Les contradictions de la société espagnole au prisme de l’affaire Hasel

La mort du grand intellectuel Miguel de Unamuno en 1936, au début de la guerre civile, est la fin tragique d’une passion pour l’Espagne, attachée à ses paradoxes et ses turbulences. Unamuno est mort quelques semaines après avoir échappé au lynchage dans son université de Salamanque, où il avait prononcé un discours dénonçant la brutalité des troupes nationalistes. Il a été emporté par une dialectique dont il avait eu l’intuition : celle qui relie l’obsession espagnole de la pureté, le casticismo et la haine entre frères, le cainismo.

Cette dialectique adapte sa partition en ce début d’année 2021. Le cas Pablo Hasel démontre l’actualité affligeante des angoisses d’Unamuno et d’autres, d’Ángel Ganivet à Antonio Machado, sur la capacité des Espagnols à penser à l’Espagne, l’Espagne telle qu’elle est et non telle qu’ils la veulent. L’affaire qui se développe autour de la condamnation de ce rappeur de Lérida pour apologie du terrorisme et injure à la Couronne, rend manifeste ce qui vicie l’air de l’Espagne : la radicalisation et l’affirmation à l’extrême des options politiques et des positions sociales.

Pablo Hasel, né en 1988, est un rappeur originaire de Catalogne, peu inventif musicalement mais très prolifique et à l’activisme fort. Il est connu depuis une dizaine d’années comme compagnon de route du Parti communiste espagnol reconstitué (PCEr), une formation clandestine, et comme fervent opposant à la monarchie. Les Bourbons occupent une place de choix dans la construction de ses textes anticapitalistes et antisystèmes où il démontre un sens de la formule qui force l’admiration.

L’affaire Hasel est l’aboutissement de longs démêlés du rappeur avec la justice.

D’abord pour ses chansons : depuis 2011, il glorifie régulièrement les GRAPOS, bras armé du Parti communiste clandestin et groupuscule responsable d’attentats à la bombe et du meurtre de policiers dans les années 1970. Il rend aussi fréquemment hommage à des personnalités du terrorisme de gauche et du terrorisme basque, et fait l’éloge de méthodes politiques pour le moins contestables : « la peine de mort pour les Infantes pitoyables », « que reviennent les GRAPOS », « pourvu que quelqu’un fasse sauter la voiture de Patxi López ».

Ensuite sur Twitter où il fait preuve d’une certaine constance : 1915 tweets, publiés entre 2014 et 2016, contiennent les mots « terrorisme », « GRAPO », « ETA », « bombe », « Police », « Garde civile », « Monarchie », « Bourbons ».

En 2014, il est condamné à deux ans de prison pour apologie du terrorisme, mais n’exécute pas sa peine. Entre 2014 et 2016, le rappeur persiste et signe sur Twitter et dans ses chansons. Le tribunal revoit donc sa sentence en exigeant le placement en détention pour apologie du terrorisme et injure à la Couronne. Saisie en appel en 2018, la Cour suprême commue sa peine en neuf mois d’emprisonnement dans un jugement rendu en mai 2020. Le tribunal avait conclu que si les paroles du rappeur méritaient bien d’être jugées selon le régime de la liberté d’expression, la référence à des actions terroristes identifiées dans la mémoire collective ainsi que le fait d’appeler à leur reproduction sur des personnalités publiques justifiaient  une condamnation.

L’affaire prend une autre tournure le 16 février, quand il est arrêté par les Mossos d’Esquadra dans l’Université de Lérida où il s’était retranché avec un groupe de sympathisants pour échapper à la police.

Depuis son arrestation, des manifestations embrasent les grandes villes du pays, particulièrement à Barcelone, Lérida, Gérone, Vic et Valence, mais aussi à Madrid, Séville ou Pampelune. Des affrontements, parfois très violents, ont opposé la police et de jeunes manifestants dans des cortèges à taille variable mais empreints d’une colère vive. La crise a pris une tournure politique, divisant le gouvernement et la majorité au Congrès entre le PSOE de Pedro Sánchez, traditionnellement légaliste et laconique sur la monarchie, et Podemos dont les leaders apportent leur soutien aux manifestants.

La tonalité de l’événement a été donnée par l’activisme de Hasel lui-même : un positionnement antisystème, décliné en antimonarchiste, pro-ETA, républicain, communiste et indépendantiste. Cette sémantique est reprise de façon visible dans les manifestations et se place sous la bannière de la liberté d’expression.

Cet univers, auquel se surajoute la configuration violente des manifestations et les slogans parfois très provocateurs, a tout pour inciter la vieille Espagne au mépris et à la haine. Le pays s’est ému de l’attaque du commissariat de Vic, des pierres lancées sur le Palau de la Música, de voitures en feu et de groupes de policiers mis en grande difficulté sur la Puerta del Sol. Les condamnations ont été unanimes à partir de la droite du PSOE. Santiago Abascal, leader du parti d’extrême-droite Vox, a appelé à des représailles et a lancé un « front monarchiste » contre l’engeance « républicaine et immigrée ».

Mais à se concentrer spécifiquement sur Hasel, ses paroles, les slogans et la répression, on s’interdit de sonder jusqu’au fond du problème. Les manifestants continueront de répéter en vain que l’Espagne monarchique est un pays fasciste ; beaucoup de conformistes se convaincront que la jeunesse de leur pays est décidément composée d’écervelés et de délinquants. Mais dans un tel jeu médiatique où les opinions se cristallisent à la surface du problème, les options les plus contraires en apparence ne sont ni plus ni moins que les deux faces de la même pièce. La bourgeoisie conformiste qui s’émeut de la violence des manifestations et les révolutionnaires de salon qui poussent au grand soir républicain à Barcelone, s’accordent en réalité sur le diagnostic : il y a deux Espagnes irréconciliables, celle de Hasel et celle du Roi.

Si l’arrestation d’un rappeur peu recommandable peut constituer une telle déflagration, causer tant de colère, tant de haine et tant de peur, c’est que le problème ne se résume pas à la liberté d’expression versus l’injure à la Couronne. Il doit avoir sa cause dans les mouvements profonds du pays. Il doit dire, à sa manière, quelque chose du « marasme espagnol » qui travaille le pays depuis plus d’un siècle.

Tous ces motifs (controverse autour de la liberté d’expression, question du régime politique ou encore mémoire des événements du XXème siècle) convergent vers le mal profond de l’Espagne : l’idée, partagée à gauche comme à  droite, commune aux néo-franquistes et aux républicains, que l’Espagne n’est pas ce qu’elle devrait être, qu’une imposture plus ou moins vaste dégrade son identité.

À droite, une cohorte conformiste voit toute remise en cause de l’ordre monarchique comme un menace, un ébranlement qui risque de mettre à bas le pays tout entier et de ruiner son essence même. À gauche, une certaine part contestataire du pays durcit posture provocatrice et souhaite faire table rase du passé franquiste dans lequel, bon gré mal gré, la société actuelle plonge nombre de ses racines. Partout, la peur ou la colère de la dépossession : tant pour une jeunesse qui voit son pays se complaire dans une chaîne infamante qui relie le coup d’état de 1936 et les horreurs du franquisme au gouvernement actuel, que pour une part installée de la société qui craint de voir le compromis trouvé par la Transition s’effondrer et qui trouve refuge dans l’anticommunisme.

Depuis cette perspective, l’affaire Hasel apparaît comme la manifestation superficiellement politique d’un problème qui est en fait d’ordre générationnel, au sens large, et qui repose sur un substrat explosif mêlant mémoire historique et répartition des richesses. Hasel et le Roi sont les épouvantails qui agitent des factions de frères ennemis, l’histoire du pays ayant voulu que les factions épousent le schéma générationnel de la répartition des richesses.

La vieille Espagne, qui va du centre jusqu’à l’extrême-droite, est arc-boutée sur la monarchie. Elle considère que la chaîne qui relie Felipe VI, Juan Carlos I, Franco et le coup d’état de 1936 n’a pas besoin d’être remise en cause puisqu’elle tire sa légitimité de l’exercice et de la stabilité du pouvoir. La bourgeoisie du temps de Franco, baignée dans le conformisme national, s’est trouvée favorisée par la prospérité issue du miracle économique et a volontiers associé celle-ci à l’univers symbolique du franquisme et à l’idée d’une Espagne faite de religion, de traditions, d’anticommunisme et de respect de l’uniforme. Elle accepte la continuité avec le militarisme, le nationalisme et le traditionalisme, tout en prenant pour elle les bienfaits du libéralisme. C’est l’Espagne de la spéculation immobilière et des défilés de légionnaires qui chantent des chants franquistes en pleine rue en portant le Christ ensanglanté à bout de bras, derrière les confréries de pénitents. C’est l’Espagne âgée ou héritière, qui détient le capital et s’identifie aux traditions nationales.

À l’opposé, une Espagne contestataire et républicaine qui rejette ces mêmes traditions que Franco exaltait, ainsi que les institutions démocratiques actuelles, qu’elle considère nées du fascisme. À gros traits, sa rhétorique prône l’inverse de toutes les acquis de la Transition : contre le régime des communautés autonomes, l’indépendance des régions ; contre la stabilité de la Couronne, la liberté républicaine ; contre le silence mémoriel, le fracas des exhumations ; contre les traditions culturelles, contre l’imprégnation religieuse, un gauchisme parfois provocateur.

Si ce conflit est au premier chef générationnel, c’est parce que la vieille Espagne, comme on parlerait de la vieille Castille, se repose sur un capital ancien. La solution de compromis fondée sur la continuité de la tradition, l’ouverture au marché puis l’européisme, a profité à la part de la société déjà bien installée sous le franquisme : celle qui a recueilli le fruit des efforts de modernisation du dictateur sans éprouver la douleur des vaincus de la Guerre civile. Pour cette Espagne là, la légitimité de la monarchie se démontre en actes. Le moment de grâce de la Transition, puis le miracle économique leur ont profité, donc ont profité à l’Espagne, donc la continuité avec le franquisme est pour eux une bonne chose. Ils se sont accommodés du silence autour de la mémoire historique et ont spéculé dans les années 1990. Aujourd’hui, l’exhumation des drames enfouis du XX° siècle et la colère des autres face à la crise économique et sociale, suffisent à radicaliser les positions autour de la monarchie, du centre-gauche à l’extrême-droite, pour cette part légaliste de la société espagnole. Elle pense au capital qu’elle pourra transmettre à ses enfants. Et d’ailleurs, elle dresse ces derniers contre une partie de leur génération, ces « mal-élevés ».

Mais la part de la jeunesse espagnole qui n’est pas issue de cette histoire souffre le martyre. 41 % des jeunes de 15 à 24 ans sont au chômage. De 30 à 34 ans, ils ne sont que 30 % à disposer d’un logement indépendant. Quant au taux de pauvreté des jeunes adultes, l’Espagne se classe au rang de vice-championne d’Europe derrière la Grèce, ex-aequo avec la Roumanie.

Une situation insoutenable, et une colère mille fois justifiée. Comment ne se retournerait-elle pas contre le régime, quand ces jeunes voient les frasques financières de Juan Carlos, de l’Infante et de son mari, ainsi que le mépris qui ruisselle de bon nombre de boomers à l’aise avec le franquisme, qui ont eu le temps de profiter des fruits du miracle économique mais qui maintenant leur font payer la crise ?

Hasel, à sa manière, incarne un peu de cette colère, en en étant sans doute un bien mauvais porte-parole. Dénué de second degré et trop empli de dégoût pour tout ce que l’Espagne est aujourd’hui, il dérive vers la tentation dangereuse de la page blanche et se complaît dans une provocation stérile. L’Espagne en crise s’est toujours trouvée des « Générations » pour accompagner philosophiquement et poétiquement sa marche dans l’inconnu, en 1898, en 1914, en 1936 ou en 1950. Si Hasel ne fondera pas la Génération de 2021, celle-ci doit bien se constituer quelque part, plus en hauteur ou plus en profondeur.

Provocation d’un côté, cécité sociale de l’autre. Et dans les deux cas, obsession de la pureté qui peut aller jusqu’au rejet de la complexité de son histoire et des aspirations d’une partie de son peuple. L’Espagne semble se faire et se refaire en jetant les Espagnols les uns contre les autres, et en accordant une valeur monstrueuse à la position sociale et aux options politiques qui en découlent puisqu’elles dessinent un pays qui se ferait en éliminant l’autre moitié de l’héritage. Puissent les Espagnols s’accorder pour partager l’inquiétude d’Unamuno qui, voyant venir les troubles des années 1930, déclarait : « Quelle invention diabolique et antipatriotique que l’incompatibilité ! ».

Qu’en ferons-nous de ce côté des Pyrénées ? Nous n’avons pas le même XX° siècle que l’Espagne  que notre espace politique n’a pas la même configuration. Mais en France aussi se nouent de fortes injustices intergénérationnelles ; en France aussi, nous avons de quoi nous inquiéter des instincts de dépossession et de l’incompréhension grandissante qui s’installe quand chacun voit midi à sa porte.