Le retour insidieux de l’austérité

Dans son dernier livre, La démocratie disciplinée par la dette, Benjamin Lemoine s’interroge sur les décisions prises par la BCE pendant la pandémie. Comme lors de la crise de 2008, la BCE s’est détachée de ses principes austéritaires, en aidant très largement les Etats-membres. Assistons-nous enfin à un changement de paradigme ? Les « réformes structurelles » ne sont-elles plus d’actualité ? Faut-il espérer une BCE au service de la démocratie ? À en croire Benjamin Lemoine, ce n’est qu’un doux mirage. Emmanuel Maurel nous explique en quoi…

Le comportement « anormal » de la BCE avec la crise du COVID : la politique du quantitative easing

La crise de la Covid a ouvert une faille dans la rhétorique bien rodée de l’austérité et de la dette. Pour Benjamin Lemoine, « la leçon de choses austéritaire semble avoir du plomb dans l’aile. » Macron, pourtant acquis aux néolibéralisme, a même osé dire, en mars 2020 : « ce que révèle cette pandémie c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché ». Un discours en contradiction avec tous ses actes depuis son élection en 2017, particulièrement ses attaques incessantes contre les services publics (comme relaté dans un cet article). 

La politique de la BCE pendant la Covid aurait pu laisser présager un changement de modèle. Quand le marché des obligations du Trésor des USA (la valeur refuge par excellence) s’effondre au début de la pandémie, obligeant la FED à annoncer une immense injection de liquidités pour maintenir l’équilibre économique, la BCE suit le mouvement.  Elle crée le Pandemic Emergency Purchasing Program (PEPP) et rachète 1.850 milliards d’euros de dette. Ce changement d’attitude de la BCE était perceptible depuis 2015 avec sa politique de sauvetage de la zone euro, mais les sommes engagées à partir de mars-avril 2020 sont bien plus élevées.

Pour qui sonne le glas ?

Benjamin Lemoine décrit cette situation en ces termes : il s’agit d’une « révolution sans révolutionnaire[1] ». L’intervention de la BCE n’a pas directement pour objectif l’intérêt des États et des citoyens : il s’agit surtout de stabiliser les marchés financiers, sans remettre en cause le principe du financement de la dette par ces marchés. Plus grave, ces rachats ne sont pas accompagnés d’une politique de relance et de grands projets. Les technocrates refusent de mettre la BCE au service d’investissements publics sans intermédiation privée, au nom de la « neutralité de marché ». L’auteur nous rappelle en effet que la BCE a été créée pour endiguer la « monnaie démocratique » (formule de Rudiger Dornbusch, ancien conseiller de Bill Clinton) qui serait de la bad money. Et la bondholding class (la classe qui détient les obligations des États) ne compte pas mettre fin aux réformes structurelles appliquées sans discontinuer depuis 40 ans.

Le marktvolk garde la barre :

Pour Benjamin Lemoine, celui qui tient la dette (à savoir la sphère financière, ou marktvolk[2]) contrôle l’agenda politique et économique, car l’État est à la merci de l’évaluation par la finance privée de ce qu’est un « bon gouvernement ». S’il ne s’aligne pas sur les attentes de cette classe pour continuer d’être financé, il se fracassera tôt ou tard sur le « mur de l’argent ». La démocratie est donc « disciplinée » ou, comme le dit plus crûment Brunot Théret, « la dette est le garrot d’or par lequel la bourgeoisie étrangle le régime politique ».

Lors d’une présentation de la banque JP Morgan en France le 23 octobre 1987, intitulée « Pourquoi investir en France ? », l’intervenant annonçait à propos des élections à venir de 1988 : « on estime que, quel que soit le vainqueur de l’élection, le marché obligataire français ne souffrira pas. » Une phrase qui fait écho à la situation électorale actuelle, dont le vainqueur a coché toutes les cases du bon gouvernement néolibéral : flexibilisation du marché du travail, baisse de l’imposition des plus-values et des grandes fortunes, démantèlement des services publics et de l’État social, report de l’âge de la retraite…

L’État est assigné à la sécurisation du capitalisme financier – laquelle peut prendre des formes violentes, comme ce fut le cas avec les gilets jaunes. À cet égard, Emmanuel Macron fait partie des meilleurs élèves de l’Union Européenne, mais le risque de continuer à suivre aveuglément l’orthodoxie budgétaire est de faire advenir, comme le suggère Karl Polanyi, « une économie libre sous un gouvernement fort ».

La nouvelle rhétorique du « cantonnement »

Les experts du FMI déclaraient le 13 novembre 2020 : « en période de pandémie, pour sauver des vies, les gouvernements doivent agir « quoi qu’il en coûte » mais ils doivent s’assurer de conserver les factures ». A quoi Anthony Requin, directeur de l’Agence française du Trésor, répondait qu’« il faut reprendre le chemin de la vertu ». Le rapport Jean Arthuis avait déjà annoncé la couleur en préconisant l’introduction d’une règle pluriannuelle de dépenses publiques. À travers ce procédé, les objectifs budgétaires seront mis à l’abri des échéances démocratiques.

Le gouvernement quant à lui prépare le terrain et aiguise son vocabulaire. Il ne parle plus d’austérité mais de « cantonnement ». Si la dette Covid est excusable, il n’en va pas de même de la dette publique accumulée depuis 30 ans, sur laquelle Macron ne transigera pas. Bruno Lemaire a déjà acté dans son projet de loi finance qu’une part supplémentaire des recettes fiscales seront consacrées au remboursement de la dette à partir de 2022.

Une bifurcation ratée

La politique monétaire de la BCE ne changera donc pas. Après la stabilisation, retour à « l’indépendance » et aux réformes structurelles. Même le rapport d’évaluation de la BCE par le Parlement Européen, censé faire entendre l’intérêt des citoyens, voté il y a quelques semaines, verrouille cette direction : il faudra payer en priorité les créanciers plutôt que maintenir les autres engagements de l’État en matière de santé, d’éducation ou de culture. Pourtant, ce ne sont pas les idées qui manquent pour impulser des politiques publiques au service des citoyens, au premier rang desquelles la sortie des critères de convergence européens, la rupture avec le dogme anti-inflationniste et la relance budgétaire contra-cyclique pour des objectifs sociaux et environnementaux.


[1] Expression de Daniela Gabor

[2] « le peuple du marché », d’après le sociologue Wolfgang Streeck

Procrastination et Pusillanimité: la relance économique de Macron est une sarbacane lorsque l’Allemagne sort le bazooka

Le gouvernement allemand a décidé d’un plan de soutien de la consommation de 20 milliards d’Euro, baissant à partir de mercredi les deux taux de TVA.

Il a également décidé de mettre 9 milliards dans Lufthansa et a obtenu en échange 20% supplémentaire du capital. C’est le modèle d’aide financière contre participation au capital qu’un certain Montebourg proposait dans les années 2012-2014 avant d’être écarté au profit d’un certain Macron.

C’est en tout 354 milliards qui sont annoncés financés par le budget fédéral dans le plan de soutien à l’économie allemand, et plus de 800 milliards de garanties.

Une partie importante du plan est pour la Santé (4 milliards d’achat de matériels de protection pour les personnels médicaux, 55 milliards de moyens supplémentaires pour les hôpitaux, les médecins, les aides soignants).

50 milliards sont des aides directes et « sans bureaucratie » pour les PME et TPE.

Les indépendants et entreprises de moins de 5 salariés reçoivent directement jusqu’à 9000 euros, de moins de 10 salariés 15000 euros.

100 milliards sont prévus pour des recapitalisations, comme dans le cas de Lufthansa, 400 milliards pour des crédits garantis, et 100 milliards pour des crédits par la banque d’investissement publique (KfW).

A tout cela s’ajoutent les mesures de report de paiement des impôts, de subvention du chômage partiel permettant de conserver emploi et niveau de pouvoir d’achat.

Les régions et les communes mettent également des moyens sur la table.

Par exemple, ce week-end, la région de Berlin (3,5 millions d’habitants) a annoncé un plan d’aide du secteur hôtelier de 1,5 milliards, dont 500 millions par le budget régional. C’est l’équivalent d’un plan de 40 milliards au niveau national…

La ville de Berlin avait également financé le revenu direct des indépendants et des précaires en versant 5000 euros sans contrôle préalable, seulement à posteriori.

Et la France?

Macron n’a pas annoncé de « Bazooka » (expression du ministre des finances allemand quant à son plan de relance), mais des … commissions d’étude pour préparer un plan … pendant l’été.


la relance économique de Macron est une sarbacane lorsque l’Allemagne sort le bazooka.


Les mesures sectorielles prises sont évaluées à 40 milliards. Les mesures de soutien au chômage partiel et de secours immédiat aux entreprises seraient d’un montant de 110 milliards.

Le gouvernement n’a pas réuni de conférences avec les présidents de région ni avec les maires pour coordonner des relances à tous les niveaux. Vu la raclée prise par le parti gouvernemental aux municipales, il est peu probable qu’il le fasse.

Il ne souhaite d’ailleurs pas relancer la demande pour, comme le disait le ministre de l’économie, « ne pas stimuler les importations chinoises » dans une économie dépendant, désindustrialisation conduite par ces gens oblige, à 52% de la consommation des ménages…

D’ailleurs, le tout Paris, sur toile de campagne électorale, a plus réfléchi sur l’hypothèse d’un remaniement gouvernemental que sur un moyen de soutenir l’économie, les françaises et les français, dans les conséquences sociales de la crise pandémique.

Les élites sont complètement déconnectées des réalités. Elles s’agitent dans un entre soi où le périphérique protégerait des remous du monde.

Procrastination, pusillanimité et division des français : Macron envisage de reprendre sa réforme des retraites, celle de l’assurance chômage, et n’a toujours rien annoncer pour l’hôpital et les EHPAD…

La France traverse une tempête avec un équipage rappelant dans sa stupéfaction immobile l’attitude du commandant du Titanic après le choc contre l’Iceberg…

Le mur de la dette publique n’existe pas !

Depuis le début de la crise du covid-19 , les discours alarmistes sur le gonflement de la dette publique française prolifèrent et ce sans raison apparente.

Oui, déficits et dette publics gonfleront demain : le second projet de loi de finance rectificative annonce un déficit à 7,6 % du PIB et une dette équivalente à 112 % du PIB à la fin de l’année 2020.

Non, une telle situation n’a rien de catastrophique. Contrairement à nombre d’idées reçues la dette publique n’est pas un mal en soi, et encore moins un mal français.

Dans leur volonté d’autoflagellation, les libéraux et autres partisans des politiques austéritaires oublient que l’augmentation des déficits et de la dette publique n’est pas une situation qui s’arrête aux frontières de l’Hexagone. C’est la norme dans la quasi-totalité des pays développés.

Depuis 1974 les Etats-Unis n’ont connu que trois années d’excédents budgétaires, la Grande-Bretagne quatre et le Japon cinq. Avoir un budget équilibré tient donc de l’exception et non de la règle. Bien souvent les discours sur la dette ne sont que des prétextes pour attaquer des dépenses publiques jugées à tord excessives.

Dans le lot des arguments nous intimant l’ordre de nous inquiéter du niveau de la dette publique française on retrouve aussi l’idée que les générations futures devront payer nos excès.

« La dette serait à l’origine d’une rupture d’équité entre générations. » Rien n’est plus faux.

la dette publique est inférieure à la production de richesses par les administrations publiques et ce sont ces mêmes richesses, et non nos excès, que nous léguerons aux générations futures à travers les dépenses publiques d’éducation ou encore de santé. Ce qui pose problème ce n’est pas la valeur du lègue, le patrimoine privé comme le patrimoine public sont positifs, c’est sa répartition.

A la faveur de la crise, le gouvernement semble découvrir une vérité pourtant établie depuis longtemps : la dette publique est un outil indispensable de l’interventionnisme étatique et il ne faut pas hésiter à l’utiliser quand la situation l’exige.

Lorsque la conjoncture est basse, lorsque l’activité se rétracte, il est du devoir de l’Etat de faire jouer les déficits publics et la dette afin de relancer l’économie. La majorité des pays de l’OCDE a d’ores et déjà mis en place une politique budgétaire expansionniste et renvoyé aux calendes grecques leurs objectifs d’équilibre budgétaire.

C’est la voie à emprunter. La dette publique est nécessaire, elle ne devient excessive que lorsque les taux d’intérêts et d’inflation sont trop élevés. Ce n’est pas le cas présentement. Loin d’être un problème, l’endettement public est actuellement la solution à la crise économique que nous traversons. Mais cette vérité triviale ne semble pas sauter aux yeux de tout le monde.

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