Le Secteur médico-social à nouveau en deuil

Ce mercredi 13 mai une assistante sociale a été assassinée par une personne qu’elle accompagnait dans le cadre de ses missions de service public.

Les drames dans le milieu du travail social ne sont pas isolés : Jacques en 2015 à Nantes, ou encore un directeur de CADA à Agen en début d année 2021. Les travailleurs sociaux sont souvent menacés durant l’exercice de leurs fonctions par les personnes qu’ils aident ou tentent d’aider. Au-delà des menaces, on dénombre plusieurs agressions de professionnels chaque année, dans le silence presque total des médias et de certaines hiérarchies. Parfois c’est même leurs propres familles qui peuvent se trouver en danger.

Les travailleurs sociaux méritent plus de reconnaissances et plus de moyens pour intervenir auprès de publics de plus en plus fragilisés par la situation sociale du pays. Les risques qu’ils prennent dans leurs travail doivent obtenir la reconnaissance qu’ils méritent.
La Gauche Républicaine et Socialiste adresse toutes ses condoléances à la famille de cette jeune femme et s’associe à la peine et la colère qui émane du secteur médico-social.

Elections consulaires : l’Etat doit être impartial

Après avoir constaté de graves manquements en matière de de neutralité dans l’organisation des élections consulaires de 2021, les organisations de gauche des Français de l’Etranger ont solennellement écrit au Ministre des Affaires étrangères pour exiger qu’il garantisse des conditions correctes et impartiales pour ce scrutin qui conditionne par la suite l’élection de six sénateurs en septembre prochain.

Nous publions ici ce courrier.

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“La gauche est-elle en voie de disparition en Europe ?”, La faute à l’Europe, 11 mai 2021

Emmanuel Maurel, député européen et animateur national de la Gauche Républicaine et Socialiste, était l’invité de “La Faute à l’Europe” le 11 mai 2021 sur France Infos. Il a réaffirmé sa conviction, que nous ne désespérons pas, malgré le calamiteux quinquennat Hollande qui a achevé le PS, de revoir le socialisme refleurir en France sous d’autres formes.

L’Europe ne prend malheureusement pas le chemin du social ; le sommet européen hier au Portugal illustre bien l’expression de Jacques Delors à propos des sommets sociaux européens “des grandes messes sans foi”, sauf que là il n’y avait ni messe ni foi, avec des déclarations d’intention sans que rien n’avance alors même que nous sommes confrontés à une crise inédite.

La mission historique de la gauche, c’est d’abord la redistribution des richesses, une transformation de l’équilibre entre Capital et Travail au profit de ce dernier ; or sous l’effet des politiques de droite et sociales-libérales, la part des salaires dans la valeur ajoutée ne cesse de décroître au profit du Capital. C’est aussi l’approfondissement de la démocratie dans tous les domaines, notamment de la démocratie sociale et on en est loin en Europe.

L’effritement, ou même l’effondrement dans certains pays, des partis de gauche est indéniable : la social-démocratie a profité pendant des décennies de la peur capitaliste du bloc soviétique pour obtenir des compromis offensifs sur le Capital au profit des travailleurs. Mais ensuite sous l’impulsion de Blair et Schröder, une partie de la gauche s’est coulée dans le néolibéralisme et une autre a capitulé ou s’est résigné devant un capitalisme en pleine transformation accélérée.

Cela est d’autant plus déroutant que les réponses traditionnelles de la gauche et du socialisme sont redevenues “à la mode” aux Etats-Unis face à la crise pandémique et ses conséquences avec le début de la présidence Biden. Le message de la gauche socialiste reste donc d’une actualité absolue : le problème ce sont les émetteurs européens, ces partis de gauche qui pour certains ont trahi leurs principes, leurs électeurs et leur base sociale !

Aux préoccupations prioritaires des Européens – l’écologie, l’immigration mais aussi et surtout l’emploi (contrairement à ce que disent les commentateurs) -, il existe des réponses de gauche. La gauche s’est aussi élevée pour défendre les libertés menacées, pour dénoncer la tendance à corseter la démocratie ou à mettre en place une société de surveillance. La réalité est que ces prises de positions sont peu relayées par les médias, alors que les risques – notamment en France – sont croissants même avec de soi-disant Libéraux qui versent dans une dangereuse dérive autoritaire, comme Emmanuel Macron. Sur les questions de société, la gauche est aussi bien plus claire et rationnelle que la droite et les “Libéraux”, la seule à défendre un point de vue réellement progressiste, contrairement à ce que disent les journalistes.

Caroline Fiat : « Si Castex et Véran pouvaient redescendre sur terre… » – entretien à La Revue Charles

Aide-soignante devenue députée, Caroline Fiat dénote, même chez les Insoumis. Entretien avec  Soizic Bonvarlet, publié dans La Revue Charles, le 6 mai 2021

Lorsque nous l’avons interviewée, Caroline Fiat venait de passer sa dernière nuit au sein du service de réanimation du CHU de Nancy, avant de rejoindre les bancs de l’Assemblée. La députée de Meurthe-et-Moselle, mère de deux enfants en bas âge, avait pris la décision, comme durant la première vague, d’enfiler de nouveau sa tunique d’aide-soignante, pour monter au front dans la guerre contre l’épidémie de Covid-19. C’est d’ailleurs en grande partie à ce titre qu’elle a été nommée parmi les finalistes du prix de la femme d’influence politique 2020. Elle nous a parlé de son engagement et de ses luttes, à l’hôpital comme dans l’hémicycle.

À quand remonte votre engagement politique et quelles sont les principales raisons l’ayant motivé ?

Cela remonte à mes seize ans, donc au siècle dernier, une réforme du lycée. C’était devenu un combat pour moi car cette réforme faisait qu’en changeant les programmes, on n’avait de ce fait plus la possibilité d’acheter les manuels scolaires à la bourse aux livres. J’avais mené le combat, ce sont mes premières manifs. Mes parents, me trouvant très investie, étaient assez fiers de moi. Je séchais pour manifester et ils ne disaient rien.

Mes parents étaient à la CGT, communistes sans être encartés. Mon papa était agent technique dans un centre hospitalier et ma maman vendeuse, avant de travailler pour l’association des paralysés de France. Quand j’allais manifester avec eux il y avait souvent les Jeunesses communistes, alors plutôt que rester avec des vieux je préférais être avec des jeunes de mon âge. Et puis j’ai fini par prendre ma carte à la CGT vers l’âge de 24-25 ans. Et au Parti communiste à l’occasion de la campagne présidentielle de Robert Hue. Après tout on a tous notre croix à porter. Moi j’ai été convaincue d’adhérer au Parti communiste grâce à Robert Hue. Je ne suis pas restée adhérente longtemps, même si mon cœur restait communiste. J’avais commencé à prendre du recul dès la campagne présidentielle de 2012.

En juillet 2016, j’ai fait une grosse dépression. En septembre, je vais à la fête de l’Huma, des amis, voyant que je vais très mal, me conseillent de rejoindre le mouvement « Ensemble ! », de Clémentine Autain, pour me sortir de chez moi, voir du monde. Je me rends à quelques réunions en Meurthe-et-Moselle, et « Ensemble ! » décide d’intégrer La France insoumise, et donc j’y entre aussi. Je suivais de loin, mais je me suis vraiment investie à La France insoumise à ce moment-là.

Comment vivez-vous le fait d’être une femme à l’Assemblée nationale ? Avez-vous été surprise par le sexisme qui peut s’y exercer ? Est-il équivalent à celui que vous avez pu connaître auparavant dans votre vie professionnelle ?

Surprise, non. Le sexisme en politique a toujours existé. Je n’étais pas spécialement surprise, mais étonnée car quand j’ai été élue, on parlait de « renouvellement », du « nouveau monde » de La République en marche, avec beaucoup de femmes qui faisaient leur entrée à l’Assemblée. Donc je pensais que nous serions beaucoup à nous battre. Finalement, nous sommes 41% je crois, et très peu à lutter sur le sujet. Moi j’ai mon caractère, quand il y a trop de bavardages et que je vois qu’on ne m’écoute plus, je me tais en l’attente d’avoir de l’attention. Comme avec des enfants ! Ce qui est toujours très impressionnant, c’est l’attitude des hommes députés pendant les questions au gouvernement. Vous pouvez être sûr qu’un homme parle, l’attention est là. Là où quand une femme parle, beaucoup d’hommes discutent entre eux, sortent les téléphones etc. Donc il faut se battre pour se faire respecter. Et je pensais réellement que nous serions plus nombreuses à nous battre.

Quel pouvoir d’influence une aide-soignante, experte des enjeux liés à l’hôpital, a-t-elle à l’Assemblée, par exemple lors de l’examen des PLFSS (projet de loi de financement de la sécurité sociale) ?

Je ne dirais pas que je suis une « experte », mais je sais que je suis écoutée, et que tout du moins quand je me fâche, que j’arrive avec des affirmations, elles sont prises en compte par les autres parlementaires. Ils font attention, parce que c’est du vécu.

Je sais de quoi je parle, et il ne faut pas trop me titiller. Est-ce que cela a réellement fait bouger les lignes ? Je ne sais pas.

Vous sentez-vous d’autant plus écoutée, dans la période actuelle, sur les bancs de l’hémicycle, que vous étiez sur le front durant l’une des phases les plus virulentes de l’épidémie de Covid-19 ?

Nous sommes beaucoup à l’avoir fait durant la première vague, y compris à La République en marche ou chez Les Républicains. En ce qui me concerne, quand mes collègues se sont rendus compte qu’ils ne me voyaient pas depuis quinze jours à l’Assemblée, beaucoup m’ont envoyé des messages pour savoir si j’étais retournée travailler. Et beaucoup m’ont remerciée. Des messages bienveillants issus de députés de tous bords, pour me dire de faire attention à moi.

Sur la deuxième vague, je trouve très étonnant ce silence assourdissant par rapport aux soignants et aux malades. Je ne voulais pas qu’on soit applaudis, je ne vais donc pas m’en plaindre, mais le fait que ce ne soit plus le cas est un signe. Que l’on travaille dans des conditions anormales devient normal. Donc on n’en parle plus. Or la vie est un marathon, pas un 100 mètres. Y être allé durant la première vague, c’est bien, mais il faut continuer. Les besoins sont toujours là.

Après je pense que c’est d’autant plus facile pour moi d’y retourner que je suis restée fidèle à mes convictions. Je ne risque pas grand-chose. Là où un député de la majorité  risquerait peut-être d’être mal reçu dans un service. Et par ailleurs, moi la première fois ça m’avait fait du bien psychologiquement aussi, de retourner aux sources, de ne pas devoir aller rechercher des souvenirs d’il y a trois ans, en particulier quand je devais m’exprimer à l’Assemblée.

Pourquoi ne vouliez-vous pas être applaudie ?

Parce que si j’avais conscience que beaucoup de gens applaudissaient avec conviction, pour nous soutenir et nous remercier, je voyais aussi l’effet de mode. Et puis surtout, il y avait les applaudissements dans l’hémicycle. En février 2020, un mois avant la première vague, une infirmière avait été égorgée sur son lieu de travail, j’avais demandé une minute de silence à l’Assemblée. Richard Ferrand avait refusé, et un mois après, ils applaudissaient tous. Ça ne passe pas.

Comment avez-vous vécu cette période ? Vous sentiez-vous alors plus utile dans l’exercice de votre métier ou de votre mandat ?

Je me sentais aussi utile dans un rôle que dans l’autre. Mais encore une fois, psychologiquement ça m’a fait du bien d’y retourner. J’embauchais à 19h, je quittais à 7h, c’était du concret, je savais ce que j’avais fait et pour quels résultats, même s’ils n’étaient pas forcément positifs. Là où quand vous êtes parlementaire, vous pouvez travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les résultats vous ne les voyez pas.

Comment avez-vous géré, entre votre travail en réa, celui en tant que parlementaire et votre vie de famille ?

Pour la deuxième vague, cela a été presque plus simple. Pour la première, je n’étais heureusement pas toute seule, mon mari assurait. Je travaillais de nuit, je dormais un peu le matin, et au réveil il y avait « continuité pédagogique » avec mes enfants, qui ont 6 et 8 ans. Cette fois, comme ils allaient à l’école, j’ai pu me reposer un peu. Et puis pour le travail parlementaire, il y avait mes collaborateurs, avec qui j’échangeais l’après-midi.

Mais ce qui était dur, pour moi comme pour tant d’autres, c’est qu’il n’y avait plus de vie de famille. Pas de bisous ni de câlins, je dormais dans la chambre d’amis, je ne prenais presque plus mes repas à côté d’eux. Car même si vous vous êtes protégé, vous n’êtes jamais à l’abri.

Jean-Luc Mélenchon, votre président de groupe à l’Assemblée, a-t-il été particulièrement admiratif de cette décision que vous avez prise ?

Tous mes collègues sont fiers de moi, mais Jean-Luc Mélenchon, au-delà de ça, il a eu peur pour moi. Et ce même si je lui disais que j’étais malgré tout presque plus protégée à l’hôpital, que lui ou d’autres en allant acheter leur kilo de sucre au supermarché.

Il y avait une vraie anxiété chez lui par rapport au fait que je puisse tomber malade, je pense que c’est la raison pour laquelle il m’a mise beaucoup en avant durant cette période. Et puis parce qu’il sait que je suis maman, que je m’investis déjà beaucoup en tant que parlementaire, et qu’il m’arrive d’être fatiguée. Surtout la deuxième fois, à l’issue des débats sur le PLFSS.

Mais je trouve ça mignon, ça prouve que le méchant Jean-Luc Mélenchon, qui ne fait soi-disant que grogner, hurler ou insulter tout le monde, est en fait un vrai gentil. Le soir où il a annoncé sa candidature pour 2022, je travaillais. Je n’ai rien suivi de la soirée, mais il y avait une réunion en visio. J’ai fait une pause pour fumer ma cigarette, et je me suis connectée quelques minutes. Jean-Luc était tout content de me dire qu’il m’avait citée au journal de 20 heures. Je le savais, j’avais déjà reçu à peu près 5000 messages… Il se bouffe de l’intérieur tellement il se fait de souci pour les autres. Au début de la première vague, j’en plaisantais, mais j’ai vite compris qu’il avait vraiment peur. Donc j’ai arrêté, et j’ai commencé à le rassurer, à lui envoyer des messages régulièrement dans lesquels je lui disais que je n’avais pas de température, que j’allais bien.

Le « Ségur de la Santé » qui avait été lancé par le gouvernement, est-il en mesure d’améliorer le quotidien des soignants ?

Non. Il fallait une augmentation de 300 euros. Les syndicats n’ont pas balancé un chiffre irréfléchi. Au final, on a 183 euros. On ne crache pas dessus, sauf que ce n’est pas assez. Dans des régions transfrontalières comme la mienne, si on veut récupérer les 40 000 soignants qui travaillent en Belgique, au Luxembourg ou en Suisse, il faut 300 euros, cela représente l’écart moyen de salaire, combiné au coût du transport. Il faut des moyens humains. Beaucoup d’hôpitaux manquent de personnel. Au CHU de Nancy, lors de la première vague on avait 40 postes vacants, tout simplement parce que cela revient cher de se loger dans des métropoles. Les 300 euros étaient donc largement justifiés. Et donc non, le Ségur n’apporte pas les réponses nécessaires. D’autant que tous les personnels n’ont pas droit à cette augmentation.

Qu’aviez-vous pensé de la répression de la manifestation du 16 juin 2020, qui s’était notamment abattue sur une infirmière, Farida C. ?

J’y étais. Nous sommes arrivés aux Invalides, donc aux abords de l’Assemblée nationale, il y avait plusieurs cordons de CRS. J’avais pourtant ma tunique d’aide-soignante et mon écharpe tricolore, on s’est pris des gaz lacrymogènes, c’était d’une violence inouïe. Il y avait une trentaine de personnes habillées en noir qui faisaient n’importe quoi, mais en voyant le nombre de CRS au kilomètre carré, j’ai pensé qu’ils allaient les entourer, pour protéger les soignants et nous laisser terminer notre manifestation bon enfant. Ce n’est pas ce qu’ils ont fait. On nous a gazés, c’était du jamais-vu. On les regardait en se disant que la prochaine fois que l’un d’entre eux arriverait avec un collègue blessé, on n’aurait peut-être pas envie de les soigner. Policiers, gendarmes, avec les soignants on travaille souvent ensemble, et là c’était l’incompréhension totale. D’autant qu’il y avait très très peu de casseurs. Concernant l’infirmière, elle était fatiguée, excédée de la situation. Je lui ai apporté mon soutien. Se faire gazer alors que nous venions de traverser des mois très difficiles, ce n’était peut-être pas la meilleure réponse.

Comment jugez-vous la situation actuelle au regard de l’épidémie et des dispositions prises par le gouvernement ?

Cela génère en moi de la colère, car c’est du bricolage. Depuis le premier déconfinement on leur a dit qu’ils allaient droit dans le mur, qu’ils ne prévoyaient rien, qu’il fallait planifier la deuxième vague, pour être prêts. A l’Assemblée, on a fait des auditions, des commissions d’enquête. Le 16 juillet, j’ai interpellé le Premier ministre pour lui dire que suite à l’annonce de Jérôme Salomon quant à la possibilité d’une deuxième vague, les établissements de santé n’étaient pas prêts, et qu’il fallait débloquer de l’argent immédiatement, notamment pour embaucher. Ils ne l’ont pas fait. Quand fin octobre, on entend que la deuxième vague arrive, et que comme tous nos amis européens, on ne l’a pas vue arriver, vous ne pouvez qu’être en colère. Qu’ils ne m’aient pas écoutée moi, d’accord, mais enfin c’est le directeur général de la Santé qui l’annonce. Qu’ont-ils fait entre le 16 juillet et fin octobre ? Rien. Nous avions moins de lits de réa qu’avant la première vague. Bref, ce serait bien que Messieurs Castex et Véran aient parfois les pieds sur terre et qu’ils redescendent un tant soit peu.

Vous auriez été pour un confinement plus strict jusqu’à maintenant ?

Sincèrement, bien malin celui qui affirme « moi à leur place, j’aurais pris telle ou telle décision ». C’est pour cela que par ailleurs j’attaque assez rarement en frontal. Il y a des moments-clés où je savais ce qu’il fallait faire, là oui j’attaque.

J’ai entendu, par exemple, l’engouement des gens pour Noël et le nouvel an. Entendu aussi les difficultés d’Olivier Véran à répondre. Moi par rapport à ça, j’aurais eu une toute autre vision. J’aurais été plus cash, c’est clairement ma casquette de soignante qui aurait pris le dessus, en disant aux gens qu’on allait peut-être se passer une fois de fêter Noël et le nouvel an, dans l’optique de garder des gens vivants avec qui l’on pourra passer plein d’autres fêtes. Alors oui, c’est chiant, il y a plein de gens qui font des dépressions, mais aller faire Noël avec mamie Jeannette pour qu’elle ne soit pas seule, mais que quinze jours après elle se retrouve en réa, et culpabiliser d’en avoir été un peu responsable, je ne suis pas sûre qu’on aille beaucoup mieux après. Je pense qu’il faut être ferme, se dire que pendant qu’on espérait pouvoir fêter Noël, les soignants, déjà exténués, n’ont pas eu de vacances du tout. Ils ne se sont même pas posé la question de savoir s’ils auraient un réveillon, mais juste un seul jour de repos.

Quel regard portez-vous sur la commission d’enquête parlementaire relative à la gestion de la crise sanitaire, dissoute en janvier dernier, et au sein de laquelle vous avez été particulièrement impliquée ?

Elle était très suivie au départ, et après les vacances d’été, c’est retombé. Et puis c’est sous serment, mais quand les auditionnés n’ont pas envie de répondre, ils ne répondent pas. Je sais que ce n’est pas un tribunal, mais la semaine dernière il y a eu l’audition d’Olivier Véran, je travaillais donc c’est ma collègue Bénédicte Taurine qui a posé ma question, il ne répond pas du tout. Je voulais absolument savoir si Agnès Buzyn l’avait prévenu lors de la passation de pouvoir, qu’il n’y avait pas de masques et que ça allait être un « tsunami », comme elle l’a dit ensuite. C’est une information importante. Il ne répond pas. Et donc on baisse un peu les bras. Au Sénat ils y arrivent mieux, donc on laisse un peu faire les collègues sénateurs.

Moi je pense qu’il faut assumer. Olivier Véran ou Agnès Buzyn seraient arrivés devant les caméras en disant « bon les gars, on a merdé, en septembre 2019, les masques étaient périmés, on les a brûlés, par souci d’économies on n’en a pas racheté, pensant que ce serait inutile, et pas de bol, on a eu une pandémie six mois après », tout en soulignant l’importance du port du masque dès qu’on en aurait, ils se seraient grandis. Et ça leur aurait évité de se contredire à trois mois d’intervalle.

Le contexte est dégradé du point de vue sanitaire, mais aussi sécuritaire. Particulièrement suite à l’assassinat de Samuel Paty, les « Insoumis » ont dû faire face à l’invective et se sont vus attribuer le qualificatif d’« islamogauchistes », quand il n’étaient pas accusés de nourrir des « ambiguïtés avec le cadre républicain », pour reprendre les mots d’Anne Hidalgo. Comment vivez-vous cela ?

Premièrement, ce terme ne veut rien dire. Deuxièmement, il faut bien faire attention à ce que l’on dit et aux attaques que l’on profère, car cela revient à nous mettre des cibles dans le dos. Si demain il arrive quoique ce soit à l’un d’entre nous, ce ne sera pas la peine, et j’ai déjà prévenu, de se mettre debout pendant une minute dans l’hémicycle. En pleine période de terrorisme, où l’on a besoin d’unité nationale, où il faut expliquer aux gens que rien ne se règle par la violence, où il faut débattre, parler sereinement, quel est l’intérêt d’aller dire « ce sont des islamogauchistes, allez-y ! » Mais où sommes-nous ? On marche sur la tête ! Il faut soutenir toutes les religions, mais pas les Musulmans ? Je précise que je suis une bille dans le registre de la laïcité, ce n’est pas mon sujet, mais enfin, une mosquée est attaquée, il y a une marche qui est organisée en soutien, on se fait traiter d’islamogauchistes, Mireille Knoll est tuée, on va manifester, on se fait exfiltrer… On ne peut plus apporter son soutien quand une religion est visée ?

Le terrorisme n’est pas lié à l’islam religieux, mais à l’islam politique, et moi je suis très triste de voir des personnes musulmanes insultées, qui se sentent mal en raison d’une religion mal perçue. Et par ailleurs, faire trop de politique politicienne autour des religions, je pense définitivement que ce n’est pas bon.

Élections départementales, régionales et consulaires : amateurisme ou entrave à la démocratie ?

Alors que de multiples alertes remontent de la part de candidates et candidats de toute sensibilité politique, la Gauche Républicaine et Socialiste exprime sa consternation et sa plus vive inquiétude quant à l’organisation des élections départementales, régionales et consulaires 2021. Délais intenables, règles inédites qui laissent les imprimeurs consternés, informations communiquées au dernier moment, tout semble être fait pour empêcher l’exercice démocratique de la candidature aux élections.

Compte tenu de la situation politique mouvante, alors même que l’incertitude planait voici encore quelques semaines sur le maintien des élections locales au mois de juin, les discussions permettant d’établir les listes régionales et les tickets départementaux n’ont pu être menées qu’au dernier moment. Cela n’est pas forcément à prendre en compte par les pouvoirs publics nous direz-vous, mais il est évident que le gouvernement a créé une situation particulièrement instable. Or il semble qu’une fois faite l’annonce du maintien des élections, avec un report supplémentaire de deux semaines, rien n’ait été mis en place par l’exécutif pour que les candidat(e)s potentiel(le)s avancent dans un cadre précis et serein. Ainsi, les délais pour valider les éléments de campagne essentiels – professions de foi et bulletins de vote – ont été fixés quelques jours à peine avant la fin des candidatures. Cela a contraint les candidats à travailler en urgence à la confection des maquettes de bulletins de vote et de professions de foi. De nombreux candidats n’ont pas été en mesure de les fournir aux préfectures le jour-dit, et celle-ci ne pourra donc pas certifier la validité de leurs bulletins de vote, entraînant un risque d’invalidation de leurs suffrages le jour de l’élection.

Cette situation implique que seuls les appareils politiques disposant d’une infrastructure suffisante pour aider leurs militants et sympathisants à conduire des candidatures en bonne et due forme peuvent mener campagne sereinement. Les règles encadrant une campagne électorale changent d’une élection à l’autre et sont d’une complexité parfois absurde. En 2015, plusieurs binômes de candidats aux élections départementales se sont vus invalider leurs bulletins car les noms n’étaient pas présentés dans l’ordre alphabétique. Nous nous posons toujours la question de l’intérêt de considérations aussi bureaucratiques qu’inutiles.

Passée l’étape de la validation en urgence du matériel électoral vient celle de l’impression et de la livraison. Prétextant des mesures sanitaires, les préfectures les réclament plus d’un mois et demi avant les élections, parfois moins d’une semaine après validation des bulletins de vote et des professions de foi. Cela contraint les imprimeurs et leurs salariés à travailler dans l’urgence. Le pont de l’Ascension du 13 au 16 mai et la disponibilité professionnelle moindre qui en résulte ont été délibérément ignorés par les préfectures ; les capacités des candidats qui n’ont pas d’appareil pour les soutenir ont donc été d’autant plus rognées.

Une des grandes nouveautés de ces élections est la livraison du matériel électoral. Ici aussi, les règles élémentaires de « bon sens » ont été tout bonnement ignorées, laissant place à des décisions absurdes dénuées de toute logique élémentaires.

Certains départements souffrent d’une pénurie de papier à 80 g, format exigé pour les « professions de foi » ; les imprimeurs, faute de mieux, ont annoncé qu’ils ne pourraient imprimer qu’avec du 70 g. Les préfectures ont expliqué qu’elles n’autoriseraient aucune dérogation : les professions de foi ne seront donc pas mises sous pli et adressées aux électeurs. Quand on considère que c’est quasiment le seul support d’information sur les candidats et leurs propositions que recevront les électeurs, c’est une entrave évidente à un choix équitable et informé.

Pour les élections régionales en Bourgogne/Franche-Comté, les bulletins de vote devront être délivrés dans 6 lieux différents, tous en dehors de la région. Pour les élections départementales, les bulletins de vote du nord de l’Île-de-France doivent être envoyés dans l’Eure (Normandie) … et enfin pour le département normand de l’Orne, ils doivent être envoyés en région parisienne … Logique ! Cette subtilité a été annoncée à la dernière minute, le plus souvent dans les commissions de validation du matériel électoral. Compte tenu du délai ridicule entre cette commission et la date limite de livraison, de nombreux candidats ne pourront pas délivrer en temps et en heure et au bon endroit leur matériel électoral. Les électeurs seront ainsi privés du choix démocratique, car ils ne se verront pas proposer ces bulletins dans le bureau de vote, en raison de tracasseries administratives qui limitent les candidatures à des professionnels de la politique ou à des gros appareils partisans. C’est une entrave grave à la démocratie.

Les imprimeurs eux-mêmes semblent découvrir ces nouvelles règles. Habituellement, la livraison et la mise sous pli se faisait en préfecture ou en mairie, à proximité des candidats, permettant de fonctionner en circuit court et de ne pas émettre inutilement des gaz à effet de serre en transportant la propagande électorale d’un bout à l’autre de la France.

Malheureusement, décision a été prise d’externaliser cette mission de service public et de la confier à un acteur privé. C’est encore une fois un fiasco, qui va mener à une gabegie démocratique. Le passage au tout numérique a laissé de nombreux candidats sur le carreau, empêchant de fait nos concitoyens ne possédant pas internet ou un ordinateur de présenter leur candidature. Pour déposer une candidature en préfecture, il fallait obligatoirement prendre rendez-vous auprès d’un numéro de téléphone portable. Cela n’a pas été communiqué par voie officielle dans tous les départements, et le numéro de téléphone n’a été transmis qu’à certains contacts privilégiés de la préfecture qui ont été chargés de les transmettre et de les faire circuler. Ces manœuvres obscures concourent à faire perdre toute confiance en l’égalité de traitement des candidats.

Pour les élections des Français de l’étranger, déjà repoussées de plus d’un an, et qui conditionnent le renouvellement de six sénateurs, le gouvernement, incapable de planifier la sécurité sanitaire de ses personnels en poste à l’étranger, envisage aujourd’hui de reporter encore la date du scrutin … mais pas partout. Il semblerait qu’il souhaite maintenir juste assez d’élections pour garantir les élections des sénateurs, et met le paquet, à coup d’engagement des ministres et de favoritisme des services de l’État au profit des futurs grands électeurs qui lui seraient favorables. Ce scrutin était déjà en soi une mascarade démocratique : la campagne officielle est limitée à 12 jours seulement pendant lesquels les Français voteront électroniquement. Aucune liste d’opposition n’a eu le temps de faire campagne, alors que les députés marchistes sillonnent les endroits où aucun report n’est prévu, et font campagne sans le dire. Les services de l’État à l’étranger relayent même sur les réseaux sociaux les prises de positions des élus et candidats favorables au « président de la République ». Loin de l’amateurisme, on reconnaît ici un esprit de système, de mépris des Français à l’étranger : peu leur importe que ces élections soient en l’état mûres pour une annulation en Conseil d’État, ils veulent entre temps accumuler des postes de sénateurs. Ces méthodes démontrent un mépris profond pour le débat démocratique, une poltronnerie devant le contradicteur, une culture détestable qui rappelle les pires heures d’avant l’alternance de 1981.

La crise sanitaire met ainsi en lumière nombre de dispositions tout à la fois inéquitables et absurdes du code électoral, qui plonge les candidats dans des tracasseries administratives sans fin, sans garantir l’exercice équitable de ses droits civiques dans un cadre juridiquement stable. La République en Marche se présentait comme le champion de la simplification administrative pour le secteur privé. Ces beaux principes n’ont pas été appliqués à la démocratie, qui souffre d’une rigidité inutile et contre-productive.

La Gauche Républicaine et Socialiste tient à souligner l’inconséquence lamentable du gouvernement dans l’organisation de ces élections. À plus d’un mois et demi du scrutin, le libre exercice de la démocratie est entaché de ces manquements au principe d’égalité entre les candidats. Cela se paiera par l’abstention, et à long terme par la perte de confiance en la démocratie. Le gouvernement en porte toute la responsabilité.

10 mai 81 : quand la gauche faisait peur

C’est le lot des anniversaires prestigieux que de verser immanquablement dans la mythologie et la nostalgie.

La commémoration de la quarantième année du 10 mai 81 ne nous épargnera pas les figures imposées de l’iconographie, de l’anecdote et du folklore. Les belles et émouvantes images sépia d’un temps où la gauche faisait rêver, la cohorte des députés à collier de barbe issus de l’Éducation nationale, les larmes de Pierre Mendès France, la célébration au Panthéon, sous le triple patronage du socialisme, de la résistance et de l’humanisme, la chanson de Barbara, un mot d’ordre rimbaldien (« changer la vie »), les slogans rieurs d’un peuple de gauche dansant sous la pluie : « Mitterrand du soleil ! »

Or c’est bien là le problème : la version édulcorée de la victoire risque de faire oublier ce qu’elle avait de conflictuelle et de transgressive.

Car la gauche ne faisait pas seulement rêver : elle faisait peur. Des gens très sérieux s’attendaient à voir les chars russes envahir Paris, les USA admonestaient Mitterrand d’avoir pris des ministres communistes, et des capitalistes, entre stupeur et tremblement, envisageaient de quitter la France.

Et il faut dire qu’il y avait de quoi. Il suffit de relire les « 110 propositions » pour constater à la fois l’ambition de la nouvelle majorité, mais aussi son sérieux. La gauche ne se contentait pas de conquérir le pouvoir après une longue marche de 15 ans : elle entendait l’exercer.

Dans le dictionnaire des idées reçues rédigé paresseusement par l’establishment, il est écrit que les vainqueurs de 81, se heurtant au « mur de la réalité », abandonnèrent rapidement leur velléité de transformation sociale. C’est tout simplement … faux.

L’œuvre législative est colossale, au moins aussi importante que celle de 1936.

Œuvre sociale d’abord : 39h, augmentation des salaires et des minimas sociaux, lois Auroux, cinquième semaine de congés payés, etc. Fidèle à sa mission historique, la gauche rendait justice au monde du travail face à la loi du capital. La retraite à 60 ans, ce n’est pas « la gauche du rêve » : c’est celle qui, au terme de plusieurs décennies de luttes sociales intenses, change l’existence concrète de millions de gens.

Et puis il y a les innombrables lois de liberté, d’émancipation, un effort culturel de la Nation sans précédent. Les nationalisations elles-mêmes, si décriées aujourd’hui, ont été couronnées de succès : elles ont permis de préserver une bonne partie de l’appareil industriel et du secteur bancaire.

Tous les poncifs sur « Mitterrand le florentin », ambigu et cynique, sont balayés par cette vérité insuffisamment rappelée : le nouveau président avait été élu sur un programme et il a tout mis en œuvre pour l’appliquer.

S’il a été réélu triomphalement en 1988, ce n’est pas seulement en raison de son génie stratégique ou de la nullité et de la brutalité de la droite. C’est aussi parce que les Français les plus modestes lui savaient gré d’avoir œuvré puissamment à l’amélioration de leurs conditions de vie matérielle et morale. D’avoir tenté beaucoup en dépit des obstacles et de l’adversité. Ce n’est pas un hasard si François Mitterrand garda, jusqu’au bout, la confiance de la majorité des ouvriers et des employés.

Ainsi, au moment où les commentateurs s’apprêtent à disserter à l’envi sur les inévitables « désillusions » et inviteront au « devoir de grisaille », qui n’est rien d’autre que la théorisation de la résignation, nous faisons le choix, nous, de retenir du 10 mai 1981 les transformations profondes de la société française accomplies en quelques mois par un pouvoir qui voulait donner « une majorité politique à la majorité sociale ».

Nous retenons, nous, le sérieux programmatique et la constance stratégique – l’union de la gauche, certes rompue en 1977, mais vivante encore dans la mémoire des électeurs de 1981.

La plus belle façon de célébrer le 10 mai, c’est d’en isoler le principe actif. Une gauche qui sait où elle habite et où elle va. Une gauche qui sait pour qui elle se bat, et pour quoi.

Emmanuel Maurel

Écosse : vers un deuxième référendum ?

Le 18 septembre 2014, les électeurs écossais, qui avaient donné 3 ans plus tôt une majorité absolue aux indépendantistes de gauche du Scottish National Party (SNP), rejetaient par référendum à une large majorité (55,3 vs 44,7) l’indépendance proposée par le gouvernement régional SNP dirigé par Alex Salmond. Pour le Premier ministre britannique de l’époque, le conservateur David Cameron, l’affaire était donc entendue pour au moins une génération sans modification manifeste du contexte politique. Seulement voilà : le contexte politique, Cameron l’a violemment bouleversé deux ans plus tard avec le référendum sur le Brexit. Les cartes sont aujourd’hui clairement rebattues.

Le précédent parlement écossais avait été élu en mai 2016 ; encore sous le choc de la défaite au référendum de 2014 et de la démission de son leader historique Alex Salmond, le SNP, ses élus et son gouvernement dirigé par Nicola Sturgeon n’avaient pas pour mandat d’exiger à brève échéance un nouveau référendum. David Cameron pensait donc être tranquille pour un long moment : il allait remporter le référendum sur le maintien du Royaume Uni dans l’Union européenne et la génération à venir pourrait être mise à profit pour les forces coalisées du Parti travailliste, des Libéraux démocrates1 et des Tories pour reprendre peu à peu l’Écosse au SNP.

Patatras ! Un mois et demi après les élections régionales écossaise, les électeurs britanniques faisaient le choix de quitter l’Union européenne, expulsant du même coup David Cameron qui s’était cru plus malin que ses concitoyens. Enfin, à proprement parler, ce sont plus exactement les électeurs anglais qui ont voté en faveur du Brexit avec des motivations diverses, dont un fort mécontentement des électeurs populaires traditionnellement travaillistes qui y ont eu vu une occasion de sanctionner Downing Street, mais également l’expression d’un rejet de l’immigration européenne et musulmane et d’un nationalisme spécifiquement anglais. Car, dans les deux provinces les plus « périphériques » du Royaume Uni de Grande Bretagne et d’Irlande du Nord, les électeurs ont choisi majoritairement le vote Remain ; et en Écosse, c’est un vote massif en faveur du maintien dans l’UE qui s’est exprimé avec 62 % des suffrages. Le contexte a manifestement été modifié en profondeur.

Pourquoi l’indépendance ?

Les revendications d’indépendance de l’Écosse avancées par le SNP ne sont pas nouvelles. Elles ont commencé à prendre de l’ampleur dans les années 1970. La fin du « règne » de Margareth Thatcher et les affrontements sur la Poll Tax, qui a incarné jusque dans la violence le mépris du gouvernement britannique pour les Écossais ont donné du corps à leur dénonciation. À la fin des années 1990 avec la mise en place de la devolution – transfert partiel du pouvoir du gouvernement britannique au Parlement écossais de Holyrood, à Édimbourg, les indépendantistes écossais ont pu offrir pour la première fois un débouché politique concret au vote en leur faveur. L’objectif du SNP est de créer une Écosse indépendante qui reposerait sur des principes, que l’on qualifiera de sociaux-démocrates, d’égalité et de justice sociale. Les arguments du parti en faveur de l’indépendance sont donc essentiellement socio-politiques et économiques, ce qui le distingue des partis nationalistes centrés sur les questions ethniques ou culturelles.

L’attachement écossais à l’Union européenne – réaffirmé dernièrement dans une pétition adressée à tous les citoyens européens https://europeforscotland.com/ dans l’espoir de faire pression sur les institutions de Bruxelles pour hâter la (ré)adhésion de l’Écosse à l’Union en cas d’indépendance – ne peut pas se concevoir selon les critères politiques des autres États européens, où des forces politiques peuvent dénoncer l’ordo-libéralisme et la perte de souveraineté populaire que la construction européenne implique aujourd’hui. L’Écosse ne dispose plus d’élément de souveraineté monétaire, financière, budgétaire et diplomatique depuis les XVIIème et XVIIIème siècles ; vues d’Édimbourg ou de Glasgow, l’accession à l’indépendance combinée à l’intégration comme État membre dans l’Union Européenne représenterait à tout point de vue une progression certaine en matière de souveraineté par rapport à la situation actuelle. De même, les garanties sociales offertes par le cadre européen – qui nous paraissent terriblement insuffisantes voire régressives en France – sont une protection non négligeable dans un pays qui a subi violemment la vague ultralibérale du thatchérisme sans que les travaillistes ne rétablissent entre 1997 et 2010 les protections collectives antérieures. Enfin si l’immigration européenne est relativement rejetée en Angleterre, où les patrons font jouer la concurrence sans aucun scrupules, l’Écosse connaît, elle, une situation démographique et territoriale qui fait de l’immigration européenne une nécessité et une condition de son développement.

Il y a donc entre l’Angleterre et l’Écosse une double fracture : gauche/droite – le SNP mène sur le logement et la santé des politiques parmi les plus progressistes d’Europe – et sur l’Europe. Les élections européennes de 2019 ont renforcé cette fracture avec, d’une part, une Angleterre pro-Brexit aux couleurs du Brexit Party et du parti conservateur et, d’autre part, une Écosse pro-européenne aux couleurs du SNP, confirmant par la même occasion les résultats du référendum sur le Brexit trois ans plus tôt. Le référendum de 2016 et les élections européennes de 2019 semblent ainsi légitimer le fait que le SNP réclame la tenue d’un second référendum d’indépendance. En effet, ces deux événements semblent avoir mis en évidence le manque de poids de l’Écosse dans les décisions prises à Westminster, comme cela est dénoncé par le SNP depuis de nombreuses années.

L’indépendance et le pari des jeunes

Face à ces deux rendez-vous majeurs qui ont souligné les divergences entre l’Écosse et le reste du Royaume-Uni, Nicola Sturgeon et le SNP en ont appelé à la jeunesse. La Première ministre écossaise est très présente sur les réseaux sociaux. Elle se montre particulièrement proche de la jeunesse de son pays. En outre, elle multiplie les publications à destination des jeunes afin de les sensibiliser sur la question de l’avenir constitutionnel de leur nation. Stratégie politique ou véritable intérêt pour la jeunesse écossaise ? Toujours est-il que le message semble être relativement bien entendu au vu du nombre toujours croissant de nouveaux membres dans les branches jeunes et étudiantes du SNP.

La jeunesse est clairement un enjeu politique. Alors qu’ils sont souvent réputés pour être distants de la vie politique, notamment lors des élections, le référendum d’indépendance de 2014 avait déjà mobilisé une grande proportion d’entre eux. Le taux de participation des 16-34 ans s’est élevé à 69%. Celui des 16-17 ans, qui avaient le droit de voter lors du référendum, s’est quant à lui envolé à 75%. Les partis politiques ont également vu leurs effectifs augmenter grâce à l’adhésion de nombreux jeunes. Cela a été particulièrement le cas du SNP et des Verts, tous deux pro-indépendance. Concernant les résultats du référendum, 54,3% des 16-19 ans et 54,1% des 20-24 ans ont voté en faveur du maintien de l’Écosse au sein du Royaume-Uni, tandis que 62,2% des 25-29 ans ont voté en faveur de l’indépendance.

En parallèle, depuis 2016, les partis politiques n’ont cessé de voir augmenter leur taux de jeunes adhérents. C’est notamment le cas du SNP et des Verts, tous deux défavorables au Brexit. En cas de second référendum, ces jeunes Écossais, toujours plus engagés en politique, pourraient jouer un rôle clé en faveur de la victoire de l’indépendance. Du moins, cette mobilisation de la jeunesse devrait se poursuivre tant que le sort de l’Écosse en tant que partie prenante ou non du Royaume-Uni ne sera pas fixé.

Le 6 mai, un scrutin à enjeux multiples

Rappelons le cadre : Le Parlement écossais est élu pour cinq ans selon un système mixte. Chaque électeur2 dispose de deux voix : la première voix sert à élire un député au scrutin uninominal majoritaire à un tour dans l’une des 73 circonscriptions, la seconde voix est pour une liste dans le cadre d’une région. Le nombre de sièges pour chaque parti est attribué à la proportionnelle en prenant en compte les sièges déjà attribués dans les circonscriptions.

La première ministre écossaise conduit donc depuis l’été 2016 une offensive déterminée pour un deuxième référendum. Dans le long calvaire de Theresa May sur les négociations de sortie de l’UE, ce sont les députés du SNP à Westminster qui ont souvent été les plus percutants et efficaces pour déstabiliser celle qui avait succédé en catastrophe à David Cameron. Ce scrutin était donc évidemment un référendum en faveur d’un deuxième référendum. Afin d’accentuer la pression sur Boris Johnson qui s’oppose au principe même du renouvellement d’une telle consultation, une majorité indépendantiste claire et un mandat incontestable étaient nécessaires. Le pari est rempli : la participation au scrutin a progressé de 7,2 points à 63 % et le SNP a recueilli plus de suffrages qu’il ne l’avait jamais fait, même sous Alex Salmond, avec presque 1 100 000 votes en leur faveur pour le scrutin proportionnel (40,3 %, -1,4 points) et presque 1 300 000 au scrutin majoritaire (47,7 %, +1,2 points) ; un grain de 150 000 voix dans les deux cas. Le SNP gagne un siège, avec 64 députés en tout.

Les Verts écossais, eux aussi en faveur de l’indépendance, gagnent 2 sièges avec huit députés ; faiblement représentés au scrutin majoritaire, ils progressent substantiellement sur le vote proportionnel avec 8,12 % (+1,5 point) et 220 000 voix (+70 000). Pour compléter le tableau indépendantiste, il faut intégrer Alba (qui signifie Écosse en gaélique), récemment créé par Alex Salmond devenu l’adversaire de Nicola Sturgeon. N’ayant pas présenté de candidats au scrutin majoritaire, il espérait faire son trou au vote proportionnel : c’est un échec car il ne recueille que 45 000 voix (1,66%) et n’aura aucun élu.

C’était un des matchs dans le match : Alex Salmond, après avoir été le leader historique du SNP, est devenu l’adversaire acharné de Nicola Sturgeon. Cette dernière représentant la continuité de la ligne social-démocrate du SNP que Salmond lui avait donnée, Alba prétendait représenter un indépendantisme plus centriste. En réalité, il s’agit d’abord d’un règlement de compte personnel : Alex Salmond est convaincu que le cabinet Sturgeon et les hauts dirigeants du SNP sont derrière les accusations de harcèlement sexuel dont il a fait l’objet et pour lesquelles il a été acquitté depuis ; ou en tout cas, que sa successeur n’a rien fait pour empêcher la procédure, ce qui est difficilement défendable quand on veut promouvoir une justice indépendante. Le match est donc plié : l’indépendantisme écossais continuera d’être ancré à gauche.

En définitive, en additionnant les suffrages des trois partis indépendantistes, on obtient 50,12 % pour le vote proportionnel et 49 % pour le scrutin majoritaire, des niveaux jamais atteint précédemment dans les deux catégories. Avec la hausse du taux de participation, et 72 sièges sur 129 (+1 par rapport à 2011), le message politique est d’autant plus clair.

résultats des élections régionales écossaises du 6 mai 2021 par circonscriptions et à la proportionnelle

L’autre enjeu était évidemment domestique. Nicola Sturgeon, qui fut ministre de la Santé de 2007 à 2012, est plébiscitée par deux Écossais sur trois pour sa gestion efficace de l’épidémie. Un contraste par rapport à l’attitude erratique de Boris Johnson qui ne doit sa survie aujourd’hui qu’à une tardive mais massive campagne de vaccination avec Astra Zeneca. L’indépendance écossaise a d’autant plus d’attrait qu’il est servi par une première ministre solide.

La lutte était aussi féroce pour la seconde place. En 2016, les conservateurs l’avaient ravie aux travaillistes. Cette année, le chef conservateur, Douglas Ross, promettait des investissements massifs dans les transports et la santé. Pas forcément le point fort des Conservateurs cependant, ce qui témoigne du niveau de déclin des travaillistes autrefois hégémonique en Écosse. Les Tories se maintiennent au vote uninominal et progresse légèrement au vote proportionnel, conservant l’ensemble de leurs sièges. Les travaillistes, eux, ont encore perdu du terrain, même s’ils regagnent quelques dizaines de milliers de voix, celles-ci ne leur permettent pas de maintenir, dans un contexte de forte hausse de la participation, leurs résultats ; ils perdent encore deux sièges. C’est impressionnant car pendant 70 ans, il suffisait à une vache d’affubler le macaron rouge des travaillistes pour être élue au sud du Mur d’Antonin.

D’une manière générale, les élections locales du 6 mai ont été une déroute pour le Labour en Écosse comme en Angleterre. Pour le chef de l’opposition travailliste Keir Starmer, c’est une humiliation et de mauvais augure pour son objectif de reconstruire le Labour avant les prochaines élections générales de 2024. Avec une ligne plus centriste que son prédécesseur Jeremy Corbyn, il avait promis de remettre le parti sur les rails en prenant la tête de la formation quelques mois après sa débâcle aux législatives. « C’est l’illustration la plus spectaculaire que le parti a jusqu’ici échoué à se rapprocher des électeurs des classes ouvrières ayant voté Leave », a estimé John Curtice, un spécialiste des élections britanniques, sur la BBC. Les appels au changement ont rapidement fusé chez les travaillistes et anciens proches de Corbyn : « Keir Starmer doit réfléchir à deux fois concernant sa stratégie », a tweeté la députée Diane Abbott ; « Nous reculons dans des zones où nous devons gagner. La tête du Labour doit urgemment changer de direction », a abondé son collègue Richard Burgon. Il y a une véritable difficulté stratégique pour les travaillistes : comment reconquérir les électeurs ouvriers qui malgré le thatchérisme n’ont jamais convaincu par les avantages de l’UE, tout en reprenant pied dans une Écosse pro-européenne ? L’échec de la stratégie centriste de Starmer et de Salmond semble apporter une partie de la réponse. Mais une Grande Bretagne unifiée, le Labour ne pourra plus gouverner sans reconquérir l’Écosse. Dans un Royaume restreint à l’Angleterre et au Pays de Galles, ce serait aujourd’hui mission impossible sans reconquérir le Red Wall du Nord de l’Angleterre et même au-delà.

Et maintenant ?

« Il n’y a tout simplement aucune justification démocratique pour Boris Johnson, ou pour quiconque, à chercher à bloquer le droit du peuple écossais de choisir son propre avenir », a assuré Nicola Sturgeon : « C’est la volonté de ce pays ».

Réputée pour sa prudence et son expérience du pouvoir (elle est députée depuis vingt et un ans, ministre ou première ministre depuis quatorze ans), elle sait cependant que son jeu présente de sérieuses faiblesses.

D’abord, le gouvernement conservateur de Londres dispose toujours d’un droit de veto sur un éventuel référendum, et Boris Johnson, dès la veille du scrutin, avait déclaré « irresponsable » une nouvelle consultation populaire écossaise. Il s’accroche à l’affirmation qu’un tel référendum ne peut se produire qu’une fois par génération. Par ailleurs, du fait de la déroute des travaillistes, Boris Johnson est sorti des élections locales du 6 mai relativement confirmé et consolidé. Malgré sa gestion au doigt mouillé du Coronavirus, il surfe sur la levée des mesures sanitaires après la vaccination de la majorité du pays, sur le fait que le Brexit en lui-même pose moins de problèmes que prévus pour l’Angleterre et il flatte le sentiment nationaliste des Anglais dans un bras de fer avec la France sur le partage des eaux territoriales autour des îles anglo-normandes. Pourquoi voudrait-il faire un cadeau à Nicola Sturgeon avec un référendum qui pourrait lui coûter sa carrière politique, alors qu’il est en mesure de gouverner le Royaume Uni sans, voire même contre, les trois autres Nations (Écosse, Irlande-du-Nord, Pays-de-Galles) ?

Le SNP dispose cependant d’un argument : pourquoi Boris Johnson refuserait-il aux Écossais de mettre en pratique le principe qu’il a mis en avant – à savoir « le respect de la volonté populaire » – pour virer Theresa May et devenir Premier ministre ? Nicola Sturgeon a d’ores-et-déjà menacé de voter sans attendre un projet de référendum à Holyrood puis de saisir la Cour suprême britannique si Boris Johnson se mettait en travers de son chemin. Pour le moment, la situation reste figée.

Boris Johnson reçu par Nicola Sturgeon à Bute House (Édimbourg) le 29 juillet 2019

Samedi soir, Boris Johnson a téléphoné à la première ministre écossaise pour la « féliciter » et « l’appeler à coopérer » : l’affrontement est cependant inévitable. BoJo va probablement parier sur le pourrissement, le SNP, au contraire, tenter de mettre à profit son refus pour convaincre un maximum d’Écossais que leur destin est de couper le cordon avec Londres, car si les sondages sont aujourd’hui favorables à l’indépendance, les suffrages de l’élection du 6 mai donne une répartition 50-50 entre partis pro et anti-indépendance. N’oublions pas cependant qu’aujourd’hui qu’une partie de ce qu’il reste de l’électorat travailliste est également favorable à l’indépendance. N’oublions pas non plus que l’aspiration à l’indépendance des Écossais ne saurait être perçu comme un délitement des États-nations mais bien au contraire la construction d’un nouveau : la constitution du Royaume Uni n’a jamais été celle d’un État-nation tel que nous l’entendons en France mais bien plus celle d’un État impérial. Boris Johnson pourrait bien être l’archétype de ces représentants de l’État impérial britannique qui confond les intérêts du Royaume avec ceux de la petite Angleterre. On peut se dire que c’est une bonne chose que la majorité conservatrice de Westminster ne soit plus avec BoJo dépendante des ultra-conservateurs unionistes nord-irlandais comme elle l’était sous Theresa May, mais, comme l’ont montré les émeutes mettant en scène de jeunes « loyalistes » à Derry et Belfast, le sentiment de frustration et de trahison – une frontière coupe de fait le Royaume en deux en Mer d’Irlande – pourrait bien hâter les événements dans l’île voisine. À vouloir gouverner seul contre tous et à jouer le pourrissement, Boris Johnson pourrait aussi se mettre à dos les Gallois où le sentiment national est aussi élevé et ceux des Écossais qui défendent encore l’union par défaut.

1 De 1999 à 2011, l’Écosse a été – à partir de la mise en œuvre de l’acte de « dévolution » – gouvernée par un gouvernement de coalition entre travaillistes et libéraux-démocrates. Après un revers en 2003, dû à l’absence temporaire d’Alex Salmond, le SNP a progressivement grignoté les bastions travaillistes du sud de l’Écosse, au point de l’effacer de la carte tant pour les élections à Westminster qu’Holyrood.

2 Les citoyens du Royaume-Uni, de la République d’Irlande, du Commonwealth et de l’Union européenne âgés de 18 ans et plus disposent du droit de vote.

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Madrid : une campagne délétère pour une victoire de la droite nationaliste

Menaces de mort, banalisation de l’extrême droite, violence de rue, escalade verbale sur les réseaux sociaux… le climat de tension de la campagne électorale madrilène a témoigné d’une polarisation grandissante des sociétés démocratiques ébranlées par le Covid. Achevée par une victoire de la droite, cette campagne est aussi symptomatique des erreurs d’une gauche qui s’est trop focalisée sur une rhétorique antifasciste qui ne répondait pas aux préoccupations des gens.

Organisé par la radio ONDACERO le 23 avril 2021, le débat de la campagne électorale pour le parlement régional madrilène aurait pu être l’occasion d’un échange argumenté d’idées pour un vote crucial. La région de Madrid, première économie d’Espagne, dispose en effet de compétences importantes, notamment en matière de politique de santé et de direction des structures hospitalières… Il n’en fut rien. À peine commencé, le débat tourna court après une altercation entre le candidat de Unidas Podemos (UP), Pablo Iglesias, et la représentante du parti d’extrême droite Vox, Rocio Monasterio, au sujet de lettres de menaces de mort accompagnées de balles de fusil adressées à Iglesias et à des ministres de gauche.

Pour comprendre comment la politique espagnole a pu arriver à de telles extrémités, il est nécessaire de revenir au commencement d’une campagne électorale sale, pour ne pas dire abjecte, qui s’est déroulée, au plus fort de la pandémie, comme une tragédie en plusieurs actes, avec pour commencement la radicalisation de la droite.

Acte 1 : Une droite hors de contrôle

Depuis le 10 novembre 2019 et la mise en place d’un gouvernement de coalition entre le Parti socialiste (PSOE) et Unidas Podemos (UP), les trois partis politiques de droite (Parti Populaire – PP, Ciudadanos, Vox) ne cessent de remettre en cause la légitimité du pouvoir. Les raisons principalement invoquées se résument à la présence au sein du gouvernement de ministre dits « communistes », c’est-à-dire appartenant aux parti de Pablo Iglesias, et au soutien parlementaire accordé à la nouvelle équipe par la gauche indépendantiste régionale. Ces accusations hors sol contre un gouvernement démocratiquement élu ont été renouvelées lors de la crise du coronavirus, à l’initiative de Vox.

De l’autre côté des Pyrénées, aucun moment d’unité nationale derrière le gouvernement pour affronter une crise historique ne put avoir lieu. À peine un mois et demi après le début du confinement, Vox envoya ses soutiens, mélange hétéroclite entre une grande bourgeoisie conservatrice, une petite bourgeoisie commerçante précarisée et les traditionnels matons néofascistes, défiler en voiture (!) contre les mesures sanitaires. Le 23 mai 2020, 6 000 véhicules inondèrent les principales artères de Madrid de drapeaux espagnols et d’une grande quantité de pollution. Mais le plus grotesque vînt indéniablement deux semaines auparavant, dans le quartier Salamanque, sorte de 16e arrondissement madrilène, dont les habitants bravèrent le confinement pour manifester leur refus des mesures saniataires, contre la présence de Podemos dans le gouvernement et contre ce qu’ils appellent la « dictature communiste » qu’auraient mise en place par Pedro Sanchez et sa ministre de l’économie, Nadia Calvino, économiste issue de la Commission européenne. Toujours avec Vox à la manœuvre, ces manifestations furent à l’image de la rupture qui existe actuellement entre la frange la plus réactionnaire de la bourgeoisie espagnole et le gouvernement de gauche. S’ensuivit une escalade haineuse et dangereuse : pendant deux mois, des manifestants ont harcelé quotidiennement la famille de Pablo Iglesias, à l’entrée de son domicile, malgré un important dispositif policier de protection.

Mais une telle dérive n’aurait pas été possible sans la complaisance, même le soutien, des partis de la droite classique, PP et Ciudadanos, envers le discours fascisant de ce parti. Avant même que la formation d’extrême droite n’eut été représentée au parlement, leurs leaders respectifs, Pablo Casado et Albert Rivera, s’unirent à Santiago Abascal, président de Vox, à l’occasion d’une photo lourde de sens, prise après une manifestation organisée à Madrid le 10 février 2019.

Cependant, confronté à deux échecs aux élections générales et à une chute vertigineuse dans les sondages, Pablo Casado finit par sentir le risque que l’extrême droite lui dérobât le contrôle du camp conservateur espagnol. Dans un discours qui l’honore, il condamna fermement l’extrême droite au moment où celle-ci venait de déposer une motion de censure contre le gouvernement de gauche alors que commençait la deuxième vague de l’épidémie… En outre, et après des résultats électoraux désastreux à la suite de la funeste « photo de Colon », Ciudadanos finit par prendre ses distances avec Vox en rompant début 2021 un accord électoral passé un an plus tôt dans la ville de Murcie, pour soutenir une liste dirigée par le parti socialiste.

Mais les partis de droite dits « démocratiques » ne se remirent jamais de leur péché originel que furent leur premier accord électoral avec l’extrême droite en 2018 : banalisée, adoubée par des partis conventionnels, celle-ci ne tarda pas à exercer une influence grandissante sur la droite du PP, elle aussi attirée par le succès de certaines formules de droite radicale à travers l’Europe et les États-Unis… La « trumpisation » du PP ne faisait que commencer.

Acte 2 : la droite déclenche des élections sales à Madrid

Furieuse de la rupture de l’accord de Murcie où son parti était impliqué, la fantasque présidente PP de la communauté autonome de Madrid, Isabel Diaz Ayuso, décida de convoquer de nouvelles élections dans l’espoir de faire disparaître son rival et partenaire centriste, avec lequel elle se partageait auparavant le contrôle du gouvernement. Cette femme, qui s’était illustrée dans son parti par un travail de Community manager qui lui donna l’occasion d’organiser le compte Twitter de « Pecas », le chien officiel du PP, a développé avec talent une communication tapageuse et outrancière, destinée à chasser sur les terres de l’extrême droite.

Avec pour slogan phare « socialisme ou liberté », rapidement remplacé par « communisme ou liberté », Diaz Ayuso donna le ton d’une campagne extrêmement agressive, destinée à exploiter le ressentiment d’un pays ravagé par les inégalités, enfoncé dans un marasme économique que la population peine à affronter du fait de l’absence de solidarité sociale due au néolibéralisme. Ayuso se présenta ainsi comme la défenseuse d’une liberté mise à mal par les restrictions sanitaires imposées par le gouvernement de gauche. La stratégie fût habile : la promesse de garantir l’ouverture des bars et restaurants séduisit de nombreux jeunes qui virent dans ces secteurs l’unique porte de sortie du chômage de masse. A fortiori, elle lui permit, à travers cette prétendue défense de la « liberté », d’opposer à la gauche une vision ultralibérale de la société. Madrid est vantée par la droite comme une « terre libre » … d’impôts : la région, qu’elle gouverne depuis 26 ans, exerce ainsi une concurrence fiscale déloyale contre le reste de l’Espagne, en profitant des ressources qui lui confèrent son statut de ville mondiale et la présence de sièges sociaux de grandes sociétés pour réduire au minimum la fiscalité sur les entreprises. Cette politique, pratiquement « négationniste » sur le plan de la pandémie, ultralibérale sur celui de l’économie, était mobilisée par la droite dans l’objectif de diaboliser la gauche en la présentant comme une menace communiste contre les libertés afin de remobiliser l’électorat conservateur et libéral.

Le résultat calamiteux de cette stratégie, qui fit de Madrid, avec près de 15 000 morts, l’un des territoires les plus affectés d’Europe par la pandémie, n’a en aucun cas découragé l’électorat de la présidente, qui réussit à minimiser son échec en mêlant les choix sanitaires à des considérations politiques passionnées et exacerbées.

Acte 3 : Pablo Iglesias, chevalier contre le « fascisme »

Le moment a stupéfait la classe politique espagnole. Depuis son bureau ministériel, le fondateur de Podemos et vice-président du gouvernement, Pablo Iglesias, la main posée en avant sur son bureau, annonça sa démission fracassante du gouvernement pour concourir aux élections madrilènes, afin d’empêcher, selon ses propres mots, « l’ultra droite » et le « fascisme » de gouverner la région capitale. Là aussi, les mots choisis par Iglesias témoignèrent d’une volonté d’affrontement, qui fut cependant sans commune mesure avec l’hyper-violence déployée par la droite la plus radicalisée. Alors que la droite traditionnelle agitait le fantôme du communisme, Vox ne promit ni plus ni moins son exclusion de la vie politique et l’interdiction de son parti, et envoya ses militants réaliser une campagne de haine sur les réseaux sociaux.

L’escalade ne fit que commencer : le 7 avril, en guise de provocation, la formation d’extrême droite décida de lancer sa campagne dans le quartier ouvrier de Vallecas, bastion de la gauche radicale. Le meeting, organisé dans la dénommée « Place Rouge » fut violemment perturbé par des militants antifascistes, chauffés à blanc par l’équipe d’Iglesias, qui lancèrent des projectiles sur les partisans ainsi que sur les agents de police présents. Certains gros bras d’Abascal décidèrent de rompre le cordon policier de protection, le risque de bagarre générale obligea la police à intervenir de façon très musclée, laissant tout de même dans les deux camps 35 personnes blessées. La non-condamnation des violences de la part de Pablo Iglesias et Santiago Abascal envenima encore davantage la campagne devenue hystérique. Alors que les meetings de Vox furent systématiquement perturbés par des boycotts antifascistes, les hommes politiques de gauche commencèrent à recevoir des lettres de menaces de mort. Pablo Iglesias reçut dans un paquet quatre balles, qui étaient aussi destinées, selon l’expéditeur, à sa femme et ses parents. Le second courrier, était destiné à la ministre des finances socialiste, la très modérée Maria Jesus Montero ; il contenait la pointe ensanglantée d’un couteau envoyé par un individu lui reprochant vraisemblablement la hausse des impôts…

Les élections madrilènes inaugurèrent ainsi une nouvelle mode de la politique espagnole, celle de l’envoi de lettres de menaces de mort à des hommes et femmes politiques pour leur signifier un désaccord en période électorale. L’une des dernières victimes ne fut autre que l’ancien président socialiste du gouvernement, Jose Luis Zapatero.

Acte 4 : la fin du débat démocratique

Le plus choquant reste néanmoins l’absence de condamnation de la part de certains responsables politiques, venant notamment de la droite radicalisée. Lors d’un débat organisé par la radio Ondacero, alors qu’Iglesias exigeait de Monasterio une condamnation sans ambages des menaces de mort, celle-ci lui opposa ses doutes sur la véracité des courriers, dénonça sa non-condamnation des violences à Vallecas, avant de conclure en ces termes : « si vous êtes courageux, barrez-vous d’ici ». Face au tollé, les partis de gauche décidèrent de cesser tout débat avec Vox, désormais qualifié de « fasciste » et de « nazi », mettant fin à tout autre projet de confrontation télévisée. Fait hallucinant, les équipes de Vox se félicitèrent d’une telle issue et saluèrent la sortie d’Iglesias du débat : « nous t’avons viré du débat, nous allons bientôt te virer de la politique espagnole », pouvait-on lire sur le compte Twitter de ce parti.

À cet égard, les réseaux sociaux s’illustrèrent une nouvelle fois comme le triste terrain d’expression d’opinions haineuses et d’une violence verbale décomplexée : entre promesse de « passer Pablo Iglesias à la mort-aux-rats », et montage grimant Ayuso en nazi, le visionnage de Facebook et de Twitter faisait réellement froid dans le dos. Comme si le pays tentait de répéter sur le mode d’une sinistre farce la guerre civile qui le ravagea 80 ans plus tôt. Mais le comble de l’ignominie fut certainement atteint par Vox, dont les équipes diffusèrent un photomontage immonde sur Instagram mettant en scène un mineur isolé, arborant une cagoule masquant mal sa peau foncée, en compagnie d’une femme du quatrième âge, indiquant qu’il recevait 10 fois plus d’argent de l’État que celle-ci. Cette image, qui a fait l’objet de poursuites judiciaires, résuma à elle seule l’esprit d’une campagne électorale amère : propagande outrancière à grand renfort de publication sur les réseaux sociaux, mensonges, haine et désinformation.

Indéniablement, cette pitoyable campagne électorale témoigne de la grave fragilité de nos démocraties à la suite de la pandémie. Elle laissera une trace indélébile sur la suite de la politique espagnole.

La crise sanitaire semble avoir ainsi aggravé les tendances mortifères à l’œuvre depuis une décennie : exposition grandissante des individus aux réseaux sociaux (où n’importe quelle opinion caricaturale peut se faire vérité), disqualification de la pensée et du débat démocratique dans une débauche grossière d’invectives. Et bien sûr, aggravation sidérante des inégalités suscitant la haine, le ressentiment et la rancœur contre un État qui n’est pas parvenu à protéger sa population de la pandémie sans la priver de ses libertés. À l’avenir la vie politique espagnole risque de se dépêtrer difficilement de la violence et de la saleté, dans lesquelles l’extrême droite s’épanouit toujours plus aisément que la gauche.

Acte 5 : Une victoire nette de la droite

Ainsi, sans grande surprise, ces élections aux airs de mauvaise farce se sont achevées par un triomphe électoral de la droite. En réunissant 44 % des votes, Ayuso et le PP renforcent leur contrôle sur la communauté autonome de Madrid, et absorbent l’essentiel des électeurs libéraux de Ciudadanos qui disparaît ainsi du panorama politique. L’extrême droite stagne à 9 %, alors que la gauche, notamment le PSOE connaît un score particulièrement décevant. S’il est encore trop tôt pour analyser les ressorts sociologiques d’un tel résultat, des premières conclusions peuvent être tirées.

Sans l’ombre d’un doute, la campagne anti confinement d’Isabel Diaz Ayuso a porté ses fruits : le vote massif pour cette candidate conservatrice ultralibérale témoigne d’une exaspération grandissante de la population face à la dureté des mesures sanitaires depuis un an. Elle a su instrumentaliser habilement ce ressentiment pour se présenter comme l’opposante n°1 contre le gouvernement de Pedro Sanchez. Ainsi, la volonté de renverser la table et « le dégagisme » de la classe politique au pouvoir ont encore frappé, mais cette fois contre la gauche : indéniablement, des postures politiques plus radicales et peu conformistes permettent de remporter une élection, quel que soit le bord politique.

Cependant, la victoire du PP doit être relativisé : le parti conservateur contrôlait la région depuis 26 ans, où il a déjà réalisé des scores bien supérieurs. De plus, le clivage gauche-droite n’a pas disparu. Il doit cependant composer avec l’explosion du discours populiste qui crée une grande fluctuation de l’électorat. La disparition brutale de Ciudadanos et l’effondrement du PSOE après sa renaissance sont à cet égard révélateur de l’instabilité politique croissante des citoyens. En conséquence, une communication habile semble parfois plus efficace que l’affirmation d’un logiciel idéologique pour gagner dans les urnes. Dans ce domaine, Isabel Diaz Ayuso a été particulièrement redoutable.

La gauche a subi une défaite lourde, qui appelle une profonde réflexion. Le PSOE a vu son score fondre de 28 à 17%. La présence de Pablo Iglesias à la tête de la liste de Podemos n’a pas permis à la formation de gauche radicale d’améliorer substantiellement son résultat, qui est passé de 5,6 à 7,1% des votes. La surprise de la soirée est indéniablement la montée en puissance du parti municipal de gauche Mas Madrid (MM), lancé deux ans auparavant par Inigo Errejon (ancienne tête pensante idéologique et stratégique des plus belles heures de Podemos), qui a dépassé le PSOE en augmentant son score de 14 à 17,1%. Les partis de gauche qui ont préféré centrer leur campagne sur un prétendu « danger fasciste » plutôt que sur des propositions concrètes pour les habitants de la région de Madrid ont été sanctionnés. Au contraire, la démarche « citoyenniste » et municipale de MM, qui a placé à la tête d’une liste de novice en politique (une anesthésiste activiste pour l’hôpital public), est apparu davantage en phase avec les préoccupations des habitants de Madrid, ébranlés par la mauvaise gestion de la pandémie par la droite et la difficulté d’accès aux soins en cette période de crise sanitaire. La gauche radicale avait pris de 2015 à 2019 la mairie de Madrid. Mma réussi à incarner tout à la fois la continuité de cette expérience municipale d’une gauche alternative et le dégagisme contre l’establishment de droite qui contrôle la communauté autonome depuis 26 ans et la capitale de 1991 à 2015 et à nouveau depuis 2019. La première leçon de ce résultat est donc limpide : la gauche a davantage à gagner en travaillant sur un programme et des propositions qu’en agitant le spectre d’un retour à la terreur d’extrême droite. En outre, il semble tout à fait contre-productif d’entrer en compétition avec les formations de droite dans l’outrance et la violence verbale : le climat délétère de la campagne n’a au final profité qu’à un parti conservateur outrancier et au populisme d’extrême droite.

Le départ de Pablo Iglesias de Podemos, parti qu’il avait contribué à fonder 7 ans plus tôt, marque un point de bascule dans la vie politique espagnole. La droite est désormais galvanisée par sa victoire et va tenter d’accentuer la pression sur un gouvernement de gauche fragilisé. Il est urgent pour Podemos de commencer une recomposition sereine pour que le parti redevienne un porte-voix populaire.