20 ET 27 JUIN : UN GRAND CRASH DE LA DÉMOCRATIE

Les deux tours de scrutin des élections départementales et régionales ont représenté un crash démocratique. Au moins sur cela, nous pourrons nous accorder avec tout le monde. Pour le reste ce sera bien difficile. En effet l’importance même de l’abstention rend fragile toute analyse et extrapolation sur l’état d’esprit de nos concitoyens et les conséquences éventuelles sur les scrutins nationaux de l’année prochaine.

Pourtant travailler à comprendre est une tâche essentielle.

Il ne s’agit pas d’un coup de tonnerre dans un ciel bleu mais plutôt d’un point culminant dans une évolution longue sur 20 à 30 ans. La cause première est celle de l’impuissance des politiques tout particulièrement ressentie à travers les volte-face des derniers présidents de la République (Chirac et la fracture sociale, l’agressivité bling-bling de Sarkozy, Hollande et « mon ennemi c’est la finance » ou Macron et son monde nouveau…) même si le contexte n’est pas seulement français avec la victoire idéologique du discours sur la « seule politique possible ».

Nous retenons quelques enseignements nécessaires.

PAS DE GRANDE BASCULE GÉNÉRALE

On peut retenir du second tour des élections régionales une carte de France des exécutifs quasi-inchangée. Mais c’est oublier un peu vite des mouvements dans les Régions et Collectivités d’Outre Mer : la Réunion, la Martinique et la Guyane basculent en effet à gauche. Deuxièmement, c’est également passer par pertes et profits des changements significatifs dans les conseils départementaux : le Tarn-et-Garonne, la Charente et les Côtes-d’Armor reviennent à gauche, quand plusieurs départements longtemps très ancrés à gauche basculent à droite, comme le Finistère, l’Ardèche, le Puy-de-Dôme, les Alpes-de-Haute-Provence, et surtout le plus emblématique, le Val-de-Marne, dirigé depuis 1976 par le Parti communiste français et l’union de la gauche.

Malgré tout il n’est pas exagéré de considérer que la « prime au sortant » a fonctionné : dans le contexte d’une très faible participation la mobilisation des réseaux d’élus locaux et d’animateurs locaux fidélisés a fonctionné à plein. Et pour les départementales, les sortants quand ils sont élus de terrain peuvent échapper au « tous pareils, tous impuissants ».

UNE ABSTENTION MASSIVE MAIS NON HOMOGÈNE

Les chiffres accablants (66,7% le 20 juin) cachent des réalités diverses : ce sont les jeunes et les catégories populaires qui ont boudé le plus fortement les urnes.

Depuis le soir du 20 juin 2021, journalistes et responsables politiques dissertent trop souvent entre eux des conditions accessoires qui permettraient le retour de l’esprit civique. Ainsi, la solution à l’abstention, notamment celle des « jeunes », serait le numérique. Le problème serait le caractère désuet des bureaux de vote et évidemment les millenials et leurs prédécesseurs immédiats se seraient précipités pour faire leur devoir civique s’il avait existé une application pour smartphone… Pour les « moins jeunes », il faudrait donc se replier sur le vote par correspondance (interdit – rappelons le – en 1975 en France car il y était une cause massive de fraude électorale) ou le vote obligatoire… en fonction des périodes, certains trouvent chez nos cousins ou chez nos voisins des grâces qu’ils considéraient jusqu’ici avec mépris. Le malaise est bien plus profond et la tendance ancienne.

Il existe plusieurs raisons à la fois conjoncturelles et structurelles qui participent de l’échec de ce scrutin comme de la dépression civique de notre pays et de nos concitoyens.

DES RAISONS CONJONCTURELLES … TRÈS POLITIQUES !

Choix des dates (deux week-ends de juin juste après la « libération » et en début d’été), absence inédite de campagne civique télévisée et sur les réseaux sociaux, confusion de deux scrutins très différents, nationalisation sans frais des enjeux, scandaleuse désorganisation de l’envoi des documents officiels… Tout a contribué à l’échec de ce scrutin et au doute (pour dire le moins) sur la légitimité des résultats.

En les listant on a le sentiment soit d’un sabotage volontaire soit d’une grave incompétence : dans les deux cas le ministre de l’intérieur doit être démis de ses fonctions. L’absence de principe de responsabilité des soit disant responsables politiques aggrave, épisode après épisode, la crise de confiance des électeurs et électrices.

Confier, pour partie, la distribution des professions de foi et des bulletins de vote à une entreprise privée est l’événement le plus grave et le plus marquant dans les défauts d’organisation de cette élection. Elle dénote un imbécile aveuglement idéologique : « plus efficace et moins cher, le privé » ! A contrario, elle valide l’attachement réitéré du peuple français à ses services publics et à leur qualité.

UNE DÉCENTRALISATION EN SOUFFRANCE

La démocratie locale est fortement impactée par les conséquences problématiques des réformes de la décentralisation engagées depuis 2004 et surtout depuis 2012.

La régionalisation excessive et la fusion souvent absurde des régions a ainsi déstabilisé notre édifice territorial : les électeurs peinent à saisir la pertinence des choix qui leurs sont proposés, des enjeux qu’il faut arbitrer, des compétences qui sont concernées. Plus personne ne comprend bien ce qui relève du département ou de la région, plus personne ne comprend bien dans quelle région il est et pourquoi le pays basque pourrait être géré avec la Haute-Vienne. L’absence d’information civique avant le scrutin n’a pas aidé.

Le mal s’étend à l’échelle communale car il faudrait être fou pour croire que seule la crise sanitaire avait fait fuir l’électeur au moins pour le second tour de juin 2020 : malgré l’inscription de la décentralisation dans la constitution, les simples communes ont vu leur pouvoir être de plus en plus contraint et limité par le développement de l’intercommunalité, la métropolisation, la complexification de l’action locale ou le saccage de la fiscalité locale. Les élections municipales n’attirent plus que des publics restreints et parfois motivés par les seuls enjeux de personnes ou de combats très spécifiques du type NIMBY [« not in my backyard », « pas dans mon jardin » en bon français].

Les déçus d’une action publique de plus en plus empêchée et ceux qui ne maîtrisent plus les enjeux ne se déplacent plus.

On peut tenter de résoudre certains de ces problèmes par des correctifs : séparation des scrutins, correction des excès de l’intercommunalité et de la métropolisation, abrogation des fusions régionales absurdes…

ÉVITER LES EXPLICATIONS SIMPLISTES

À ce titre, attention aux interprétations hâtives que certains, à l’orée du congrès de leur parti, sont tentés de présenter comme l’explication de la réussite de certains présidents de région… Ainsi, si dans le sud-ouest Alain Rousset et Carole Delga ont pu se payer le luxe de rejeter toute alliance à gauche au second tour, c’est peut-être moins parce que la gauche écologiste ou radicale serait un repoussoir que parce que le maillage des territoires par les élus locaux, les militants, les réseaux associatifs « amis » y a été moins atteint que dans le reste de la France.

A fortiori, dans une élection marquée par une très faible participation, la mobilisation optimum de ses réseaux est plus que jamais déterminante. Si cela n’explique pas tout, on peut croiser la carte de France des cantons au soir du 27 juin pour constater à quel point le réseau politique dans le sud-ouest du pays est resté puissant et relativement monocolore, alors qu’il est plus diffus partout ailleurs.

LE PROBLÈME PRINCIPAL OU QUAND « L’OFFRE POLITIQUE » NE RÉPOND PAS À LA DEMANDE

Pardonnez nous cette incursion dans un langage marketing. Depuis une grosse trentaine d’années, le débat politique s’enfonce dans la médiocrité intellectuelle et idéologique. La montée de l’extrême-droite et de l’abstention en sont en partie la conséquence. Depuis toutes ces années, si l’abstention s’élève inexorablement c’est que les partis politiques de droite comme de gauche ne parlent plus aux électeurs, ne parlent plus aux préoccupations concrètes mais aussi « imaginaires » des citoyens.

Il y a pour expliquer cela des raisons de structures qui vont de pair avec une forme de dépossession de la souveraineté populaire au travers d’une mondialisation supposée « heureuse » et d’une technocratisation ordo-libérale dans laquelle a dérivé la construction européenne. Les partis n’ont plus rien de conséquent à proposer aux Français car ils ont largement capitulé face à cela. Mais il y a aussi une médiocrité du discours politique et de la réflexion : il n’est qu’à regarder la faiblesse des propositions programmatiques à droite (qui se réfugie sans réflexion sur l’immigration et la sécurité car LREM lui a volé le libéralisme technocratique) ou à gauche. Déficit de réponses concrètes aux aspirations matérielles des Français, déficit de discours permettant de comprendre le monde et la direction qu’on veut lui donner ou capable de (re)construire un imaginaire collectif.

Que la gauche française se soit volontairement laissée submerger ces derniers temps par des concepts politiques anglo-américains (qui répondent essentiellement à la réalité sociologique des États-Unis d’Amérique) en dit long sur la médiocrité de l’état de réflexion idéologique et la paresse intellectuelle à gauche en France aujourd’hui. Une bonne partie de nos concitoyens nous regardent éberlués et il ne faut pas leur demander de faire le tri en cherchant ceux qui à gauche relèveraient le niveau s’ils ne sont pas invités sur les plateaux TV. L’emploi, la localisation, la nature et l’avenir de l’activité économique, les salaires, les conditions de travail, la garantie d’un logement décent et d’une santé publique accessible … mais aussi d’une tranquillité publique et d’une justice pour toutes et tous, voilà des sujets qui paraissent correspondre aux préoccupations quotidiennes et essentielles de nos concitoyens : il serait peut-être temps d’y répondre !

Personne ne viendra voter si les électeurs ne perçoivent pas les enjeux et s’ils considèrent qu’il n’y a pas de propositions politiques qui s’adressent à eux. Ce n’est pas le smartphone et des techniques de scrutin qui pallieront ces défaillances. Dans ce contexte, l’élection présidentielle est la seule dont les citoyens perçoivent encore les enjeux ; mais sans proposition politique de qualité le choix qu’ils feront sera par défaut. Alors que les scrutins des 20 et 27 juin n’ont mobilisé que le tiers le plus politisé des Français, il serait bien prétentieux de tirer des éléments signifiants sur l’évolution nationale des rapports de force politiques et sur l’ouverture de la campagne des élections présidentielle et législatives à venir.

QUELQUES DONNÉES TERRITORIALES

La carte des départementales : la gauche renforce ses positions dans le Sud-Ouest et entame la reconquête de plusieurs cantons du Nord, la droite domine de plus en plus en région parisienne, Centre, PACA et Est.

Notons que partout où au sein de la gauche la stratégie consistait pour une composante à attaquer l’autre, c’est la droite qui s’empare des départements, le basculement du dernier département communiste de la petite couronne en étant l’illustration. Le PCF connaît depuis les années 1980 une décrue politique largement analysée, qui a des causes internes et internationales… Mais il faut convenir qu’il a existé également depuis 15 ans une stratégie du PS en Île-de-France visant à accélérer cette chute en espérant remplacer le PCF. La décrue a donc été hâtée, mais on sait aussi que souvent le remplacement ne fut que superficiel. En définitive, cette logique de confrontation et de concurrence aura été un désastre pour toutes les gauches. Cette élection régionale francilienne, qui a démontré que l’électorat était bien plus unitaire que ce que prévoyaient sondages et certains états majors, marque surtout la fin de la chute, le début d’une reconstruction. Parallèlement, dans un certain nombre de cantons de centre ville, comme à Lille ou Rennes, par exemple, les candidats écologistes remplacent désormais les candidats du PS auprès des catégories professionnelles moyennes et supérieures.

Pour LREM, comme pour le RN, et ses alliés, la défaite des élections régionales est amplifiée aux départementales. LREM entraîne le MoDem dans cette déroute, et le RN perd un nombre important de cantons. C’est autant de moyens de structuration qui disparaissent. Il serait également faux de dire que LREM partait d’une page blanche : depuis 2017, le parti présidentiel pouvait compter sur le ralliement de conseillers départementaux issus du centre gauche et du centre droit. Si la majorité présidentielle prétend aujourd’hui avoir accumulé une centaine de conseillers régionaux et départementaux, il est un peu facile d’oublier qu’une bonne moitié de ces transfuges a été sanctionnée par les urnes et que le MODEM va perdre la présidence des Pyrénées-Atlantiques. Enfin, la majorité présidentielle comptait quelques 120 conseillers régionaux LREM-Modem-Agir-divers Centre sortants : ils n’en ont plus que 76.

En réalité, le gros des classes et milieux sociaux qui formaient la base des succès historiques de la gauche est resté à la maison. C’est aussi une des causes du recul du Rassemblement National, victime majeure et pour lui inédite de l’abstention…

La France et les Français méritent mieux…

Il y a un potentiel considérable à mobiliser les abstentionnistes, et il sera faux de croire que cette mobilisation sera garantie par la résolution d’une simple « équation personnelle », homme ou femme. Nous restons convaincus que nos concitoyens attendent que l’on réponde à leurs préoccupations réelles et non une mise en scène de détestations réciproques et de débats hors sol. La gauche doit donc s’atteler de manière urgente à un travail de fond et démontrer ensuite qu’elle peut proposer une alternative crédible aux différentes nuances de droite, libérale, conservatrice ou extrême.

Cela vaut pour l’élection présidentielle comme pour les élections législatives qui la suivront. Sans cela, qu’elle puisse se maintenir ou non au second tour de l’élection présidentielle, il y a fort à parier que c’est toute la gauche, dans toutes ses sensibilités, qui aura des difficultés à maintenir des groupes parlementaires à l’Assemblée Nationale. La reconduction d’exécutifs départementaux ou régionaux en 2021, avec des taux de participation allant de 25 à 36 %, ne garantit pas contre la Berezina en 2022 si nous ne prenons pas le sujet à bras le corps.

La Gauche Républicaine et Socialiste n’a jamais pratiqué un discours d’exclusive, interdisant à une partie de la gauche en soi de discuter avec les autres ; elle a participé avec volontarisme à toutes les rencontres visant à engager la gauche dans l’échange, avec une priorité, travailler aux convergences d’idées pour construire le socle possible d’une unité. La GRS a gagné des cantons, obtenu des élus régionaux. C’est bien sûr le propre des soirées électorales de voir aussi des camarades échouer, parfois de peu, et cela paraît toujours injuste quand on connaît leurs engagements et leur sincérité. Mais les scores sont encourageants, ils progressent. La GRS poursuit donc son ancrage dans les territoires et nous continuerons à plaider pour la construction d’une plateforme gouvernementale des gauches. La France et les Français le méritent et surtout l’attendent.

La relance est-elle suffisante pour surmonter la crise du COVID ?

Lundi 28 juin 2021, David Cayla, Maître de Conférences en économie à l’université d’Angers, membre des Économistes atterrés et de la GRS, répondait aux question des journalistes du 28 minutes d’arte.

Face à Elie Cohen et Natacha Valla, il explique que le retour a une situation économique équivalente à notre niveau de 2019 ne sera pas atteint fin 2021. Alors que nous faisons face à une augmentation des prix générés par le redémarrage de l’économie et l’achat des matières premières par la Chine et les USA, les plans de relance français et européen sont largement sous-dimensionnés, par comparaison à celui des Etats-Unis d’Amérique. La France par exemple pourraient être amenée à rembourser plus qu’elle reçoit de l’Union européenne, par la garantie qu’elle a accordée, si l’UE ne trouve pas d’autres ressources. Il faut également mesurer si la relocalisation des activités de production et la diminution de notre dépendance économique à l’extérieur vont réellement devenir des priorités.

Régionales : la mélancolie démocratique de l’assesseur – tribune de Rémi Lefebvre

tribune de Rémi Lefebvre, professeur de science politique, université de Lille, publiée dans Libération le lundi 28 juin 2021 à 17h46

Moins il y a d’électeurs, plus il y a de notables élus, moins il y a d’électeurs… Pour notre camarade politologue Rémi Lefebvre, cette spirale censitaire et mortifère déforme socialement le corps électoral. L’heure d’un «choc de démocratie» est toujours différée, jusqu’à quand ?

Rien n’y a fait. Le sursaut démocratique n’a pas été au rendez-vous du second tour des élections régionales, donnant à l’abstention un visage plus militant. Malgré les appels à la participation unanimes des partis, la culpabilisation des électeurs ou les explications bienveillantes des politistes, les gronderies de Marine Le Pen, les bureaux de vote sont restés désespérément vides, arpentés par une minorité d’électeurs âgés aux réflexes légitimistes. Les assesseurs qui y officient sont devenus les symboles de la désertion et de la désolation démocratiques. Plus d’électeurs pour les occuper les dimanches d’élection et tromper leur désœuvrement. Plus assez de bénévoles aussi pour assumer leur tâche, vouée à être rémunérée alors qu’elle relevait d’un noble bénévolat démocratique et d’une forme de rétribution symbolique du militantisme. Mais les militants eux aussi se font rares et désertent la scène. C’est toute la démocratie électorale qui semble désinvestie. La salle de vote se désacralise à mesure que l’acte électoral se démonétise.

La montée de l’abstention s’inscrit dans une tendance longue et le dernier scrutin n’est qu’un palier franchi dans une série d’érosions régulières et implacables. A chaque scrutin un record de démobilisation est battu (législatives de 2017, municipales de 2020, régionales de 2021). C’est peut-être le vote qui désormais fait énigme… A quoi bon aller voter quand on se prononce de plus en plus par défaut et que le vote perd sa légitimité à force d’être devenu «utile» ou simplement «républicain» ? Quand se succèdent les alternances sans alternative, la même impuissance nourrissant toujours plus de défiance et d’indifférence ? Quand l’offre politique devient illisible, quand la confusion idéologique règne et que les partis, en décomposition, ne fournissent plus de repères ? Quand les territoires (régions ou cantons) ne font plus sens ? Quand les enjeux du scrutin sont détournés et parasités par des enjeux perçus comme politiciens ?

Un discrédit démocratique cumulatif

Pour une part croissante des électeurs, voter c’est cautionner un système de délégation qu’ils réprouvent et qu’ils anticipent comme une trahison de plus à venir. La légitimité du vote est indexée sur la confiance qu’on accorde au candidat censé nous représenter. Quand elle s’évanouit, la procédure électorale apparaît comme un blanc-seing accordé à des élus sur lesquels on n’a aucune possibilité de contrôle. C’est sans doute en donnant plus de pouvoir aux électeurs entre les élections, grâce à une démocratie plus participative et continue, que l’on réhabilitera le vote lui-même. En ne réduisant pas la participation à la sphère électorale, on donnerait plus de prises et de respirations démocratiques et on décrisperait le jeu électoral.

Pour l’heure, le discrédit démocratique est cumulatif. Les élections régionales se soldent par une double peine démocratique : l’abstention traduit une aspiration au renouvellement et un rejet du système en place mais conduit aussi, faute de participation, à consacrer les notables déjà installés. La fameuse «prime aux sortants» est celle donnée par les derniers votants. Moins il y d’électeurs, plus il y a de notables et moins il y a d’électeurs à terme… Cette spirale censitaire qui déforme socialement le corps électoral est mortifère. Seule l’élection présidentielle échappe (encore) à cette sécession démocratique. L’abstention n’est pour l’instant qu’intermittente. Mais la présidentialisation a dévoré la vie politique : non seulement elle ne cesse d’entraîner des cycles d’enchantement et de désillusion autour d’un homme providentiel voué à décevoir mais elle vide tous les autres scrutins de leur signification. Les élections «intermédiaires» portent de mieux en mieux leur nom, sauf que les électeurs les enjambent de plus en plus.

Une ventriloquie qui confine à l’indécence

Depuis dimanche soir, commentateurs et responsables politiques mettent en garde : il n’y a pas d’enseignements nationaux à tirer d’une élection sans électeurs. Irrésistiblement pourtant, ils ne cessent de les faire parler en dépit de leur silence, se projetant, comme si de rien n’était, dans la prochaine échéance. Cette ventriloquie confine à l’indécence. A chaque élection se reproduit la même sidération devant les signes de l’alerte ou de l’affaissement démocratiques. Et les déplorations rituelles sont vite oubliées. Le déni reprend le dessus comme la vie politique son cours, repliée sur les jeux et enjeux propres d’un personnel politique animé par sa reconduction et sa reproduction.

L’heure d’un «choc de démocratie» est toujours différée. Ses contours possibles sont pourtant connus. Depuis des années, intellectuels, associations, mouvements citoyens ou think tanks multiplient les propositions et rivalisent d’innovations. Réhabilitation du Parlement, développement de l’offre de participation en évitant son instrumentalisation, limitation du cumul des mandats dans le temps, réforme du financement des partis encourageant la diversité sociale des candidats, vote au jugement majoritaire, référendum d’initiative citoyenne délibératif, nouvelle inversion du calendrier présidentiel… des alternatives à notre système institutionnel épuisé sont disponibles. Elles supposent un peu de courage et de volonté politiques. Il n’est peut-être pas encore trop tard.

Réindustrialisation : « la domination des idées libérales empêche de mener le rapport de force », entretien à Alternatives économiques

entretien accordé à Alternatives Economiques, publié le jeudi 24 juin 2021 – propos recueillis par Justin Delépine

La désindustrialisation du pays est-elle inéluctable ? Persuadée que non, la sénatrice Marie-Noëlle Lienemann, rattachée au groupe communiste, souhaite que la France cesse d’être naïve dans la compétition internationale et européenne. Pour cela, l’élue a déposé fin mars, une proposition de loi pour la création d’un programme national d’intelligence économique. Elle revient ici sur les ambitions, la philosophie et les propositions de son texte.

La France et l’Europe se montrent-elles naïves dans la compétition internationale ?

Dans tous les marchés stratégiques, l’Europe n’a pas fait de percée, que ce soit l’automatisation, le Big Data, le cloud ou les systèmes cyberphysiques. Même si elle est encore la première puissance commerciale, sa part dans les échanges mondiaux ne cesse de reculer. Si nous ne nous adaptons pas, nous serons progressivement disqualifiés dans les échanges internationaux. Les acteurs européens sont encore trop peu présents dans les technologiques émergentes.

Concernant la France, la situation est encore pire, notamment parce que les stratégies de l’UE avec la Chine et les USA nous défavorisent clairement. Nous perdons des places dans le commerce international mais aussi dans le commerce intra-européen qui représente presque 70% nos échanges.

Notre pays a été particulièrement percuté par les règles de l’Europe libérale : concurrence libre et (prétendument) non faussée, dumping fiscal et social important, interdiction des aides d’État alors même que notre pays connaissait un secteur public important et des interventions de l’État. Tout cela sur fond de passage à l’Euro avec un franc surévalué et une monnaie commune qui sert d’abord les exportations de nos concurrents européens…

La désindustrialisation et les délocalisations se sont accélérées. D’où l’importance pour notre pays et bien d’autres de réorienter radicalement l’UE, en particulier pour combattre les déséquilibres qui se sont accrus en son sein.

C’est vrai avec l’Allemagne, mais on ne peut plus tolérer non plus que les Pays-Bas soient la porte d’entrée européenne des produits chinois à travers ses ports et qu’ils se développent via une concurrence fiscale déloyale, totalement scandaleuse. Nos gouvernants ont laissé faire au nom de l’unité européenne. Qui peut croire qu’elle durera si de tels écarts et de telles pratiques demeurent !

Mais au-delà de l’urgence de créer un vrai rapport de force au sein de l’UE pour changer la donne et faire entendre les intérêts français, notre pays doit agir dans le cadre existant et utiliser tous les moyens disponibles afin de mettre en place une stratégie offensive de développement industriel pour empêcher les prédateurs de capter nos entreprises et d’affaiblir notre tissu.

Nous avons laissé se faire de multiples délocalisations vers l’Est du continent sans aucune stratégie pour les empêcher

Plus globalement, nous avons laissé se faire de multiples délocalisations vers l’Est du continent sans aucune stratégie pour les empêcher ou pour organiser la complémentarité entre ce qui pourrait encore se faire en France et ce qui peut être produit dans d’autres territoires. C’est souvent ce que font les Allemands, notamment au travers de leur « Ostpolitik ».

En parallèle, il y a eu toute une série de scandales industriels autour de grands fleurons français. Comme la vente de la branche énergie d’Alstom à General Electric en 2016 : nous avons ainsi laissé partir le savoir-faire français dans la fabrication de turbines. Idem avec la fusion entre le français Technip et l’américain FMC. Le soi-disant mariage entre égaux n’aura même pas duré quatre ans, TechnipFMC s’est scindé et l’activité de forage en fonds marins a été laissée aux Américains, alors même que la France est le deuxième territoire maritime au monde. Ces exemples sont nombreux, on pourrait également citer le cas Nokia, Arcelor avec Mittal, Lafarge avec Holcim, etc.

Il n’y a d’ailleurs pas que les multinationales qui se font racheter, mais aussi de nombreuses PME qui passent sous contrôle étranger. Juste parfois pour éliminer un concurrent d’ailleurs.

A quels défis votre proposition de loi cherche-t-elle à répondre ? Protéger notre industrie d’éventuels rachats ou alors identifier les transitions à venir pour investir ?

Les deux ! Identifier les menaces en fait partie.

Par exemple dans l’affaire Alstom, quand un cadre de l’entreprise se fait arrêter aux États-Unis puis emprisonner, tout cela au moment où General Electric préparait son offensive sur l’industriel français, et que personne dans l’État ne réagit, ce n’est pas acceptable. On peut même s’interroger sur d’éventuelles collusion au plus haut niveau de l’administration.

L’objectif de l’intelligence économique est d’identifier les menaces pour réagir rapidement et les rendre visibles un peu plus largement que ce qu’il se passe aujourd’hui.

Comment définiriez-vous le concept d’intelligence économique ?

Elle peut l’être autour de trois principales fonctions. Tout d’abord la veille et l’anticipation, avec une collecte de l’information et une coordination de ce travail pour que les différentes données remontent.

Ensuite, la réactivité dans l’action. Par exemple, pouvoir identifier quand les États-Unis se préparent à changer un point de leur fiscalité ou de leur droit qui va nous impacter et donc modifier rapidement telle loi ou règlement pour se défendre. Où quand l’Europe signe un accord de libre-échange, mesurer nos vulnérabilités, prévenir les acteurs potentiellement impactés et les préparer à y faire face.

Le troisième volet est l’influence ou ce qu’on pourrait appeler le « soft power ». Cela se joue en partie dans les instances internationales, dans les comités où sont définis les normes par exemple. L’objectif est que les intérêts français puissent peser à ce niveau dans une optique de servir une vision plus large. La francophonie aussi peut être un point d’appui.

Les chinois actuellement sont très offensifs pour accroître leur influence dans des organisations comme l’OMS et la FAO. S’y joue de véritables rapports de force politiques et économique. Cela se joue aussi dans la guerre informationnelle et les réseaux sociaux.

Que proposez-vous donc concrètement ?

Tout d’abord, d’élaborer un programme national d’intelligence économique qui définirait les priorités et un plan d’action. L’idée est de créer un Service général d’intelligence économique (SGIE) rattaché au Premier ministre.

Cette administration ne doit pas être là pour faire de la bureaucratie, nous avons besoin de personnes qui ont travaillé dans les entreprises, les grandes et les petites. Mais ces fonctionnaires ne pourront pas faire d’allers-retours avec le privé dans des secteurs qu’ils ont gérés.

Ensuite, il faut un référent intelligence économique dans chaque ministère : agriculture, éducation nationale, affaires étrangères, etc. Que ces derniers concourent avec le service du Premier ministre à diffuser cette culture et à veiller dans chaque domaine à identifier les opportunités et les menaces. Ils auront également pour travail de faire échanger les différents acteurs entre eux. Idem dans les ambassades pour veiller aux cyberattaques, aux contrefaçons, mais aussi pour identifier les produits et technologies émergentes. Arrêtons de croire que la compétitivité ne vient que le baisse du coût du travail !

Nous proposons également des agents du SGIE dans chaque département au sein des préfectures afin qu’ils soient les interlocuteurs privilégiés des collectivités territoriales. Leur mission consistera en la remontée des informations de terrain au SGIE et aussi en la transmission des informations pertinentes rassemblées au niveau national à leurs correspondants au sein des collectivités ou des entreprises.

Il est important qu’il y ait une bonne articulation entre les services déconcentrés de l’État, les collectivités territoriales et les entreprises pour que les apports de l’Intelligence économique soient intégrés dans des plans d’action concrets. Par exemple, quand un syndicaliste voit venir une menace, il faut qu’il puisse trouver rapidement et facilement un interlocuteur.

Au sein des entreprises, nous gagnerons à ce que les syndicalistes soient davantage écoutés. Ils disposent d’un savoir considérable en matière de prévision des risques

Au sein des entreprises, nous gagnerons à ce que les syndicalistes soient davantage écoutés. Ils disposent d’un savoir considérable en matière de prévision des risques. Par exemple, les cadres qui remplissent les appels d’offre observent très bien comment évoluent les concurrents et donc les potentielles menaces.

C’en est assez de voir les syndicalistes, les élus, constatant une prédation ou une fermeture d’entreprise, revenir bredouille d’un rendez-vous avec les services de Bercy où ils se sont entendu dire que tout cela est terrible, qu’ils regrettent, alors qu’ils laissent faire, n’ont pas voulu agir, ou n’ont pas pu agir car c’était trop tard. C’est aussi une des raisons pour lesquelles, le SNIE doit être directement sous l’autorité du Premier ministre.

Le Parlement doit également être associé, car les élus ont vécu le saccage économique dans leurs territoires et ils pourront jouer leur rôle de pression. Le texte propose donc que le gouvernement vienne faire devant les parlementaires un compte rendu annuel de la mise en œuvre du plan d’intelligence économique.

Toutes ces missions ne sont-elles pas justement le rôle de Bercy, du ministère de l’Économie ou de l’Industrie ? En quoi ce que vous proposez est-il différent ?

La haute administration a renoncé pour une large part d’elle-même. L’impuissance est quasi-théorisée. Quand on interroge les haut-fonctionnaires de Bercy, ils répondent que c’est compliqué de réindustrialiser la France. Oui c’est compliqué, mais justement attelons-nous y !

La domination des idées libérales chez les élites françaises les empêche de penser et de mener le rapport de force. Il n’y a plus de culture de résistance dans les affaires économiques. Quand l’État ne donne plus le la, ni les élites, alors c’est le marché qui fait la loi.

Je plaide pour l’intelligence économique, mais le second pilier est l’instauration d’un véritable ministère de l’Industrie. Et que celui-ci soit beaucoup plus autonome de Bercy. Par exemple les consignes données à l’Agence de participation de l’État (APE) sont de ramener des liquidités et pas d’avoir une politique industrielle. Un contre-sens !

Le troisième pilier serait le Plan, avec une planification de l’évolution des différents secteurs industriels. Mais dans tous les cas , c’est mettre en œuvre une capacité collective de faire agir ensemble, le tissu économique, les forces syndicales, les collectivités locales et l’État dans un cadre pérenne avec des objectifs partagés et non des structure dirigistes venant du haut.

C’est pourquoi les agents de l’État ne doivent avoir ni la culture dominatrice des technocrates, ni celle du renoncement devant l’adversité ou les blocages qui se présentent à eux. Ils doivent acquérir une culture de l’intérêt général convaincant.

En tout cas, les Allemands, eux, font de l’intelligence économique. De notre côté, nous ne nous donnons pas les moyens d’être performant. Un programme national d’intelligence a pour objectif de cesser de travailler en « silos », d’associer tous les acteurs économiques au niveau de l’État comme dans les territoires, en associant toutes les expertises scientifiques, techniques, juridiques, économiques… ensemble pour défendre et valoriser les intérêts de notre pays.

En suivant cette logique, ne faudrait-il pas tout simplement s’orienter vers davantage de protectionnisme ?

Il faut davantage de protections, davantage de régulation et dans certain cas du protectionnisme ciblé. Mais une stratégie de repli général ne fonctionnerait pas.

L’enjeu de rééquilibrer nos échanges ne se situe pas seulement avec l’Inde ou de la Chine, mais avec nos voisins immédiats car l’essentiel de notre commerce est intra-européen. Dans les échanges mondiaux, l’idée d’une taxe carbone aux frontières de l’Union, qui est beaucoup discutée en ce moment, est très séduisante, mais on en parlait déjà dans les années 1990 quand j’étais au Parlement européen. Donc continuons à avancer dans cette direction. En attendant il faut bouger plus rapidement à notre niveau.

La France a besoin d’échanges et ne peut, ni a intérêt à se replier sur elle-même. Ainsi le « fabriqué en France » est essentiel ; il a vocation a s’exporter dans le cadres de relations équilibrées avec d’autres États. Notre pays doit développer une culture de la défense de ses intérêts afin de s’adapter à la pluridisciplinarité des enjeux. C’est un impératif pour sortir de l’appauvrissement collectif actuel – toutes nos régions (sauf l’Île-de-France) ont un PIB par habitant inférieur à la moyenne européenne – et pour retrouver un pacte républicain, une concorde sociale, qui fonctionnent entre tous les Français.

La France a énormément d’atouts. Il doivent être recherchés, encouragés et accompagnés à commencer par le potentiel humain : les Français ! De la formation post bac à la protection et la valorisation des activités publiques comme privés du pays, l’intelligence économique est défi commun.

Premier tour des élections régionales et départementales : Après le « crash démocratique », préparer le sursaut à gauche !

Au soir du dimanche 20 juin 2021, le premier enseignement des deux scrutins c’est que nos concitoyens ont choisi massivement de s’abstenir. Avec 32 % de participation au niveau national, jamais un tel seuil n’avait été atteint. Ce chiffre cache par ailleurs des réalités plus diverses qui traduisent à nouveau que ce sont les catégories populaires qui ont boudé le plus fortement les urnes.
Cette dépression démocratique démontre encore à quel point notre système institutionnel est mal en point et que la confiance entre les citoyens et leurs institutions est profondément atteinte.

Par ailleurs, les départements et les nouvelles régions fusionnées déroutent également nos concitoyens, qui ne savent plus quelles sont les compétences et l’action des exécutifs locaux et s’interrogent sur la pertinence de leur mobilisation pour ces collectivités. Aucune information sur les régionales et départementales n’a été diffusée en amont du scrutin, ce qui est inédit. Il faut également noter que de graves défauts d’organisation, de la distribution des professions de foi à la tenue des bureaux de vote, entachent le déroulement du scrutin et de la campagne.

Dans ce contexte, il serait donc prétentieux de tirer des éléments signifiants sur l’évolution nationale des rapports de force politiques. Si, au soir du premier tour, tous les commentateurs glosent sur le recul du Rassemblement national, c’est sans doute qu’il pâtit au premier chef de l’abstention des catégories populaires : ne nous trompons pas, si nous ne faisons rien d’ici le printemps 2022 les réveils post-électoraux pourraient alors être douloureux. La faiblesse de la base électorale de la majorité présidentielle LREM-MODEM est confirmée ; les sortants ont bénéficié plus que jamais dans ce contexte de leur position leur promettant une perspective de reconduction dans la plupart des régions.

Pour le second tour, la Gauche Républicaine et Socialiste appelle l’ensemble des listes de gauche et des écologistes à se rassembler pour l’emporter dans le plus grand nombre de régions et de départements et pour porter PARTOUT la voix de la Justice sociale, de la République et de l’Écologie.
Nous appelons la gauche et les écologistes à se concentrer sur les priorités de nos concitoyens pour construire une alternative de progrès social et écologique et se mettre enfin au travail pour reconquérir les catégories populaires et moyennes qui se sont massivement abstenues aujourd’hui.

ZFE : la charrue avant les bœufs ?

Depuis quelques semaines, un nombre croissant de Français « découvrent » qu’ils sont ou seront dans les mois et années à venir – en tout cas dans un futur extrêmement proche – dans l’incapacité d’utiliser leur véhicule automobile actuel pour aller travailler ou simplement sortir de chez eux, car ils habitent dans une zone de faibles émissions mobilité (ZFE) ou doivent en traverser une pour rejoindre leur lieu de travail ou d’achat.

C’est alors passé relativement inaperçu – et entre temps, la Crise Sanitaire et ses conséquences économiques et sociales ont écrasé toute autre considération – mais la loi d’orientation des mobilités (votée définitivement par la majorité LREM de l’Assemblée nationale le 19 novembre 2019 puis promulguée le 24 décembre 2019) a rendu obligatoire l’instauration d’une Zone à faibles émissions mobilité dans les collectivités et intercommunalités ne respectant pas les normes de qualité de l’air. Cela concerne toutes les villes incluses dans la ZFE métropolitaine d’Île-de-France, délimitée par le périmètre de l’autoroute A86, dont la Ville de Paris, mais également les agglomérations lyonnaise, marseillaise, grenobloise, nancéienne et rouennaise.

Vous trouverez en fin d’article le calendrier des différentes interdictions.

Accélération du calendrier

En lien avec la Ville de Paris, la Métropole du Grand Paris a décidé en décembre 2020 d’accélérer le calendrier d’interdiction des véhicules au sein de la ZFE métropolitaine, avec une interdiction des véhicules à vignette Crit’Air 4 à partir du 1er juin 2021 : sont donc désormais interdits à la circulation à l’intérieur du périphérique de l’Île-de-France les véhicules automobiles dits « Non classés », « Crit’Air 5 », et Crit’Air 4 ». Cette accélération du calendrier va se poursuivre : ainsi, la Ville de Paris et la Métropole du Grand Paris ont introduit dans leur plan climat-air-énergie respectif des objectifs aux horizons 2022, 2024 et 2030 : la restriction de circulation aux véhicules Crit’air 3 au 1er juillet 2022 ; la restriction de circulation aux véhicules Crit’air 2 (c’est-à-dire notamment aux véhicules diesel) au 1er janvier 2024 et plus aucun Parisien exposé à des dépassements des valeurs limites européennes ; 100% de véhicules propres d’ici 2030 et le respect des valeurs guides de l’OMS pour tous les polluants.

Les débats sur les graves insuffisances du projet de loi Climat-Résilience et la « trahison » de la « parole donnée » à la Convention Citoyenne vont bon train à l’occasion de l’examen du texte au Parlement et des manifestations qui continuent d’avoir lieu. Ce contexte et « l’exemple francilien » pourraient encourager plusieurs agglomérations à elles-aussi accélérer le processus.

Logique de santé publique…

Il ne fait aucun doute que la nécessité de réduire la pollution atmosphérique dans ces agglomérations et dans notre pays en général est indéniable. Selon une étude de Santé publique France publiée en avril dernier, près de 40.000 décès sont liés chaque année à une trop forte exposition aux particules fines et 7.000 au dioxyde d’azote. La précédente étude de ce type (2016) arrivait à une estimation de 48.000 décès anticipés chaque année.

Ceux qui voudraient arguer qu’il y a là une baisse passerait à côté du sujet car à ces échelles elle n’est en rien significative. La perte d’espérance de vie moyenne pour les personnes concernées atteint 8 mois. La lutte contre la pollution de l’air et notamment la pollution aux particules fines doit absolument être perçue comme une priorité de santé publique.

La France est régulièrement taclée par l’Union Européenne pour les niveaux de pollution dans ses grandes villes, et en réponse le gouvernement a décidé de généraliser le principe de ces zones à circulation restreinte avec le projet de loi climat-résilience dont nous parlions plus haut.

Cependant, pour améliorer la qualité de l’air, il ne faut pas se limiter à la mobilité. L’approche doit être systémique et concerner d’autres leviers d’actions : le chauffage domestique est par exemple responsable respectivement de 49% et 33% des émissions de particules fines PM10 et PM2,5 ; ce n’est pas un hasard si les collectivités financent le renouvellement des appareils de chauffage au bois. Et d’autres secteurs responsables (bâtiment, agriculture) dont la réduction des émissions est plus lente doivent être ciblés.

mais pas de logique sociale

Comme l’âge des véhicules n’est pas sans conséquence sur les émissions, les restrictions ont pour effet de rendre la ville inaccessible aux véhicules plus anciens. Or, les véhicules dédiés à la logistique se caractérisent par un âge plus élevé que la moyenne. La ZFE induit donc un rajeunissement « forcé » de ce parc de véhicules. Or les entreprises de logistique sont de taille très diverse et n’ont pas la même capacité pour s’adapter. Les plus petites (souvent des indépendants) qui possèdent aussi les vieux véhicules sont plus vulnérables pour répondre à l’obligation de changer de véhicule ou de payer une taxe pour circuler. Le risque d’une diminution de 15 à 30% du nombre d’entreprises dédiées à la logistique urbaine circulant en ville est réel et s’appuie sur d’autres expériences européennes. Pour ne pas faire de la ZFE un instrument portant atteinte au tissu économique le plus vulnérable, l’enjeu de la transition et de l’accompagnement est donc essentiel. Le raisonnement pourrait s’appliquer d’ailleurs à des professions indépendantes aussi diverses que des artisans ou des infirmières libérales.

Quel sera donc l’impact d’une ZFE sur le déplacement des personnes. Sur ce sujet, les études sont plus rares. Évidemment, et c’est l’objectif recherché, le dispositif agit sur le renouvellement du parc automobile et la réduction du nombre de véhicules en circulation à moyen et long termes … avec des conséquences différentes suivant les ménages. Comme pour les entreprises, ils sont incités à changer de véhicules pour en acheter un autorisé … ou se reporter vers d’autres modes de transport (vélo, transports en commun, etc.). Sinon, les automobilistes peuvent prendre le risque de payer une amende. Pour les poids lourds, bus et autocars, 135 euros d’amende. Et pour les autres véhicules, 68 euros forfaitaires ; mais elle peut monter jusqu’à 450€. Ce n’est donc évidemment pas une solution durable.

Cette marche accélérée au renouvellement des véhicules impose de fait entendu un surcoût avec des impacts différenciés : la nécessité est plus forte pour les ménages utilisant souvent l’automobile pour se déplacer (en particulier pour le travail). Ainsi, si dans les communes denses et sur de courtes distances, la part de l’automobile est plus faible qu’ailleurs (grâce à la présence de transports en commun, au développement des modes actifs tels que le vélo, la marche à pied), la situation est différente dans les communes populaires et périphériques des métropoles. Or, ce sont les ménages les plus modestes qui habitent dans ces communes. La difficulté de renouvellement va donc avoir pour conséquence de plonger nombre de nos concitoyens à braver les infractions, puis à renoncer à des déplacements et à des possibilités de formation, d’emploi ou de loisir. Cet effet sur les inégalités socio-économiques n’est pas tenable.

D’après l’association « 40 millions d’automobilistes », les restrictions de circulation toucheront à terme 68% des automobilistes, si on s’appuie sur les chiffres publiés par le ministère de la Transition écologique. D’après le ministère, les vignettes Crit’Air 3, 4 et 5 représentent 16,3 millions de voitures, alors que les Crit’Air 2, interdites en 2024, touchent presque 10 millions de voitures.

Le nécessité contrainte de renouvellement n’a pas pris en compte la capacité des catégories populaires et moyennes à y faire face. Une petite twingo mise en circulation en 2010 est aujourd’hui cotée à 3000 ou 4000€, mais elle ne pourra plus circuler dans l’agglomération parisienne dès janvier 2024. Pour pouvoir circuler entre 2024 et 2030, il faudrait compter pour un véhicule comparable mais immatriculé à partir de 2011, dans les 4000 ou 5000€. La twingo est un petit véhicule qui ne peut satisfaire une famille relativement nombreuse. Et encore ces prix ne concernent que des voitures d’occasion à motorisation essence… pour une taille comparable la Zoé électrique de Renault atteint des prix autour de 30 000 €, qu’on pourrait baisser théoriquement à 15 000 € à condition d’additionner toutes les aides possibles.

Pourquoi orienter les Français vers l’électrique ? Parce que, dès 2030, seuls les véhicules tout électrique ou tout hydrogène resteront autorisés, on ne pourra même plus rouler en hybride (qui sont les stars actuelles des publicités automobiles) ou en véhicules au gaz.

Défi social et industriel

Ainsi près de 68 % des automobilistes vont devoir changer de voitures d’ici 2024, on imagine aisément les difficultés auxquelles vont être confrontées nos concitoyens. On se souvient que l’augmentation de la taxe sur l’essence avait été l’élément déclencheur du mouvement social inédit des « Gilets Jaunes ». Il y a de nombreuses raisons de penser que cette marche non préparée vers la voiture électrique généralisée pourrait conduit à des « Gilets rouges de colère ».

Nous avons subi une crise sanitaire qui – sauf pour les catégories sociales déjà favorisées – a fortement diminué les revenus de nombre de nos concitoyens, qu’ils aient perdu leur emploi, qu’ils aient conservé le leur avec le chômage partiel mais avec une perte de revenus de 20 %… dans de nombreuses familles, les petits bas de laine (quand il y en avait) qui auraient pu servir pour acheter un nouveau véhicule ont disparu avec les 15 derniers mois. Ne comptons pas sur l’épargne des Français pour affronter cette transition : elle est concentrée surtout dans les classes moyennes supérieures et au-delà. Or l’accès à un véhicule autorisé va devenir une condition pour pouvoir continuer à travailler ou pour trouver un emploi, sauf à ce que nous vivions d’ici là une révolution qui augmente magistralement les réseaux de transports en commun efficient dans les agglomérations concernées, dans celles qui vont mettre en place une ZFE, et surtout entre elles et leur périphéries … et ce dans un temps record !

Les annonces des dernières semaines et leur mise en application dès juin 2021 pourraient par ailleurs peser fortement sur la campagne de l’élection présidentielle et sur le scrutin lui-même.

Mais le défi n’est pas que social … il est aussi industriel. Car à ce stade il n’est pas dit que la France ou même l’Europe disposent des capacités industrielles pour produire les véhicules électriques (ou hydrogène) nécessaires pour remplacer le parc actuel. La mutation des chaînes de montage en France est urgente … sauf si nous voulons importer nos voitures, détruire notre industrie et faire exploser leur coût carbone.

Production des véhicules … et production de l’énergie ! La France s’enorgueillit d’une électricité abondante et relativement peu chère (même si c’est de moins en moins vrai), mais c’est sans compter une massification des véhicules électriques. La programmation pluriannuelle de l’énergie a parfaitement sous estimé l’enjeu. En 2017, RTE avait enquêté sur l’impact d’une électrification massive du parc automobile, mise à jour en 2019 ; l’entreprise présentait plusieurs scénarii pour 2035, avec deux évolutions du parc aujourd’hui constitué d’environ 40 millions de voitures :

  • Médian : 11,7 millions de voitures rechargeables (30% du total), dont 4,7 millions d’hybrides rechargeables, plus 112.000 VUL
  • Haut : 15,6 millions de voitures rechargeables, (40% du total), dont 3,4 millions d’hybrides rechargeables, plus 156.000 VUL

La demande en énergie par an serait respectivement de 29 et 40 Twh/an supplémentaire. Mais ça c’était avant la nécessité accélérée de changer de véhicules. Quels seront alors les besoins en production d’énergie, en centrales supplémentaires, en importation d’électricité (produite avec un coût environnemental plus fort) ?

Du côté de l’hydrogène, on sait que sa production coûtera elle-aussi de l’électricité. Des prototypes utilisant l’énergie houlomotrice promettent une production d’hydrogène propre. Mais pour la Direction générale de l’énergie et du climat, au sein du ministère de la Transition écologique, la technologie houlomotrice n’aurait pas atteint sa maturité. Elle n’a pas jugé bon de l’inscrire dans la programmation pluriannuelle de l’Énergie (PEE), qui court de 2028 à 2033. Si elle continue d’être exclue de notre feuille de route pour le développement des énergies renouvelables, l’énergie houlomotrice aura bien du mal à trouver des financements pour se faire un avenir sur notre territoire ; notre pays passerait à nouveau à côté de technologies d’avenir et de la valorisation de notre potentiel d’innovation. Les choix frileux de la haute administration – contredits ensuite par les faits – et l’incapacité des gouvernements à anticiper nous pénalisent trop souvent.

Enfin tout cela ne dit rien des réseaux de distribution…

La charrue n’a-t-elle donc pas été mise avant les bœufs ? Peut-on contraindre toute une société à changer en moins de 9 ans tout le parc automobile sans avoir regardé la question du pouvoir d’achat, de la production industrielle et de l’énergie ? On voit ici tous les dégâts de l’idéologie néolibérale qui a colonisé haute administration, état-majors politiques et chefs d’entreprise (mais aussi une partie des cadres des partis dits écologistes) : l’écologie, la transition écologique relève de la responsabilité individuelle. Si les individus ne sont pas responsables, parce qu’ils sont trop pauvres, on les sanctionnera. Taxer et infliger des amendes aux ménages modestes sera rentable ils sont nombreux, ça évite de demander des efforts aux plus riches et aux grandes entreprises.

La planification écologique paraît plus urgente que jamais : nous ne relèverons pas les défis sans transformer notre organisation de fond en comble et frustrer quelques intérêts privés, et sans passer du mythe de la responsabilité individuelles des ménages à la responsabilité collective et des grosses entités (entreprises et pouvoirs publics). Pour faire une analogie sur un autre sujet écologique, il faut arrêter de dire qu’on résoudra le problème de l’eau en coupant le robinet quand on se brosse les dents et agir enfin pour des régies publiques de l’eau.

Le quoi qu’il en coûte doit désormais s’appliquer pour des aides massives à l’achat de nouveaux véhicules durables par les ménages modestes et pour une planification de la production industrielle et d’énergie.

DatesZFE concernéesVéhicules interdits de circulation 
Juin 2021ZFE Grand Paris et Paris ZFE Grand NancyCrit’Air 4 et plus Crit’Air 4 et plus de 6h à 20h*
Juillet 2021ZFE Rouen NormandieVUL et PL Crit’Air 4 et plus**
Janvier 2022ZFE LyonCrit’Air 5 et plus
Juillet 2022ZFE Grand Paris et Paris ZFE GrenobleCrit’Air 3 et plus VUL et PL Crit’Air 3 et plus
Janvier 2023ZFE LyonCrit’Air 4 et plus
Janvier 2024ZFE Grand Paris et ParisCrit’Air 2 et plus
Juillet 2025ZFE GrenobleVUL et PL Crit’Air 2 et plus
2026ZFE LyonCrit’Air 2 et plus
2030ZFE Grand Paris et ParisCrit’Air 1 et plus***
* Cette interdiction ne s’applique qu’à partir du 3eme jour de pic de pollution ; ** VUL = Véhicule utilitaire léger ; PL = Poids lourds ; *** En 2023, à Paris et dans le Grand Paris, seuls les véhicules propres pourront circuler

Mila : brisons le silence !

Le procès de la jeune Mila (18 ans depuis peu), menacée de mort pour avoir vivement critiqué l’islam et « Dieu », vient de débuter. Les menaces à son encontre ont repris de plus belles ces derniers jours. La justice avait débuté son travail après que 100 000 messages à caractère violent, dont 50 000 appels au crime et menaces de mort, lui ont été expédiés.

Bien qu’elle soit sous protection 24h/24 (cas rare), la jeune femme est désormais convaincue qu’elle sera assassinée un jour ou l’autre : « Peut-être que je serai morte dans cinq ans… Je vais forcément ne pas rester en vie ». La jeune femme vie recluse pour ne pas être assassinée comme Samuel Paty, qui fut lui aussi victime d’une campagne de harcèlement numérique.

Pourtant, en République laïque, la critique, moqueuse, acerbe des croyances est un droit. Les propos mêmes vulgaires à l’endroit de ce que certains croient être un Dieu ne sont ni illégaux ni répréhensibles. Seuls la haine, la discrimination et le dénigrement d’un groupe humain, en raison de sa foi, de son origine, de sa couleur, sont punis par la loi … et les tribunaux nous le confirment assez régulièrement.

Notre pays a vu le combat des Lumières prendre une force universelle en dénonçant le supplice subi par le Chevalier de la Barre ; dans la patrie de la République laïque, nul ne devrait pourtant être en danger pour avoir dénigré les religions ou de supposées divinités. Nous regrettons que les organisations et responsables politiques – qui, au premier chef, devraient défendre Mila – brillent aujourd’hui avant tout par leur timidité, laissant à l’extrême droite un boulevard, car donnant à penser à une partie de nos concitoyens qu’elle serait la seule à défendre cette jeune femme. Pourtant l’extrême droite ne la défend en rien !

Chacun sait bien les tombereaux d’injures que Mila recevrait de sa part si elle avait tenu les mêmes propos à l’endroit du catholicisme. Pour l’extrême droite, il ne s’agit pas de défendre la liberté d’expression, mais d’utiliser le drame vécu par Mila pour dénoncer les musulmans de ce pays et camoufler un discours de haine à l’égard d’une communauté de croyants rendus ainsi collectivement complices des agresseurs. L’extrême droite réduit l’affaire Mila à cette seule facette, sans jamais rappeler les insultes homophobes dont Mila est victime. La défense de la liberté de penser a bon dos. Ainsi, le fait que certains, par électoralisme ou par lâcheté, ne défendent pas cette jeune femme attaquée à cause de son orientation sexuelle et de sa liberté de ton, de parole et de pensée, est encore plus grave.

Charb, Cabu, Wolinski, Tignous, Cayat, Paty, et d’autres encore : la liste des victimes que le terrorisme islamiste a fait taire par les armes est amèrement longue. Tout doit être fait pour que le nom de l’adolescente ne s’ajoute pas à cette liste.

Les silencieux, les relativistes, ceux qui trouvent que Mila « exagère », ceux qui mettent sur le même plan agressée et agresseurs sont des lâches. Ils contribuent au harcèlement généralisé dont elle est victime ; ils lui mettent une cible dans le dos en admettant que les harceleurs pourraient avoir une part de vérité ; ils confortent les intolérants, les violents et les assassins.

En France, chacun a le droit d’avoir une religion et d’exercer librement son culte ; chacun a le droit d’être athée. En France, nous avons fait en sorte qu’il n’y ait plus de religion(s) d’État ; le blasphème n’y existe pas (cette catégorie n’a d’ailleurs aucune raison d’être où que ce soit). Nous faisons la différence entre le croyant et la croyance : le croyant a des droits, la croyance n’en a pas. N’importe qui peut critiquer une religion quelle qu’elle soit, bafouer et dénigrer ses dogmes ou ses rites. Le sacré ne regarde que celui qui croit, et cela est une composante non négociable de la liberté d’expression.

La République se fonde sur la primauté de la souveraineté populaire face à aux tentatives d’imposer un « droit divin » : le Peuple a fait la loi, au nom du Peuple on dit le droit et on rend la Justice. Cela seul compte ! Respecter les principes fondamentaux républicains devrait nous protéger tous.

La Gauche Républicaine et Socialiste réaffirme son attachement à la liberté d’expression, à la liberté de conscience, et son soutien plein et entier à la jeune Mila.

“Misère de la démocratie territoriale” – tribune de Rémi Lefebvre

tribune publiée dans Libération, le 15 juin 2021

L’illisibilité des règles du scrutin et la nationalisation des enjeux risquent d’accroître le désintérêt des citoyens pour les élections régionales et départementales, regrette Rémi Lefebvre, professeur de science politique à l’université de Lille.

L’abstention a battu un record historique aux élections municipales, scrutin pourtant de «proximité» (55,34 % au premier tour, trois points de plus au second). Les maires de 2020 sont les plus mal élus de l’histoire de la République. Au premier tour, 30 maires de plus de 50 000 habitants l’ont été avec moins de 25 % des inscrits. Le contexte sanitaire n’est pas seul en cause. La participation baisse de scrutin en scrutin au niveau local, tout particulièrement dans les quartiers populaires. Les élections régionales et départementales, a priori moins mobilisatrices, vont renouveler dans quelques jours le reste du personnel politique local. Sa légitimité sera elle aussi problématique. Atonie de la campagne, illisibilité des règles du jeu et de l’offre politiques, nationalisation des enjeux : les citoyens peinent à s’approprier ce double scrutin. La démocratie territoriale donne l’impression de tourner à vide.

Elle est d’abord d’une grande complexité. Les Français éprouvent toujours des difficultés à comprendre une répartition des compétences à la fois évolutive et byzantine. Le même jour, les électeurs votent à la proportionnelle mais sur des listes départementales pour leurs conseillers régionaux et au scrutin binominal pour un duo de conseillers départementaux. La fusion des régions, décrétée sans concertation par François Hollande, a créé des ensembles immenses et sans pertinence (comme la Nouvelle-Aquitaine ou le Grand Est) et a déstabilisé un cadre territorial auquel les Français s’identifient mal depuis 1986. Pour féminiser les départements, les candidats au scrutin départemental se présentent désormais en binôme. Mais le prix de cette salutaire parité a été le redécoupage de cantons qui ont souvent désormais la taille de circonscriptions législatives.

En milieu urbain, ce territoire d’élection ne renvoie à aucun espace vécu pour les électeurs et, en milieu rural, il a perdu une large part de sa dimension de proximité. Les partis entretiennent une forme de confusion en présentant sur les affiches les deux candidats titulaires avec leurs suppléants. A gauche, les alliances électorales aux deux scrutins régionaux et départementaux sont souvent désarticulées. On dénombre seize types de configurations à gauche aux élections départementales ! Dans les Hauts-de-France, la gauche est rassemblée aux régionales derrière l’écologiste Karima Delli mais aux élections départementales les diverses forces qui la composent partent dispersées (ce qui incite les militants à ne faire campagne que pour ce second scrutin). Les vocations départementales sont au demeurant en baisse : on dénombre 14 % de candidats en moins par rapport à 2015. Les vieux partis, à l’implantation militante déclinante, comme les nouveaux sont parfois à la peine. Dans le Maine-et-Loire, le Parti socialiste (PS) ne présente qu’un candidat. La République en marche (LREM) n’est présente que dans 10 % des cantons.

Des enjeux territoriaux détournés à des fins partisanes nationales

Mais peu importe puisque la focalisation des médias comme des partis politiques sur les élections régionales a complètement occulté le scrutin départemental. Le couplage des deux scrutins n’est pas nouveau mais on n’a jamais si peu traité des départements qui dépensent pourtant deux fois plus que les régions chaque année (70 milliards d’euros). Les enjeux régionaux sont-ils pour autant vraiment discutés et mis en débat ? Que nenni. Ils sont eux-mêmes écrasés par les considérations politiques nationales qui prennent toute la lumière médiatique et politique, la proximité de l’élection présidentielle renforçant la nationalisation du scrutin. Ce n’est pas, là encore, un phénomène inédit mais il est particulièrement marqué en 2020. Le Rassemblement national (RN) fourbit ses armes présidentielles et cherche à gagner en respectabilité territoriale, le scrutin est censé faire office de primaire à droite (sans que ses règles soient claires…), La République en marche utilise la consultation pour poursuivre la décomposition du jeu politique et fracturer ses adversaires.

Bref, les enjeux territoriaux sont détournés à des fins partisanes nationales. La nationalisation actuelle présente une originalité : traditionnellement, ce sont les partis dans l’opposition qui politisaient le scrutin quand le pouvoir en place, souvent impopulaire, cherchait à le localiser. Il n’en va pas de même en 2020. La République en marche peut se permettre de conférer une dimension nationale au scrutin parce qu’elle n’a pas d’élus sortants et parce qu’elle instrumentalise les élections locales qui ne sont pour elle qu’une variable d’ajustement national. Comme on l’a vu en région Paca, LREM est essentiellement une machine présidentielle. On peut émettre l’hypothèse que ce cadrage national aura d’autant plus d’impact que la crise sanitaire a réduit le travail de démarchage électoral. La campagne de terrain est atone : peu de porte-à-porte ni de réunions publiques et de meetings.

Quand les enjeux spécifiquement régionaux sont abordés, ils le sont principalement sous l’angle de la sécurité… qui n’est pas une compétence régionale. La droitisation du débat public a gagné l’échelle territoriale et rend peu audible les propositions de la gauche comme la gratuité du train et des transports. Les candidats surenchérissent sur la question de la sécurité, proposant l’aide à l’armement des polices municipales ou plus de tranquillité dans les trains ou les lycées. Le candidat LREM en Ile-de-France promet même de créer une police régionale ! Globalement, les programmes proposés présentent peu de différences et d’alternatives. C’est un dernier aspect de l’affaiblissement de la démocratie territoriale. Les marges de manœuvre dont bénéficient départements et régions sont de plus en plus faibles. La réduction des dotations de l’Etat ces dernières années et la perte d’autonomie fiscale en font de plus en plus des collectivités techniques de gestion. Alors à quoi bon voter ? Malgré la progression de la vaccination, les mairies peinent même à trouver des assesseurs pour organiser le scrutin. Le vote aux élections locales ne devient un rituel, souvent désinvesti, que pour une minorité d’électeurs qui ont encore suffisamment de repères pour y sacrifier.

Les Colombiens toujours mobilisés contre le président Ivan Duque

La crise politique et sociale qui secoue le pays depuis la fin avril continue de mobiliser les Colombiens. Des milliers de personnes protestaient de nouveau, mercredi 9 juin, contre le président Ivan Duque, en Colombie, où des manifestations d’une ampleur inédite ont fait des dizaines de morts et alors que les négociations avec le gouvernement ne progressent pas. Les manifestants exigent la fin de la répression policière et des politiques publiques plus solidaires face à l’impact économique de la pandémie de Covid-19 qui a plongé 42 % des cinquante millions d’habitants du pays dans la pauvreté.
Il y a 4 semaines, David, expatrié français en Colombie, témoignait et expliquait les causes de ce mouvement profond en répondant aux questions d’Emmanuel Maurel sur sa chaîne YouTube.

Débat public en danger, le symptôme de la gifle au chef de l’Etat

Détérioration du débat public en France, la gifle infligée à Emmanuel Macron, est-elle un tournant ou un symptôme.

On a beaucoup entendu, depuis 24 heures, que cette gifle constituait un “tournant” ; si la dimension symbolique de cet acte ne fait pas de doute, en plus de sa violence physique évidemment inacceptable, c’est oublier la lente montée en tension de la vie politique française ces dernières années.

En ce sens, c’est plutôt un aboutissement ou un palier qu’un tournant. Car cette violence ne touche pas seulement le chef de l’État. Chaque échelon se voit menacé, frappé, humilié. Combien de maires menacés, frappés, insultés ? et parfois certains en sont morts… Des violences qui passent sous les radars médiatiques nationaux, mais qui corrodent l’engagement public. On peut y inclure toute la cordée républicaine, les parlementaires, les ministres, les chefs de l’opposition. Jean-Luc Mélenchon a porté plainte après la vidéo d’un youtubeur d’extrême-droite qui simule l’exécution de militants insoumis, communistes et dit “gauchistes”. La baffe d’hier n’est donc que l’épilogue de cette rage diffuse, ciblant cette fois le « premier de la cordée républicaine ».

On observe que cette banalisation de la violence politique ne touche pas seulement les responsables politiques. Qui a oublié les images de la CGT, le syndicat attaqué le mois dernier à la fin d’une manifestation ? Aujourd’hui, ce sont ceux qui avaient autrefois pour tâche de bousculer l’ordre établi au service du Capital qui deviennent les cibles de groupuscules violents dont on peine parfois à saisir les motivations réelles et les rattachements idéologiques.

L’idéal démocratique, celui de débattre pour ne pas se battre, lui, est donc mal en point.

La République romaine prêtait dit-on à la religion une valeur essentiellement civique : religare, soit lier plus fortement. La démocratie n’est certes pas une religion, mais les agressions contre les élus sont autant de signes que le lien civique est attaqué. L’expression « Blasphème démocratique » a d’ailleurs été s utilisée à propos de l’invasion du Capitole par les partisans de Donald Trump.

Bien sûr, la violence politique n’est pas nouvelle. L’anarchisme à la fin du XIXème siècle, qui tua le président Sadi Carnot ; les Ligues des années 30, qui menacèrent le Palais Bourbon, l’attentat raté au Petit-Clamart sur le Général de Gaulle ; il y eut aussi la dérive d’une certaine ultra-gauche a-soixanthuitarde entre la tentation du terrorisme de la « Gauche prolétarienne » et le passage à l’acte assumé d’Action Directe ; ou plus récemment, le militant d’extrême-droite qui voulait assassiner Jacques Chirac sur les Champs-Élysées… Tous ces échos historiques montrent que l’agression d’hier ne marque pas un tournant.

Elle provoque cela dit une rupture, à onze mois de la présidentielle. Une rupture car après cette gifle, comment imaginer l’an prochain une campagne de proximité ? Quel candidat se risquera à la rencontre fortuite et spontanée avec des citoyens ? Mais là nous avions connu par le passé des secousses particulières : le saccage rituel des préfectures par les manifestations d’agriculteurs, très légèrement encadrées par la FNSEA pourtant représentante de l’ordre établi, s’était à la fin des années 1990 en expéditions punitives orchestrées par Chasse Pêche Nature & Traditions contre certains élus de gauche : les ruines de la permanence électorale de Vincent Peillon, alors député PS de la Somme, sont là pour nous le rappeler.

L’on risque plutôt d’assister à un long huis-clos, déjà esquissé, d’ailleurs, par les risques sanitaires et terroristes. L’on verra de rares sorties médiatiques, protégées par les escouades des services d’ordre, et des prétendants, renfermés sur leurs fidèles, qui communiqueront essentiellement via les réseaux sociaux : la crise sanitaire et les confinements ont sans doute accru cette logique d’enfermement et de repli sur des bulles, sans offrir grâce à cette retraite forcée des exercices d’introspection qui auraient entre temps débouché sur de nouvelles propositions intellectuelles. Le risque est grand d’accroître encore un peu plus les effets de bulles idéologiques, où chacun réduit ses interactions numériques à ceux qui pensent comme soi-même.

D’où une perte d’altérité. Tous vos contacts sont férocement anti-Macron, ou anti-Mélenchon, ou anti-Le Pen… Le risque est grand de percevoir cet échantillon personnel comme une réalité. Et de tomber des nues, quand le candidat que vous détestez arrive en tête au premier tour, alors qu’autour de vous, personne n’a voté pour lui.

Il existe cependant une réalité politique indéniable, camouflée par une actualité surchargée depuis 20 ans par l’offensive djihadiste (bien réelle), c’est la montée en puissance – repérée plus précocement en Allemagne – d’une extrême droite groupusculaire mais violente. Les effectifs de cette mouvance et de son aura sont assez proches des chiffres prêtés aux djihadistes. Les tribunes de « militaires » complaisamment publiées par Valeurs Actuelles – qui s’est permis le mardi 8 juin au soir d’offrir sa chaîne YouTube au fameux Papacito, qui se promettait d’exécuter Insoumis et Communistes – sont le relais de personnages qui ont frayé avec des divers groupes ultra-minoritaires mais dont sont également issus des individus qui avaient projeté l’organisation d’attentats, mal ficelés certes… Ce sont souvent des déçus du Front National puis du Rassemblement National. Ce qui est marquant dans la gifle infligée à Emmanuel Macron, c’est qu’elle reprend les codes de la provocation traditionnelle de l’extrême droite. On l’aura sans doute oublié mais la gifle est aussi, en soi, un geste politique ancré du côté de l’Action française. Ou, parfois, sa variante : la fessée. Ainsi, en 1910, un certain Lucien Lacour a-t-il giflé Aristide Briand. Cette année-là, le 20 novembre exactement, Briand est président du Conseil depuis moins d’un mois tandis qu’il inaugure dans le Jardin des Tuileries un monument à la mémoire de Jules Ferry. Le contexte de la gifle n’a vraiment rien du hasard : Briand, l’ancien élève boursier de Saint-Nazaire, est républicain et radical-socialiste. A lui tout seul, une incarnation de la République, pour ainsi dire.

C’est donc bien la République et la capacité d’établir un « vouloir vivre ensemble » qui sont bel et bien en cause dans cette agression, plus que la personne d’Emmanuel Macron, même si celle-ci concentre toute une charge de haine conséquence du caractère désastreux de sa politique mais aussi des fantasmes antisémites de certains individus. La stratégie du Président de la République, probable candidat à sa réélection, qui vise à mettre en scène son duel exclusif avec l’extrême droite,  comporte donc un danger pratique d’abaisser jour après jour le débat public dans l’affrontement a-démocratique et l’hystérie.

Entre ceux qui mettent en scène la mort de militants politiques, ceux qui sont ambigus sur le terrorisme et sont incapables de reconnaître une erreur, ceux qui appellent ouvertement à voter pour l’extrême-droite en faisant des leçons de républicanisme à tout va, ceux qui mettent des contrats à mort sur la tête d’un syndicaliste, ceux qui appellent l’armée à intervenir dans le débat public et maintenant ceux qui agressent physiquement le Président de la République. Rien ne justifie ni n’excuse la violence, contre qui que ce soit. Les factieux et les violents se réveillent, on leur trouve des excuses, on fantasme des complots, et la spirale infernale se poursuit.

Défendre une démocratie apaisée envers et contre tout, rejeter la violence en bloc devrait être un consensus. Avoir le courage de la nuance est un impératif politique urgent. La période que nous vivons est inquiétante, et en tant que militant de gauche, républicain et démocrate, nous avons peur de la détérioration du débat public en France.