« Le récit universaliste peine à se renouveler face aux crises contemporaines » – tribune dans Marianne

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tribune d’Eliott Aubain publiée le 15 avril 2026 dans Marianne

Entre crispations identitaires et replis réactionnaires, le récit universaliste – longtemps colonne vertébrale de la République – semble orphelin. Qui, aujourd’hui, peut encore le porter, questionne Elliott Aubin, adjoint au maire dans le 1er arrondissement de Lyon de 2014 à 2020, et expert en communication narrative ?

La scène politique française est saturée de récits concurrents. À droite, une narration du déclin, nourrie par l’angoisse identitaire et la promesse d’un retour à un ordre fantasmé. À gauche, des fragments de récits souvent éclatés, tiraillés entre luttes sociales et revendications particularistes. Au sein du bloc central, une parole gestionnaire, sans réel cap politique.

Au milieu de ça, le récit universaliste – celui qui prétend parler à tous, au nom de principes communs – s’est progressivement effacé. Non pas parce qu’il serait devenu obsolète, mais parce qu’il peine à se renouveler face aux crises contemporaines : guerres, urgence écologique, fractures sociales. Or, la politique ne se résume jamais à des solutions techniques. Elle repose sur une capacité à projeter un imaginaire commun. Et c’est précisément cet imaginaire qui manque aujourd’hui, à gauche.

Liberté : entre émancipation et crispation

« Sapere aude » (aie le courage de te servir de ton propre entendement) ; rappelons-nous de la devise des Lumières qui semble aujourd’hui prise en étau. D’un côté, les discours obscurantistes prospèrent, remettant en cause la raison au profit des croyances, des appartenances ou des émotions immédiates. De l’autre, une forme de relativisme fragilise l’idée même de vérité partagée.

Dans ce contexte, qui porte encore une conception exigeante de la liberté ? Une liberté qui ne se réduit ni à l’individualisme consommateur ni à la revendication identitaire, mais qui s’entend comme un processus d’émancipation fondé sur la liberté absolue de conscience, de croire ou de ne pas croire.

La laïcité, en ce sens, n’est pas un outil de stigmatisation mais une architecture de liberté. Elle protège l’individu contre les assignations, qu’elles soient religieuses, culturelles ou politiques. Encore faut-il savoir la raconter ainsi : comme une promesse, et non comme une frontière.

Égalité : contre la fragmentation du réel

Le récit universaliste repose sur une idée simple et radicale : la dignité et l’égalité de tous devant la loi. Mais cette promesse est aujourd’hui mise à l’épreuve. Quand la question sociale recule derrière les batailles identitaires, c’est l’horizon commun qui se fissure. Quand les inégalités économiques s’aggravent, c’est la crédibilité même du récit républicain qui vacille.

L’égalité des droits réelle, effective, suppose aussi une lutte résolue contre toutes les formes de discriminations. Elle ne peut être un principe abstrait : elle doit se traduire dans les trajectoires de vie.

Qui, aujourd’hui, est capable de remettre la justice sociale au cœur du récit politique ? Non pas comme un slogan, mais comme une matrice structurante, capable de relier les expériences individuelles à un destin collectif.

Fraternité : l’angle mort

C’est sans doute la plus fragile des trois promesses républicaines, et pourtant la plus nécessaire. La fraternité ne se décrète pas. Elle se construit, patiemment, par des récits qui relient plutôt qu’ils n’opposent. Elle implique aussi une exigence simple : ce qui est mis en commun doit servir l’intérêt général. Or, notre espace médiatique et politique fonctionne de plus en plus sur la conflictualité, la polarisation, la mise en scène des fractures.

Dans un monde traversé par les guerres et les crises, la France pourrait porter une voix singulière : celle d’un universalisme renouvelé, attentif au vivant, à la biodiversité, au bien commun. Un universalisme qui ne nie pas les différences, mais les dépasse dans une vision d’harmonie.

Mais pour cela, encore faut-il des incarnations. Des figures capables de penser le temps long, de résister aux emballements médiatiques, et de proposer autre chose qu’une gestion à court terme ou une exploitation des peurs.

L’urgence d’un nouveau récit

La bataille politique qui s’ouvre ne sera pas seulement électorale. Elle sera narrative. Face aux entrepreneurs de colère et aux gestionnaires sans horizon, le récit universaliste doit se réinventer. Non comme une nostalgie des Lumières, mais comme une ressource pour penser le présent. Qui saura dire ce que signifie aujourd’hui être libre, égaux et fraternels dans un monde instable ?

Qui saura faire de la République non pas un héritage figé, mais un projet vivant ? Où se trouve cette gauche républicaine et sociale qui s’en réclame ?

À défaut de réponse, d’autres récits s’imposeront. Et on le sait, ils ne porteront pas nécessairement l’émancipation.

Eliott Aubain

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