La généralisation de l’intelligence artificielle prépare-t-elle un choc économique, social et démocratique ?

L’intelligence artificielle (IA), en particulier dans sa forme « agentique »1, ne se contente plus de transformer les métiers : elle redessine les équilibres économiques, sociaux et politiques des sociétés démocratiques. Les études récentes, notamment celle dévoilée le 18 mars 2026 par la Coface et l’Observatoire des emplois menacés et émergents2, révèlent une réalité inquiétante : près de 5 millions d’emplois en France, soit un sur six, pourraient être menacés d’ici 2 à 5 ans. Contrairement aux révolutions technologiques passées, qui frappaient surtout les emplois intermédiaires ou peu qualifiés, l’IA cible désormais les cols blancs, les métiers intellectuels et les professions les mieux rémunérées. Les architectes, les ingénieurs, les juristes, les comptables, les journalistes et même les cadres de la finance voient leurs tâches automatisables à plus de 20%, voire 30%. Cette accélération sans précédent pose une question fondamentale : que devient une société lorsque sa base fiscale et ses élites professionnelles sont fragilisées par une technologie dont les promesses de création d’emplois restent, pour l’heure, largement théoriques ?

Schumpeter en PLS ou la destruction créatrice en panne : quand l’IA détruit plus vite qu’elle ne crée

L’argument classique de la « destruction créatrice », cher aux économistes libéraux, suppose que les emplois détruits par l’innovation seront compensés par de nouvelles activités, plus qualifiées et plus valorisantes. Pourtant, avec l’IA, ce mécanisme semble grippé. Les tâches automatisables le sont à un rythme tel que les nouvelles activités peinent à émerger – ou, lorsqu’elles apparaissent, elles sont à leur tour vulnérables à l’automatisation. Les juniors des cabinets de conseil, les correcteurs de presse, les assistants juridiques ou les analystes financiers commencent à voir leurs postes supprimés ou déqualifiés, tandis que les promesses de reconversion vers des métiers « émergents » – data analysts, managers d’IA – restent limitées à une minorité. Pire, ces nouveaux emplois, lorsqu’ils existent, sont souvent moins stables, moins rémunérateurs, ou soumis à une pression accrue de productivité.

Révolution technologiqueVitesse de déploiementEmplois détruitsEmplois créésImpact social
Machine à vapeur (XIXe)DécenniesOuvriers agricoles/artisansOuvriers d’usineUrbanisation, travail des enfants
Électricité (XXe)20-30 ansEmplois manuelsTechniciens, ingénieursMontée des classes moyennes
Informatique (années 1980-2000)15-20 ansEmployés administratifsDéveloppeurs, data analystsPolarisation du marché du travail
IA générative (2020-)2-5 ansCols blancs, cadresPeu (prompt engineers, etc.)Précarisation des élites, choc fiscal ?

Les entreprises, sous couvert d’innovation, utilisent l’IA comme un levier de réduction des coûts salariaux. Les plans de licenciements annoncés chez Prisma Media (récemment racheté par Bolloré), Capgemini ou Microsoft France invoquent explicitement l’IA pour justifier des suppressions de postes, alors même que la technologie n’est pas toujours pleinement déployée. Cette précipitation révèle une stratégie financière plus qu’industrielle : l’IA sert de prétexte pour rationaliser des effectifs, externaliser des activités, ou délocaliser des tâches vers des pays à bas coûts. Les syndicats, comme la CGT chez Prisma Media, dénoncent une instrumentalisation de l’IA pour masquer des restructurations purement comptables.

Dans ce contexte, la productivité gagnée grâce à l’IA ne profite ni aux salariés, ni à l’économie réelle. Elle se traduit par des gains financiers pour les actionnaires et une concentration accrue du capital entre les mains des géants technologiques. Les 10% des Français les mieux rémunérés, dont les emplois sont les plus exposés, contribuent aujourd’hui fortement aux recettes fiscales et sociales. Leur précarisation menace directement le financement de la protection sociale, alors même que les emplois de production, moins touchés par l’IA, stagnent depuis longtemps en termes de salaires et de reconnaissance de qualifications.

Un défi fiscal et écologique ignoré : l’IA, technologie subventionnée (sans que vous ne le sachiez) par la collectivité

L’IA bénéficie d’un avantage structurel : ses coûts réels – énergétiques, environnementaux, sociaux – ne sont pas internalisés. Les data centers, gourmands en électricité et en eau, prospèrent grâce à des externalités négatives supportées par la collectivité. Aux États-Unis, des moratoires sont déjà demandés en raison des pénuries d’eau locales, tandis qu’en France, les projets de nouveaux centres de données se multiplient sans que leur impact écologique ne soit sérieusement encadré. Pourtant, ces coûts, lorsqu’ils sont ignorés, faussent la compétition entre le travail humain et l’automatisation. Une entreprise qui remplace un salarié par une IA ne paie ni cotisations sociales, ni taxe sur les robots, alors même que les infrastructures publiques (éducation, santé, retraites) dépendent des revenus du travail.

La fiscalité actuelle aggrave ce déséquilibre. Les investissements dans l’IA sont amortissables, tandis que le travail est soumis à des prélèvements obligatoires. Résultat : les entreprises ont un intérêt financier à automatiser, même lorsque le gain de productivité est marginal. Pour corriger cette distorsion, des pistes émergent, comme la taxation des requêtes adressées aux modèles d’IA (« coûts d’inférence ») ou la création de labels « 100% humain » pour valoriser les productions non automatisées. Mais ces mesures se heurtent à la logique d’une économie mondialisée, où la compétitivité et les profits privés priment sur la justice sociale et l’intérêt général.

Risques politiques : quand l’IA alimente la défiance et la polarisation

L’histoire montre que les chocs technologiques, lorsqu’ils ne sont pas accompagnés, nourrissent les populismes et les extrémismes. La désindustrialisation a ainsi contribué à la montée des partis d’extrême droite en Europe et aux États-Unis, en créant des territoires abandonnés et des classes sociales déclassées. Avec l’IA, le risque est double. D’une part, la destruction d’emplois qualifiés dans les métropoles – Paris, Lyon, Grenoble – pourrait fragiliser des bassins d’emploi jusqu’ici épargnés par la précarité. D’autre part, la concentration du capital entre les mains d’une poignée de géants technologiques, majoritairement américains, menace de saper la souveraineté économique française et européenne.

Les syndicats, comme la CFE-CGC chez Orange ou la CFTC chez L’Oréal, alertent déjà sur les dérives managériales liées à l’IA : surveillance accrue des salariés, intensification du travail, déqualification des métiers. À terme, c’est le rapport de force entre capital et travail qui pourrait basculer, avec des salariés réduits à des rôles de « vérificateurs » ou de « superviseurs » d’IA, sans réelle autonomie ni valorisation. Les exemples se multiplient : des traducteurs contraints de corriger des textes générés par machine, des journalistes relégués à la relecture d’articles automatisés, des avocats cantonnés à la validation de contrats rédigés par des algorithmes.

Les pouvoirs publics et les partenaires sociaux sont devant un défi vital ; il est urgent de travailler des pistes pour limiter les dégâts. L’État pourrait conditionner les aides aux entreprises à des engagements en matière de formation et de reconversion, ou imposer des clauses de revoyure dans les accords d’entreprise, comme le fait déjà le centre Henri-Becquerel à Rouen pour les dosimétristes. Une régulation européenne des modèles d’IA, exigeant transparence et explicabilité, pourrait aussi limiter les abus, notamment dans les secteurs critiques (santé, justice, éducation). Enfin, la création d’un écosystème technologique souverain, fondé sur des modèles ouverts et frugaux, permettrait à l’Europe de réduire sa dépendance aux Big Tech américaines.

Vers un modèle français de l’IA ?

La France, comme l’Europe, se trouve à un carrefour. Soit elle subit l’IA comme une fatalité, en laissant les plateformes américaines et les fonds d’investissement dicter les règles du jeu. Soit elle invente un modèle hybride, où l’innovation technologique s’accompagne de garde-fous sociaux, fiscaux et écologiques. Sans que cela relève d’une inventivité démesurée, il conviendrait pour commencer de veiller à quelques priorités…

Premièrement, repenser la formation pour éviter l’obsolescence des compétences. Les programmes actuels, souvent génériques, doivent être remplacés par des parcours ciblés, co-construits avec les branches professionnelles. L’exemple de L’Oréal, qui forme ses salariés au « prompt engineering », montre que l’adaptation est possible – à condition qu’elle ne serve pas de prétexte à une précarisation accrue. Cette préoccupation est au demeurant valable en soi : les entreprises et les grands groupes ne sont pas des organisations philanthropiques, la question du pouvoir des salariés et de leurs représentants est plus que jamais cruciale.

Deuxièmement, rééquilibrer la fiscalité pour que l’IA ne soit plus subventionnée indirectement par la collectivité. Taxer les requêtes aux modèles d’IA, intégrer le coût carbone des data centers, ou encore conditionner les aides publiques à des engagements en matière d’emploi : autant de mesures qui pourraient ralentir la course à l’automatisation et financer la transition.

Troisièmement, encadrer les usages de l’IA dans les secteurs sensibles. Dans la santé, l’éducation ou la justice, l’automatisation ne peut se faire sans contrôle humain. Des instances paritaires, associant salariés, directions et experts, pourraient superviser ces déploiements, comme le demandent les syndicats d’Orange pour leur outil « Speech Analytics ». On retrouve ici l’obligation pointée dans le premier point.

Enfin, soutenir une IA française et européenne, sobre et souveraine. Les modèles ouverts, hébergés localement, permettraient de réduire la dépendance aux géants américains tout en limitant l’empreinte écologique. La France, avec son tissu de start-up et ses laboratoires publics, a les moyens de jouer sa partie – à condition que l’État y consacre les investissements nécessaires et redonne les moyens indispensables à la recherche publique et à l’université, sans se laisser aveugler par les sirènes du « toujours plus technologique ».

L’IA n’est pas une fatalité, mais un choix de société. Les scénarios catastrophistes, s’ils sont plausibles au regard de la perte de souveraineté économique réelle de l’Europe, ne sont pas inévitables – à condition que les dirigeants politiques en prennent rapidement conscience. Toutes les données à notre disposition confirment bien que la trajectoire actuelle repose sur une destruction bien plus rapide des activités que lors des « révolutions technologiques » précédentes. La question n’est donc plus de savoir si l’IA transformera le travail, mais comment elle le fera : en creusant les inégalités et en fragilisant la démocratie, ou en servant de levier pour une stratégie économique et sociale orientée en fonction de choix politiques clairs et délibérés. Le temps de la naïveté technologique est révolu, l’IA n’est pas un gadget inoffensif visant à produire des vidéoclips R’n’B de mauvaise qualité pour salle de gym : c’est une technologie dont les effets transformateurs et destructeurs sont potentiellement massifs, il est donc urgent de préparer des arbitrages politiques et sociaux déterminants.

Frédéric Faravel

1« IA agentique » désigne une catégorie d’intelligence artificielle capable d’agir de manière autonome, c’est-à-dire de planifier, décider et exécuter des tâches complexes sans intervention humaine constante. Contrairement aux outils d’IA traditionnels, qui se limitent à des fonctions spécifiques (comme la génération de texte ou l’analyse de données), l’IA agentique combine plusieurs modèles et technologies pour interagir avec son environnement, prendre des initiatives et accomplir des objectifs définis par l’utilisateur.

2L’étude est intitulée « L’IA, une menace pour 5 millions de salariés en France », portée par le Coface (compagnie d’assurance-crédit) et l’Observatoire des emplois menacés et émergents (OEM), avec notamment Axelle Arquié (économiste, cofondatrice de l’OEM) et Aurélien Duthoit (économiste chez Coface). L’étude a été dévoilée le 18 mars 2026 par Le Monde et devait paraître officiellement le 1er avril 2026.

La crise sociale française en 2025

Chaque été, l’INSEE publie son rapport sur la privation matérielle en France. Le rapport souligne qu’en 2024, la privation matérielle a un peu reculé, mais reste au-dessus des moyennes de 2017-2020. La crise économique mondiale est bien payée par les classes salariées.

L’étude de l’INSEE rappelle une réalité cruelle : un habitant sur cinq de ce pays ne part pas en vacances.

Privation matérielle et sociale en 2024 : Une personne sur huit est en situation de privation matérielle et sociale – François Gleizes, Julie Solard (Insee) – Insee Focus n°353, mai 2025

Mais les chiffres révèlent d’autres dimensions des colères sociales de ce pays.

Les trois classes qui dominent les médias, les éditoriaux, les mandats électoraux ne connaissent pas de privations en proportion comparable aux autres classes. Il s’agit des cadres, des indépendants et des retraités.

Les classes qui connaissent des privations sont les employés (14%), les ouvriers (16%), et parmi eux les chômeurs (34%), les mères seules et les familles de plus de trois enfants.

Cette étude confirme les autres études sur la question de la perception de la pauvreté et ses réalités matérielles.

Le taux de pauvreté en relation au revenu moyen stagne à un niveau très élevé, plus élevé qu’en 2012. Certains prétendent que ce taux n’est pas pertinent, car le montant du revenu moyen augmentant, le seuil de pauvreté correspond à un niveau de pouvoir d’achat supérieur à 2012. L’étude ci-dessus confirme que le niveau de privation matérielle est supérieur à 2012.

Pour surmonter les écueils d’une analyse monétaire uniquement des seuils de pauvreté, le bureau des statistiques européennes à créé il y a plus de 15 ans un indice synthétisant plusieurs critères. C’est la mesure « Arope »1.

Et bien le dernier rapport a également constaté une dégradation générale de la situation en France depuis 2015. L’Allemagne stagne à 20% de sa population ayant des difficultés à vivre depuis plus de 15 ans, malgré une économie florissante et excédentaire entre 2007 et 2019. La France disposait d’un modèle qui empêchait les chocs violents, tant en crise qu’en surchauffe. Et bien le taux de pauvreté au sens européen, 20% inférieur à l’Allemagne, a rattrapé celle-ci en 2024.

Je me souviens de débats au sein du PS dans les années 2013-2015 où nous étions nombreux à mettre en garde contre des politiques budgétaires, économiques, sociales, et juridiques nous conduisant à plus d’inégalités sans aucun avantage compétitif, ni croissance renforcée, ni stabilisation budgétaire, ni amélioration de la vie des Françaises et des Français.

Nous étions surpris de ne voir aucune argumentation de fond face à nos arguments. On nous traitait de trois façons :

  1. On nous renvoyait à un futur radieux. « Les effets du CICE sont à long terme ». Le terme de 12 ans est suffisamment long pour se rendre compte que la politique choisie a été un gaspillage budgétaire et une erreur stratégique.
  2. On nous opposait les traités européens. Le rapport Draghi de 2024 comme les études économiques de l’UE comme des instituts europhiles soulignent tous le manque d’investissement entre 2013 et 2024, la faible utilisation de l’épargne européenne qui du coup finance les investissements aux États-Unis, en Chine, hors d’Europe, et la nécessité de revenir sur les « freins à la dette » des traités. Cette faiblesse économique européenne s’accompagne d’une faiblesse géopolitique et d’un risque de colonisation par les forces géopolitiques supérieures militairement.
  3. On nous accusait de « postures », multipliant les accusations sur nos personnes. Les tenants de l’orthodoxie ordo libérale profitaient de leur loyauté aux doctrines dominantes pour construire des carrières de conseillers ministériaux, de ministres, de directeurs administration ou d’autorités administratives, avant de les rentabiliser en passant dans le privé. Ces opportunistes, dont la plupart ont rejoint Macron, ne pouvaient imaginer que nous argumentions sur le fond en raison même du fond, et non pour leur piquer leur place ou leur concurrencer une prébende.

Le bilan de court, moyen et long terme est catastrophique, œuvre de ces classes dominantes, venues du sarkozisme, du hollandisme ou du macronisme, pour former le « bloc central » et, avec le ralliement de LR, « gouvernemental ».

Mais leurs clientèles électorales – indépendants, cadres et retraités – profitent de ces politiques.

Mathieu Pouydesseau

  1. https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Glossary:At_risk_of_poverty_or_social_exclusion_(AROPE) ↩︎

Mathieu Pouydesseau à la Friedrich-Ebert Stiftung : la « règle d’or » tue économiquement l’Europe

Notre camarade Mathieu Pouydesseau est intervenu mercredi 9 avril 2025 dans le forum pour une économie politique progressiste organisé par la Friedrich-Ebert-Stiftung (la fondation rattachée au SPD) à Berlin, en ce même jour où devait être annoncé la formation d’une grande coalition CDU-CSU/SPD.

Les débats s’étant déroulés en allemand, nous avons sous-titré les échanges.

Alors que le débat traitait de politique fiscale, la représentante du syndicat patronal BDI Dr Monika Wünnemann a déroulé son mantra éculé sur « l’impôt sur le patrimoine qui ruine des familles, l’impôt sur l’héritage qui détruit des emplois, l’impôt sur les dividendes qui réduit l’investissement. » A côté d’elle, une chercheuse, Martyna Berenika Linartas, démontait point à point ces « narratifs » avec des faits. Mais la représentante des « intérêts des entreprises » refusait toute argumentation factuelle.

Mathieu Pouydesseau vit en Allemagne depuis près de 30 ans et il y est chef d’une entreprise de 60 salariés dans le numérique et les hautes technologies. Pour lui comme pour nous, il y a un moyen de concilier les résultats de la recherche et les soucis de sa « représentante » patronale (notez l’ironie) : la productivité. Et pour augmenter la productivité, il faut faire payer aux plus aisés et aux entreprises plus d’impôts!

D’abord, Les entreprises ont besoin d’une sécurité juridique, c’est à dire d’un État de droit, démocratique. Sans un État fonctionnel, c’est l’AfD qui prendra tôt ou tard le pouvoir et elle ne garantit qu’une chose : l’arbitraire juridique !

Deuxièmement, le résultat de 20 ans de discours de règle d’or et de refus d’imposer les riches, les infrastructures sont devenues catastrophiques. Combien d’heures perdues par les gens, cadres, employés, parce qu’un pont s’effondre sur une voie ferrée ? La transformation numérique est ridicule, l’Allemagne perd ici en productivité.

Ensuite, la représentante du patronat allemand a parlé bureaucratie : mais combien de formulaires restent en papier parce qu’on a pas investi dans la numérisation des administrations ?

Enfin, pour contrer l’AFD , il faut de nouveau un marché intérieur dynamique, donc de l’investissement public et des salaires dignes. Refuser cela pour s’épargner 2 points d’imposition est un suicide, y compris pour les 1% les plus riches !

Il existe un bel article dans la constitution allemande, l’article 14 : « le droit de propriété donne des devoirs. » Il nous faut plus de solidarité, en France, en Allemagne, partout en Europe.

“Refaire de la laïcité un instrument de justice sociale et de cohésion républicaine” – tribune parue dans Libération, le jeudi 20 mars 2025

Obtenu de haute lutte par la gauche, il est impératif de ne pas laisser ce principe dans les mains de ceux qui, comme le Rassemblement national, la subvertissent au profit de thèses identitaires, estiment des personnalités de gauche rassemblant la GRS, le PCF et le PS.

Tribune parue le 20 mars dans Libération.

A l’ère de toutes les confusions, il fait toujours bon rappeler que la gauche et la laïcité ont partie liée depuis quatre siècles.

De la grande Révolution française au vote de la loi de séparation des Eglises et l’Etat dont nous fêterons les 120 ans en 2025, nous avons inscrit ce principe consubstantiel à l’idéal républicain au cœur de notre philosophie politique.

Sous l’exigeante tutelle intellectuelle de Jean Jaurès, nous avons œuvré pour le triomphe de la République laïque et sociale, afin d’offrir à chaque citoyenne et à chaque citoyen les moyens de son émancipation et le droit de pratiquer son culte sans entrave.

Hélas, aujourd’hui, en dépit de sa pertinence sans cesse démontrée, la laïcité vacille, étant mal comprise, instrumentalisée ou fragilisée. D’un côté, la droite et l’extrême droite la détournent pour stigmatiser nos compatriotes de confession musulmane. De l’autre, des confusions et des infléchissements s’opèrent, réduisant la laïcité à une famélique neutralité de l’Etat, ce qui demeure un profond contresens historique et politique.

La laïcité est une matière chaude, obtenue de haute lutte par notre camp. Il est impératif de ne pas la laisser dans les mains de ceux qui, comme le Rassemblement national, prétendent en détenir l’exclusivité pour mieux la subvertir au profit de thèses identitaires.

Le peuple français espère beaucoup de nous à ce sujet. Nous devons redevenir les défenseurs intransigeants de la République laïque, sociale et universaliste, la seule capable de garantir à chacune et à chacun les mêmes droits et les mêmes libertés.

Nous savons trop bien que lorsque l’école publique manque de moyens, quand les services publics se retirent des territoires, l’Etat fait place nette à la marchandisation du monde, aux intérêts particuliers et aux pressions communautaristes et c’est toute la République qui s’en trouve affaiblie.

Empêcher les discriminations, l’antisémitisme et le racisme

Renforcer la laïcité, c’est donc d’abord reconstruire une République forte, présente partout, dans l’hexagone et l’outre-mer, qui consacre l’égalité des droits et des responsabilités. C’est développer des services publics qui ne laissent personne sur le bord du chemin, en particulier dans les quartiers populaires et dans la ruralité. C’est empêcher les discriminations, l’antisémitisme et le racisme.

Renforcer la laïcité, c’est aller au bout de la séparation des Eglises et de l’Etat, principe indispensable à la mise en échec du poison identitaire qui se répand à toute vitesse. C’est faire en sorte que l’école publique retrouve sa centralité et demeure, selon les mots de Jean Zay, «l’asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas». Telle est l’ambition de ce texte qui comprend des perspectives politiques que la gauche devra soutenir au cours des prochaines échéances électorales : donner toute sa place au principe de laïcité dans notre Constitution afin de consacrer définitivement la séparation des Eglises et de l’Etat et mettre fin à toutes les dérogations qui perdurent depuis trop longtemps ; instituer au sein de notre Constitution un Défenseur de la laïcité, sous la forme d’une autorité administrative indépendante, dont le rôle sera de veiller à la bonne application des politiques publiques dédiées à la laïcité.

Assurer à l’école publique et laïque le soutien absolu de toute la nation : revalorisation significative des salaires, meilleur encadrement, protection et formation des enseignants, en première ligne dans la transmission des valeurs républicaines.

Fermer les écoles privées hors contrat et conditionner les financements publics versés aux écoles privées sous contrat au respect de critères de mixité sociale afin d’enrayer la ségrégation scolaire qui se joue à bas bruit dans notre pays.

Levier pour l’émancipation

La réalisation de ce programme, non exhaustif, ne sera pas chose aisée. Nous rencontrerons de l’adversité, ce qui suppose une unité d’action sans faille. Mais nous sommes confiants, car la gauche a toujours su se rassembler pour défendre l’essentiel.

La laïcité est un rempart contre l’intolérance et un levier pour l’émancipation. A nous de reprendre le terrain perdu et de faire front, sans hésitation ni compromis, pour qu’elle devienne un projet d’avenir du XXIe siècle pour les nouvelles générations.

Nous, forces de gauche, socialistes, communistes, républicains, universalistes, appelons à ce réveil collectif : garantir à chacun les mêmes droits, sans discrimination, sans pression et sans assignation.

Le moment est venu de refaire de la laïcité un instrument de justice sociale et de cohésion républicaine.

C’est ainsi que nous reconstruirons une gauche populaire et fidèle à son histoire.

C’est ainsi que nous préparerons l’avenir. L’heure du sursaut a sonné.

Signataires :

Hélène Bidard Adjointe communiste à la mairie de Paris en charge de l’égalité femmes-hommes, de la jeunesse et de l’éducation populaire, Léon Deffontaines Porte-parole du Parti communiste français, Carole Delga Présidente socialiste de la région Occitanie, Cécile Fadat Elue locale et membre du conseil national du PS, engagée en faveur de la laïcité, Jérôme Guedj Député socialiste de l’Essonne, Marie-Noëlle Lienemann Ancienne ministre, coordinatrice nationale de la Gauche républicaine et socialiste, membre du CESE, Emmanuel Maurel Député et animateur nationale de la Gauche républicaine et socialiste du Val-d’Oise, Pierre Ouzoulias Sénateur communiste des Hauts-de-Seine, Laurence Rossignol Sénatrice socialiste du Val-de-Marne.

Entrer en Résistance

Nous ne faisons pas face à un gouvernement qui voudrait faire de son mieux dans un contexte difficile mais se tromperait sur le diagnostic et les solutions.

Nous faisons face à un président de la République au service des puissants de ce monde, idéologiquement convaincu que la richesse ruisselle sans qu’il n’y ait besoin que la loi instaure la solidarité et qui, délibérément, ne prend pas les mesures pour sauver, soutenir ou améliorer tout ce qui fait l’originalité et la pertinence de notre modèle social français ou même européen.

Au contraire, par tous les moyens, et dans tous les domaines, il affaiblit, casse ou laisse dépérir à dessein. Il n’est pas le seul en Europe. D’autres ont tapé plus fort et plus tôt. Mais les objectifs sont les mêmes.

Ces attaques semblent partir tous azimuts mais sont malheureusement très cohérentes. Ainsi de la réforme des retraites, inutile et injuste ; ainsi de l’Hôpital, de la Recherche ou de l’École où, faute de moyens et d’ambition, on désespère les personnels et on laisse filer les compétences ; ainsi de la Laïcité quand « l’on » fait semblant de ne pas voir que la participation du Président à des cérémonies religieuses est anticonstitutionnelle et rend inaudible le juste discours sur les signes ostentatoires ; ainsi du droit du travail contre lequel on ne compte plus les coups de boutoirs, dont le dernier en date est la proposition de faire reculer d’un an à deux mois le délai de prescription pour la saisine des prudhommes en cas de licenciement abusif… Et la liste est longue.

Entrer en résistance, c’est multiplier les combats ponctuels sans perdre de vue la vision d’ensemble. Entrer en résistance, c’est avoir conscience qu’à ce régime la République est en danger. Mais entrer en résistance c’est aussi gagner : ainsi de la victoire d’Emmanuel Maurel et de ses alliés sur le géoblocage des œuvres culturelles. Entrer en résistance c’est gagner partout où nous sommes car il n’y a pas de petites victoires. Entrer en résistance, c’est ainsi préparer la contre-offensive et la gauche républicaine de demain qui, en France comme en Europe, pourra proposer une alternative attractive aux chemins mortifères.

Émeutes : quelles leçons pour la gauche ? par Christophe Ramaux

Christophe Ramaux est Maître de conférences à l’université Paris I-Panthéon Sorbonne, membre des Économistes atterrés. Nos chemins se croisent régulièrement et, après la publication de son dernier essai Pour une économie républicaine : une alternative au néolibéralisme (février 2022, édition De Boeck), nous l’avions à nouveau invité à débattre à nos côtés sur notre stand de la Fête de l’Humanité en septembre 2022. Lorsqu’il a publié sa réflexion ce mois-ci sur les émeutes (leurs causes, leurs conséquences, l’absence de réponses aux problèmes qu’elles soulèvent) qui ont frappé nos concitoyens fin juin, nous avons à nouveau constaté nos convergences avec ses analyses. Nous lui avons demandé aujourd’hui l’autorisation de publier celle-ci sur notre site et il a immédiatement donné son accord – qu’il en soit chaleureusement remercié. Vous trouverez donc la version longue de son propos ci-dessous et vous pourrez en consulter une version plus courte sur le site d’Alternatives Économiques publiée le 21 juillet dernier. Bonne lecture.

Nous y sommes, au cœur des congés payés, avec Charles Trenet et sa Nationale 7 dont le ciel d’été « chasse les aigreurs et les acidités / Qui font l’malheur des grand’s cités / Toutes excitées ». Des ados taquinant les institutions et donc la police pour s’affirmer n’est pas nouveau. La conduite sans permis et le refus d’obtempérer sont devenus un rite de passage dans nombre de bandes. On doit le déplorer, reconnaître que ce n’est pas simple à gérer. Rien n’autorise cependant à y répondre par la mort. Et celle de Nahel s’ajoute à une trop longue liste. Il y a décidément lieu de revoir certains règles d’intervention de la police. Bourdieu voyait dans le régalien la « main droite » de l’État. C’est offrir beaucoup à la droite. N’est-il pas essentiel que les lois et la Constitution même, les institutions les plus « systémiques » donc, posent pour le régalien la mission de faire respecter les droits de l’homme et du citoyen, dont la lutte contre le racisme ? N’est-ce pas une précondition du progrès social ?

Pour refonder la police encore faut-il reconnaître sa légitimité. On mesure la vacuité de ceux qui clament « tout le monde déteste la police ». Et leur infatuation : les forces de l’ordre comptant parmi les services publics les plus populaires, c’est bien une bonne part du peuple que ce « tout le monde » efface. Une émeute a toujours un sens politique. Encore faut-il ne pas se méprendre sur ce sens. Tout ce qui bouge n’est pas rouge. Quand la république recule, les petits rois refont surface. C’est vrai de certains policiers et de certains de leurs syndicats, preuve au passage des dangers bien réels du corporatisme. C’est vrai aussi de ces jeunes qui s’autorisent à piller et à casser, des commerces proches, des mairies, des écoles et à l’occasion des cibles juives ou LGBT. L’extrême-droite pointe dans ces jeunes émeutiers des « sauvages ». Mais certains progressistes ne raisonnent-ils pas de même en les enfermant dans le statut de victimes irresponsables ? Respecter autrui, n’est-ce pas aussi lui dire qu’on désapprouve certains de ses actes ? Derrière le paternalisme compassionnel, c’est finalement le mépris à l’égard de ces jeunes eux-mêmes qui perce.

Un mépris qui s’étend aux « quartiers ». L’extrême-droite est dans son funeste rôle quand elle assimile tous les quartiers et leurs immigrés qui y sont concentrés aux « ensauvagés ». Mais n’est-ce pas lui emboîter le pas que de dire que ce sont les « quartiers » qui ont embrassé les émeutes ? Avec ce souci : si le nombre des jeunes émeutiers a été non négligeable, ils n’en forment pas moins qu’une infime minorité de la jeunesse et a fortiori de la population des « quartiers ». Et c’est d’abord dans ceux-ci, on le comprend au regard des dégâts subis, que les émeutes ont été condamnées. Ces autres voix ne méritent-elles pas d’être entendues et respectées ? Le bon côté de la barricade n’était-il pas du côté de ceux, ces mères notamment, qui ont veillé pour protéger « leurs » services publics ?

La régression d’une certaine gauche vient de loin

N’en déplaise aux libertariens et anarchistes, la société n’est pas un amas d’individus. Vivre ensemble, former société, suppose valeurs et règles partagées. Les appartenances communautaires (familiale, associative culturelle, religieuse…) sont multiples et respectables. La religion offre à sa façon un surmoi qui mérite d’être compris a fortiori si l’on souhaite la critiquer1. La république soutient toutefois que l’organisation politique de la cité relève du suffrage universel et des lois qui en procèdent et non de la religion, y compris pour permettre à chacun de croire ou non. Les replis communautaires et les régressions religieuses – avec l’islamisme intégriste mais aussi l’évangélisme ici et ailleurs – ont progressé ces dernières années. Certains refusent de le voir, pire battent le pavé contre l’« islamophobie », assimilant ainsi toute critique de la religion – on ne parle pas de la haine des musulmans – à du racisme, ce malgré Charlie, et les intégristes qui brodent sur cette corde victimaire. Mépris à nouveau : celui de l’essentialisme qui assigne, avec en premières victimes les immigrés ou issus de l’immigration agnostiques ou athées, ou qui croient en respectant la laïcité, sans parler des femmes iraniennes.

Loin des replis identitaires et de la lutte sans fin de tous contre tous, les républicains combattent pour l’égalité et la fraternité afin que tous les citoyens – quelles que soient leurs origines – se sentent membre à part entière de la communauté nationale. Un combat universel, embrassé sous tous les continents : c’est en le reprenant que la Société des amis des Noirs a engagé sa lutte contre la traite, que Saint-Domingue s’est soulevée, que l’esclavage a été aboli sous la Révolution et que les peuples aux quatre coins du monde ont mené combat contre le colonialisme et pour leur indépendance.

Une partie de la gauche n’a jamais saisi la portée révolutionnaire de la république. C’est par elle que Jaurès est venu au socialisme. La Révolution française, souligne-t-il en 18902, a été socialiste en politique, elle a «transféré à la nation toute entière la propriété politique […] qu’une famille entendait se réserver indéfiniment ». Elle l’a été dans « l’organisation de la famille » avec, la fin des privilèges et du droit d’aînesse, le partage égalitaire de l’héritage, y compris pour les filles. Dans « l’organisation de l’enseignement public » avec les écoles primaires gratuites. Dans « sa conception de la propriété », va- t-il jusqu’à soutenir, en ouvrant le droit de propriété à tous et en le bornant « par la loi », afin de ne pas « préjudicier […] ni à l’existence, ni à la propriété » des autres. Nul socialisme n’est concevable sans la république a-t-il soutenu inlassablement. On est aux antipodes de ceux qui, aujourd’hui encore – malgré les sphères de l’État social échappant au capital (protection sociale, services publics…) bien plus développées que du temps de Jaurès – soutiennent que l’État n’est au fond que bourgeois et la République de même. Un État néocolonial surenchérissent les mêmes ou d’autres, sans craindre le révisionnisme eu égard à ce qu’était réellement le colonialisme. La République : une expression de la

« domination blanche »3 ? L’extrême droite, à nouveau, est à son aise. De même que Renaud Camus l’est avec l’usage inconsidéré du terme « racisé » : « On critique l’extrême gauche, les BLM [Black Lives Matter], les islamogauchistes, mais ce sont tout de même eux qui nous auront sortis de cette ridicule parenthèse antiraciste et pseudoscientifique selon laquelle les races n’existaient pas »4.

La gauche pour transformer réellement la société doit porter un projet à vocation majoritaire. Le droit à la sécurité – la protection sociale a mobilisé son vocabulaire pour se légitimer – en fait évidemment partie. Il en va de même pour la maîtrise de l’immigration. Le contrôle des frontières ne sert à rien supputent les no border. Mépris pour la misère du monde cette fois : comme si les migrants ne s’orientaient pas aussi en fonction des conditions d’accueil offertes ou non ; comme si l’ouverture complète des frontières, des droits sociaux et le transport organisé et gratuit afin d’éviter les trafics et leurs naufrages, ne se traduiraient pas immédiatement par l’afflux de millions de migrants. Le patronat le plus rétrograde a toujours été favorable aux vastes flots d’immigration. Jaurès avait su fustiger aussi cela. Au nom de quoi d’ailleurs l’immigration devrait-elle échapper à l’idée qu’en tout domaine la maîtrise politique doit primer5 ?

La France a été et demeure un pays d’immigration. L’extrême-droite se repaît de la supposée faillite du « modèle républicain d’intégration ». Faut-il reprendre ce refrain alors même que les mariages mixtes, preuve de la résilience de ce modèle dont c’est une singularité, n’ont nullement disparu6 ? Et quel autre modèle lui opposer ? Celui, américain, du développement pendant longtemps légalement séparé, d’où la distinction de « races » dans le recensement depuis 1790 jusqu’à nos jours7 ? Même s’il est effectivement mis à mal, on peut au contraire soutenir qu’il y a lieu de défendre un modèle qui, sans écraser les différences – comme ce fut certes le cas pendant longtemps – se propose néanmoins de les subsumer autour de valeurs républicaines partagées. Accueillir dignement les immigrés suppose d’en maîtriser les flux : on s’excuse d’avoir à rappeler cette platitude. Le logement, pour ne citer que lui, n’est pas extensible à souhait. Face aux ghettos ethniques et face au racisme qui existe toujours – y compris au sein de la police ce qui est particulièrement inacceptable –, il y a bien une priorité à relancer l’intégration pour faire peuple commun.

Ségrégation spatiale et travail : quelles réponses ?

Le social – est-ce à un économiste de le rappeler ? – ne se réduit pas aux conditions économiques, contrairement à ce que d’aucuns laissent entendre, aujourd’hui comme en 2005, comme pour excuser les émeutiers. Il est aussi affaire de représentations, de valeurs, d’où d’ailleurs les attitudes différentes au sein des « quartiers » face aux émeutes. Pour faire peuple commun, il y a bien un combat de valeurs à engager. Celui contre la supposée « domination blanche » – comme si on ne pouvait pas être « non blanc » et exploiteur, « blanc » et dominé, a fortiori plus de soixante ans après les indépendances – éloigne évidemment du fraternel, ne peut qu’alimenter la bascule de nombre d’ouvriers et d’employés vers le Rassemblement National.

Tout n’est pas qu’économique et il importe d’instiller dans l’économie elle-même les principes républicains, de promouvoir une économie républicaine, expression dont on s’étonne qu’elle n’ait pas surgi plus tôt, comme si l’économie et de la république ne méritaient pas d’être rapprochés8. Jaurès, à nouveau, en a posé les jalons. La république est amputée, soulignait-il, si elle ne s’accompagne pas de son volet économique avec la république sociale.

L’économie républicaine doit prévaloir en tout domaine, et notamment sur deux volets en lien direct avec les émeutes.

Celui de la ségrégation spatiale tout d’abord. Fipaddict et Thierry Pech ont fait œuvre utile en invitant à se départir d’un catastrophisme englobant sur les « quartiers »9. Dans les Quartiers de la politique de la ville (QPV), le taux de pauvreté (à 43%) est trois fois plus élevé qu’ailleurs en France, le taux d’emploi y est inférieur de 22 points, la mixité sociale recule10. Les QPV ne sont pas pour autant des ghettos homogènes et « perdus ». Le taux de chômage et le nombre d’allocataires au RSA y ont plus baissé qu’ailleurs ces dernières années. La mobilité ascendante y existe. Ils sont pour une part comme des aéroports où on atterrit mais d’où aussi on décolle avec une rotation importante des habitants.

La concentration des immigrés et singulièrement des plus pauvres dans les QPV pose problème. Mais comment y remédier ? Le capitalisme libéral creuse les inégalités territoriales. Les communes riches attirent les plus riches, d’où la flambée des prix qui rend le logement inabordable aux moins aisés, etc. ; à l’opposé, ceux qui en ont les moyens quittent les communes pauvres dès qu’ils le peuvent, d’où l’appauvrissement cumulatif de ces communes. Si les ghettos de pauvres existent, ceux des riches existent aussi et sont bien plus fermés. Seule l’intervention publique peut contrer cette polarisation. Preuve qu’il est possible d’agir, la loi SRU de 2000 y a œuvré. Il est temps d’aller au-delà : en durcissant les pénalités financières à l’égard des communes récalcitrantes à la construction de logements sociaux, mais aussi en accroissant et facilitant la mobilisationfoncièreà la main des préfets pour la construction de ces logements – et en particulier des très sociaux – au sein des communes aisées. Cela permettrait de réduire les temps de transports – une sobriété heureuse – de ceux dont le métier est de travailler dans les quartiers aisés.

Le travail et les métiers justement : c’est le second grand enjeu. Le chômage et les emplois plus souvent à temps partiel et précaires minent les QPV. Les études abondent qui attestent du maintien de la reproduction sociale. Dénoncer celle-ci est évidemment essentiel, mais gare, ce faisant, à ne pas alimenter la disqualification des métiers d’ouvriers et d’employés, d’entretenir l’idée que les occuper est peu ou prou calamiteux. Nous aurons toujours besoin demain d’ouvriers, les vastes chantiers de la bifurcation écologique l’exigent, et d’employés, du fait notamment du vieillissement de la population et donc des besoins liés à la dépendance.

Instiller de la république en économie, c’est aussi soutenir que tous les métiers doivent être tenus pour strictement égaux dans le respect qui leur est dû. En Allemagne, on peut encore être fier lorsque son rejeton accède à un poste d’ouvrier. On en est loin en France, malgré la mise en évidence du rôle essentiel des « premiers de corvée » et autres « secondes lignes » avec le covid. Le magnifique Discours à la jeunesse de Jaurès se terminait, ce n’est pas anodin, par un éloge de la fierté du travail bien fait,«quel qu’ilsoit», et des travailleurs qui l’exercent. C’est un enjeu majeur trop souvent omis dans les travaux sur la mobilité sociale : redonner à tous les travailleurs leur fierté.

Les représentations importent : n’est-ce pas au nom de l’égale dignité des métiers qu’on peut d’autant mieux exiger de réduire les distances entre eux ? Les progressistes aux petits pieds se bornent à promouvoir l’égalité des chances. La priorité serait de permettre aux femmes, aux « minorités », voire aux fils d’ouvriers pour les plus hardis, de devenir patron du CAC 40. On peut retenir une autre priorité : un nouvel âge de l’égalité, avec une authentique revalorisation tant matérielle que symbolique des ouvriers et employés et la limitation des écarts pour « ceux d’en haut ». L’égalité des chances y gagnera puisque ce n’est pas en augmentant la hauteur d’une échelle qu’on facilite d’y grimper à son sommet.

Il est minuit moins le quart pour la gauche

En 1936, à la Libération et en 1981, c’est lorsqu’elle a porté la république en politique comme en économie que la gauche a pu accéder au pouvoir, déployer ses grandes réformes. Les promoteurs du néolibéralisme économique savent le bénéfice qu’ils peuvent tirer lorsque ceux qui s’opposent à ce néolibéralisme prennent leur distance avec la république, s’enlisant inexorablement dans des postures minoritaires. La droite, Macron avec, l’a parfaitement compris à l’occasion des émeutes : ils arguent de la défense de la République pour mieux ne rien changer dans la politique économique. La république mérite pourtant mieux qu’une défense hémiplégique. Raphaël Enthoven et Caroline Fourest, pour ne citer qu’eux, s’en posent en gardiens, mais en négligeant son volet social. D’où la défense de la politique économique de Macron, dont la réforme des retraites, dans leur journal Franc- Tireur, avec en chroniqueur économique Olivier Babeau, encenseur des dividendes et des milliardaires.

On se désole de la montée du Rassemblement National. Encore faut-il en sonder les ressorts. Cette extrême-droite a tourné le dos à la dénonciation de la « gueuse ». Elle se présente, à sa façon, en défense de la république tant au niveau politique que social, d’où sa progression.

La gauche ne pourra offrir une alternative crédible si elle est dominée par deux pôles qui sont autant d’impasses : l’un, opposé au néolibéralisme économique, mais au message brouillé sur le volet républicain du politique, l’autre, dont Macron est un pur produit, qui prétend porter ce dernier volet, mais pour mieux justifier le néolibéralisme.

Il est minuit moins le quart pour la gauche. Puisse-t-elle, avec Jaurès, se reconstruire comme gauche authentiquement républicaine et sociale… pour que ne sonne pas son glas.


1 C’est devant El prendimiento de Cristo de Goya (le Christ y prend toutes les bassesses et offre tout) à Tolède que l’auteur de ses lignes, athée, a saisi il y a quelques années la puissance que porte – et porte encore pour certains – la religion. Et à choisir, les lignes de Marx sur la religion (dans Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel – 1844) ne comptent-elle pas parmi ses plus subtiles (« La religion est le soupir de la créature accablée, l’âme d’un monde sans cœur »…) ?

2 « Le socialisme et la Révolution française », La Dépêche de Toulouse, 22 octobre 1890.

3 Sur toutes ces questions, voir la roborative mise au point de Stéphane Beaud, Gérard Noiriel (2021) dans Raceetsciences sociales.Essaisurlesusagespublicsd’unecatégorie, Agone. Voir aussi Florian Gulli (2022), L’antiracismetrahiDéfensede l’universalisme, PUF, ouvrage salué par Gérard Noiriel dans son précieux blog.

4 Cité dans l’article documenté de Gaston Crémieux sur le racisme de Renaud Camus, «LeGrandmâleblanc», Franc-Tireur, n°15, 23 février 2022.

5 Voir sur cette question la courageuse note de la Fondation Jean Jaurès de Renaud Large (2023), «Ambitieux sur les retraites, ferme sur l’immigration : le modèle social-démocrate danois (2016-2023) ».

6 Cf. les résultats de la deuxième enquête Trajectoireset originesde l’Insee (2022) : «La diversitédesoriginesetlamixité des unions progressent au fil des générations », Insee Première.

7 Du premier recensement en 1790 à 1850, seules deux races étaient reconnues : les « blancs » et les « noirs » (avec pour ces derniers les sous-catégories de « libres » et d’esclaves »). S’y sont ensuite progressivement ajoutés les « Amérindiens et autochtones d’Alaska », les « Asiatiques », les « Autres races » et (en 2000) les « Autochtones d’Hawaï et des îles du Pacifique ». S’y superposent l’enregistrement des « origines ethniques » (hispaniques, etc.), le tout avec moult conflits sur leurs contours à l’occasion des recensements tous les 10 ans.

8 Christophe Ramaux (2022), Pour une économie républicaine. Une alternative au néolibéralisme, De Boeck.

9 «Emeutes urbaines et quartiers prioritaires : comment ne pas se tromper de diagnostic », La Grande Conversation, 13 juillet 2023. Voir aussi Vincent Grimault (2023), « Non, les banlieues ne croulent pas sous l’argent public», Alternatives économiques, 07 Juillet.

10 Voir Mathilde Gerardin et Julien Pramil (2023), « En 15ans, les disparités entre quartiers, mesurées selon le revenu, se sont accentuées dans la plupart des grandes villes », Insee Analyses, no79, 11 janvier.

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