Tout retenir de Lionel Jospin : l’intégrité, les avancées comme les loupés

texte publié le 23 mars 2026 sur les réseaux sociaux par Emmanuel Maurel et repris en tribune par la Revue L’Audace le 24 mars 2026

Une sorte de Commandeur accessible, rigoureux et intègre. C’est le souvenir que le député Emmanuel Maurel, alors militant PS et aujourd’hui à la tête de la Gauche républicaine et socialiste, garde de l’ex-Premier ministre. S’il salue son refus de la “troisième voie” sociale-libérale, il regrette les nombreuses privatisations et la ratification de “très mauvais traités européens”.

À chaque génération politique ses références. La mienne était trop jeune pour être mitterrandiste. Elle parvint à l’âge adulte avec Lionel Jospin, qui, après la débâcle des socialistes aux élections législatives de 1993, nous offrit, lors de la campagne présidentielle de 1995, une remontada intense et enthousiaste. La gauche laminée, tous les observateurs prédisaient un duel entre les frères ennemis de la droite, Jacques Chirac et Édouard Balladur. Jospin surprit son monde en se hissant à la première place au premier tour, et en réalisant un excellent score au second.

Puis vint l’éclatant printemps 1997, la dissolution surprise, la victoire de la gauche plurielle. « Rouge rose vert, c’est majoritaire », scandait-on crânement. Les premières mesures, âprement négociées au sein du PS pendant les deux années qui avaient précédé la victoire, étaient votées : réduction du temps de travail à trente-cinq heures, instauration de la couverture maladie universelle (CMU), du PACS, création de milliers d’emplois-jeunes, etc. L’embellie économique mondiale de la fin du siècle permit le reste : une croissance forte, un chômage en baisse, des comptes publics rétablis. La droite libérale en était tout ébaubie : la gauche au pouvoir réduisait les déficits !

Face à la vague sociale-libérale

Dans le même temps, Jospin nous rendait fiers en résistant aux sirènes de la « troisième voie » sociale-libérale incarnée à l’époque, sur le continent européen, par le chancelier allemand Gerhard Schröder et le Premier ministre britannique Tony Blair. On a peine à y croire aujourd’hui, mais toute la presse se faisait l’écho du débat théorique qui traversait alors la social-démocratie : fallait-il emboîter le pas à Bill Clinton et embrasser la « mondialisation heureuse », quitte à rogner quelques acquis sociaux et sacrifier quelques « vieilles lunes » à la modernité, ou au contraire résister à ce qui n’était après tout qu’une énième ruse du Capital ? Jospin, solide sur ses fondamentaux, à la tête d’un exécutif pluriel qui comptait écologistes et communistes, préféra opposer aux néo-progressistes anglo-saxons une formule qui lui semblait compatible avec la singularité du socialisme français : « Oui à l’économie de marché, non à la société de marché. »

« Jospin ne se démarquait pas de ses prédécesseurs socialistes qui, parce qu’ils étaient sincèrement européens, étaient prêts à avaler chaque nouvelle couleuvre bruxelloise. »

À l’époque, Jean-Luc Mélenchon, qui fut son ministre, prétendait que la France comptait « le gouvernement le plus à gauche du monde ». Ça n’était pas totalement vrai : le gouvernement Jospin procéda à moult privatisations, mais surtout ratifia de très mauvais traités européens (Amsterdam, en 1997, puis Nice, en 2001), qui affaiblirent la France et son modèle social. En cela, Jospin ne se démarquait pas de ses prédécesseurs socialistes qui, parce qu’ils étaient sincèrement européens, étaient prêts à avaler chaque nouvelle couleuvre bruxelloise. La fin (la nécessaire construction européenne) justifiait qu’on s’aveuglât sur les moyens : un élargissement précipité, un euro trop fort qui pénalisait les entreprises françaises, la concurrence libre et non faussée au détriment des services publics, le poids trop important de la Commission européenne, et, pire encore, celui de la Cour de justice de l’UE.

Rétrospectivement, je pense que la politique européenne de ces années-là nous coûta nombre d’électeurs. Comme furent néfastes certaines décisions institutionnelles qui, à l’époque, suscitèrent de rares protestations (je me souviens d’une intervention prémonitoire de Paul Quilès lors d’un conseil national assoupi par l’unanimisme) : citons le passage au quinquennat et l’inversion du calendrier électoral, qui renforçaient le présidentialisme, lequel n’a jamais fait bon ménage avec la gauche.

Ajoutez à cela des phrases maladroites, quelques angles morts, une campagne hors-sol et l’ahurissante division de la gauche (huit candidats !), et cela aboutit au tremblement de terre de 2002, avec la qualification de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de la présidentielle et l’élimination de notre champion.

Une rigueur intellectuelle impressionnante

Il n’empêche : Lionel Jospin nous a toujours inspiré du respect et de l’admiration. Son leadership était incontestable, sa rigueur intellectuelle impressionnante, sa capacité à faire vivre un collectif (partisan, gouvernemental) remarquable.

J’insiste là-dessus : Jospin était un chef d’équipe qui prenait les idées au sérieux et qui ne craignait pas de confronter les siennes à celles des autres. Jeune cadre du PS, j’assistai aux grandes conventions thématiques qui ponctuèrent les deux années entre la présidentielle de 1995 et les législatives de 1997. Jospin, premier secrétaire, avait organisé un travail programmatique intense, sanctionné par des votes militants : il suivait tous les débats, prenait des notes, écoutait tous les orateurs, recherchant une synthèse qui n’avait rien d’un exercice artificiel. Avec Jospin, pas de mesure bidouillée sur un coin de table.

« Jospin suivait tous les débats, prenait des notes, recherchant une synthèse qui n’avait rien d’un exercice artificiel. »

Après 2002, et en dépit d’une tentative de retour avant la présidentielle de 2007, Jospin se voulait retraité de la politique. Mais militant éternel et homme de principes, il ne s’est jamais désintéressé de la chose publique. Si, pour nous, il faisait un peu figure de Commandeur, il est resté un camarade accessible, un débatteur rigoureux, qui goûtait la confrontation intellectuelle. Jusqu’au bout, il a soutenu ses compagnons socialistes : il y a quelques semaines encore, il était aux côtés d’Emmanuel Grégoire, qui lui a dédié sa brillante victoire au second tour de l’élection municipale à Paris.

Si la mort de Lionel Jospin nous émeut à ce point, c’est sûrement parce que ses succès ont accompagné notre jeunesse perdue. Mais c’est surtout parce qu’il représentait ce que la gauche avait de meilleur : l’exigence intellectuelle, le goût de la délibération collective, la droiture morale, la parole rationnelle et maîtrisée, l’exercice du pouvoir pour améliorer les conditions de vie matérielles des plus vulnérables. Aujourd’hui, nous pouvons méditer son exemple.

Emmanuel Maurel

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