une proposition de loi pour les interdire ou les conditionner à l’autorisation de l’État : il suffirait pourtant d’appliquer le décret Montebourg, de travailler avec les partenaires sociaux à l’élargissement des cas concernés : ce qui manque n’est pas forcément un outil, mais une volonté politique !

    Réformer la Banque Publique d’Investissement

    La BPI doit cesser de financer les fonds d’investissement pour se recentrer sur les besoins productifs de la nation, sa direction doit donc être reprise en main pour quelle soit réellement dédiée au financement des entreprises stratégiques et à la réindustrialisation.

    Donner le pouvoir aux salariés

    Les salariés doivent avoir une plus grande capacité d’action sur les licenciements et les plans de sauvegarde de l’emploi. Ils doivent pouvoir bénéficier d’un droit de préemption sur les entreprises en difficulté, avec le soutien de la banque publique.

    Conditionner les aides publiques

    Les 211 milliards d’euros d’exonérations et d’aides publiques doivent être strictement conditionnés à des investissements productifs, à la décarbonation des industries et à la création d’emplois. Le rapport de Fabien Gay, sénateur de Seine-Saint-Denis, contient des pistes de travail intéressantes. Contrairement au combat d’arrière-garde de la droite et des macronistes contre lui, il ne s’agit pas d’un rapport gauchiste : il a été validé par la commission d’enquête du Sénat où la gauche est minoritaire.

    Réformer les tribunaux de commerce

    Ces instances doivent être repensées pour servir l’emploi et l’industrie, et non les créanciers. Les salariés, les élus locaux et les experts doivent y siéger aux côtés des patrons.

    Lancer un plan de réindustrialisation ambitieux

    La France doit se fixer pour objectif de retrouver une part industrielle de 15% dans son PIB, permettant de recréer 2 millions d’emplois. Cela implique un pôle public bancaire nationalisé et une grande conférence nationale sur l’industrie.

    Se doter d’un véritable ministère de l’industrie

    un Ministère de l’Industrie indépendant de Bercy sera doté de prérogatives étendues pour concevoir les projets de filières et soutenir les PME-PMI, identifier les friches industrielles à revitaliser ; mais aussi pour mener des actions défensives, via la sauvegarde des sites menacés et la sanctuarisation des fleurons technologiques. Il ne s’interdira pas de procéder à des nationalisations de secteurs stratégiques si nécessaire. Il supervisera la constitution d’un fonds souverain pour prendre des participations au capital. Il dotera la France d’une stratégie nationale d’intelligence économique. Le Ministère de l’Industrie négociera des accords nationaux et décentralisés pour le Made in France, orientera les 170 milliards annuels de commande publique, imposera des clauses de « contenu local » afin de relocaliser la valeur ajoutée et soutenir les territoires.

    * * *

    La prédation financière qui frappe l’industrie française n’est pas une fatalité, mais le résultat de complicités institutionnelles et de choix politiques. Pour y mettre fin, il faut agir sur tous les fronts : interdire les mécanismes prédateurs, reprendre le contrôle de la BPI, réformer les tribunaux de commerce, et surtout, redonner le pouvoir aux travailleurs. La réindustrialisation est possible, à condition de rompre avec la logique de la finance et de placer l’intérêt général au cœur de l’économie. Le combat est aussi politique : face à des candidats comme Édouard Philippe, porte-parole des fonds prédateurs (son entourage politique est effrayant de ce point de vue), ou Marine Le Pen, il s’agit de construire une alternative capable de défendre l’industrie, l’emploi et la souveraineté nationale. La mobilisation des travailleurs, des syndicats et des citoyens reste la seule force capable de conjurer le pire.

    Frédéric Faravel

  • Les leçons de « Baron noir » : « Celui qui aura réussi à raconter la meilleure suite gagnera la présidentielle »

    Les leçons de « Baron noir » : « Celui qui aura réussi à raconter la meilleure suite gagnera la présidentielle »

    Chronique de communication narrative, tribune d’Elliott Aubin publiée dans Marianne le 16 septembre 2026

    Depuis sa création, Baron noir semble avoir cette fâcheuse habitude de comprendre la politique française avant qu’elle ne se produise. Alors, à l’approche de 2027, autant prendre quelques notes. Elliott Aubin, expert en communication narrative et ancien élu, dégage dix leçons de Philippe Rickwaert pour gagner une présidentielle.

    Il faudrait peut-être commencer à regarder Baron noir comme on regarde les vieux films de science-fiction : non pas pour savoir si la fiction avait raison, mais pour comprendre ce qu’elle avait vu avant nous. Quand la série d’Éric Benzekri apparaît en 2016, Emmanuel Macron n’est pas encore président, le Parti socialiste n’a pas encore explosé, Jean-Luc Mélenchon n’est pas encore devenu la première force électorale de la gauche radicale et les réseaux sociaux ne sont pas encore devenus le théâtre permanent de la politique française. Puis le réel s’est mis à ressembler à la fiction.

    La saison 2 imagine l’effondrement du vieux monde politique, la recomposition du centre et l’émergence d’une nouvelle figure présidentielle. La saison 3 plonge dans la défiance démocratique, les réseaux sociaux, les mouvements antisystème et la tentation populiste. L’institut Montaigne relevait déjà, en 2020, cette capacité de la série à refléter la recomposition politique française et à anticiper certains bouleversements.

    Les conseils de Philippe Rickwaert

    Et voilà que le tournage de la saison 4 vient de commencer. Philippe Rickwaert a finalement atteint l’Élysée. Il est désormais président. Et il devra affronter une nouvelle crise politique, les radicalités numériques et une société au bord de la rupture. La série croisera cette fois son univers avec celui de La fièvre. La diffusion est annoncée pour 2027. Autrement dit : Baron noir pourrait bien avoir une nouvelle fois le mauvais goût de tomber juste au moment où nous en aurons besoin. Alors, si Philippe Rickwaert devait conseiller les candidats à la présidentielle, voici probablement ce qu’il leur dirait.

    1. Commencez par le pays. Pas par votre candidature.

    C’est peut-être le premier enseignement de Rickwaert : avant de chercher comment gagner, il faut comprendre ce qui se passe.

    Une élection ne commence jamais dans un QG de campagne. Elle commence dans les colères, les inquiétudes, les contradictions et les espoirs d’un pays. Les Français ne se réveillent pas le matin en se demandant quel candidat ils pourraient soutenir.

    Ils se demandent s’ils peuvent encore se projeter dans l’avenir. Le candidat qui saura mettre des mots sur cette question partira avec une longueur d’avance. La politique commence rarement par une réponse. Elle commence par la bonne question.

    2. Trouvez la fracture.

    La politique aime les programmes. Les électeurs, eux, votent souvent pour résoudre une tension. Le pouvoir d’achat contre l’inflation. Le travail contre le déclassement. L’ordre contre le désordre. La protection contre l’ouverture. Le changement contre la peur du changement.

    Rickwaert chercherait moins la « mesure phare » que la fracture autour de laquelle organiser la campagne. Parce qu’une présidentielle est rarement une addition de propositions. C’est un choix. Et pour qu’il y ait choix, il faut une alternative. Il faut pouvoir dire : voilà le pays dans lequel nous sommes et voilà celui dans lequel nous pouvons entrer.

    3. Donnez un adversaire à votre histoire.

    Une histoire sans conflit est une chronique. Pas une campagne présidentielle. Rickwaert le sait mieux que personne : pour rassembler, il faut parfois désigner ce contre quoi l’on se rassemble. Le système. L’extrême droite. Les élites. L’ancien monde. La technocratie. L’immobilisme.

    Le nom importe moins que la fonction. Un adversaire permet de simplifier le monde. Et la politique est aussi l’art de rendre lisible un monde devenu trop compliqué. C’est d’ailleurs une des grandes différences entre communication politique et communication institutionnelle : la première doit créer du mouvement. Et le mouvement naît rarement du consensus.

    4. Faites de votre faiblesse une force.

    En politique, une faiblesse cachée finit toujours par devenir une affaire publique. Alors autant la raconter soi-même. C’est l’une des grandes leçons de Rickwaert : transformer ce qui pourrait être une vulnérabilité en élément de récit.

    Le passé devient une preuve d’expérience. Une défaite devient une leçon. Une erreur devient une cicatrice. Une différence devient une singularité. Le problème n’est pas d’avoir des failles. Le problème est de laisser son adversaire leur donner un sens à votre place. Les communicants parlent souvent d’« éléments de langage ». Rickwaert parlerait probablement d’« éléments de destin ». C’est beaucoup plus puissant.

    5. Devenez un personnage.

    Les campagnes présidentielles ressemblent étrangement aux romans. Il y a un personnage principal. Un monde à transformer. Des adversaires. Des alliés. Des épreuves. Et une promesse de dénouement.

    Pourtant, beaucoup de candidats continuent à se présenter comme des CV sur pattes. Ancien ministre. Ancien député. Maire de. Président de. Entrepreneur. Haut fonctionnaire. Cela renseigne sur une carrière. Pas sur une destinée.

    En 2027, il faudra moins demander « quel est votre parcours ? » que « quelle histoire raconte votre parcours ? ». Parce qu’on ne vote pas seulement pour quelqu’un qui sait faire. On vote pour quelqu’un que l’on imagine capable d’incarner la suite.

    6. Ne confondez pas popularité et désir.

    Les réseaux sociaux ont installé une étrange confusion dans la politique contemporaine. On mesure les likes, les vues, les abonnés, les commentaires. On regarde qui monte, qui baisse, qui fait le buzz. Mais une élection présidentielle ne se gagne pas parce qu’un candidat est populaire. Elle se gagne lorsqu’une partie du pays considère que son élection répond à quelque chose.

    La popularité attire l’attention. Le désir politique déclenche le vote. C’est toute la différence entre être connu et être attendu. Rickwaert ne chercherait probablement pas à être aimé de tout le monde. Il chercherait à devenir nécessaire à suffisamment de monde.

    7. Fédérez les gauches autour d’une histoire, pas autour d’un accord.

    Rickwaert aurait probablement quelques conseils à donner à la gauche française. Le premier serait de cesser de vouloir être d’accord sur tout avant d’accepter de gagner ensemble. La gauche n’a jamais été une famille parfaitement heureuse.

    Elle est faite de traditions, de cultures politiques, de désaccords et parfois d’une certaine passion pour l’autodestruction. Et alors ? Une coalition n’a pas besoin de penser la même chose. Elle a besoin de savoir pourquoi elle avance ensemble.

    La question de 2027 ne sera donc pas seulement de savoir qui peut représenter la gauche. Elle sera de savoir quel récit peut fédérer ses différentes gauches sans leur demander de renoncer à ce qu’elles sont. Additionner les appareils ne suffira pas. Il faudra additionner les imaginaires. C’est une différence essentielle. L’union des partis se négocie. L’union des électeurs se raconte.

    8. Ne faites pas des réseaux sociaux votre stratégie.

    Rickwaert aurait sans doute adoré TikTok. Mais il aurait surtout compris qu’une vidéo virale ne constitue pas une stratégie politique. Les réseaux permettent de diffuser un récit. Ils ne permettent pas d’en inventer un à la place du candidat.

    La communication de Baron noir l’avait d’ailleurs parfaitement compris. Dès la saison 2, la série multipliait les faux comptes de personnages, les vidéos pédagogiques, les citations, les détournements et les interactions avec de véritables responsables politiques. La fiction s’invitait dans les codes de la communication politique jusqu’à brouiller les frontières entre le réel et son imitation.

    Mais le réseau n’est qu’un tuyau. Une campagne peut avoir ses punchlines, ses vidéos verticales, ses millions de vues et ses armées de community managers. Si personne ne sait raconter en une phrase ce que cette campagne veut changer, tout cela ne produit qu’un immense bruit numérique. Le problème n’est pas de devenir viral. Le problème est de savoir pourquoi on mérite de l’être.

    9. Ne confondez pas l’opinion et le peuple.

    Voilà probablement l’un des pièges de 2027. Les sondages regardent l’opinion. Les réseaux regardent l’engagement. Les médias regardent les sondages. Les politiques regardent les médias. Et tout le monde finit par commenter une France qui parle beaucoup. Mais dont une partie ne parle plus du tout.

    Une campagne présidentielle ne consiste pas à occuper l’espace médiatique. Elle consiste à entrer dans des conversations auxquelles on n’est pas encore invité. À aller chercher ceux qui ne suivent pas votre compte. Ceux qui ne regardent pas vos entretiens. Ceux qui ne partagent pas vos convictions. Ceux qui ne savent même pas encore pour qui ils voteront.

    Rickwaert est un animal politique parce qu’il possède précisément ce flair-là : l’ancrage local, la connexion aux réseaux militants et syndicaux, la capacité à sentir le vent avant qu’il ne tourne. C’est aussi ce que soulignait l’institut Montaigne en analysant le personnage. Le silence d’un électeur n’est pas l’absence d’une opinion. C’est parfois une opinion que personne n’a encore réussi à raconter.

    10. Donnez aux Français envie de connaître la suite.

    C’est finalement le plus important. Une présidentielle ne se gagne pas uniquement contre quelqu’un. Elle se gagne pour quelque chose. Pas nécessairement une liste de mesures. Une direction. Une promesse collective.

    Une idée de ce que pourrait être le pays demain. Éric Benzekri expliquait lui-même que les personnages de Baron noir font du storytelling parce que la politique contemporaine cherche à retrouver une capacité d’action et de sens dans un monde où le pouvoir semble dispersé.

    C’est peut-être ce qui fait la force durable de la série. Son cynisme n’est jamais complètement désespéré. Parce que derrière les coups politiques, les calculs, les manipulations et les rapports de force, il reste une conviction : la politique est encore une bataille pour raconter le pays. Et c’est probablement la grande leçon pour 2027.

    Raconter la suite

    Il y aura des programmes. Des candidats. Des sondages. Des débats. Des petites phrases. Des vidéos. Des polémiques. Des coups politiques.

    Et beaucoup de bruit. Mais au-dessus de tout cela, il faudra une histoire. Une histoire suffisamment simple pour être comprise. Suffisamment forte pour être désirée. Suffisamment large pour rassembler. Et suffisamment vraie pour que des millions de Français acceptent d’y entrer. La présidentielle ne sera peut-être pas gagnée par celui qui aura le meilleur programme. Elle sera gagnée par celui qui aura réussi à raconter la meilleure suite. Philippe Rickwaert, lui, aurait déjà commencé à travailler.

  • Refonder notre modèle agricole – débat proposé par la GRS au CamPuS 2026 à Blois

    Refonder notre modèle agricole – débat proposé par la GRS au CamPuS 2026 à Blois

    Lors de l’université d’été du Parti Socialiste (PS) à Blois, le 28 août 2026, la Gauche Républicaine et Socialiste (GRS) a présenté une proposition de réforme agricole : le régime agricole complémentaire (RAC).

    Cette proposition – le régime agricole complémentaire (RAC) – a permis d’instaurer un débat entre David Cayla, économiste et membre de la direction nationale de la GRS, qui présentait cette réforme, et Guillaume Garot, conseiller régional des Pays de la Loire, député PS de Mayenne et ancien ministre délégué à l’agrolimentaire (2012-2014).

    Le débat était animé par Damien Vandembroucq, chercheur et membre de la direction nationale de la GRS.

  • 5 livrets thématiques issus du congrès d’Aubervilliers

    5 livrets thématiques issus du congrès d’Aubervilliers

    À l’issue du congrès d’Aubervilliers les 6 et 7 juin 2026, il a été décidé de publier plusieurs livrets thématiques. Vous trouverez ci-dessous les 5 premiers.

    Vers la République écologique

    La République écologique proposée par la Gauche Républicaine et Socialiste s’attaque d’abord au techno-capitalisme, système qui, en organisant la surconsommation et en manipulant nos désirs par les algorithmes, a altéré à la fois les écosystèmes et les comportements humains. Face à cette dérive, l’urgence écologique ne saurait se limiter à une transition énergétique ou agroécologique, mais exige de repenser radicalement notre rapport au monde, en protégeant la biodiversité, les sols, les forêts et les océans. Cela implique de lutter contre l’hyperconsommation, notamment en ciblant l’ultra-fast fashion par des mesures fiscales et réglementaires strictes, tout en encadrant drastiquement l’usage des écrans pour les mineurs, afin de briser les mécanismes d’aliénation et de restaurer une relation apaisée avec le temps et la nature.

    En parallèle, la fin du « tout jetable » passe par une garantie de durabilité étendue à dix ans pour les équipements, une lutte acharnée contre l’obsolescence programmée et le développement massif de la réparabilité, substituant ainsi à l’économie de prédation une logique de sobriété. La sortie du carbone d’ici 2040, quant à elle, nécessite une planification écologique ambitieuse, combinant électrification des usages, mix énergétique souverain et maîtrise publique des opérateurs stratégiques. La révolution des mobilités, par un investissement massif dans les transports collectifs, le fret ferroviaire et les voies navigables, doit s’accompagner d’un droit effectif à l’air pur, garanti par une réduction des pollutions à la source et un assainissement systématique des espaces publics.

    Une nouvelle stratégie économique pour la France !

    Face au déclin industriel et à la perte de souveraineté économique, la Gauche Républicaine et Socialiste propose une refonte ambitieuse de la stratégie productive française, articulée autour d’un État stratège. La création d’un ministère de l’Industrie indépendant de Bercy vise à restaurer une politique industrielle de long terme, capable de planifier, de protéger les filières stratégiques et de soutenir les PME-PMI par des accords nationaux et décentralisés pour le « Made in France ». Ces accords, négociés avec les forces vives du pays, cibleront les secteurs clés — santé, numérique, énergie, agriculture — tout en instaurant des mécanismes de préemption pour sauvegarder les sites menacés. Par ailleurs, l’orientation de la « grande transmission » vers des objectifs productifs concrets passe par la mobilisation d’une réserve stratégique de 600 à 700 milliards d’euros, financée par une fiscalité renforcée sur les hauts patrimoines et un grand emprunt gagé sur les héritages futurs. Enfin, la reprise du contrôle sur l’énergie, par la suppression des mécanismes de concurrence artificielle et le rétablissement des tarifs réglementés, doit permettre de garantir une électricité compétitive et souveraine, affranchie des spéculations des marchés.

    Pour une Europe du progrès social, refusons les régressions

    L’Europe, sous l’impulsion d’une alliance entre néolibéraux et conservateurs, s’enfonce dans une dérive où la Commission, dirigée par Ursula von der Leyen, impose un agenda marqué par le libre-échange, la déréglementation et une soumission croissante aux pressions trumpistes. Les accords commerciaux négociés dans l’opacité, comme ceux conclus avec le Mercosur, les États-Unis, l’Inde ou l’Australie, fragilisent les économies européennes en exposant les agriculteurs et les industries à une concurrence déloyale, tout en affaiblissant les normes sociales et environnementales. Pire, ces traités, souvent adoptés contre l’avis des parlements nationaux, accentuent la dépendance énergétique et militaire de l’Europe, réduisant les États membres à des variables d’ajustement au service des multinationales.

    Cette orientation s’accompagne d’attaques inédites contre les souverainetés nationales, à travers des projets comme l’Union des marchés de capitaux, qui vise à priver les gouvernements de toute capacité à légiférer en matière financière, ou encore le 28ᵉ régime européen, inspiré du modèle du Delaware, permettant aux entreprises de contourner les droits nationaux en matière fiscale, sociale et juridique. Ces initiatives, portées par des règlements européens s’imposant directement sans transposition nationale, illustrent une volonté de démanteler les protections collectives au profit d’une logique de dumping fiscal et social, tout en marginalisant les parlements et les citoyens.

    Refonder notre agriculture en instaurant un régime agricole complémentaire

    Le déclin de l’agriculture française, désormais structurel, se manifeste par un effondrement de sa balance commerciale, passée d’un excédent de 3,9 milliards d’euros en 2024 à 200 millions seulement en 2025, tandis que sa part dans la production européenne a chuté de 19% à 16% en une décennie. Ce recul s’explique par l’exposition croissante au libre-échange, qui soumet les agriculteurs à une concurrence déloyale, notamment face à des pays aux normes sociales et environnementales moins exigeantes, et par un modèle productiviste dépendant des importations de soja, d’énergie et d’engrais, rendant le secteur vulnérable aux crises géopolitiques et climatiques. La Politique Agricole Commune, vidée de sa substance depuis les années 1990, ne compense plus les pertes de revenus par des subventions toujours plus réduites et complexes, tandis que la mécanisation et la standardisation des cheptels accentuent les risques sanitaires et environnementaux. Face à ce constat, la Gauche Républicaine et Socialiste propose un Régime Agricole Complémentaire (RAC), inspiré des Appellations d’Origine Protégée, qui permettrait aux agriculteurs volontaires de s’organiser en filières pour négocier collectivement des prix garantis et des cahiers des charges stricts, sous la supervision de l’État, tout en réservant leur production aux marchés nationaux, afin de restaurer la souveraineté alimentaire sans perturber les économies tierces.

    Eau, source de vie

    La rareté croissante de l’eau, exacerbée par le dérèglement climatique, impose des arbitrages urgents entre ses multiples usages — agriculture, consommation humaine, énergie, industrie ou préservation des écosystèmes —, alors que les conflits d’accès se multiplient, comme en témoigne l’effondrement du glacier du Rhône, qui menace de polariser les tensions entre la France et la Suisse, mais aussi entre les régions françaises elles-mêmes. Face à cette réalité, la Gauche Républicaine et Socialiste refuse la facilitation des mégabassines, l’abandon des zones humides ou la pollution des puits de captage, et prône une gestion publique de l’eau par des régies, afin de garantir son accès universel tout en modernisant les réseaux et en luttant contre les fuites. Par ailleurs, la prévention des pollutions, qu’elles soient industrielles, agricoles ou liées aux PFAS, exige un plan de recherche ambitieux, une surveillance sanitaire renforcée et une mobilisation des acteurs économiques, tandis que l’adaptation aux catastrophes naturelles, de plus en plus fréquentes et coûteuses, passe par des solutions naturelles comme les « villes éponges » ou une planification territoriale intégrée, combinant prévention, protection des populations et préservation des sites.

  • Projet de loi constitutionnelle sur la Corse : le danger de la fragmentation identitaire – tribune d’Emmanuel Maurel dans Le Temps des Ruptures

    Projet de loi constitutionnelle sur la Corse : le danger de la fragmentation identitaire – tribune d’Emmanuel Maurel dans Le Temps des Ruptures

    tribune publiée le lundi 22 juin 2026 dans Le Temps des Ruptures

    L’Assemblée nationale examine un projet de révision constitutionnelle visant à accorder à la Corse un statut d’autonomie inédit. Présenté comme une réponse aux spécificités de l’île, ce texte suscite toutefois d’importantes interrogations quant à ses conséquences pour l’unité de la République et l’égalité devant la loi. Emmanuel Maurel, député du Val d’Oise et animateur national de la Gauche Républicaine et Socialiste, alerte sur les risques d’une différenciation qui pourrait fortement fragiliser le cadre républicain.

    Hormis les premiers intéressés, nos compatriotes ne prêtent pas d’attention au projet de loi constitutionnelle actuellement en discussion à l’Assemblée nationale, instituant une « autonomie pour la Corse au sein de la République ».

    Le texte du Gouvernement, et modifié à la marge par les députés, institue une autonome législative élargie, similaire à celle de la Polynésie française. Cette autonomie est justifiée par « l’insularité », mais aussi par l’existence d’une « communauté insulaire historique, linguistique, culturelle, ayant développé un lien singulier à la terre corse ». Ce qui frappe d’emblée, c’est l’utilisation des mots de « communauté » et de « lien singulier à la terre ». Or ces mots-là sont tout sauf inoffensifs et justifient que tous les Français y réfléchissent.

    Les parlementaires s’apprêtent à ouvrir une dangereuse boîte de Pandore : celle d’une fragmentation identitaire qui risque de s’étendre à bien d’autres territoires hexagonaux. En effet, les mots choisis pour la Corse ressemblent à s’y méprendre à la définition du… communautarisme donnée par le Conseil constitutionnel en 1999 : « la reconnaissance de droits collectifs à un groupe défini par une communauté d’origine, de culture, de langue ou de religion ». Et déjà, des élus de Bretagne, de Savoie ou du Pays basque demandent l’autonomie régionale sur les mêmes bases communautaires.

    Dès lors, poursuivre le processus de révision de la Constitution serait une double erreur.

    La première erreur est de fragiliser la communauté politique de citoyens qu’est la France depuis la Révolution de 1789. Si des communautés sont reconnues au sein de la République, alors des droits différents ne manqueront pas d’être réclamés pour leurs membres. Les élus autonomistes n’en font d’ailleurs pas mystère : pour l’accès à la propriété immobilière, ils souhaitent conférer aux Corses établis de longue date des droits supérieurs aux habitants venus de l’étranger ou du continent.

    La seconde erreur est de croire que l’autonomie serait une formule magique pour résoudre tous les problèmes. Mais partout en France et en Europe sévissent les mêmes crises économiques et sociales, et cela quel que soit le régime institutionnel.

    La spéculation immobilière et l’éviction des habitants les plus défavorisés existent-elles seulement en Corse ? Non. Les services publics sont-ils toujours en meilleur état dans les régions autonomes ? Non. Et le surtourisme, les atteintes à l’environnement et au littoral sont aussi prégnantes en PACA, qui n’a pas de pouvoir législatif, qu’aux Baléares ou en Catalogne, régions autonomes dans une Espagne fortement décentralisée.

    En réalité, l’illusion d’une autonomie aux vertus miraculeuses éloigne des solutions au lieu de s’en rapprocher. Les autonomistes pensent que leurs problèmes sont « spécifiques » et perdent ainsi leur énergie et leur temps à échafauder des mécanos institutionnels et juridiques « spécifiques ». Je pense pour ma part que surmonter ces crises, et toutes les inégalités qu’elles créent en cascade, nécessite non pas un cadre « spécifique » ou « autonome », mais la mobilisation de la solidarité nationale.

    Enfin, le respect des cultures, qu’elles traversent le monde ou soient régionales ou locales, ne saurait être le fer de lance d’une confrontation. Par essence, l’universalisme embrasse toutes les cultures. Et par essence, le communautarisme tend à les discriminer. Dans la République française, il est possible de vivre sa culture, et sans doute faut-il raffermir encore davantage ce principe, mais il n’est pas possible de l’imposer. Et il en va de même de la langue : sauf dans certaines situations professionnelles objectives, aucune raison ne justifie qu’on différencie les gens en fonction de leur maîtrise du corse, du basque ou du breton.

    Notre pays, comme les autres, vit dans une ère de crispation. De proche en proche, les ressorts de l’inégalité économique et sociale, de la standardisation et de l’uniformité actionnent ceux de l’insécurité culturelle et d’une recherche d’identité qui tournent comme une vis sans fin. Il est séduisant et sécurisant de se dire qu’avec l’autonomie législative, corollaire de sa « communauté historique », on a un point d’appui à portée de main. Mais ce n’est pas vrai, car désuni, on ne s’en sort jamais.

    Emmanuel Maurel
    Député du Val-d’Oise
    Animateur national de la Gauche Républicaine et Socialiste

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