Emmanuel Macron, de la disruption à la banalisation – par Rémi Lefebvre

tribune de Rémi Lefebvre publiée le 7 juillet 2021 dans la Revue Esprit

Élu à gauche en 2017, Emmanuel Macron a progressivement réorienté sa ligne politique, que ce soit sur le terrain économique ou régalien. Aujourd’hui, il vise explicitement une réélection à droite, favorisée par l’affaiblissement des identités politiques traditionnelles.

À quelques mois de l’élection présidentielle, il est temps d’analyser la cohérence et la consistance du macronisme. Existe-t-il d’ailleurs ? Il est permis d’en douter. Le président de la République n’a produit, hormis quelques longs entretiens dans la presse, aucune réflexion d’ampleur qui pourrait s’apparenter à un travail doctrinal. Son mouvement, La République en marche, a vite renoncé à remplir la fonction idéologique qu’on pourrait attendre d’un parti, surtout quand celui-ci a surgi de nulle part. David Amiel et Ismaël Emelien, deux proches conseillers du président, ont bien publié en mars 2019 un « manifeste », Le progrès ne tombe pas du ciel 1, qui esquisse une définition du macronisme comme « maximisation des possibles ». Mais la pensée ou le positionnement politique d’Emmanuel Macron ont surtout été définis de l’extérieur 2.

Pour analyser le macronisme, on peut alors s’appuyer sur ce que nous en dit l’exercice du pouvoir depuis 2017. Élu par effraction, Emmanuel Macron s’est construit sur la disruption (rappelons le titre de son ouvrage d’entrée en campagne, Révolution 3). À l’épreuve de cinq ans de présidence, que reste-t-il du projet de bousculer le « système » et de subvertir les codes et règles de la politique 4 ? À bien des égards, le « nouveau monde » reste très proche de l’ancien.

L’irrésistible droitisation du macronisme

Sur le terrain économique, le « en même temps » (et de gauche et de droite) de la campagne électorale de 2017 a été de courte durée. Le macronisme de 2017 pouvait encore être lu comme une entreprise de modernisation de la gauche. Il s’est rapidement révélé comme un néolibéralisme continué et exacerbé. Le dessein du président ne souffre pas l’ambiguïté : l’approfondissement du programme néolibéral et l’adaptation du modèle social français à la mondialisation. Rhétorique du « ruissellement », loi travail, suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune, instauration de la flat tax sur les dividendes, réforme des retraites (quoique suspendue) : les grands marqueurs socio-économiques du quinquennat ne trompent pas. Les emblèmes ou « flotteurs » de gauche sont quant à eux peu nombreux : dédoublement des classes en CP en zone de Réseaux d’éducation prioritaire, « zéro reste à charge » pour le remboursement de lunettes et de prothèses auditives ou dentaires… Dans bien des domaines, comme le logement ou la santé, l’action publique s’inscrit dans la continuité des politiques antérieures.

Cette droitisation sur le terrain économique était prévisible, si l’on se souvient que le président de la République avait été l’artisan du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) sous François Hollande. L’évolution sur la question des libertés ou du régalien est plus étonnante. Emmanuel Macron s’était construit à gauche en 2016-2017 contre le républicanisme aux accents sécuritaires de Manuel Valls. Il louait alors en matière d’immigration la politique d’Angela Merkel dont il saluait le mélange « de lucidité, de courage et d’humanité admirable ». Le glissement à droite est très net. Restriction sans précédent des libertés publiques qui indigne jusqu’aux soutiens libéraux de la première heure comme les avocats François Sureau ou Jean-Pierre Mignard, répression des Gilets jaunes, tournant sécuritaire aux accents sarkozystes avec Gérald Darmanin : le macronisme aujourd’hui est aussi une forme d’illibéralisme. On lisait dans Révolution : « Nous devons nous désintoxiquer du recours à la loi et de la modification incessante de notre droit criminel. » Les lois sur la sécurité se sont pourtant multipliées, les dernières en date concernant le « séparatisme » ou la « sécurité globale ». Quatre lois sur l’antiterrorisme ont été votées depuis 2017. Est-ce vraiment une surprise ? La trajectoire du macronisme pose une question plus générale : le néolibéralisme ne peut sans doute conduire qu’à une forme d’autoritarisme avec lequel il fait système.

La base électorale d’En marche s’en est trouvée modifiée. L’électorat de 2017 était, selon le politiste Pierre Bréchon, « un précipité composite à l’avenir incertain ». Dès les élections européennes (et même législatives), il s’est droitisé. Élu à gauche en 2017, Emmanuel Macron vise sans ambiguïtés, cinq ans plus tard, une réélection à droite. Agile, il a utilisé les politiques publiques pour fabriquer un nouveau socle électoral.

Le macronisme est aussi un pragmatisme. Confronté à deux crises majeures, sociale et sanitaire (les Gilets jaunes et la pandémie), le pouvoir a d’ailleurs démontré une certaine capacité d’adaptation. En 2020, Emmanuel Macron a su imposer aux « budgétaires » de Bercy un « quoi qu’il en coûte » en rupture avec l’orthodoxie dont il était pourtant un gardien. La crise sanitaire a certes quelque peu brouillé son image de réformateur, mais le cap est tenu : le gouvernement a maintenu la réforme du régime de l’assurance chômage en mars 2021.

Entre présidentialisme et proximité

La pratique du pouvoir institutionnel ne marque pas non plus de rupture. Emmanuel Macron s’inscrit pleinement dans le présidentialisme de la Ve République qu’il a poussé encore d’un cran. L’horizontalité de la campagne de 2017 a fait long feu. La concentration des pouvoirs s’est accentuée. Rarement une majorité parlementaire n’aura été aussi docile et disciplinée (malgré le départ de 29 députés entre 2017 et février 2021). Les corps intermédiaires ont été méthodiquement court-circuités. Si la démocratie participative a été mobilisée (débat public post-Gilets jaunes, convention citoyenne sur le climat), elle a été largement instrumentalisée. Pendant la crise sanitaire, le conseil de défense réuni à l’Élysée a supplanté le conseil des ministres 5.

Au fil du quinquennat, le président en exercice a compensé sa verticalité et ce surplomb « jupitérien » par une symbolique et une mise en scène de la proximité et du « terrain » qui renvoie, là encore, à un répertoire de légitimation politique traditionnelle 6. Une forme de conversion aux territoires s’est opérée. Sans expérience locale, à la différence des présidents de la République qui l’ont précédé, Emmanuel Macron a d’abord cultivé une certaine distance, voire condescendance, à l’égard des élus locaux. À partir de la crise des Gilets jaunes, qui révèle le caractère hors sol de La République en marche, il multiplie les signes d’attention à la France des territoires. En bras de chemise, des heures durant, il est au milieu des maires dans les « débats publics ». En 2017, La République en marche était « dégagiste » et opposée à la professionnalisation de la politique : lors des élections municipales de 2020, elle soutient largement des maires de droite installés. Le choix de nommer Jean Castex à Matignon équilibre ainsi la légitimité technocratique d’un commis de l’État avec la légitimité provinciale d’un petit maire rural.

En juin 2021, le président entame dans le Lot un tour de France pour « prendre le pouls du pays ». Ce retour au peuple s’inscrit également dans une pratique très ancienne et enracinée dans la République 7. Emmanuel Macron a peu à peu adopté les codes du métier politique. Le style transgressif du début de mandat n’est plus de mise, un polissage sémantique s’est opéré : finis les mots blessants et les outrances verbales, le « pognon de dingue », l’idée qu’il suffit de « traverser la rue » pour trouver du travail, ou l’interpellation des « fainéants et [des] cyniques ». Tout se passe comme si le président autrefois inexpérimenté avait appris la maîtrise de soi et la langue de bois constitutive du métier politique.

« La poutre travaille encore »

Si le macronisme s’est banalisé et normalisé, les conditions « disruptives » qui ont assuré son succès sont toujours réunies. Emmanuel Macron est toujours fort des faiblesses de ses adversaires. Les partis traditionnels continuent à se désagréger malgré la résilience (essentiellement territoriale) des Républicains et du Parti socialiste. La gauche ne s’est pas relevée ; à bien des égards, ses contradictions et divisions se sont même exacerbées. Emmanuel Macron peut d’autant plus assumer sa droitisation que la gauche ne représente pas une menace réelle : il n’y a toujours pas de débouché crédible pour l’électorat de gauche modéré. La droite connaît aussi une crise identitaire, renforcée par une absence de leadership clair. Son espace politique est asséché, elle est déchirée entre la tentation de rejoindre l’extrême droite et l’attraction idéologique de La République en marche. La fusion des listes LR et LREM en région PACA en avril dernier a donné à voir cet écartèlement. Emmanuel Macron s’emploie toujours à jouer de la décomposition des identités politiques et à poursuivre le « dépassement » engagé en 2017. Loin d’être affaibli, le Rassemblement national est en passe de devenir la principale opposition au pouvoir en place. Malgré les dénégations, le couple Macron-Le Pen est autant un duo qu’un duel.

Il n’y a toujours pas de débouché crédible pour l’électorat de gauche modéré.

C’est tout le paradoxe du macronisme. Alors qu’il présente de nombreuses faiblesses, ses chances de l’emporter en 2022 sont réelles. Jamais une entreprise politique sous la Ve République ne s’était appuyée sur des ressources aussi faibles et sur la personnalité exclusive d’un homme. Le président dispose d’une base électorale fidèle mais étroite, et il concentre une forte défiance sur sa personne. Aucune réelle personnalité n’a émergé depuis 2017 à LREM ou dans le gouvernement (à l’exception peut-être d’Édouard Philippe, à qui le président ne renouvelle pas sa confiance en juillet 2020). La majorité parlementaire n’a été qu’une chambre d’enregistrement. Le « parti-mouvement » du président est fantomatique ou inexistant. Il n’a gagné aucune région en 2021 comme il n’avait gagné aucune grande ville en 2020. Au terme du quinquennat, Emmanuel Macron est un président aussi faible qu’omnipotent. Il était une réponse possible à la crise démocratique en 2017. Depuis lors, elle s’est encore approfondie.

  • 1.David Amiel et Ismaël Emelien, Le progrès ne tombe pas du ciel. Manifeste, Paris, Fayard, 2019.
  • 2.Voir Myriam Revault d’Allonnes, L’Esprit du macronisme ou l’art de dévoyer les concepts, Paris, Seuil, 2021.
  • 3.Emmanuel Macron, Révolution, Paris, XO éditions, 2016.
  • 4.Voir Bernard Dolez, Julien Fretel et Rémi Lefebvre (sous la dir. de), L’Entreprise Macron, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2019.
  • 5.Voir Brigitte Gaiti, « La décision dans la crise sanitaire ou la logique du désordre », The Conversation, 21 avril 2021.
  • 6.Voir Christian Le Bart et Rémi Lefebvre (sous la dir. de), La Proximité en politique. Usages, rhétoriques, pratiques, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009.
  • 7.Voir Nicolas Mariot, Bains de foule. Les voyages présidentiels en province, 1888-2002, Paris, Belin, 2006.

Climat : Jeu de dupes entre le Président, le Sénat et la « convention citoyenne »

Comme prévu, le premier ministre, Jean Castex, a annoncé mardi 6 juillet 2021 l’abandon du projet de loi visant à inscrire à l’article 1er de la Constitution la préservation de l’environnement et la lutte contre le dérèglement climatique. En effet, la veille, la majorité sénatoriale conservatrice avait rejeté pour la seconde fois la formulation du texte proposée par l’Assemblée nationale et « issue » des 149 propositions de la convention citoyenne pour le climat. L’utilisation du terme « garantir » était le principal point d’achoppement entre les deux Chambres. Tout cela était mis en musique dès le départ car l’exécutif connaissait dès l’origine, et dès l’annonce par Emmanuel Macron lui-même aux « conventionnels » de la reprise de cette proposition, que les sénateurs LR et centristes bloqueraient le processus. C’est donc de manière théâtrale que Jean Castex a exposé la situation créée de toute pièce devant sa majorité de droite libérale à l’Assemblée nationale : « Cette main tendue en faveur de la protection du climat n’a pas été saisie par le Sénat. Ce vote met hélas un terme au processus de révision constitutionnelle ».

Évidemment, la navette sur cette procédure aurait pu continuer indéfiniment entre l’Assemblée nationale et le Sénat. Emmanuel Macron a choisi d’y mettre un terme car la démonstration qu’il attendait était faite : la méchante droite conservatrice avait bloqué la concession « sublime » que la gentille droite libérale avait accordé aux membres de la convention citoyenne pour le climat. Démonstration faite alors que le débat parlementaire sur le projet de loi climat-résilience avait mis en évidence le mépris politique de l’exécutif à l’égard des rares propositions de la convention reprises dans ce texte ; mais démonstration faite alors que l’ouest canadien, le nord-ouest états-uniens, l’Arctique et la Scandinavie subissent des températures caniculaires… l’équation politique voulue par Emmanuel Macron lui paraît ainsi suffisante : alors que le dérèglement climatique nous saute à la figure, j’ai fait ce que j’ai pu pour agir, mais l’archaïque Sénat m’en a empêché. Le Président peut aller se laver les mains.

Évidemment, la majorité de droite sénatoriale a rejeté le projet de loi référendaire pour de mauvaises raisons. Elle a cherché un prétexte « idéologique » pour asseoir son argumentation politique, justifier son rejet et envoyer un message à son électorat : les sénateurs LR rejetaient ainsi la formulation selon laquelle la République française « garantit la préservation de l’environnement et de la diversité biologique et agit contre le dérèglement climatique » ; par là, ils prétendaient infliger un échec aux « tenants de la décroissance ». S’il est effectivement juridiquement hasardeux d’insérer le verbe « garantir » sur un tel sujet, la réalité des conséquences juridiques et constitutionnelles étaient peu mesurables et vraisemblablement faibles. L’important pour la droite conservatrice était de démontrer qu’elle s’opposait à une décroissance fantasmée ; l’important pour le macronisme était de donner des gages aux électeurs écologistes centristes et de démontrer que LR était conservateur.

Peu de gens rappellent les faits : cette réforme constitutionnelle morte-née était inutile. Depuis le second mandat présidentiel de Jacques Chirac, la Charte de l’environnement est annexée à la constitution de la République ; elle a valeur constitutionnelle et porte les mêmes effets que ceux qu’espéraient les membres de la convention citoyenne sur le climat. Et c’est là qu’il faut tordre le coup à un autre jeu de dupe : l’idée selon laquelle le tirage au sort des citoyens – jusqu’à utiliser cette méthode pour remplacer les chambres représentatives (proposition de Thomas Guénolé à nouveau ce mercredi 7 juillet 2021) – serait l’avenir et la renaissance de notre démocratie. Selon le « politologue », une assemblée tirée au sort aurait adopté le projet de loi référendaire contrairement à la chambre haute actuelle. Peut-être… mais est-ce bien le sujet ? En réalité, le fait que les « conventionnels » tirés au sort aient fait de cette proposition constitutionnelle un des axes marquant du débouché de leurs débats démontre malheureusement que – malgré des heures et des semaines de travail, malgré l’audition forcenée d’experts variés – ces « citoyens » remplis de bons sentiments ont éludé la réalité juridique et constitutionnelle du pays pour aboutir à une proposition inutile. Pire, ils sont tombés dans le piège de la manipulation et de l’instrumentalisation voulu par le Prince Président qui dispose de pouvoirs excessifs dans le régime actuel. Le tirage au sort n’est pas préférable à la démocratie représentative. Sachons nous en souvenir !

Rupture d’égalité ou revalorisation : le contrôle continu menace-t-il le bac ?

Entretien croisé accordé à Marianne par Emmanuel Maurel, député européen GRS, et Pierre Mathiot, politologue – Propos recueillis par Hadrien Brachet – Publié le 03/07/2021

Jean-Michel Blanquer souhaite renforcer la part dans le bac du contrôle continu issu du bulletin scolaire. Menace sur l’égalité républicaine ou outil pour revaloriser l’examen totem ? « Marianne » en débat avec le politologue Pierre Mathiot et le député européen Emmanuel Maurel.

Un pas de plus vers la fin d’un monument national ? Ou la voie du salut pour lui redonner du sens ? Jean-Michel Blanquer a annoncé son intention de renforcer le contrôle continu issu du bulletin scolaire au baccalauréat. Si l’équilibre du nouveau bac entre épreuves terminales (60 %) et contrôle continu (40 %) serait préservé, les évaluations communes mises en place en 2018 pour les matières du tronc commun seraient supprimées, au profit d’un « seul paquet de contrôle continu ». Et la proposition, qui doit encore être débattue avec les syndicats, divise.

Le contrôle continu « permet de faire travailler toute l’année les élèves » et « le caractère national et fort du baccalauréat sort renforcé de cette réforme » a soutenu le ministre de l’Éducation nationale à l’Assemblée. Quand d’autres se sont inquiétés des inégalités que susciteraient les nouvelles modalités du bac, du fait de l’hétérogénéité de la notation d’un établissement à l’autre. « L’égalité républicaine ? À terre », a lancé la députée Clémentine Autain sur Twitter. « Jean-Michel Blanquer est en train d’enterrer le baccalauréat » s’est insurgé l’eurodéputé François-Xavier Bellamy sur Sud Radio.

Alors, faut-il craindre le contrôle continu ? Marianne en débat avec Pierre Mathiot, politologue, auteur du rapport commandé par Jean-Michel Blanquer qui a inspiré la réforme du bac, et Emmanuel Maurel, député européen, vivement opposé au renforcement du contrôle continu.

Marianne : Renforcer le contrôle continu, est-ce abandonner une promesse d’égalité républicaine à travers un examen national, commun à tous quelle que soit son origine sociale ?

Emmanuel Maurel : C’est évident. Jean-Michel Blanquer accomplit un travail de sape. Il y a déjà eu le fiasco de Parcoursup et la réforme des filières du lycée que personne ne comprend. Le voilà qui entreprend désormais d’enterrer le bac, et de le remplacer par un diplôme local. Ce ministre n’a eu de cesse de s’autoproclamer le premier des républicains mais il piétine ici le principe sacré d’égalité. La réforme du bac, c’est la fin de l’égalité. L’entrée dans l’enseignement supérieur se fera en fonction du lycée d’origine.

Pierre Mathiot : D’abord, il y avait dans le bac précédent des conditions qui faisaient que cette égalité républicaine n’était pas autant respectée que ça. Le sport était évalué en contrôle continu et les langues étrangères à l’oral de manière non anonyme. La notation n’était également pas équivalente d’une académie à l’autre. Les mêmes qui ont vivement critiqué le bac organisé jusqu’en 2019 lui trouvent maintenant des vertus formidables.

Ensuite, le poids accordé au contrôle continu depuis le lancement de ce nouveau bac ne change pas. Il reste à 40 %. Il s’agit simplement de faire évoluer la manière dont ces 40 % sont constitués en renforçant le contrôle continu issu de la notation au sein de l’établissement mais bien entendu sur la base d’un cadrage national et de consignes de notation. Il n’est pas question de laisser les enseignants livrés à eux-mêmes. Nous supprimons les épreuves communes qui étaient des sortes de partiels nationaux et remettaient dans le système de la lourdeur alors même que l’objectif de la réforme était d’alléger le fonctionnement des lycées.

Le contrôle continu est-il source d’inégalités ?

Emmanuel Maurel : Bien sûr. D’abord car tout le monde sait qu’une note de 15/20 dans un lycée lambda ou dans un lycée prestigieux, ce n’est pas la même chose. En renforçant le contrôle continu, on renforce la position du lycée prestigieux et on enfonce un peu plus le lycée lambda. On suscite aussi du stress pour tout le monde, à partir du moment où le contrôle continu compte pour avoir son bac. On instaure une tension toute l’année entre professeurs, élèves et parents.

« Même quand on n’était pas un très bon élève, on avait sa chance à l’examen et on avait la garantie que la notation au bac serait de la pure égalité. »

J’étais aussi attaché à la formule « doit faire ses preuves à l’examen ». Même quand on n’était pas un très bon élève, on avait sa chance à l’examen et on avait la garantie que la notation au bac serait de la pure égalité. Cela me paraissait très important dans sa dimension symbolique.

Pierre Mathiot : Toute notation, toute manière de noter est source d’inégalités. Toute évaluation qu’elle soit locale ou nationale, anonyme ou pas, est source d’inégalités. Il ne s’agit pas d’opposer de manière caricaturale des manières de noter qui seraient totalement égalitaires et d’autres inégalitaires. Une part minoritaire de contrôle continu a du sens dans la mesure où cela permet d’évaluer le travail sur la longueur.

Le contrôle continu n’est-il pas un moyen de mieux refléter le niveau des élèves pour leur entrée dans l’enseignement supérieur, qu’un bac fait après les candidatures sur Parcoursup et très largement accordé ?

Emmanuel Maurel : On entérine ce que Parcoursup était déjà en train d’entériner, c’est-à-dire le fait qu’il faut absolument protéger les enfants de bourgeois en les mettant dans des lycées bourgeois. S’agissant de refléter le niveau, rien n’empêche de faire des contrôles tout au long de l’année. Et rappelons que la notation au bac prend en compte le niveau général à travers les consignes de correction, le livret scolaire, le jury qui décide ou non d’accorder les mentions. L’examen final était déjà un reflet du niveau.

Pierre Mathiot : Pour faire en sorte que les élèves soient mieux préparés à l’enseignement supérieur, il me semble que prendre en compte une grande diversité de types d’exercices et de conditions de passage, en mixant des épreuves terminales et du contrôle continu, a du sens.

La simplification du bac voulue par Jean-Michel Blanquer obéit-elle à une logique marchande et économique ?

Emmanuel Maurel : Évidemment. C’est la gestion par le stress comme dans des entreprises classiques. Au lieu de placer l’élève dans une logique de préparation de l’épreuve, on le soumet à un stress permanent, de type managérial. On présente Jean-Michel Blanquer comme héros du républicanisme, mais en fait il se comporte comme un manager. Son modèle, ce ne sont pas les hussards noirs mais le fonctionnement anglo-saxon.

Pierre Mathiot : Dans la lettre de mission qui avait été la mienne en novembre 2017, il y avait cet impératif de simplification pour alléger le fonctionnement des établissements. On était arrivés en 2019 à une situation d’embolisation du lycée. Or, les épreuves communes avaient pour conséquence paradoxale de remettre une couche de complexité organisationnelle : il fallait neutraliser le fonctionnement des établissements, convoquer les surveillants., etc.

« Qu’il y ait quelques effets pervers, je ne le nie pas. Mais ce qui est en jeu est que tout cela soit plus facile à organiser. »

Simplifier ne veut pas dire individualiser. C’est trop facile dans ces débats de dire que c’est une réforme néolibérale. Qu’il y ait quelques effets pervers, je ne le nie pas. Mais ce qui est en jeu est que tout cela soit plus facile à organiser.

Le bac doit-il être un certificat de fin d’études ou le premier grade de l’enseignement supérieur ? Ou les deux comme il l’est officiellement actuellement ?

Emmanuel Maurel : Les deux, évidemment. Surtout, il fait partie de ces rites de passage de la nation. On concluait à la fois un cycle d’études et en même temps, on permettait d’accéder à l’enseignement supérieur. Il ne faut pas négliger l’impact symbolique de ce qui est en train de se passer. On substitue à ce rite une logique de stress. Et à la fin, ce sont les classes aisées qui sont gagnantes.

Pierre Mathiot : La manière que l’on a de réorganiser le bac qui a commencé en 2018 est justement le moyen de combiner ces deux exigences, notamment par rapport au calendrier de Parcoursup qui s’impose à nous. Pour qu’au 20 juillet, la quasi-intégralité des jeunes ait une place dans l’enseignement supérieur, il faut du temps pour faire tourner Parcoursup et avant, examiner les dossiers. Cela suppose au moins dix semaines. Si vous faites des épreuves en juin comme avant et que vous voulez prendre en compte les notes du bac, vous ne pouvez enclencher Parcoursup qu’en août voire en septembre. On ne peut donc pas faire autrement, me semble-t-il, que de faire une combinaison de contrôle continu et d’épreuves terminales.

« L’objectif est de tourner le lycée et le bac vers l’enseignement supérieur. »

On recherche un équilibre entre les contraintes calendaires de Parcoursup et la nécessité de continuer à organiser un bac qui joue une place importante. Bien entendu, il sera essentiel d’accompagner les enseignants dans ce travail. Des pressions peuvent s’exercer de la part des familles mais en réalité elles existent déjà du fait de Parcoursup. Cette décision initie une évolution historique, le fait que la communauté s’interroge sur les façons de noter et définisse une stratégie collégiale par le contrôle continu.

Au-delà du bac, la véritable problématique n’est-elle pas celle du lien entre le lycée et l’enseignement supérieur ? Concentrer ses critiques sur la forme du bac, n’est-ce pas hypocrite alors que depuis longtemps on sélectionne déjà sur le contrôle continu ?

Emmanuel Maurel : La situation s’est dégradée réformes après réformes, en particulier avec Parcoursup. Je vois bien que dès la fin du collège, les jeunes commencent à être flippés. On leur demande de plus en plus tôt de savoir qu’ils veulent faire plus tard.

Pierre Mathiot : Depuis APB puis Parcoursup l’affectation des élèves dans l’enseignement supérieur se faisait absolument sur la base du contrôle continu. L’objectif est de tourner le lycée et le bac vers l’enseignement supérieur. Ce qui n’est pas encore bien mis en place, en partie à cause du Covid, c’est l’enjeu formidable des 54 heures d’orientation en première et terminale pour qu’au moment où ils affrontent Parcoursup, les élèves le fassent de manière informée. Si on n’arrive pas à faire cela, évidemment la réforme va perdre en route sa dimension d’équité. Si on y arrive, je pense que c’est une réforme qui réussira.