tribune de Mathieu Pouydesseau publiée le mardi 14 avril 2026 sur le site de la Revue L’Audace
Il est de bon ton – et on peut le comprendre – de se féliciter de la chute de Viktor Orbán. Il faut pourtant nuancer, explique Mathieu Pouydesseau, fin connaisseur de cette zone. Notamment car le système Orbán a été très puissant ; que son successeur, Péter Magyar, en est issu, et que le pluralisme reste fragile. Surtout, la Hongrie, par ses rapports avec l’Allemagne, est un membre particulier de l’UE.
En Hongrie, l’opposition à Viktor Orbán a donc emporté la « super majorité » des deux tiers des sièges. Cela lui donnerait mandat pour détricoter le système mis en place par le Premier ministre en poste depuis seize ans. Mais ce sera difficile. D’autant que le nouvel homme fort, Péter Magyar, est lui-même issu du système en question.
Ce n’est d’ailleurs pas sur les merveilles qu’offre la démocratie représentative ou sur les vertus de l’inclusion que s’est jouée cette victoire. Rappelons que les partis de gauche avaient décidé de ne pas présenter de candidats. Et que Péter Magyar a repris à son compte le discours antidiversité du Fidesz, le parti national-conservateur d’Orbán.
Les classes rurales séduites
Ce résultat électoral, qui s’appuie bel et bien sur un record de participation, exprime d’abord la frustration de la population hongroise vis-à-vis des décisions du clan Orbán, qui ont fait perdre au pays l’avance économique qu’il avait sur les anciens États communistes. Le succès de Magyar repose largement sur sa critique d’une économie en échec, minée par la corruption et marquée par l’enrichissement considérable d’Orbán et des siens, au détriment du reste des habitants.
Péter Magyar est un jeune libéral issu du parti d’Orbán. S’il a, bien sûr, promis une bouffée d’air pluraliste, il a surtout prôné une rupture économique et ainsi convaincu les électeurs. Il a insisté sur l’échec de Viktor Orbán dans ce domaine (perte de pouvoir d’achat, dégâts engendrés par la vie chère…), atteignant dans les campagnes un électorat allergique au mode de vie urbain des élites de la capitale.
« Orbán a bien essayé de faire campagne contre des boucs émissaires : l’UE, l’Ukraine, Zelensky. Mais l’enjeu du vote portait sur les conditions matérielles d’existence. »
En face, Orbán a bien essayé pendant des mois de faire campagne contre des boucs émissaires : l’Union européenne, l’Ukraine, Volodymyr Zelensky… Mais même dans les zones rurales, cette propagande massive n’a pas pris. Ce n’est pas que la Hongrie profonde soit férocement pro-ukrainienne, mais plutôt que l’enjeu principal du vote portait sur les conditions matérielles d’existence.
Pourtant, lors des précédentes élections, Orbán avait su parler à cette partie-là du pays, dégainant son carnet de chèques, achetant les classes rurales à coups de subventions et de cadeaux financiers. Mais depuis, la logique népotiste à l’œuvre a considérablement réduit le nombre de bénéficiaires du régime… Le système s’est rabougri. Alors qu’en face, l’opposition hongroise, elle, s’est rassemblée derrière ce jeune libéral pour, d’abord, détruire un système, les partis de centre gauche ayant même décidé de se retirer des élections pour lui laisser le champ libre.
Plus tard, quel Magyar ?
Toute la question est de savoir si, au pouvoir, Péter Magyar restera le libéral qu’il était en campagne, s’il acceptera un plus grand équilibre social pour son pays et un pluralisme politique plus affirmé qu’il ne l’est aujourd’hui. Ou s’il construira à son tour son propre système.
Procès d’intention ? La question est pourtant légitime lorsqu’on sait qu’Orbán lui-même avait été élu la première fois en europhile convaincu et en héraut du libéralisme. Comme Recep Tayyip Erdoğan en son temps. Comme tant de libéraux qui, parvenus au pouvoir, se sont transformés en dirigeants autoritaires et en censeurs des opinions divergentes.
Il faut espérer que la société civile hongroise retienne les leçons de l’histoire. Les nationalistes français, qui ont soutenu Orbán, eux, devraient franchement réviser la leur. Ils n’ont jamais compris le rôle de la Hongrie dans l’architecture économique mise en place par l’ex-chancelière allemande Angela Merkel, notamment contre les intérêts économiques français.
Jusqu’à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, la Hongrie avait trois fonctions pour l’Allemagne. D’abord, raffiner le pétrole russe nécessaire à son industrie. Ensuite, offrir à cette dernière une main-d’œuvre à faible coût. Enfin, soutenir la politique de Merkel dans les institutions européennes. Au début, d’ailleurs, la Commission dirigée par Ursula von der Leyen était dans cette continuité. D’autant que les accrocs faits à l’État de droit par Orbán étaient encore marginaux…
Au service de l’Allemagne
La Hongrie jouait donc alors un rôle d’hinterland industriel, essentiel à la puissance exportatrice allemande. Budapest a également aidé notre voisin d’outre-Rhin à démanteler de nombreuses protections dans le secteur agroalimentaire européen, affaiblissant considérablement nos agriculteurs. Par ailleurs, la Hongrie est devenue une porte d’entrée stratégique pour les produits chinois en Europe, fragilisant certaines PME françaises.
Certes, Orbán a posé problème au patronat allemand sur la question migratoire, ce dernier ayant « besoin » de 400 000 migrants adultes en âge de travailler par an. Mais le conflit sur les réfugiés de 2015 n’a pas durablement abîmé l’alliance avec l’Allemagne. Rappelons que la République fédérale allemande a soutenu financièrement la minorité germanophone en Hongrie dans un cadre culturel et institutionnel, et ses représentants ont souvent voté avec le Fidesz – ce qui a contribué indirectement à renforcer la majorité d’Orbán.
« La fascination des autoproclamés patriotes français pour Orbán, malgré ses positions contraires à nos intérêts nationaux, reste difficile à expliquer. »
L’équilibre, pour ce dernier, a été rompu avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Les sanctions et le ralentissement du marché chinois ont profondément affaibli le modèle économique sur lequel reposait le système Orbán. Incapable de se réinventer, celui-ci s’est enfoncé davantage dans la corruption.
Ainsi, l’effondrement du modèle hongrois accompagne celui du modèle économique allemand. Péter Magyar semble en avoir pris acte : ses premières destinations diplomatiques annoncées sont Varsovie, Vienne et Bruxelles, et non Berlin – ni Paris d’ailleurs. Il n’en demeure pas moins que la fascination des autoproclamés patriotes français pour Orbán, malgré ses positions contraires à nos intérêts nationaux, reste difficile à expliquer – tout comme l’attachement persistant d’autres responsables politiques à une relation franco-allemande hélas si souvent toxique.
Symboliquement, cette défaite d’Orbán est perçue en Europe comme un revers pour les droites populistes. Elle pourrait marquer un début de reflux, lié à leur incapacité à améliorer concrètement les conditions de vie des habitants. Mais constitue-t-elle pour autant une victoire de l’Europe libérale ? Le Parlement hongrois ne compte désormais plus aucun élu de gauche et le pluralisme politique reste fragilisé.
Tout dépend désormais de la capacité de la société hongroise, marquée par son histoire – notamment par le souvenir de l’insurrection de 1956 –, à imposer une véritable ouverture démocratique. Quant à Péter Magyar, il s’agit de savoir s’il va jouer une version hongroise du Guépard, le roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa selon lequel il faudrait– la phrase est archi connue mais hélas souvent vraie – que « tout change pour que rien ne change ».
Mathieu Pouydesseau



