Violence, perte des repères républicains et crise du commandement

La police républicaine est une police respectant les principes et la loi républicaine: le racisme n”y a pas plus sa place que la violence. C’est parce qu’elle est républicaine que son action doit être publique.

Samedi dernier, un producteur de musique a été frappé 5 minutes dans les locaux de son entreprise aux cris de “sale nègre”. Les trois fonctionnaires ont menti sur les circonstances de l’agression, ignorant qu’une caméra de vidéosurveillance les avait filmés. Sans ces images, la victime serait, malgré les témoignages d’employés et de voisins, mise en examen.

Ces images impardonnables illustrent à la fois une culture de l’impunité éloignant certains policiers de la loi et de la République, et l’impérieuse nécessité pour la République de maintenir le regard public sur celle-ci, au lieu, comme voté par 348 députés de LREM au RN, d’éteindre les lumières.

La GRS a rappelé son attachement à une police républicaine. Elle a rappelé la nécessité de doter la police des moyens humains, des formations, et des contrôles nécessaires. Elle appelle à un changement de doctrine, refusant la militarisation à l’américaine initiée par la droite il y a 15 ans.

Cela passe par dénoncer la responsabilité de la hiérarchie, ici le préfet de police, et de la tête politique inspirant la culture actuelle, malsaine parce que si peu républicaine, de la police.

Lorsque le préfet dit à la télévision qu’il existe dans la société deux camps, n’inspire-t-il pas là une culture de guerre civile, où les policiers regardent les citoyens comme de possibles ennemis?

Lorsque le ministre “s’étouffe” au mot violence policière, ne crée-t-il pas une culture de l’impunité mettant la police au-dessus des lois, c’est à dire le contraire même de la République ?

La police républicaine doit former ses fonctionnaires, les contrôler, les accompagner, et garantir leur conformité aux principes républicains.

Nous condamnons les inspirateurs de ces violences insupportables, et nous les nommons : messieurs Lallement et Darmanin.

Cessez-le-feu au Haut-Karabakh : la crainte d’un nettoyage culturel est avérée

Un cessez-le feu a été imposé dans la région du Haut-Karabakh qui entérine les conquêtes militaires de l’Azerbaïdjan.

Après les tensions post-soviétiques qui avaient abouti à une guerre ouverte dans les années 1990, le Haut-Karabakh, enclave d’Arméniens au sein de l’Azerbaïdjan, avait acquis une indépendance de fait. Pour protéger cette indépendance, l’Arménie occupe militairement non seulement cette région, mais aussi la zone frontalière afin de garantir un corridor de sécurité.

En 2016, l’Azerbaïdjan avait mené une offensive militaire, brisant l’accord de paix en place depuis 20 ans. Si le conflit avait été de courte durée, il marquait le début d’une opération de reconquête par l’Azerbaïdjan, galvanisé par l’expansionnisme de son allié turc, des territoires protégés par l’Arménie.

Cette fois-ci, les pertes territoriales sont importantes pour le Haut-Karabakh. Non seulement l’Azerbaïdjan reprend le contrôle du corridor de sécurité et isole le Haut-Karabakh de l’Arménie, retrouvant ainsi le contrôle d’une partie de sa frontière sud avec l’Arménie, mais il occupe désormais une partie du Haut-Karabakh lui-même, à savoir la ville de Chouchi.

Cet accord de paix va permettre à la Russie, restée nominalement neutre dans ce conflit, d’accroître son influence. L’accord de paix prévoit de maintenir un corridor de 5 km de large entre l’Arménie et le Haut-Karabakh, qui sera sous contrôle russe, alors que précédemment il s’agissait de tout l’espace entre Arménie et Haut-Karabakh qui était sous contrôle arménien. Par ailleurs, afin de désenclaver le Nakhitchevan, coincé entre Arménie et Turquie mais coupé de l’Azerbaïdjan, un corridor de 5 km va être mis en place dans le territoire arménien, aussi sous contrôle russe. La Russie semble avoir voulu donner une leçon au gouvernement arménien qui est le fruit d’une « révolution orange » anti Russie. Si elle a réussi cela, elle n’en sort pas totalement gagnante pour autant. En effet, elle a entériné l’avancée azérie et donc néo-ottomane, ce qui est un signe de faiblesse. Par ailleurs, être responsable d’une sorte de couloir de Dantzig met la Russie dans une situation de cible facile pour les activistes azéris remontés qui, à chaque fois qu’ils porteront atteinte à l’accord-en fait mettront la Russie devant le choix d’agir ou de laisser faire. Et chaque laisser-faire sera un signe de faiblesse. La Russie est donc gagnante dans son rapport au gouvernement arménien actuel mais pas sur le plan géo-politique à court-moyen terme.

Le grand gagnant de cet accord de paix est le pôle turco-azerbaïdjanais. L’expansionnisme turc avait déjà touché la Mer Egée, la Lybie et le Kurdistan syrien. Il a désormais atteint l’Arménie et le Haut-Karabakh. Si la volonté de l’Azerbaïdjan de mettre fin à l’occupation de terres qui n’étaient pas peuplées par des Arméniens avant le conflit des années 1990 et de garantir un accès à la région isolée du Nakhitchevan peut paraître légitime, il ne faut pas se leurrer quant à la guerre culturelle qui est menée.

La Turquie a envoyé combattre des djihadistes qui étaient leurs alliés dans les conflits syrien et libyen. Les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité dont ont été victimes les chrétiens de Syrie et d’Irak, et la destruction par les djihadistes du patrimoine culturel des chrétiens d’Orient, ont effrayé les Arméniens chrétiens, qui ont fui les zones occupées par les forces azerbaïdjanaises et djihadistes. La ville de Chouchi est emblématique de cette opération de nettoyage culturel, car victime en 1920 d’un pogrom anti-arménien qui avait fait plusieurs milliers de morts. Son occupation a déjà occasionné des destructions culturelles majeures : sa cathédrale a été sciemment bombardée, et des opérations de profanation et de destruction culturelle sont en cours.

Il est plus que probable que ce cessez-le-feu ne durera pas. La volonté de l’Azerbaïdjan et de la Turquie ne se limite pas à la reconquête des territoires azéris. C’est désormais le Haut-Karabakh lui-même qui est menacé de nettoyage ethnique et culturel. L’ultra violence contre les Arméniens est monnaie courante dans les deux pays, et ne se limite pas à des postures rhétoriques.

Si la Russie garantit l’intégrité territoriale du territoire arménien, sa position durant le conflit rappelle qu’elle ne protègera par les Arméniens du Haut-Karabakh. La Turquie, elle, sera d’un soutien sans faille à son allié azerbaïdjanais et n’hésitera pas à étendre la sphère du Djihad à cette région, avec les massacres et crimes culturels associés.

Face à cette situation dramatique, la Gauche Républicaine et Socialiste regrette l’abandon géopolitique de l’Arménie et la neutralité de la France dans ce conflit. Nous alertons quant aux volontés expansionnistes d’Ankara, et nous appelons à ce que, dans l’optique plus que probable d’un nouveau conflit, nous défendions sans faille les habitants du Haut-Karabakh menacés de nettoyage ethnique.

Violences faites aux femmes : #SauvonsLe3919

La Gauche Républicaine et Socialiste s’associe à La Fédération Nationale Solidarités Femmes, association issue d’un mouvement de lutte contre les violences faites aux Femmes et notamment conjugales depuis 1973 et qui gère le numéro d’appel national 3919.
Le 3919 c’est une trentaine de salariés qui reçoit environ 2 000 appels par semaine, chiffre qui est monté à 7 000 pendant le premier confinement. Leur travail a été salué par le président de la République lui-même, et pourtant la pérennité de leur action est aujourd’hui remise en cause.

Le Grenelle sur les violences a proposé d’ouvrir le 3919 24/24h, mais les moyens financiers proposés ne permettent absolument pas la continuité de cette action.
Pire la décision de mettre en concurrence avec le privé l’opérateur historique ne peut qu’aggraver la situation. En effet, le gouvernement menace ainsi de faire passer l’expertise, la qualité d’écoute au second plan et de répondre à la logique quantitative du marché.

Nous demandons le retrait de cette logique de mise en concurrence et exigeons des moyens financiers supplémentaires au niveau suffisant garantir la continuité du 3919 et son extension 24h/24. Nous demandons à chacun de signer la pétition #SauvonsLe3919, soutenons les associations de lutte contre les violences faites aux femmes qui fait elle-même écho à la tribune publiée hier dans Libération à laquelle nous nous sommes associés.

Hommage à Daniel Cordier

Daniel Cordier est mort.

Avec lui disparaît un des grands témoins de la Résistance et de l’évolution de notre pays au cours du siècle écoulé.

En 1940, l’armée française, vainqueur des Allemands en 1918, s’effondre en quelques semaines ; tout un peuple est hébété par cette défaite fulgurante qui met en péril l’existence même de la France.

La volonté de ne pas se résigner à la victoire du nazisme dépasse les obédiences politiques, et des hommes de droite comme de gauche s’engageront dans une Résistance aux multiples facettes pour le même motif : assurer l’avenir d’une France indépendante et la défaite d’une idéologie infâme.

Daniel Cordier a 20 ans en 1940. Il est royaliste et maurassien, et par conséquent il appartient à une extrême-droite qui, si elle a manifesté une certaine admiration pour le Reich d’Hitler et l’ordre illusoire qui y règne, n’a jamais été à l’aise avec son matérialisme et ses inclinations révolutionnaires.

Mais cette fascination ne pouvait survivre à la défaite du pays, et pour un homme tel que Cordier l’engagement, réel et concret, qui implique que l’on risque sa vie pour une cause, était une nécessité.

Alors Cordier rejoint très vite le général de Gaulle, puis entre au service de Jean Moulin, le grand organisateur de la Résistance sur le territoire national. De cette activité aux implications considérables, qui a coûté la vie à son chef, Daniel Cordier entretiendra le souvenir en s’efforçant de ne pas tomber dans la grandiloquence et en respectant un véritable devoir d’histoire pour les générations futures.

L’influence de Jean Moulin sur la vie de Cordier n’était pas que politique et morale, mais aussi artistique. De sa rencontre avec le grand homme, Daniel Cordier avait acquis une connaissance très fine de l’art moderne, qu’il s’efforça de défendre, non sans difficulté croissante dans une France de moins en moins soucieuse de promouvoir sa vie artistique.

La vie de Daniel Cordier ne mérite pas seulement notre hommage pour son engagement courageux dans la Résistance : l’évolution de ses idées politiques est à nos yeux l’expression d’une réflexion conséquente et pleine de bon sens, au cours de laquelle il renoncera à ses attachements maurassiens pour défendre la République contre l’extrême-droite.

Daniel Cordier aimait son pays, mais il n’était que trop conscient de la menace que le nationalisme exacerbé et la haine de l’autre pouvait représenter pour voir dans le fascisme et l’autoritarisme des moyens de régler les problèmes de notre société, et son engagement pour le progressisme a été sans faille dans les dernières années de sa vie.

Pour Daniel Cordier, la République était non seulement l’avenir de la France, à la fois comme grande idée et comme réalité concrète, mais aussi celui de toutes celles et ceux qui constituent son peuple.

Ce soir la Gauche Républicaine et Socialiste rend hommage à Daniel Cordier, à l’homme qu’il a été, à son engagement dans la Résistance et à son cheminement politique.

Universités de la Gauche Républicaine

La Gauche Républicaine et Socialiste (GRS), Les Radicaux De Gauche (LRDG), République & Socialisme et le Parti de Gauche Européen organisent les samedi 21 et dimanche 22 novembre les Universités de la Gauche Républicaine en live.

Nos organisations ont convié l’ensemble des partis et mouvements de gauche (PCF, LFI, PS, EELV, Génération.S…) ainsi que des personnalités (sociologues, économistes, chercheurs, auteurs…) autour de 6 tables rondes qui seront diffusées en live par un dispositif exceptionnel sur les principales plateformes numériques (Facebook, Twitter, Youtube).

Une interview d’Arnaud Montebourg sera diffusée samedi à 14h15.

Vous pouvez retrouver l’ensemble du programme, des partenaires et des intervenants sur https://g-r-s.fr/les-universites-de-la-gauche-republicaine/.

Contact presse : Anthony Gratacos 06 23 53 50 47

Catastrophe aux Antilles

Depuis quelques semaines les Antilles, notamment la Martinique et la Guadeloupe, sont frappées par une fin de saison cyclonique très intense suite au passage de l’onde tropicale n°48. Elles sont, d’ailleurs, placées en vigilance orange depuis ce mardi. Plusieurs communes de ces deux territoires sont actuellement dans une situation très difficile avec :

 des glissements de terrains endommageant de nombreuses maisons et obligeant des familles entières à quitter leur domicile;

 des fermetures de nombreux axes routiers à la circulation, limitant ainsi les déplacements ou coupant des personnes du reste du monde dans plusieurs parties des deux territoires;

 des coupures sur le réseau d’eau potable, notamment en Martinique où 40 000 habitants pourraient être privés d’eau dès ce vendredi ;

 des inondations causées par la montée des eaux et des coulées de boue dans des habitations.

Même si la position géographique des Antilles au sein l’arc Caribéen fait qu’elles sont habituellement touchées par des catastrophes météorologiques, force est de constater que celles-ci s’amplifient d’année en année, signe d’un dérèglement climatiques évident. N’oublions pas que leurs voisines, Saint-Martin et Saint-Barthélemy, ont encore du mal à se relever après le passage du cyclone Irma en 2017. Cet épisode météorologique et climatique ajoute des drames aux drames existants pour les populations.

En effet, les Antilles connaissent des problématiques sanitaires liées à la pollution d’une grande partie des sols par la chlordécone, la recrudescence des épidémies de Covid-19 et de dengue ou encore les effets négatifs du confinement sur leur tissue socioéconomique, pourtant déjà en proie à des difficultés structurelles. Il est important que les autorités locales et l’Etat puissent tout mettre en œuvre afin que la situation ne se dégrade pas.

Ils doivent en outre participer activement au renforcement de la coopération régionale en matière de gestion des crises climatiques avec les pays situés dans leur bassin géographique.

La Gauche Républicaine et Socialiste apporte son entier soutien à nos concitoyens de la Martinique et de la Guadeloupe et notamment aux familles sinistrées suite à ces épisodes de fortes intempéries.

Quelques chiffres :

GuadeloupeMartinique
• Nombre d’habitants : 376 879 • Démographie : -1,16% / an • Superficie : 1 628 km² • Produit Intérieur Brut : 9,1 milliards € • Taux de croissance annuel avant 2020 : 3,4% (2018) • PIB/habitants : 23 353 € • Revenu disponible/habitants : 15 700 € • Taux d’inflation : 1,4% • Consommation ménages/habitants : 10 400 € • Epargne bancaire : 8127,35 millions € • Emploi : 130 000 • Taux chômage : 23% Effets du 1er confinement sur l’économie : • -7,7% de la Valeur Ajoutée Marchande • -5,1% de la Valeur Ajoutée Totale• Nombre d’habitants : 358 749 • Démographie : -1,30% / an • Superficie : 1 128 km² • Produit Intérieur Brut : 8,9 milliards € • Taux de croissance annuel avant 2020 : 1,2% (2018) • PIB/habitants : 24 411 (2018) • Revenu disponible/habitants : 17 200 € • Taux d’inflation : 1,6% • Consommation ménages/habitants : 14 200 € • Epargne bancaire : 8380,24 millions € (2019) • Emploi: 133 000 • Taux chômage : 18% (2019) Effets du 1er confinement sur l’économie : • -6,6% de la Valeur Ajoutée Marchande • -4,4% de la Valeur Ajoutée Totale

Raccommoder une Amérique déchirée

Il aura fallu quatre jours pour que le monde connaisse le résultat du vote des électeurs américains du mardi 3 novembre dernier. Ils étaient appelés à se prononcer sur la présidence des États-Unis, les membres de la Chambre des Représentants (chambre basse), les deux tiers du Sénat, et sur toute une série de référendums locaux… La complexité de ce système électoral, l’importance prise cette année par le vote par correspondance à cause de la pandémie (plus de 100 millions d’électeurs), et la tension politique de cette campagne expliquent les délais et le suspense dans la récolte des résultats.

C’est aussi une élection hors norme du point de vue américain lui-même, puisque le taux de participation a atteint quelques 66%, 10 points de plus qu’en 2016, niveau jamais atteint depuis 120 ans. Cette participation en forte hausse s’est portée sur chacun des camps en présence. Joe Biden, avec 76,3 millions de voix, engrange plus de suffrages qu’aucun candidat à la présidence des États-Unis avant lui, soit 10 millions de plus qu’Hillary Clinton en 2016 ou Barack Obama en 2012, et 7 millions de plus que celui-ci en 2008.

Mais la surprise vient d’abord de Donald Trump, qui avec plus de 71 millions de suffrages franchit également ce record en gagnant plus de 8 millions de voix supplémentaires par rapport à son score de 2016, progressant dans de nombreux secteurs de l’électorat. Il n’y a pas eu de vague démocrate, le président sortant et les candidats républicains à la Chambre et au Sénat font mieux que résister. Si les Démocrates conservent leur avance en nombre de Représentants, ils voient leur majorité se réduire d’une dizaine de sièges ; les résultats au Sénat sont plus ambivalents, car pour le moment les Démocrates et leurs alliés « indépendants » font jeu égal avec les Républicains avec 48 sièges, la majorité dépendant des résultats pour le moment des deux sièges de la Géorgie, qui se joueront le 5 janvier 2021 dans des seconds tours (La Géorgie et la Louisiane ont choisi le scrutin majoritaire uninominal à deux tours pour le Sénat, contrairement au restes du pays).

La victoire de Joe Biden ne fait cependant aucun doute, quoi qu’en dise le président sortant et une large partie de ses supporters : on voit difficilement comment défendre l’idée qu’il y aurait eu une fraude massive et concertée en faveur du candidat démocrate quand sur les mêmes bulletins les électeurs américains ont pu choisir de voter pour des Représentants républicains, dont les résultats étaient salués par la Maison Blanche. La Pennsylvanie, le Wisconsin, le Michigan, l’Arizona et peut-être même la Georgie (où Biden aurait quelques 12 000 voix d’avance, qui font l’objet d’un recomptage) ont basculé vers le candidat démocrate, lui donnant une avance indéniable en termes de délégués (290 à 306, 270 étant nécessaires pour être élu) qui viennent s’ajouter à la majorité populaire.

Dans un pays structurellement marqué par l’importance des communautés, la stratégie d’Hillary Clinton de miser en 2016 sur une coalition d’afro-américains, de latino-américains, de personnes LGBT et de citadins avait relativement échoué : si elle avait recueilli plus de suffrages que son adversaire, sa campagne segmentée et communautaire n’avait pas eu d’échos dans les catégories populaires précarisées de la Rust Belt, ce qui lui avait coûté plusieurs États-clefs et donc leurs délégués. L’ancien ambassadeur de France aux États-Unis, Gérard Araud, avait expliqué a contrario comment le slogan de Donald Trump, Make America Great Again, portait une dimension universelle à laquelle n’importe quel Américain pouvait se référer. Cette stratégie des libéraux américains, relayée en France par Terra Nova et encore prisée par certains sociaux-démocrates européens et progressistes autoproclamés, visant à remplacer une base électorale populaire défaillante par les milieux urbains éduqués et les minorités, avait plus que démontré ses limites, voire ses effets néfastes. Pour sortir de cette ornière, les Démocrates avaient misé, aux élections de mi-mandat de 2018, sur les banlieues aisées délaissant Donald Trump et le parti républicain. Ils avaient ainsi pu mettre fin à près d’une dizaine d’années de contrôle républicain de la chambre basse, en faisant basculer un certain nombre de circonscriptions-clefs.

Les primaires démocrates de 2020 avaient souligné la profonde division du parti : l’aile gauche en progression et déterminée à reconquérir les classes populaires était portée par les candidatures d’Elizabeth Warren et Bernie Sanders ; l’aile droite misait avant tout sur le rejet de Donald Trump chez les modérés et d’anciens républicains, et était représentée par Pete Buttigieg et l’ancien maire républicain de New York, Michael Bloomberg. Joe Biden, situé à l’aile droite mais dont la popularité chez les afro-américains et dans une partie de la classe ouvrière syndiquée est indéniable, avait finalement remporté ces primaires.

Contrairement à Hillary Clinton en 2016, il a pris en compte la force croissante des démocrates-socialistes dans la conception de son programme et dans sa stratégie de communication. S’il a continué de miser sur le basculement des banlieues aisées des États du sud, il a toutefois mené campagne pour reconquérir la Rust Belt avec un programme de sécurité sociale conséquent, même s’il n’est pas encore à la hauteur des espérances de l’aile gauche du parti démocrate.

Pour contrebalancer le risque de basculement de certains États du sud, Donald Trump avait adopté une stratégie originale : conquérir tout ou partie de l’électorat latino. La multiplication de clips de campagne en espagnol dans les dernières semaines avant l’élection ainsi que son raidissement sur la question de l’avortement avaient pour but d’attirer un électorat perçu comme plus religieux que la moyenne. Cette stratégie était osée, car c’est sur la critique radicale de l’immigration mexicaine que Donald Trump avait fondé sa popularité lors des primaires républicaines de 2016. Pendant les élections présidentielles, Hillary Clinton avait obtenu un score très important dans cette partie de la population. En parallèle, Donald Trump a tenté de consolider ses gains dans la classe ouvrière, en martelant que son bilan en termes d’emploi et de politique commerciale était le meilleur depuis Ronald Reagan.

Ces élections présidentielles et au congrès nous semblent contenir quatre principaux enseignements :

1) La décision démocrate de miser d’abord sur les banlieues aisées était une erreur stratégique que Joe Biden a eu raison de contrebalancer ;

2) La popularité de celui-ci dans les syndicats et son programme reprenant des éléments de la campagne de Bernie Sanders ont permis aux démocrates de reconquérir une partie de la classe ouvrière ;

3) Si Joe Biden a fait quelques progrès dans la Rust Belt, les Républicains et Donald Trump y ont fortement résisté comme le démontrent les résultats à la Chambre des Représentants et la conservation de l’Ohio par le président sortant ;

4) Ce dernier a réussi à attirer de nombreux électeurs latino lui permettant de se maintenir ou de limiter les dégâts dans un certain nombre d’États du sud et du sud-ouest.

Les banlieues aisées n’ont pas basculé comme l’espéraient les Démocrates. Si les banlieues des métropoles de Phoenix et d’Atlanta, en Arizona et en Georgie, les ont suffisamment favorisés pour retourner ces deux États (ce n’est pas encore confirmé pour la Georgie) systématiquement républicains depuis 1996, cela n’est pas généralisable à tout le pays. Les résultats à la Chambre des représentants démontrent que les gains démocrates de 2018 n’étaient pas durables, et que si le rejet de Donald Trump a pu faire voter Biden, il n’a pas été suffisant pour conserver ces circonscriptions. Ainsi, les banlieues aisées de Los Angeles, de Miami, de New York (dont la très symbolique circonscription de Staten Island), la circonscription d’Oklahoma City ou encore celle de Charleston sont redevenues républicaines après un bref passage démocrate de deux ans, tandis que l’avenir de celles des banlieues de Salt Lake City est encore incertain. Les élus démocrates de ces circonscriptions, souvent des hommes d’affaire ou des vétérans, situés très à droite du parti démocrate sur les sujets économiques, n’ont pas réussi à se faire réélire.

En revanche, en faisant campagne auprès de la classe ouvrière et en promettant une extension de la sécurité sociale, Biden a pu enrayer le recul des démocrates auprès des Américains blancs de la classe ouvrière, et a pu refaire basculer les États ouvriers du Michigan, du Wisconsin et de Pennsylvanie. Toutefois, l’Iowa et l’Ohio ont tous les deux voté pour Donald Trump : les républicains retrouvent au moins une des deux circonscriptions perdues en 2018 dans l’Iowa et parviennent à en conquérir une dans le Minnesota. Les résultats y ont été très serrés, et les démocrates vont devoir démontrer aux électeurs indécis de la classe ouvrière qu’ils peuvent répondre à leur insécurité économique.

Donald Trump, qui a bénéficié d’un soutien plus large que prévu dans les banlieues huppées, a réussi son pari de miser sur l’électorat latino-américain. La Floride et le Texas ont voté pour lui avec des marges plus élevées que prévu, et Joe Biden recule drastiquement dans les comtés à forte proportion hispanophone. Dans les comtés frontaliers du Mexique au Texas, majoritairement latino, Hillary Clinton avait battu Donald Trump avec environ 75% des suffrages. Joe Biden s’y effondre, et n’obtient qu’à peine plus de 50% des voix. Des circonscriptions à majorité latino du Texas, censées être sûres pour les Démocrates, ont été remporté avec une marge très faible, et ils perdent une circonscription au Nouveau-Mexique et deux en Floride dans des zones fortement hispanophones. Donald Trump a semble-t-il mobilisé un électorat hispanique conservateur qui jusque-là s’abstenait. Il ne faut pas oublier que jusqu’aux polémiques contre l’immigration mexicaine dans les années 2010, l’électorat hispanophone était très partagé. Toute la question est de savoir si les Républicains vont parvenir à fidéliser cet électorat.

Joe Biden a sans doute remporté l’élection car ses équipes ont compris qu’il fallait nuancer la stratégie communautariste et de séduction des banlieues aisées pour reconquérir une partie de la classe ouvrière. La communautarisation du débat politique n’a pas empêché la volatilité du vote des minorités et les riches américains sont restés fidèles au parti républicain ; les Démocrates vont être contraints de questionner leur ligne stratégique depuis la présidence Clinton jusqu’aux élections de mi-mandat 2018. Il semble clair que le parti démocrate doive chercher à redevenir le parti du peuple (Party of the People) qu’il a été des années 30 aux années 70. Il y a encore un long chemin pour y parvenir : les résultats en Floride semblent indiquer qu’un nombre important d’électeurs votant en faveur du salaire minimum à 15$ (scrutin référendaire) ont porté leurs suffrages dans le même temps sur Donald Trump… la crédibilité des Démocrates reste à construire sur ce qui est pourtant l’une des principales revendications de leur aile gauche, inscrite dans le programme de Biden.

Si Donald Trump a été battu, le trumpisme n’est pas mort. Le président sortant a élargi de manière impressionnante sa base électorale. Sa communication outrancière, sa remise en cause de l’État de droit, ses invectives contre les médias, son refus de reconnaître la défaite et ses cris dénonçant une indémontrable fraude massive ont toujours un écho puissant dans la société américaine. Ce comportement hasardeux plonge la démocratie américaine dans une crise politique jamais vue depuis le scandale du Watergate. La transition n’a pas encore pu commencer, elle se fera vraisemblablement dans le conflit et l’amertume : les partisans de Donald Trump resteront persuadés qu’on leur a volé cette élection. Les Démocrates vont devoir gouverner avec une grande partie de la population persuadée que l’élection a été truquée. Donald Trump n’ayant effectué qu’un mandat, il aura droit de se représenter en 2024 et pourrait compter sur ce ressentiment comme moteur politique. S’il n’est pas candidat, nul doute qu’il trouvera des successeurs « dignes de lui ».

Joe Biden a su mener campagne sans jouer au centriste modéré, ce que dément pourtant toute sa vie parlementaire. Toujours placé à la droite du parti démocrate, il était connu pour concevoir ses projets de lois avec les républicains et avait plaidé en 2004 pour que John McCain, sénateur républicain, soit le colistier de John Kerry, le candidat démocrate contre George W. Bush. Si son programme comporte des avancées sociales certaines, le possible maintien des Républicains au Sénat pourrait handicaper sa réalisation, d’autant que les Représentant démocrates n’ont pas grand chose à voir avec le Squad autour d’Alexandria Ocasio Cortez. Enfin les inclinaisons naturelles du futur président ont de quoi inquiéter les démocrates-socialistes, qui vont poursuivre leur combat politique pour un parti démocrate proche du peuple et de ses aspirations.

Kamala Harris, sénatrice de Californie, va devenir la première femme à atteindre l’exécutif américain. Le symbole qu’elle représente, après deux ans de lutte féministe intense aux États-Unis contre les violences faites aux femmes et pour le droit à l’avortement, est important. Mais il ne faut pas oublier que Kamala Harris a mené comme procureure générale de Californie une politique très décriée, que de graves accusations de dissimulation de preuves ayant conduit au maintien en détention de personnes innocentes ont été portées contre elle, et que ces accusations avaient conduit à son retrait des élections primaires fin 2019. Sous son mandat, le taux de condamnation était passé de quelques 50% à plus des deux tiers, alors que la question afro-américaine, et notamment l’incarcération de masse des afro-américains (phénomène devenu massif sous la présidence Clinton), sera un des sujets majeurs de la présidence Biden. Kamala Harris n’en paraît pas moins dans une position avantageuse pour la présidentielle de 2024, à condition qu’elle soit habile. Dans tous les cas, si le Sénat n’avait pas de majorité son rôle serait décisif.

La défaite de Donald Trump est évidemment en soi un motif de réjouissance, tant il a aggravé les divisions et attisé la haine dans son pays, tout en contournant à bien des égards l’État de droit. Mais cette défaite ne fait pas tout et nous ne pensons pas que les choix stratégiques des États-Unis d’Amérique seront profondément bouleversés. Certaines orientations de Donald Trump, notamment en matière de commerce international, vont vraisemblablement perdurer et devraient d’ailleurs être méditées en Europe. Il faut cependant espérer que le futur président Biden mènera une politique sociale à la hauteur du programme qu’il a annoncé, ce qui pourrait aider à panser les plaies des Américains. Espérons également qu’à l’inverse de Donald Trump et des présidents précédents il sera plus respectueux de ses alliés et de la France en matière diplomatique et militaire, plus respectueux des libertés des citoyens européens qui avaient été massivement espionnés, et que nos relations industrielles cesseront d’être fondées sur la prédation.

Vers un régime de surveillance et de privation de libertés

Le 20 octobre, le groupe LREM à l’Assemblée Nationale, à l’initiative de son président Christophe Castaner, a déposé une proposition de loi dite de « sécurité globale »

Même si plusieurs mesures prétendent répondre à des situations problématiques, ce texte de 31 articles propose d’inscrire dans la loi de profondes restrictions de liberté et l’entrée dans un régime de surveillance généralisé que nous ne pouvons accepter.

Ainsi l’article 21 propose de supprimer la garantie de traitement a posteriori des images provenant des caméras embarquées par les policiers et les gendarmes. Si cette disposition était supprimée, la porte serait alors ouverte pour un traitement automatisé des images et donc l’utilisation de logiciels de reconnaissance faciale.

Qu’est ce que ça change vraiment ?

Aujourd’hui, le fait de traiter les images a posteriori permet de documenter une enquête sur des événements délictueux commis. Par contre, si on supprimait cette garantie, les forces de l’ordre pourraient rentrer dans une logique de ciblage en temps réel, à l’occasion d’une manifestation par exemple et, via un PC opérationnel, renseigner en direct les agents de terrain sur l’identité des nombreux militants et militantes qu’ils croiseraient, déjà fichés à tort ou à raison dans le TAJ (traitement des des antécédents judiciaires), fichier que la police gère seule sans contrôle indépendant effectif. Ce nouvel outil permettrait à la police de multiplier des abus ciblés contre des personnes déjà identifiées : gardes à vue « préventives », accès au cortège empêché, interpellations non-suivies de poursuite, fouilles au corps, confiscation de matériel, comportement injurieux…

Dans son article 22, la loi prévoit l’autorisation de drones pour surveiller les manifestations.

Ainsi, le gouvernement, par la voix de sa majorité parlementaire, souhaite déshumaniser la gestion des manifestations en appliquant un filtre robotisé, qui – par l’utilisation des mêmes logiciels de reconnaissance faciale – permettrait de suivre et d’identifier n’importe quel individu considéré comme suspect ou dérangeant, sur la seule base d’une altération dans le flux des manifestants.

Cette vision de la manifestation, géométrique, conduit à une déconnexion entre les manifestants qui agissent au nom d’un droit constitutionnel et les forces de l’ordre qui n’auraient plus aucune mission de sécurisation de la manifestation mais au contraire une vision purement tactique, les enfermant exclusivement dans une logique confrontationnelle.

Enfin l’article 24 propose d’interdire au public de diffuser « l’image du visage ou tout autre élément d’identification d’un fonctionnaire de la police nationale ou d’un militaire de la gendarmerie nationale lorsqu’il agit dans le cadre d’une opération de police ».

On se souvient des longs mois de manifestations des gilets jaunes, et des scènes de violence qui, sans les images prises par des journalistes ou des manifestants, n’auraient donné qu’une facette de l’histoire à voir. Auraient ainsi été passés sous silence les nombreuses exactions commises au nom de la « violence légitime », alors défendue par un Ministre de l’Intérieur nommé Christophe Castaner. En supprimant légalement cette possibilité, le gouvernement ou sa majorité nous donne un signal très clair :

« Nous n’avons plus la possibilité d’opposer à la police une autre vérité que la sienne. »

D’une certaine manière, le gouvernement apprend de ses erreurs ; il ne veut plus subir de
mouvement social incontrôlable comme celui des Gilets jaunes, il veut mettre le pays sous contrôle. C’est ce que lui permettrait ce nouvel arsenal législatif proposé par la majorité parlementaire LREM, dans un contexte d’état d’urgence permanent, sur le plan sanitaire, sur le plan sécuritaire.

Sémantiquement, si l’on assemble les éléments de discours de ces derniers mois «  nous sommes en guerre » avec les mesures prises récemment, « couvre feu » « état d’urgence » « confinement », et les éléments contenus dans ce projet de loi «  Drone » « camera autorisée sans contrôle » « interdictions de filmer la police », les ingrédients sont réunis, si ils devaient tomber entre de mauvaises mains pour faire basculer la France des Lumières vers un régime autoritaire.

La Gauche Républicaine et Socialiste s’oppose donc à ce projet de loi liberticide et demande la tenue d’états généraux de la sécurité où nous pourrons redéfinir la doctrine d’encadrement des manifestations, de l’ordre public, des moyens à la police et de son intégration à un projet de société en lien avec la population.