La grâce, la nausée et les mains sales

Depuis plusieurs semaines, et avant même sa sortie, le film de Xavier Giannoli, Les Rayons et les Ombres, suscite le débat et parfois la polémique. C’est assez classique pour une œuvre qui se rapporte à la période de l’Occupation et de la Collaboration et qui prétend à une certaine ambition, au minimum artistique. On ne dira jamais assez en quoi la Seconde Guerre mondiale fut dans l’histoire de France une charnière majeure, une guerre civile déclenchée, à l’occasion d’une défaite militaire face au pire ennemi de l’humanité, par ceux de nos compatriotes qui espéraient plus qu’une revanche, un effacement des fondements de notre Nation à l’issue de la Révolution et la précédente guerre civile qui l’accompagna. Le sujet en est encore aujourd’hui inflammable, car les fractures et les plaies semblent sans cesse se réactiver selon des schémas récurrents.

Il était donc prévisible qu’un tel film déclenche débats enflammés et parfois polémiques nées de ces mêmes débats. Il sera toujours trop ou pas assez pour la majorité des commentateurs qui ne sont pas cinéastes. Alors sortant de la salle obscure ce dimanche de Pâques, après 3 heures 15 qui ne m’ont pas paru si longues, j’ai voulu moi aussi apporter mon écot au débat (et non à la polémique) en partageant mes impressions.

La grâce déchue

Dans les articles et commentaires que j’ai pu lire à propos des Rayons et les Ombres, je n’ai pas vu une chose essentielle et qui pourtant crève les yeux comme elle crève l’écran. C’est d’abord et avant tout un film sur Corinne Luchaire. L’artifice narratif de l’enregistrement sur bande magnétique d’une histoire à la première personne – dont on ne sait pas (et peu importe) s’il s’agit d’une invention du réalisateur et de son co-scénariste Jacques Fieschi dont l’illusion prend fin avec la pirouette des derniers écrans noirs, ou s’il fut vraiment tenté – le rythme du récit et l’organisation des personnages autour d’elle : tout tend vers une sorte de biopic d’une jeune actrice tombée dans l’oubli et écrasé par une histoire trop grande pour elle.

On pourra dire ce que l’on veut mais ce n’est pas Jean Dujardin, dont le nom est pourtant en tête de l’affiche, et sa prestation qui dominent le film, mais bel et bien Nastya Goloubeva-Carax qui incarne Corinne Luchaire. Sa fragilité, la voix éteinte et la tristesse de son regard qui marquent son interprétation sont évidemment parfaitement adaptées à l’image de ce personnage sacrificiel que veulent nous peindre Giannoli et Fieschi. Ma fille adolescente m’a dit, en sortant de la séance, qu’elle avait vu avant tout une jeune femme manipulée et c’est effectivement bien de cela dont il s’agit : Corinne Luchaire apparaît comme manipulée et utilisée par son père d’abord (on ne doute pas qu’il l’aime, mais c’est sa personnalité trouble qui finit par l’emporter là-aussi), par Otto Abetz et par ses amant(e)s ensuite. En tout cas, c’est cela que l’on veut nous raconter. Frappée d’indignité nationale, elle se défend (mal), comme se sont défendus toutes celles et tous ceux qui ont préféré l’égoïsme et l’indifférence. Mais ici aussi on nous donne à percevoir la culpabilité qu’elle ressent a posteriori ; et elle n’aura pas droit à la rédemption que vient lui offrir Léonide Mogui par-delà l’horreur de la guerre et du génocide.

J’avoue que j’ai ignoré jusqu’à récemment l’existence de Corinne Luchaire, jusqu’à l’automne dernier en réalité. Il faut croire qu’il y a une efficacité concrète à la condamnation à l’indignité nationale. C’est avec la série d’émissions réalisée par Philippe Collin – Sigmarigen, le crépuscule des bourreaux – que je l’ai découverte. L’épisode « La divine surprise »1, qui se situe au moment de la contre-offensive allemande dans les Ardennes à la Nöel 1944, évoque à ce moment son parcours tressé avec celui de son père Jean Luchaire. J’ai été marqué alors par le témoignage de Micheline Presle, interviewée en 2009, qui revient sur les débuts de comédienne de sa collègue et souligne sa singularité, sa modernité et le gâchis de sa carrière brisée ; je n’avais pas retenu que la maladie en fut la cause première et jusqu’au film, je pensais qu’elle était la conséquence de sa condamnation à Libération. C’est au moins une chose que l’on peut mettre au crédit du film : à aucun moment, on ne nous fait croire que la tuberculose lui sert d’excuses pour refuser de voir – même au Sanatorium alors que son récit prétend qu’elle avait son propre combat à mener, il lui est donné de comprendre et elle ne choisira qu’une forme d’accommodement.

La nausée

Les Rayons et les Ombres s’attaque donc au sujet inflammable de la Collaboration, cette tâche terrible dans l’histoire de France. Il ne faut pas se tromper d’objet ici : ce n’est pas un film sur l’Occupation, sur la Guerre, ce n’est pas un film sur la Résistance, la Shoah ou les privations imposées au peuple français… Par touches subtiles, ces éléments sont présents, mais ils ne constituent pas le propos du film. Les Rayons et les Ombres est un film qui s’attache à présenter des salauds et les petits arrangements qu’ils cherchent avec leur conscience perdue.

La politique de Collaboration et le milieu collaborationniste à Paris, petit monde distinct de celui de Vichy avec lequel Laval fera la liaison, ont été le moyen d’une revanche. Je parlais en introduction d’une revanche sur la Révolution, mais le film montre aussi assez clairement la revanche des ratés. Les ratés de la politique, du journalisme, de la littérature, les envieux qui rêvaient d’un mode de vie bourgeois et rongeaient leur frein de ne pas en avoir les moyens. La Collaboration a été le tremplin pour toute une clique d’opportunistes et d’individus qu’aucun scrupule n’étouffait, l’occasion d’une revanche sur la vie, une opportunité pour se gaver sur la misère du pays.

Car, en définitive, qu’est-ce qu’est Jean Luchaire au moment où la France bascule dans la défaite, si ce n’est un raté ? Un raté, un menteur et un irresponsable, tel qu’il nous est présenté par les scénaristes. Raté, car il se croit journaliste engagé, mais les convictions pacifistes des années 1920 semblent rapidement peu de choses, un vernis craquelé ou plus vraisemblablement une manière de faire fructifier le moment venu un pedigree qui ne lui a jamais rien rapporté, au regard de la faiblesse de son audience. Menteur, car il mène en bateau ses propres amis et collaborateurs et ruine sciemment par intérêt personnel les entreprises qu’il conduit. Irresponsable, car il choisit la décadence et la déchéance plutôt que la guérison ou la rémission, qu’il y entraîne sa fille, et que ce cycle s’accélère au fur et à mesure que le désastre devient certain. Luchaire et Abetz sont bien décrits comme des salauds qui se débarrassent finalement bien facilement de leurs convictions originelles – si tant est que les convictions prêtées à Abetz dans le film fussent bien réelles (il a été proche du NSDAP dès 1930, même s’il ne put y adhérer formellement qu’en 1937) – et adoptent par intérêt un antisémitisme qui leur permet de fréquenter ou d’exercer le pouvoir. Peu importe le respect des évolutions historiques de leurs convictions, le duo Jean Dujardin-August Diehl montre ici à la perfection la médiocrité et la bassesse des motivations et des justifications des deux amis. La séquence de la lettre à Céline est à cet égard une illustration édifiante de l’absence totale de décence.

Aussi, Les Rayons et les Ombres fait la description de ce milieu collaborationniste parisien qui fréquente les sauteries de l’Ambassade du IIIème Reich et mène grande vie à crédit dans les cabarets et les grands restaurants, permet de démasquer cette société hors-sol, qui n’a plus ou n’a jamais eu de code moral, qui fraye joyeusement avec la pègre, qui se moque bien des réquisitions et des privations subies par les Français… bien au contraire, qui est là pour profiter des miettes de la prédation systématique du régime nazi sur la France. Giannoli nous montre l’enfermement volontaire des salauds dans une réalité parallèle. La politique de Collaboration a été souvent présentée par ses promoteurs comme un moyen pour limiter les souffrances du pays et il suffit de relire Paxton pour démontrer qu’elle n’a pas apporté d’avantages comparatifs à la France par rapport à la Pologne ; au contraire, elle fut plus pressurée que les Pays-Bas, la Belgique ou le Danemark. Les Rayons et les Ombres ne tait pas cette réalité, mais insiste jusqu’à la nausée sur la complicité, l’indécence et la rapacité des collaborationnistes, qui prétendaient dans leur discours relever la France en la nazifiant et, en réalité, ne faisaient que se gaver à l’excès jusqu’à rendre sur le sol de marbre ce qu’ils avaient pillés avec leurs commanditaires.

On ne peut pas reprocher au film de faire preuve de complaisance avec ce milieu alors que la description qu’en font Giannoli et Fieschi ne peut en réalité que provoquer le dégoût.

Les mains sales

Le métier d’imprimeur, ça tâche… on a de l’encre sur les mains quand on prépare les plaques et les rotatives. C’est normalement la marque de noblesse de ce métier glorieux d’une époque révolue, qui accompagna tous les progrès de la pensée humaine de la fin du XVème siècle au XXème. Dans Les Rayons et les Ombres, Luchaire-Dujardin, quand il s’approche de la composition typographique, n’a plus que les mains sales. C’est la marque de la déchéance du journaliste qu’il prétendait être. C’est la marque de sa déchéance comme patron de presse.

Il revendique n’avoir de compte à rendre qu’à sa conscience et l’a perdue totalement. Ce qu’il écrit n’apparaît dans le film que pour satisfaire ses intérêts. Il n’est pas besoin d’attendre les réquisitions de l’avocat général (interprété par Philipe Torréton) pour le voir. Le portrait de Luchaire-Dujardin est celui d’un homme qui court après l’argent qu’il s’acharne par ailleurs à dilapider avec empressement. Il n’a aucune conviction réelle : il choisit l’antisémitisme par intérêt et croit se donner bonne conscience en facilitant la fuite de quelques proches… Laval procédera de la même manière, considérant en maquignon de la politique que cela pourrait un jour lui servir si la situation venait à se retourner.

À plusieurs reprises, on lui donne l’occasion de réagir : il ne le veut pas. Il choisit Guy Crouzet (Vincent Colombe, parfait dans l’abject) contre Pierre Labarrière. Il ment à son équipe quand il affirme que les fonds des Nouveaux Temps sont français. Son père lui donne l’occasion de retrouver sa conscience : on sent le complexe d’infériorité du fils face à l’universitaire Julien Luchaire (André Marcon), celui-ci finit par intervenir comme Dieu le Père qui intervient au travers du Figaro pour admonester son fils – c’est un peu le Dieu de l’Ancien Testament qui, par l’intermédiaire du Prophète Samuel, avertit le Roi Saül de l’impérieuse urgence de changer de comportement. Mais comme Saül, Luchaire-Dujardin est déjà trop compromis, trop souillé pour revenir en arrière : il préférera persister et en rajouter. Seule sa mort effacera la faute.

Car Jean Luchaire est allé au bout de l’abjection. Le film montre Luchaire-Dujardin fuir à Sigmaringen et entraîner sa fille derrière lui ; l’ambiance crépusculaire montre bien fugacement le ridicule macabre de cette petite société composée des plus convaincus des Collabos. Ici, il manque une pièce au puzzle (on n’était pas à un quart d’heure près) : Jean Luchaire sera nommé commissaire (ministre) à l’Information dans la Commission gouvernementale pour la défense des intérêts français, présidée par Fernand de Brinon, sorte de gouvernement en exil qui singe à l’envers la geste de la France Libre (alors que Pétain et Laval eux-mêmes s’estiment désormais prisonniers des Allemands). En même temps, directeur du journal La France, quotidien en langue française destiné aux exilés de Sigmaringen, qui paraît jusqu’en mars 1945, il dirigea également une radio, Ici la France pour relayer la propagande nazie. Luchaire fut donc de ceux qui sont allés au bout, qui ont adhéré jusqu’à la fin à l’entreprise de nazification de l’Europe et de la France et qui allait se choisir Doriot comme chef si celui-ci n’avait pas été mitraillé par un avion allié. Son portrait n’était déjà pas glorieux dans le film, mais cette précision politique n’aurait pas été inutile.


Les Rayons et les Ombres est un excellent film. Il est certes un peu long, mais comment décrire un tel pourrissement de l’âme en 1h30 ? Il ne saurait supporter en tout cas l’accusation de complaisance que certains veulent lui coller. Rien n’est aimable dans cette bande de médiocres, d’opportunistes et de pieds nickelés qui préfèrent fermer les yeux sur l’horreur de leur temps ou l’habiller de mots creux pour la mettre à distance. Les Rayons et les Ombres n’est pas un essai historique et je ne crois pas que les réalisateurs et scénaristes aient eu cette ambition. Mais il nous parle parce qu’il nous met face aux noirceurs de l’âme humaine, de la petite médiocrité à l’aveuglement volontaire, de l’indifférence égoïste jusqu’à la complicité criminelle, de l’envie jusqu’à la prédation… Les Rayons et les Ombres nous laisse face à cette indignité, sans chercher ou inventer des excuses, car il n’y en a aucune.

Frédéric FARAVEL

  1. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/face-a-l-histoire/la-divine-surprise-2662195 ↩︎

La généralisation de l’intelligence artificielle prépare-t-elle un choc économique, social et démocratique ?

L’intelligence artificielle (IA), en particulier dans sa forme « agentique »1, ne se contente plus de transformer les métiers : elle redessine les équilibres économiques, sociaux et politiques des sociétés démocratiques. Les études récentes, notamment celle dévoilée le 18 mars 2026 par la Coface et l’Observatoire des emplois menacés et émergents2, révèlent une réalité inquiétante : près de 5 millions d’emplois en France, soit un sur six, pourraient être menacés d’ici 2 à 5 ans. Contrairement aux révolutions technologiques passées, qui frappaient surtout les emplois intermédiaires ou peu qualifiés, l’IA cible désormais les cols blancs, les métiers intellectuels et les professions les mieux rémunérées. Les architectes, les ingénieurs, les juristes, les comptables, les journalistes et même les cadres de la finance voient leurs tâches automatisables à plus de 20%, voire 30%. Cette accélération sans précédent pose une question fondamentale : que devient une société lorsque sa base fiscale et ses élites professionnelles sont fragilisées par une technologie dont les promesses de création d’emplois restent, pour l’heure, largement théoriques ?

Schumpeter en PLS ou la destruction créatrice en panne : quand l’IA détruit plus vite qu’elle ne crée

L’argument classique de la « destruction créatrice », cher aux économistes libéraux, suppose que les emplois détruits par l’innovation seront compensés par de nouvelles activités, plus qualifiées et plus valorisantes. Pourtant, avec l’IA, ce mécanisme semble grippé. Les tâches automatisables le sont à un rythme tel que les nouvelles activités peinent à émerger – ou, lorsqu’elles apparaissent, elles sont à leur tour vulnérables à l’automatisation. Les juniors des cabinets de conseil, les correcteurs de presse, les assistants juridiques ou les analystes financiers commencent à voir leurs postes supprimés ou déqualifiés, tandis que les promesses de reconversion vers des métiers « émergents » – data analysts, managers d’IA – restent limitées à une minorité. Pire, ces nouveaux emplois, lorsqu’ils existent, sont souvent moins stables, moins rémunérateurs, ou soumis à une pression accrue de productivité.

Révolution technologiqueVitesse de déploiementEmplois détruitsEmplois créésImpact social
Machine à vapeur (XIXe)DécenniesOuvriers agricoles/artisansOuvriers d’usineUrbanisation, travail des enfants
Électricité (XXe)20-30 ansEmplois manuelsTechniciens, ingénieursMontée des classes moyennes
Informatique (années 1980-2000)15-20 ansEmployés administratifsDéveloppeurs, data analystsPolarisation du marché du travail
IA générative (2020-)2-5 ansCols blancs, cadresPeu (prompt engineers, etc.)Précarisation des élites, choc fiscal ?

Les entreprises, sous couvert d’innovation, utilisent l’IA comme un levier de réduction des coûts salariaux. Les plans de licenciements annoncés chez Prisma Media (récemment racheté par Bolloré), Capgemini ou Microsoft France invoquent explicitement l’IA pour justifier des suppressions de postes, alors même que la technologie n’est pas toujours pleinement déployée. Cette précipitation révèle une stratégie financière plus qu’industrielle : l’IA sert de prétexte pour rationaliser des effectifs, externaliser des activités, ou délocaliser des tâches vers des pays à bas coûts. Les syndicats, comme la CGT chez Prisma Media, dénoncent une instrumentalisation de l’IA pour masquer des restructurations purement comptables.

Dans ce contexte, la productivité gagnée grâce à l’IA ne profite ni aux salariés, ni à l’économie réelle. Elle se traduit par des gains financiers pour les actionnaires et une concentration accrue du capital entre les mains des géants technologiques. Les 10% des Français les mieux rémunérés, dont les emplois sont les plus exposés, contribuent aujourd’hui fortement aux recettes fiscales et sociales. Leur précarisation menace directement le financement de la protection sociale, alors même que les emplois de production, moins touchés par l’IA, stagnent depuis longtemps en termes de salaires et de reconnaissance de qualifications.

Un défi fiscal et écologique ignoré : l’IA, technologie subventionnée (sans que vous ne le sachiez) par la collectivité

L’IA bénéficie d’un avantage structurel : ses coûts réels – énergétiques, environnementaux, sociaux – ne sont pas internalisés. Les data centers, gourmands en électricité et en eau, prospèrent grâce à des externalités négatives supportées par la collectivité. Aux États-Unis, des moratoires sont déjà demandés en raison des pénuries d’eau locales, tandis qu’en France, les projets de nouveaux centres de données se multiplient sans que leur impact écologique ne soit sérieusement encadré. Pourtant, ces coûts, lorsqu’ils sont ignorés, faussent la compétition entre le travail humain et l’automatisation. Une entreprise qui remplace un salarié par une IA ne paie ni cotisations sociales, ni taxe sur les robots, alors même que les infrastructures publiques (éducation, santé, retraites) dépendent des revenus du travail.

La fiscalité actuelle aggrave ce déséquilibre. Les investissements dans l’IA sont amortissables, tandis que le travail est soumis à des prélèvements obligatoires. Résultat : les entreprises ont un intérêt financier à automatiser, même lorsque le gain de productivité est marginal. Pour corriger cette distorsion, des pistes émergent, comme la taxation des requêtes adressées aux modèles d’IA (« coûts d’inférence ») ou la création de labels « 100% humain » pour valoriser les productions non automatisées. Mais ces mesures se heurtent à la logique d’une économie mondialisée, où la compétitivité et les profits privés priment sur la justice sociale et l’intérêt général.

Risques politiques : quand l’IA alimente la défiance et la polarisation

L’histoire montre que les chocs technologiques, lorsqu’ils ne sont pas accompagnés, nourrissent les populismes et les extrémismes. La désindustrialisation a ainsi contribué à la montée des partis d’extrême droite en Europe et aux États-Unis, en créant des territoires abandonnés et des classes sociales déclassées. Avec l’IA, le risque est double. D’une part, la destruction d’emplois qualifiés dans les métropoles – Paris, Lyon, Grenoble – pourrait fragiliser des bassins d’emploi jusqu’ici épargnés par la précarité. D’autre part, la concentration du capital entre les mains d’une poignée de géants technologiques, majoritairement américains, menace de saper la souveraineté économique française et européenne.

Les syndicats, comme la CFE-CGC chez Orange ou la CFTC chez L’Oréal, alertent déjà sur les dérives managériales liées à l’IA : surveillance accrue des salariés, intensification du travail, déqualification des métiers. À terme, c’est le rapport de force entre capital et travail qui pourrait basculer, avec des salariés réduits à des rôles de « vérificateurs » ou de « superviseurs » d’IA, sans réelle autonomie ni valorisation. Les exemples se multiplient : des traducteurs contraints de corriger des textes générés par machine, des journalistes relégués à la relecture d’articles automatisés, des avocats cantonnés à la validation de contrats rédigés par des algorithmes.

Les pouvoirs publics et les partenaires sociaux sont devant un défi vital ; il est urgent de travailler des pistes pour limiter les dégâts. L’État pourrait conditionner les aides aux entreprises à des engagements en matière de formation et de reconversion, ou imposer des clauses de revoyure dans les accords d’entreprise, comme le fait déjà le centre Henri-Becquerel à Rouen pour les dosimétristes. Une régulation européenne des modèles d’IA, exigeant transparence et explicabilité, pourrait aussi limiter les abus, notamment dans les secteurs critiques (santé, justice, éducation). Enfin, la création d’un écosystème technologique souverain, fondé sur des modèles ouverts et frugaux, permettrait à l’Europe de réduire sa dépendance aux Big Tech américaines.

Vers un modèle français de l’IA ?

La France, comme l’Europe, se trouve à un carrefour. Soit elle subit l’IA comme une fatalité, en laissant les plateformes américaines et les fonds d’investissement dicter les règles du jeu. Soit elle invente un modèle hybride, où l’innovation technologique s’accompagne de garde-fous sociaux, fiscaux et écologiques. Sans que cela relève d’une inventivité démesurée, il conviendrait pour commencer de veiller à quelques priorités…

Premièrement, repenser la formation pour éviter l’obsolescence des compétences. Les programmes actuels, souvent génériques, doivent être remplacés par des parcours ciblés, co-construits avec les branches professionnelles. L’exemple de L’Oréal, qui forme ses salariés au « prompt engineering », montre que l’adaptation est possible – à condition qu’elle ne serve pas de prétexte à une précarisation accrue. Cette préoccupation est au demeurant valable en soi : les entreprises et les grands groupes ne sont pas des organisations philanthropiques, la question du pouvoir des salariés et de leurs représentants est plus que jamais cruciale.

Deuxièmement, rééquilibrer la fiscalité pour que l’IA ne soit plus subventionnée indirectement par la collectivité. Taxer les requêtes aux modèles d’IA, intégrer le coût carbone des data centers, ou encore conditionner les aides publiques à des engagements en matière d’emploi : autant de mesures qui pourraient ralentir la course à l’automatisation et financer la transition.

Troisièmement, encadrer les usages de l’IA dans les secteurs sensibles. Dans la santé, l’éducation ou la justice, l’automatisation ne peut se faire sans contrôle humain. Des instances paritaires, associant salariés, directions et experts, pourraient superviser ces déploiements, comme le demandent les syndicats d’Orange pour leur outil « Speech Analytics ». On retrouve ici l’obligation pointée dans le premier point.

Enfin, soutenir une IA française et européenne, sobre et souveraine. Les modèles ouverts, hébergés localement, permettraient de réduire la dépendance aux géants américains tout en limitant l’empreinte écologique. La France, avec son tissu de start-up et ses laboratoires publics, a les moyens de jouer sa partie – à condition que l’État y consacre les investissements nécessaires et redonne les moyens indispensables à la recherche publique et à l’université, sans se laisser aveugler par les sirènes du « toujours plus technologique ».

L’IA n’est pas une fatalité, mais un choix de société. Les scénarios catastrophistes, s’ils sont plausibles au regard de la perte de souveraineté économique réelle de l’Europe, ne sont pas inévitables – à condition que les dirigeants politiques en prennent rapidement conscience. Toutes les données à notre disposition confirment bien que la trajectoire actuelle repose sur une destruction bien plus rapide des activités que lors des « révolutions technologiques » précédentes. La question n’est donc plus de savoir si l’IA transformera le travail, mais comment elle le fera : en creusant les inégalités et en fragilisant la démocratie, ou en servant de levier pour une stratégie économique et sociale orientée en fonction de choix politiques clairs et délibérés. Le temps de la naïveté technologique est révolu, l’IA n’est pas un gadget inoffensif visant à produire des vidéoclips R’n’B de mauvaise qualité pour salle de gym : c’est une technologie dont les effets transformateurs et destructeurs sont potentiellement massifs, il est donc urgent de préparer des arbitrages politiques et sociaux déterminants.

Frédéric Faravel

1« IA agentique » désigne une catégorie d’intelligence artificielle capable d’agir de manière autonome, c’est-à-dire de planifier, décider et exécuter des tâches complexes sans intervention humaine constante. Contrairement aux outils d’IA traditionnels, qui se limitent à des fonctions spécifiques (comme la génération de texte ou l’analyse de données), l’IA agentique combine plusieurs modèles et technologies pour interagir avec son environnement, prendre des initiatives et accomplir des objectifs définis par l’utilisateur.

2L’étude est intitulée « L’IA, une menace pour 5 millions de salariés en France », portée par le Coface (compagnie d’assurance-crédit) et l’Observatoire des emplois menacés et émergents (OEM), avec notamment Axelle Arquié (économiste, cofondatrice de l’OEM) et Aurélien Duthoit (économiste chez Coface). L’étude a été dévoilée le 18 mars 2026 par Le Monde et devait paraître officiellement le 1er avril 2026.

Israël vers la fin de l’État de droit ?

Ça va me coûter des amis, mais tant pis.

Cette peine de mort votée en Israël centrée par sa définition du terrorisme sur les seuls Arabes et assortie de la suppression du droit d’appel en passant par des tribunaux militaires, et donc loin de la justice et du droit contradictoire (une pensée pour Robert Badinter…), est un concentré de la fin de tout ce qui séparait Israël par sa démocratie et son État de droit des régimes tels l’Iran ou la Syrie, etc.

Israël est rentré depuis quelques années dans un projet post-sioniste aussi étrange que ce soit de le dire.

Le projet d’un foyer d’accueil d’un foyer juif démocrate, humaniste et protecteur contre les inquisitions antisémites qui n’ont jamais cessé, tout ça est loin maintenant et n’est plus le sujet.

Une preuve pas assez dite est que pour la première fois de son histoire les départs d’Israéliens sont plus nombreux que les arrivées : le sionisme historique est donc fini, bien fini.

Ces départs sont ceux en majorité de diplômés libéraux qui, comme aux USA, n’y trouvent plus leur compte alors qu’en face les colons ultra-religieux, familles de barbus et de voilées comme d’autres, ont une démographie galopante et nettoient la Cisjordanie avec des méthodes qu’on a connues naguère en ex-Yougoslavie.

En France, mes amis de la communauté juive insultent, loin de là-bas, Delphine Horvilleur et les juifs libéraux qui n’avaient fait que relayer les cris d’horreur du président d’Israël Isaac Herzog (un type tout à fait remarquable à tout point de vue dans la tempête) face à Netanyahu, avec la même radicalité symétrique que les amis de Rima Hassan qui comme eux ne veulent que d’un État du Jourdain à la mer par éradication ethnique.

Cette symétrie, cette ressemblance croissante et frappante des éléments de langage des deux camps si loin du front ne fait pour l’heure que diviser la société française entre les communautés : les votes communautaires pour Zemmour ou Le Pen comme pour LFI ne sont pas une bonne nouvelle pour la République, sans d’ailleurs que tous ces vacarmes ne changent quoi que ce soit à ce qui se passe là-bas, sur place.

J’ai l’âge (hélas) d’avoir connu la propagande des années 1970 et 1980 où après avoir affirmé le droit à la libre critique, certains traitaient d’agent « objectif » de la CIA et des grands capitalistes tout début tous ceux qui s’essayaient à la critique de la Russie héroïque (etc. etc.) par la technique de l’insulte et de l’amalgame manichéen / paranoïaque.

On en est à nouveau bien là et ça finira pareil.

Laissons crier les oies du Capitole, gardons raison et humanisme, rappelons nous que quand un ami fonce vers le mur en klaxonnant, l’ami vrai crie, le faux-ami crie bravo.

Je crie pour eux, et je marche ici mon chemin, même si ce n’est pas en rang parallèles, en regardant bien les photos de ma famille qui a tant payé la folie des hommes.

Jean-Alain Steinfeld

ACCORD UE-USA : LA CONSTERNANTE SOUMISSION DES EUROPÉENS

communiqué de presse d’Emmanuel Maurel, député et animateur national de la Gauche Républicaine et Socialiste, lundi 30 mars 2026

Sur ma proposition, l’Assemblée nationale avait dit « non » à 90% à l’accord de vassalisation commerciale de l’Union européenne aux Etats-Unis. Mais il n’en est pas du tout allé de même au Parlement européen. « Not even close », comme on dit outre-Atlantique : les eurodéputés ont décidé de se soumettre au diktat de TRUMP par… 417 voix contre 154 (et 71 abstentions).

A l’exception notable de la plupart des eurodéputés français, les représentants des peuples d’Europe ont ainsi validé à une majorité écrasante un « deal » qui taxe à 15% nos exportations vers les USA et à zéro % leurs exportations vers l’UE, nous oblige à investir 600 milliards de dollars sur le sol américain, à leur acheter 750 milliards d’hydrocarbures et à leur ouvrir des centaines de milliers de tonnes de contingents d’importations agricoles, sans respecter nos normes sanitaires et phytosanitaires.

Politiquement, le vote du 26 mars à Bruxelles est une double catastrophe.

La première concerne l’Union européenne, qui choisit en toute connaissance de cause de se mettre la corde de TRUMP autour du cou, alors même que le Président américain vient d’être empêché par la Cour suprême d’appliquer sa politique de droits de douane unilatéraux, et du chantage qui l’accompagne. L’UE n’a pas davantage riposté à la menace de TRUMP de nous couper les approvisionnements américains en GNL si nous disions « non » à son accord. Et nous ne pouvons plus dire, désormais, que la vassalisation de l’UE n’est due qu’à la fuite en avant de la seule Ursula VON DER LEYEN, puisque le Parlement européen l’a validée.

La seconde catastrophe est pour la France, mise en minorité par une coalition « Allemagne – Italie – Pays de l’Est – patronat ». Toutes ces composantes ont tenu le discours du moindre mal à l’égard de la brutalité américaine. Tous s’estiment heureux de n’avoir pas été plus durement punis. Tous acceptent une humiliation qui raye d’un trait de plume les grandes promesses, qu’ils appelaient pourtant de leurs vœux, d’une mobilisation de l’épargne européenne pour investir dans l’appareil productif européen. Tous continuent de croire en une alliance euro-atlantique sur un pied d’égalité, que TRUMP et la classe politique américaine foulent aux pieds. En un seul vote, ils ont ruiné la crédibilité d’une Europe politique qui sait défendre ses intérêts ; et rangé la thèse de la France au rayon des vieux souvenirs.

Les Européens se déclaraient d’accord avec le discours de la France et des Français pour l’autonomie stratégique, le développement industriel endogène et le Made in Europe, mais ils ont voté l’exact inverse aux trois quarts !

Certes, le texte approuvé par le Parlement européen comporte des garde-fous : suspension de l’accord en cas de droits de douane supplémentaires, de menaces contre l’industrie militaire européenne ou de nouvelle tentative d’annexion du Groenland. Il comporte aussi une clause d’extinction, en mars 2028, soit un peu plus d’un mois après la fin du second mandat de TRUMP.

Mais tout cela n’empêchera pas les clauses de fond de s’appliquer, ni l’Europe de perdre des sommes faramineuses au bénéfice exclusif de l’économie américaine. Et rien ne dit que le successeur de TRUMP, qu’il s’agisse de Marco RUBIO, de JD VANCE ou même d’un Démocrate, ne profitera pas de notre faiblesse pour nous forcer pas à prolonger cet accord indéfiniment. On ne met pas impunément les doigts dans un tel engrenage.

Le vote du 26 mars figurera dans l’histoire comme une journée noire pour l’Europe, car il ne manquera pas d’alimenter, pour ne pas dire confirmer les discours eurosceptiques. Comment pourrons-nous, après cela, continuer d’affirmer que « l’Europe nous protège » ?

Mener campagne à Maisons-Laffite

J’ai souvent pour habitude sur les réseaux sociaux de m’épancher sur la situation politique nantaise, mais aujourd’hui, je souhaite évoquer les élections municipales à Maisons-Laffitte, ville où j’ai grandi et où mes parents vivent encore.

À Maisons-Laffitte, les murs voteraient à droite s’ils en avaient l’occasion. Les meilleurs résultats d’un candidat de gauche à ma connaissance sont pour Jean-Paul Huchon aux régionales de 2010 avec 38% et François Hollande en 2012 avec 37%, c’est vous dire si les vagues roses passent loin de la tête de l’électorat local. Les anciens rappellent avec angoisse l’époque où en 1981, la circonscription avait eu un député socialiste à cause des communes alors communistes de la circonscription de l’époque. L’horreur. (rires enregistrés)

Dans une ville comme la nôtre, l’état des partis de gauche est à l’image de ce que vous pouvez imaginer en connaissant l’état général déplorable de ces mêmes partis au niveau national. Arrivent les élections municipales, comme pour tout le monde. Il faut 35 personnes pour faire une liste. Et ce n’est pas si évident que ça. Et cette année, comme il y a 6 ans, le secrétaire de la section PS locale a pris son bâton de pèlerin. Et la magie a opéré : quelques dizaines de personnes qui ne se connaissaient pas ou peu pour la plupart se sont rassemblées, ont beaucoup débattu, écrit un programme, puis milité pour faire connaître la liste. Très peu de « vieux militants », des gens d’horizons très divers, d’orientation politiques différentes, certains plus proches de Place Publique, d’autres de LFI, etc. Et ça a fonctionné : ils sont passés de 10% en 2020 à presque 15 en 2026, de un à deux élus. C’est peut-être un détail pour vous, ça ne l’est pas quand on est un îlot de gauche au milieu d’une droite Yvelinoise hégémonique au point de pouvoir se permettre de présenter 5 listes différentes au premier tour. Aller rechercher les électeurs qui avaient pu déjà voter à gauche à d’autres élections, un par un, convaincre, gagner le respect des listes de droite et de leurs électeurs, c’est un sacré travail pour des bénévoles qui n’attendent rien du scrutin en lui-même si ce n’est éventuellement la joie de faire mieux que la fois précédente.

Alors, pourquoi je vous raconte ça ? Comme je l’ai dit, j’ai grandi à Maisons-Laffitte. C’est là que j’ai pris ma première carte dans un parti, le Parti Socialiste. C’est dans cette section que j’ai distribué mes premiers tracts, connu mes premiers débats. On reste forcément toujours marqué par sa sociabilisation première, c’est tellement un truisme que j’ai presque honte de le rappeler. J’ai de fait souvent gardé une forme de distance avec les « grands élus » quand j’étais au PS, mais aussi avec les militants des « bastions » qui se sentaient légitimes, plus légitimes que d’autres à s’exprimer, le réflexe du minoritaire. Un professeur de sciences politiques de ma section PS à Villeurbanne m’a donné un article sur les rétributions symboliques du militantisme, je suis tombé des nues. J’ai aussi découvert ces rétributions, l’invitation aux vœux de la mairie, les adhérents de soutien du parti qui ne liront jamais un texte de leur vie, mais qui viennent dire en section qu’ils votent comme le maire pour le soutenir, les plans de carrière de certains se voyant avancer aussi logiquement qu’on grimpe les échelons dans la fonction publique … J’ai été permanent de deux fédérations du Parti Socialiste, j’ai contribué à une forme de système militant, j’y ai revu la forme d’opposition que je connaissais entre les « professionnels » des bastions et les « amateurs » des « territoires de combats ». Un de mes anciens patrons, à l’époque premier adjoint et président de la communauté de commune dans une ville conquise de haute lutte sur la droite en 2008 m’a un jour présenté une militante en me disant en gros : tu vois la personne là-bas, elle et son mari se sont présenté à toutes les municipales et cantonales depuis les années 70. Si nous en sommes là, c’est parce qu’ils étaient là pour faire vivre la gauche à l’époque.

La gauche se rétracte de plus en plus, y compris sur un plan territorial. Elle vit, surtout médiatiquement, et cet impact médiatique est évidemment important, de ses grands élus, de ce que j’appelle ses « professionnels ». Ils sont évidemment importants, et je ne méprise évidemment pas non plus la compétence politique et technique nécessaire pour exercer de hautes responsabilités. La chute des systèmes partisans a contribué à faire s’étioler la présence des amateurs : maintenir une section de 8 personnes dans un territoire sans espoir de pouvoir demande une énergie folle, pour une reconnaissance médiocre quand ce qui compte au congrès des partis est le nombre de voix que tu apportes. Alors qu’il faudrait aller les rechercher, les écouter, en tout cas, moi, je les aime et je pense que sans eux, rien ne sera possible.

Bref, je suis fier d’avoir été mandataire financier d’une liste qui ne visait pas la victoire, mais qui a potentiellement contribué à faire que demain, de meilleurs scores soient possibles.

Simon Jollès

Élections municipales 2026 : dernier avertissement

Les élections municipales des 15 et 22 mars 2026 sont un nouveau signal d’alarme dans une démocratie républicaine qui accumulent les clignotants. Certains commentateurs tentent encore de se rassurer en élargissant le spectre et en disant que sur les parmi les 100 plus grandes villes, les équilibres seraient stables : la gauche (LFI, PCF, PS, écologistes) conserve ou emporte 43 villes contre 46 en 2020, le centre 13 contre 9, la droite 38 contre 41 et l’extrême droite 5 contre 2. Ce dernier résultat aurait fait bondir n’importe quel républicain conséquent voici 10 ans, mais la banalisation du Rassemblement National et de ses alliés est si avancée que c’est une nouvelle parmi d’autres dans ce scrutin. Personne ne soulève non plus le durcissement du discours de la droite classique qui s’aligne de plus en plus fréquemment sur sa droite : les maires de 2026 ne sont pas ceux de 2020. Mais avant tout, la France ne saurait se résumer à ces 100 communes. Dans la France urbaine, où les enjeux politiques apparaissent les plus affirmés, là où habitent plus de 30 millions de Français, le tableau qui se dessine est tristement binaire : une gauche en globalement en baisse et divisée ; des droites en hausse dans leur pluralité. Les forces de gauche ne peuvent ignorer le messages des électeurs à un an de l’élection où elles se condamnent toutes à l’échec et la République française à un avenir trouble.

Une gauche en baisse et divisée

Les succès visibles de la gauche dans les plus grandes villes (Paris, Lyon, Marseille, Lille, Nantes, Rennes, Strasbourg, etc.) masquent une réalité électorale beaucoup moins reluisante au sortir de ces élections municipales.

En effet, en nombre de mairies de plus de 14 000 habitants (30 millions de Français), le total « gauche 2026 » (incluant la « gauche radicale », dont le PCF) ressort nettement inférieur à celui du mauvais cru électoral de 2014 : 205 contre 233.

Par rapport à 2020, la gauche a perdu 28 de ces villes. Sur ces pertes, la gauche socialiste et écologiste en totalise 21. L’usure du pouvoir dans plusieurs villes ou la simple respiration démocratique n’expliquent pas à elles seules une telle chute. La division de la gauche et l’incompréhension face à certains revirements opportunistes du PS y ont aussi contribué, ainsi que des mouvements plus profonds, de nature socio-géographique, ou « centre versus périphérie ».

Fait plus surprenant au regard des annonces tonitruantes de LFI au soir du 1er tour, le total « gauche radicale » n’enraye pas la chute du communisme municipal. En 2014, la gauche radicale gérait 51 villes de plus de 14 000 habitants ; puis 38 en 2020 ; et finalement 31 en 2026. Après avoir perdu 25% de ses villes en 2020, la gauche radicale en perd 18% en 2026. Il n’en demeure pas moins que LFI s’installe dans les banlieues populaires, via un phénomène de vases communicants au sein de la gauche, en prenant par exemple Saint-Denis, Vaulx-en-Velin, Creil, Sarcelles, Vénissieux ou La Courneuve au PS et au PCF (on notera cependant que l’accord départemental LFI-PCF en Seine-Saint-Denis – à l’exception de cette dernière commune – a connu une certaine efficacité politique et sociologique). Ainsi, les succès de La France Insoumise se font généralement sur le dos du reste de la gauche et ne la font pas progresser.

Un barrage « anti-LFI / alliances avec LFI » a été constaté localement dans plusieurs grandes villes, allant jusqu’à provoquer des transferts de la gauche vers la droite entre les deux tours : outre Toulouse et Limoges, on pense par exemple à Brest, où le total gauche atteint 51% au 1er tour et échoue à 38% au second tour après la fusion. On pense aussi à… Tulle, où la droite bénéficie d’un vote utile du RN mais aussi d’une partie de la gauche, ainsi qu’à Besançon et Clermont-Ferrand. Notons aussi que dans ces villes, certains des maires usés (François Cuillandre se présentait pour un 5e mandat) ou des candidats de centre gauche avaient été particulièrement virulents contre toute idée d’alliance avec LFI avant de changer leur fusil d’épaule : on peut aisément imaginer que leurs électeurs n’aient pas suivi un tel opportunisme. A contrario, sans fusion gauche+LFI à Lyon, Grenoble et Nantes, ces villes auraient basculé à droite.

À un an de la présidentielle, toute la gauche est perdante, et pas simplement les écologistes. Les clivages sont profonds, même si à l’exception notable d’un centre-gauche ulcéré par LFI, les électeurs de gauche demeurent encore relativement unitaires. Retrouver le chemin de l’unité et de l’espoir paraît hors de portée à ce stade. Un changement de ton serait bienvenu, ne serait-ce que pour amorcer une désescalade.

Dans les banlieues populaires des grandes métropoles de notre pays, une nouvelle génération politique accède également aux responsabilités. Elle n’est pas exclusivement LFI, même si les changements dans ces banlieues populaires ont pu aussi traduire un remplacement des équipes PCF ou PS par des équipes « insoumises ». Il faut surtout noter que l’émergence de cette génération politique suit une forme de resocialisation politique d’une partie des classes populaires issues de l’immigration à travers le vote LFI (à l’occasion des campagnes présidentielles et législatives de 2022 et de la législative anticipée de 2024). Dans ces conditions, la gauche socialiste et écologiste aurait tort de faire l’autruche et de préparer les futurs rendez-vous politiques avec une ligne ignorant les attentes des électeurs de LFI : tenir compte de leurs aspirations, les écouter et les entendre sont une condition indispensable au demeurant pour réduire l’influence de LFI, l’enfermement identitaire et la brutalisation du débat public (elle n’est pas toujours seule sur ce créneau), dont elle accompagne trop souvent son emprise. Dans le même temps, la gauche non insoumise ne peut non plus ignorer cette France périurbaine et des sous-préfectures où elle recule face à une droite qui se radicalise (voir plus bas) et qui reste méprisée par LFI : l’urgence de trouver un discours unificateur des classes populaires n’a jamais été aussi forte.

Sans résolution de cette quadrature du cercle, pour la gauche, l’équation principale reste inchangée. À ce stade, elle est incapable d’offrir un débouché politique susceptible de franchir son plafond de verre de 30%. LFI empêche la reconquête du centre évadé chez Macron, tandis que la sociologie et le système de valeurs du PS et des écologistes empêchent la reconquête des classes populaires.

Des droites en hausse dans leur pluralité

Le total « droite 2026 » enregistre aussi un recul dans les villes de plus de 14 000 habitants, mais moins marqué. Par rapport à 2020, elle n’en perd que 7, passant de 305 à 298. Une érosion bien plus faible qu’entre 2014 et 2020, où elle en avait perdu 34.

Mais en comptant l’ensemble des communes de plus de 3 500 habitants (70% des Français), l’image est plus nette : la droite est la gagnante des municipales, avec 1 267 villes gagnées sur 3 343 (contre 1 250 en 2020).

Le total « centre » (essentiellement Modem + UDI) reste globalement stable entre 2020 et 2026, avec 92 villes de plus de 14 000 habitants, contre 94 en 2020. Il se maintient à un point haut par rapport à 2014, où il n’avait gagné que 79 de ces villes – mais en comptant l’illusion d’optique due aux défections du PS vers Macron (une dizaine de villes).

À noter que sur l’ensemble des villes de plus de 3 500 habitants, les candidats étiquetés centristes passent de 471 victoires en 2020 à 586 en 2026. Cela ne signifie pas du tout une progression du macronisme, qui rate à nouveau ces municipales, mais plutôt une recomposition, pour ne pas dire une re-dénomination de la valse des étiquettes dans l’ensemble « droite + centre droit ».

Cette lame de fond peut s’expliquer par un fort réflexe conservateur. Dans de nombreuses « villes moyennes de classes moyennes », les électeurs ont voulu conforter une forme de statu quo. La figure rassurante de l’édile de droite modérée qui ne cherche pas à transformer, ni à « bâtir » (du logement social, ndlr), mais simplement à maintenir l’ordre, la tranquillité et la propreté, a séduit beaucoup de Français. Force est de constater que désormais, l’idée du changement est devenue inquiétante.

Enfin, le total « extrême-droite » réalise une forte progression. De 8 villes de plus de 3 500 habitants en 2014 et 9 en 2020, elle est passée à… 64. Son échec dans les grandes villes (hormis Nice) est donc largement compensé par la prise de nombreuses villes moyennes et petites. La carte des élections nationales imprime davantage celle des élections locales. Les zones de domination de l’extrême-droite, particulièrement en Hauts-de-France et surtout Occitanie et PACA, se cristallisent à présent en mairies sonnantes et trébuchantes.

Le RN demeure favori pour la présidentielle, dans une France où la progression des droites semble inexorable. Au lendemain de ces élections municipales, le centre-droit retrouve son potentiel d’accession au 2nd tour face au RN, et risque, si la gauche reste ce qu’elle est, de devenir le porte-étendard le plus crédible du « front antifasciste », réduit à une offre d’immobilisme néolibéral et conservateur.

Un an pour éviter l’échec ?

Les responsables des organisations de gauche ont retrouvé le soir des élections municipales et quelques jours plus tard – le décès de la figure unificatrice et nostalgique de Lionel Jospin a offert un court répit – , leur réflexe habituel : l’invocation des gauches irréconciliables et de la radioactivité de LFI et de ses supplétifs.

Pourtant, les résultats des 15 et 22 mars auraient dû inciter chacun d’entre eux à plus d’humilité :

  • Le Parti Socialiste s’est déjugé sur les alliances de second tour (et n’explosera pas pour autant) et il ne saurait prétendre imposer à lui seul une ligne directrice, car son maintien dépend essentiellement de sa position favorable acquise au cours des décennies précédentes et à la capacité (imposée par la nécessité) à opérer dès le 1er tour de vastes rassemblements de la gauche républicaine et des écologistes, sans qu’il y soit forcément hégémonique.
  • Il n’existe pas dans le paysage politique de parti centriste qui soit autonome vis-à-vis de la droite et qui soit capable de porter (quelle que soit l’avis que l’on porte sur sa pertinence idéologique) une stratégie de « troisième voie », telle que voudrait l’incarner Raphaël Glucksmann (lui-même ne peut pas mener campagne sans le PS) qui compenserait électoralement la « gauche radicale ».
  • Si plus personne ne peut ignorer l’implantation locale de LFI dans une partie des banlieues populaires, ses succès sont limités à des terres déjà relativement acquises à la gauche et ne la font progresser en rien dans la perspective de briser le plafond de verre que Jean-Luc Mélenchon a déjà rencontré deux fois. L’irritabilité que la brutalisation de la vie politique produit lui ôte sans doute toute capacité à atteindre le second tour (sauf éparpillement massive de l’offre politique) en 2027 et surtout à battre l’extrême droite au moment décisif. Et tout le monde peine à imaginer une dynamique quelconque après la dernière candidature possible du candidat insoumis.

Si la gauche s’enferme dans un débat sans fin sur les alliances possibles et impossibles, sur des primaires au périmètre incertain, c’est que malheureusement ses organisations ont collectivement négligé le travail programmatique et la réflexion collective sur les transformations sociales à initier. Plutôt que de s’émouvoir des déclarations sans cesse plus provocatrices de Jean-Luc Mélenchon ou de promouvoir un nouveau concours de popularité sans projet, les partis et mouvements de gauche devraient collectivement s’atteler à débattre publiquement, sereinement et de manière organisée de leur vision du monde et de la société : que pensent-ils du nouveau capitalisme, des alternatives économiques à inventer, de l’avenir de la France et des Européens face à des impérialismes toujours hostiles, de l’intelligence artificielle, du vieillissement accéléré du pays, de l’organisation de l’État et des services publics, de l’école publique en grande difficulté, de notre souveraineté industrielle et donc de nos emplois, de la transition énergétique et de la manière de réussir la nécessaire sortie du carbone ?… La gauche saura-t-elle proposer autre chose aux travailleurs que des crédits d’impôt pour améliorer leur pouvoir d’achat ?

François Mitterrand l’avait compris en son temps : la gauche républicaine et socialiste ne peut pas gagner si elle ne prend pas en charge une partie de la radicalité qui s’exprime dans la société, la gauche ne peut pas s’unir si elle n’a que des egos à proposer. Il lui faut si ce n’est un programme commun, tout du moins une plateforme programmatique commune qui soit connue et comprise de nos concitoyens. Les socialistes, les écologistes, les communistes, la gauche républicaine, les ex-« insoumis » et tous les déçus du macronisme doivent avoir pour impératif d’engager enfin ce travail fédérateur qui cesse d’ignorer, des banlieues aux anciens bassins industriels, des pans entiers de leur camp social. Nous n’avons que trop tardé, il est urgent de se réveiller.

Performance des partis aux trois dernières élections municipales

en nombre d’élus par formation politique
communes de plus de 14.000 habitants soit 30 millions d’habitants

Tout retenir de Lionel Jospin : l’intégrité, les avancées comme les loupés

texte publié le 23 mars 2026 sur les réseaux sociaux par Emmanuel Maurel et repris en tribune par la Revue L’Audace le 24 mars 2026

Une sorte de Commandeur accessible, rigoureux et intègre. C’est le souvenir que le député Emmanuel Maurel, alors militant PS et aujourd’hui à la tête de la Gauche républicaine et socialiste, garde de l’ex-Premier ministre. S’il salue son refus de la “troisième voie” sociale-libérale, il regrette les nombreuses privatisations et la ratification de “très mauvais traités européens”.

À chaque génération politique ses références. La mienne était trop jeune pour être mitterrandiste. Elle parvint à l’âge adulte avec Lionel Jospin, qui, après la débâcle des socialistes aux élections législatives de 1993, nous offrit, lors de la campagne présidentielle de 1995, une remontada intense et enthousiaste. La gauche laminée, tous les observateurs prédisaient un duel entre les frères ennemis de la droite, Jacques Chirac et Édouard Balladur. Jospin surprit son monde en se hissant à la première place au premier tour, et en réalisant un excellent score au second.

Puis vint l’éclatant printemps 1997, la dissolution surprise, la victoire de la gauche plurielle. « Rouge rose vert, c’est majoritaire », scandait-on crânement. Les premières mesures, âprement négociées au sein du PS pendant les deux années qui avaient précédé la victoire, étaient votées : réduction du temps de travail à trente-cinq heures, instauration de la couverture maladie universelle (CMU), du PACS, création de milliers d’emplois-jeunes, etc. L’embellie économique mondiale de la fin du siècle permit le reste : une croissance forte, un chômage en baisse, des comptes publics rétablis. La droite libérale en était tout ébaubie : la gauche au pouvoir réduisait les déficits !

Face à la vague sociale-libérale

Dans le même temps, Jospin nous rendait fiers en résistant aux sirènes de la « troisième voie » sociale-libérale incarnée à l’époque, sur le continent européen, par le chancelier allemand Gerhard Schröder et le Premier ministre britannique Tony Blair. On a peine à y croire aujourd’hui, mais toute la presse se faisait l’écho du débat théorique qui traversait alors la social-démocratie : fallait-il emboîter le pas à Bill Clinton et embrasser la « mondialisation heureuse », quitte à rogner quelques acquis sociaux et sacrifier quelques « vieilles lunes » à la modernité, ou au contraire résister à ce qui n’était après tout qu’une énième ruse du Capital ? Jospin, solide sur ses fondamentaux, à la tête d’un exécutif pluriel qui comptait écologistes et communistes, préféra opposer aux néo-progressistes anglo-saxons une formule qui lui semblait compatible avec la singularité du socialisme français : « Oui à l’économie de marché, non à la société de marché. »

« Jospin ne se démarquait pas de ses prédécesseurs socialistes qui, parce qu’ils étaient sincèrement européens, étaient prêts à avaler chaque nouvelle couleuvre bruxelloise. »

À l’époque, Jean-Luc Mélenchon, qui fut son ministre, prétendait que la France comptait « le gouvernement le plus à gauche du monde ». Ça n’était pas totalement vrai : le gouvernement Jospin procéda à moult privatisations, mais surtout ratifia de très mauvais traités européens (Amsterdam, en 1997, puis Nice, en 2001), qui affaiblirent la France et son modèle social. En cela, Jospin ne se démarquait pas de ses prédécesseurs socialistes qui, parce qu’ils étaient sincèrement européens, étaient prêts à avaler chaque nouvelle couleuvre bruxelloise. La fin (la nécessaire construction européenne) justifiait qu’on s’aveuglât sur les moyens : un élargissement précipité, un euro trop fort qui pénalisait les entreprises françaises, la concurrence libre et non faussée au détriment des services publics, le poids trop important de la Commission européenne, et, pire encore, celui de la Cour de justice de l’UE.

Rétrospectivement, je pense que la politique européenne de ces années-là nous coûta nombre d’électeurs. Comme furent néfastes certaines décisions institutionnelles qui, à l’époque, suscitèrent de rares protestations (je me souviens d’une intervention prémonitoire de Paul Quilès lors d’un conseil national assoupi par l’unanimisme) : citons le passage au quinquennat et l’inversion du calendrier électoral, qui renforçaient le présidentialisme, lequel n’a jamais fait bon ménage avec la gauche.

Ajoutez à cela des phrases maladroites, quelques angles morts, une campagne hors-sol et l’ahurissante division de la gauche (huit candidats !), et cela aboutit au tremblement de terre de 2002, avec la qualification de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de la présidentielle et l’élimination de notre champion.

Une rigueur intellectuelle impressionnante

Il n’empêche : Lionel Jospin nous a toujours inspiré du respect et de l’admiration. Son leadership était incontestable, sa rigueur intellectuelle impressionnante, sa capacité à faire vivre un collectif (partisan, gouvernemental) remarquable.

J’insiste là-dessus : Jospin était un chef d’équipe qui prenait les idées au sérieux et qui ne craignait pas de confronter les siennes à celles des autres. Jeune cadre du PS, j’assistai aux grandes conventions thématiques qui ponctuèrent les deux années entre la présidentielle de 1995 et les législatives de 1997. Jospin, premier secrétaire, avait organisé un travail programmatique intense, sanctionné par des votes militants : il suivait tous les débats, prenait des notes, écoutait tous les orateurs, recherchant une synthèse qui n’avait rien d’un exercice artificiel. Avec Jospin, pas de mesure bidouillée sur un coin de table.

« Jospin suivait tous les débats, prenait des notes, recherchant une synthèse qui n’avait rien d’un exercice artificiel. »

Après 2002, et en dépit d’une tentative de retour avant la présidentielle de 2007, Jospin se voulait retraité de la politique. Mais militant éternel et homme de principes, il ne s’est jamais désintéressé de la chose publique. Si, pour nous, il faisait un peu figure de Commandeur, il est resté un camarade accessible, un débatteur rigoureux, qui goûtait la confrontation intellectuelle. Jusqu’au bout, il a soutenu ses compagnons socialistes : il y a quelques semaines encore, il était aux côtés d’Emmanuel Grégoire, qui lui a dédié sa brillante victoire au second tour de l’élection municipale à Paris.

Si la mort de Lionel Jospin nous émeut à ce point, c’est sûrement parce que ses succès ont accompagné notre jeunesse perdue. Mais c’est surtout parce qu’il représentait ce que la gauche avait de meilleur : l’exigence intellectuelle, le goût de la délibération collective, la droiture morale, la parole rationnelle et maîtrisée, l’exercice du pouvoir pour améliorer les conditions de vie matérielles des plus vulnérables. Aujourd’hui, nous pouvons méditer son exemple.

Emmanuel Maurel

Pourquoi la paupérisation des fonctionnaires fragilise la République


Depuis près de vingt ans, la rémunération des fonctionnaires décroche durablement de l’inflation, entraînant une perte de pouvoir d’achat sans précédent. Cette érosion n’est pas seulement sociale ou économique : elle interroge un choix républicain fondamental, celui d’un État qui confie ses missions essentielles à des agents garants de l’intérêt général, mais renonce à reconnaître pleinement leur engagement.

Le statut des fonctionnaires, une garantie pour les usagers

Depuis près de vingt ans, les fonctionnaires voient leur pouvoir d’achat s’éroder de manière continue. Ce constat est solidement établi par les données publiques. Il dépasse la seule question salariale. Il interroge notre conception même de la République, de l’État et du modèle social français.

Dans la tradition républicaine issue du Conseil National de la Résistance, puis portée par une certaine idée de l’État stratège et protecteur, le service public apparaît comme l’un de ses piliers. La singularité française repose sur un choix fondateur : confier les missions essentielles de la Nation à des agents protégés par un statut, afin de garantir leur indépendance à l’égard des intérêts privés, des pressions locales ou des contingences politiques. Par la permanence de ses principes et son caractère impératif, le statut vise avant tout à assurer la neutralité des agents publics envers les usagers, notamment par le respect du principe de laïcité et par l’obligation de se consacrer exclusivement à l’intérêt général. Il pose ainsi une conception exigeante de la loyauté administrative, fondée sur l’attachement aux institutions républicaines et à leurs valeurs, indépendamment des alternances politiques ou des personnes appelées à les diriger. Ils n’en restent pas moins soumis à un devoir d’obéissance hiérarchique, mais ont aussi le devoir de désobéir « […] dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public » (article L. 121-10 du Code général de la fonction publique). C’est tout le sens du statut général de la fonction publique : un équilibre exigeant entre des droits et des obligations, adossé à une sécurité professionnelle qui n’est que la condition même de sa liberté d’agir au nom du public et préserver la continuité du service public.

Le fonctionnaire est avant tout dépositaire du fonctionnement pérenne du service public et vecteur d’égalité entre les citoyens, quels que soient leur territoire, leur origine sociale ou leur situation personnelle. Aux termes de l’article L. 121-1 du Code général de la fonction publique (CGFP) qui s’impose à lui ou à elle : « L’agent public exerce ses fonctions avec dignité, impartialité, intégrité et probité ». En assurant la permanence des règles de droit communes et l’impartialité de leur application, il incarne une conception exigeante de la République, fondée sur l’universalité des droits et la primauté de l’intérêt général sur les intérêts particuliers. L’agent public doit alors prévenir toute situation de conflit d’intérêt, y compris pour lui-même.

Or, affaiblir durablement la rémunération des agents publics revient à fragiliser ce socle. Peut-on défendre le modèle social français, fondé sur des services publics forts, accessibles et de qualité, tout en organisant l’appauvrissement progressif de celles et ceux qui le font vivre ? Cela engage une certaine idée de la République et du rôle de l’État face aux logiques purement comptables.

Devenir fonctionnaire : faire vœux de pauvreté ?

Depuis le milieu des années 2000, l’évolution de la valeur du point d’indice, socle de la rémunération des fonctionnaires, est largement décorrélée de celle des prix à la consommation. Entre 2006 et 2025, ce point d’indice n’a progressé que d’environ 9 à 10 %, tandis que l’inflation cumulée dépasse 35 %. L’écart est massif : il se traduit par une perte de pouvoir d’achat estimée à près de 25 %. Cette situation est bien le résultat de choix structurels répétés.

Après une période de revalorisations relativement régulières jusqu’au début des années 2000, le point d’indice a connu un quasi-gel à partir de 2010, seulement interrompu par des hausses ponctuelles et tardives. Ces ajustements, bien que réels, n’ont jamais permis de compenser les pertes accumulées. Les revalorisations intervenues en 2022 et 2023 ont souvent été présentées comme un effort significatif mais elles sont intervenues dans un contexte d’inflation exceptionnelle. En euros constants, leurs effets ont été largement neutralisés. Autrement dit, même lorsque les rémunérations progressent nominalement, les agents publics continuent de s’appauvrir.

Cette dégradation touche toutes les catégories et tous les versants de la fonction publique. Les catégories C et B sont particulièrement exposées, du fait de grilles indiciaires fortement comprimées et de débuts de carrière désormais très proches du salaire minimum. Dans la fonction publique de l’État, les agents de catégorie B connaissent une baisse marquée de leur rémunération réelle. Les catégories A ne sont pas épargnées : la compression progressive des grilles et la comparaison croissante avec le SMIC nourrissent un sentiment de déclassement, y compris pour les fonctions d’encadrement et d’expertise, pourtant essentielles à la conduite de l’action publique. Comme l’a montré le dossier « Fonctionnaires, boucs émissaires ? » du magazine Marianne, la rémunération des fonctionnaires, toutes catégories confondues, a été progressivement rattrapée par le SMIC entre 1984 et 2024, un phénomène durablement marqué pour les agents de catégorie A, tandis que les catégories C et B, parties de niveaux plus proches du salaire minimum, ont bénéficié de revalorisations ciblées afin de contenir leur paupérisation.

Le protocole « Parcours professionnels, carrières et rémunérations » (PPCR), mis en œuvre à partir de 2016, devait corriger ces déséquilibres. Il a largement fonctionné comme un « trompe‑l’œil ». Certes, une refonte des grilles indiciaires a été menée et a permis de revaloriser celles‑ci. Mais, dans le même temps, le temps de passage d’un échelon à l’autre a été rallongé de manière significative, entraînant une perte de rémunération sur l’ensemble de la carrière, notamment par le retardement de la possibilité d’intégrer le grade supérieur. Au total, l’allongement des durées d’échelon et le ralentissement des accès aux grades supérieurs ont, sur l’ensemble d’une carrière, amputé les gains attendus.

Face au gel prolongé du point d’indice, les politiques salariales ont de plus en plus reposé sur les primes et indemnités. Si ces compléments peuvent répondre à des situations spécifiques, ils ne sauraient constituer un substitut durable au traitement indiciaire. Celui‑ci demeure le socle de la rémunération : il garantit l’égalité entre agents, la lisibilité des carrières et conditionne le niveau des pensions futures. Le recours accru aux primes accentue les inégalités et fragilise la cohérence du système.

Une attractivité des métiers et des carrières en crise

Cette évolution pèse lourdement sur l’attractivité de la fonction publique. Il n’est dès lors pas étonnant que, depuis plusieurs années, celle‑ci traverse une crise profonde de recrutement et de fidélisation. Ce paradoxe est d’autant plus frappant que de nombreuses études montrent que les travailleurs, et en particulier les jeunes générations, recherchent désormais du sens dans leur activité professionnelle. À cet égard, la fonction publique dispose d’un atout majeur : travailler pour l’intérêt général, contribuer à l’égalité entre les citoyens et améliorer concrètement le quotidien de ses concitoyens devrait constituer un puissant levier d’attractivité.

Les professeurs des écoles, les adjoints administratifs, les ingénieurs territoriaux, les infirmiers hospitaliers, les sous-lieutenants de Gendarmerie, les contrôleurs des finances publiques ou les travailleurs sociaux n’exercent pas un métier comme les autres. Ils incarnent l’État, la Commune, le Département, la Région. Bref. La République dans sa proximité et dans ce qu’elle est de plus concret.

Lorsque dans une petite commune, le secrétaire général de Mairie assume à lui seul l’état civil, l’urbanisme, le montage des demandes de subventions, l’action sociale, ou l’organisation des élections, il fait vivre la démocratie locale. De même, quand le personnel soignant continue d’assurer les soins malgré le manque d’équipement adapté et le sous-effectif chronique, ils répondent par leur dévouement à une exigence humaine. En cela, leur intervention au quotidien est humaniste et républicaine.

Pourtant, faute de reconnaissance matérielle et symbolique suffisante, cet atout se transforme en promesse déçue.

Les générations entrantes sont aujourd’hui globalement moins rémunérées que les générations sortantes, alors même que les missions confiées aux agents publics se diversifient et se complexifient. Cette contradiction nourrit un décrochage durable entre l’engagement attendu et la reconnaissance accordée. Conscient de cette impasse, le rapport publié le 9 décembre 2024 par France Stratégie appelle explicitement à une revalorisation globale de la fonction publique, qui ne saurait être seulement budgétaire. Il souligne la nécessité de mieux valoriser la fonction publique dans les discours, de renforcer la communication autour de ses atouts, de combattre les préjugés persistants qui l’entourent et, surtout, de procéder à une reconnaissance salariale à la hauteur des responsabilités exercées. Sans cette cohérence d’ensemble, la crise d’attractivité ne pourra que s’aggraver.

Revaloriser les fonctionnaires, une exigence sociale et républicaine

La revalorisation de la rémunération des fonctionnaires ne peut donc plus se limiter à des mesures ponctuelles. Elle appelle un rattrapage durable du point d’indice et une remise en cohérence des grilles indiciaires. Mais elle doit aussi s’inscrire dans une vision plus large de revitalisation du service public et de ses métiers.

Dans cette perspective, la Gauche républicaine et socialiste (GRS) formule plusieurs propositions concrètes et structurantes. On ne peut exiger toujours plus des agents publics sans leur donner les moyens matériels, professionnels et symboliques d’exercer pleinement leurs missions.

La première consiste à revaloriser durablement les traitements, en mettant fin au gel du point d’indice afin de rattraper le décrochage accumulé depuis des années. Il s’agit là d’un préalable indispensable pour restaurer le pouvoir d’achat, redonner de la cohérence aux carrières et réaffirmer le traitement indiciaire comme socle de la rémunération.

La deuxième vise à engager un véritable plan de formation et d’évolution des carrières, incluant notamment des dispositifs de deuxième partie de carrière. Dans un contexte de transformation des missions publiques, permettre aux agents d’évoluer, leur offrir des possibilités de reconversion et de reclassement, de valoriser leurs compétences est une condition essentielle pour mobiliser pleinement leur expertise et leur capacité d’initiative au service de l’État, des collectivités territoriales et des établissements publics.

La troisième appelle à suspendre les fermetures et réductions de services publics, en particulier dans les territoires ruraux. La question salariale ne saurait être dissociée de celle de la présence territoriale de l’État et de l’égalité d’accès aux services publics. Affaiblir les services, c’est aussi fragiliser les agents qui les font vivre et rompre le lien de confiance avec les citoyens.

Revaloriser les fonctionnaires doit être, en tout état de cause, un choix politique structurant, socialement juste et économiquement rationnel. Ce serait enfin reconnaître la valeur des agents publics, garantir l’égalité républicaine sur l’ensemble du territoire et investir dans la qualité du service rendu à la population. À l’heure où la défiance envers les institutions progresse, prendre au sérieux la rémunération, les carrières et les conditions d’exercice de celles et ceux qui incarnent concrètement l’action publique, c’est prendre au sérieux l’avenir de notre République.

Joffrey Robécourt et Sébastien Saguer

La culture au cœur de la campagne de Sophie Camard à Marseille

article de Margot Milhaud, paru dans La Marseillaise, mercredi 11 février 2026

Sophie Camard (GRS), maire des 1er-7ème arrondissements et candidate à sa réélection, a lancé sa campagne, mardi 10 février 2026, dans la salle des rotatives de La Marseillaise. Sur la liste du Printemps marseillais, elle place la culture et la rénovation urbaine au cœur de son projet.

« Pour se distinguer des menteurs, il faut des actes, des témoignages», a défendu Sophie Camard, maire des 1er et 7e arrondissements (Gauche républicaine et socialiste), à l’occasion du lancement de sa campagne, organisé mardi soir dans la salle des rotatives de La Marseillaise.

C’est pour avancer en cohérence avec cette conviction que l’élue, candidate sur la liste du Printemps Marseillais, a tenu à ouvrir la soirée avec quatre témoignages d’habitants et représentants de son secteur. Un moment « important » pour montrer « ce que c’est qu’une politique qui réussit ». Car Sophie Camard est fière de son bilan et le revendique : «Le redressement de Noailles [1er], les gens le voient. L’inauguration de l’école Baya [1er], du centre sportif Pape-Diouf [1er], du Jardin Saint-Nicolas [7e], les gens le voient, les gens le vivent. Et c’est sur ça que je m’appuie pour donner du crédit à ce que nous proposons pour la suite. » Au cœur des changements envisagés figurent la culture et rénovation urbaine.

« Il faut être fier de notre centre-ville »

« Nous affichons dans notre programme la volonté que notre centre-ville devienne un lieu majeur pour les arts et la culture, parce que c’est son identité. Il s’agit d’une zone avec beaucoup d’équipements et qui pourtant n’est pas mise en valeur [dans le discours dominant, Ndlr.], s’est agacé l’élue. Il faut être fier de notre centre-ville». Rénovation du théâtre du Gymnase (1er), réhabilitation des anciens locaux des Galeries Lafayette dans le centre Bourse (1er) Sophie Camard souhaite donner du « beau», mais aussi permettre « l’accès au savoir et aux sciences pour tous ».

Une ambition qui, selon elle, doit permettre de faire du « centre-ville un lieu de vie (…) dont est fier». Et d’ajouter : «Je ne néglige pas l’aspect économique. Car la culture amène de l’attractivité, du tourisme, mais offre aussi beaucoup d’emplois. Il s’agit d’un secteur dans lequel de nombreux habitants du 1erarrondissement travaillent. »

Autre grand chantier du mandat espéré par l’élue de secteur : «La rénovation urbaine et climatique ». « Un des enjeux majeurs qui nous attend est la rénovation du pourtour de la Gare Saint-Charles, une zone qui a besoin d’un vrai programme de réhabilitation », note-t-elle après avoir abordé les projets déjà entamés à Belsunce (1er), où 50 arbres doivent être plantés au niveau du parking Providence. Le réaménagement de la plage des Catalans (7e) est lui aussi inscrit au programme et demeurera un « espace public de bien commun ».

Au sujet de la sécurité, baptisée « bien vivre ensemble », et à propos des mesures envisagées pour lutter contre le trafic de drogue, l’élue insiste : «La ville ne peut pas remplacer l’état. Mais nous mettons en place des réflexions sur la prévention et l’accompagnement social ».

La sociologie politique au secours d’une gauche en quête de renouveau ?

entre égoïsmes contraints et quête de dignité

La publication quasi simultanée de Le Triomphe des égoïsmes1 de Camille Peugny et de C’était pas gagné !2 de Marwan Mohammed intervient à un moment charnière pour la gauche française. Ces deux ouvrages, l’un par son analyse macro-sociologique du basculement néolibéral, l’autre par son récit incarné des mécanismes de l’ascension sociale, offrent une grille de lecture indispensable pour comprendre pourquoi les valeurs de solidarité reculent, pourquoi les inégalités se creusent, et surtout, comment repenser l’action politique dans un contexte marqué par la défiance et le sentiment de déclassement. Leur force réside dans leur complémentarité : Camille Peugny dissèque les structures qui produisent l’égoïsme comme norme sociale, tandis que Marwan Mohammed, par son « auto-sociologie », rappelle que l’émancipation reste possible – mais à condition de restaurer les collectifs et les protections méthodiquement démantelés.

Ce qui frappe, à la lecture de ces travaux, c’est l’ampleur du décalage entre les aspirations à la dignité et à la justice sociale qui traversent la société française et l’incapacité de la gauche et du mouvement social à y répondre. La gauche politique, en particulier, semble prisonnière de ses propres catégories, incapables de saisir que la question sociale ne se réduit ni à la redistribution ni à l’égalité des chances, mais exige une prise en compte des réalités socio-culturelles, une refonte en profondeur des rapports de pouvoir et des rapports de production des inégalités. Pour sortir de cette impasse, les deux ouvrages pourraient nous aider à comprendre comment l’égoïsme s’est imposé comme une contrainte structurelle, puis mesurer l’ampleur des dégâts causés par le recul de l’État social, avant d’envisager les voies d’une reconstruction politique.

L’égoïsme comme produit d’un système : quand la compétition devient la norme

L’apport majeur du livre de Camille Peugny réside dans sa démonstration selon laquelle l’égoïsme n’est pas un trait psychologique, mais le résultat d’un système qui a fait de la concurrence généralisée son principe organisateur. Pour le sociologue pas-de-calaisien, il faut revenir à notre histoire : l’État social, construit après 1945 pour protéger les individus contre les aléas de la vie (chômage, maladie, vieillesse), a progressivement reculé sous l’effet des politiques néolibérales. Ce recul n’a pas signifié la disparition pure et simple des protections sociales – la France reste l’un des pays où les dépenses sociales sont les plus élevées de l’OCDE –, mais leur transformation en un filet de sécurité de plus en plus troué, laissant les individus livrés à eux-mêmes.

Ce qui change, dans ce contexte, c’est la nature des rapports sociaux. Là où l’État-providence agissait comme une assurance collective, son affaiblissement jette les individus dans une « lutte des places » où chacun doit maximiser ses ressources pour préserver sa position. Peugny reprend ici la prophétie inquiète de Robert Castel, qui, dès 19953, craignait que le retrait de l’État ne laisse place à une société où la vie sociale se réduirait à une struggle for life, une lutte pour la survie. 30 ans plus tard, le diagnostic est sans appel : cette logique de compétition s’est imposée dans tous les domaines, de l’école au travail, en passant par l’accès au logement ou aux services publics. L’égoïsme n’est plus une déviance, mais une rationalité imposée par un système qui récompense l’individualisme et pénalise la solidarité.

L’école, laboratoire de la compétition sociale

L’école est sans doute le terrain où cette dynamique est la plus visible. La massification scolaire, souvent célébrée comme un progrès, a en réalité déplacé les inégalités plutôt que de les réduire. Dans les années 1960, la moitié d’une classe d’âge quittait le système éducatif sans diplôme ; aujourd’hui, près de trois millions d’étudiants (apprentis inclus) fréquentent l’enseignement supérieur. Pourtant, cette ouverture n’a pas conduit à une démocratisation réelle. Les filières se sont hiérarchisées (bacs généraux vs professionnels, grandes écoles vs universités), et les stratégies de contournement – recours au privé, optimisation des options, déménagements pour accéder aux « bons » établissements – se sont généralisées parmi les classes favorisées.

Les données du ministère de l’Éducation nationale, analysées par Camille Peugny, révèlent une segmentation sociale croissante : en 15 ans, la part d’élèves issus de milieux favorisés a augmenté de 15 à 20 points dans les collèges et lycées privés, tandis qu’elle stagnait dans le public. Ce mouvement n’est pas neutre : il reflète une logique d’« entre-soi » où les familles aisées cherchent à protéger leurs enfants de la mixité sociale, perçue comme une menace pour leur réussite. Le choix du privé, souvent justifié par la recherche d’une « meilleure qualité pédagogique », obéis en réalité à une forme de rationalité, mais une rationalité égoïste : en retirant leurs enfants du système public, ces familles contribuent à affaiblir les établissements fréquentés par les classes populaires, aggravant ainsi les inégalités.

Ce phénomène s’inscrit dans une tendance plus large : la marchandisation de l’éducation. Comme le note Nora Hamadi dans La Maison des rêves4, les activités autrefois portées par l’éducation populaire (clubs sportifs, centres aérés, colonies de vacances) avec le soutien des municipalités ont été remplacées par des offres privées (salles de sport, stages payants) individualisantes, réservées à ceux qui en ont les moyens. Résultat : les enfants des quartiers populaires, déjà pénalisés par les inégalités scolaires, voient aussi se réduire les espaces où ils pourraient compenser ces handicaps par des expériences collectives.

Le travail, terrain de l’individualisation forcée

Le monde du travail offre un autre exemple frappant de cette dynamique. Les transformations du capitalisme – précarisation, ubérisation, individualisation des carrières – ont fragilisé les collectifs qui structuraient autrefois les classes populaires. Les ouvriers d’hier, intégrés dans de grandes entreprises et protégés par des syndicats puissants, ont cédé la place à une myriade de statuts précaires : aides à domicile, livreurs, intérimaires, auto-entrepreneurs. Ces travailleurs, souvent isolés, n’ont plus accès aux solidarités qui permettaient autrefois de résister à l’exploitation.

Peugny illustre cette réalité par une enquête menée auprès de femmes de ménage employées par une grande entreprise de services à la personne5. Ces salariées, bien que techniquement protégées par un contrat, sont en réalité livrées à elles-mêmes : ceux qu’elles considèrent comme leurs véritables employeurs sont les clients particuliers chez qui elles interviennent, et leur temps de travail est morcelé entre plusieurs statuts (salariée de l’entreprise, employée directe d’un particulier, travail au noir). Leur stratégie ? Une forme d’« auto-assurance » : elles enchaînent les petits boulots, cumulent les employeurs, et tentent de tirer parti des failles du système (allocations chômage, travail non déclaré) pour survivre. Mais cette logique, rationnelle à court terme, les conduit droit vers la précarité à long terme : arrivées à l’âge de la retraite, beaucoup se retrouvent au niveau du minimum vieillesse, ayant cotisé trop peu pour bénéficier d’une pension décente.

Ce que révèle cette enquête, c’est l’absence de choix réel. Ces femmes ne sont pas des « profiteurs » du système, comme le suggère le discours d’un Retailleau ou d’un Wauquiez sur l’« assistanat », mais des victimes d’un modèle qui les contraint à bricoler leur survie faute de protections collectives. Leur « égoïsme » – si tant est que le terme soit approprié – est une réponse à un environnement hostile, où les solidarités traditionnelles (syndicats, mutuelles) ont été démantelées.

L’État social et l’éducation populaire : des leviers d’émancipation aujourd’hui sabotés

Le récit de Marwan Mohammed dans C’était pas gagné ! offre un contrepoint précieux à l’analyse de Peugny. Son parcours, de l’échec scolaire au CNRS, est emblématique d’une époque où l’ascenseur social fonctionnait encore, non grâce à une mystérieuse « méritocratie », mais grâce à des collectifs et des institutions aujourd’hui affaiblis. Ce qui frappe, dans son histoire, c’est le rôle décisif joué par l’éducation populaire et les politiques sociales : le BAFA, les animateurs de quartier, les dispositifs d’équivalence de bac, et surtout, la présence d’adultes engagés qui ont su repérer son potentiel et l’orienter vers des voies auxquelles il n’aurait jamais eu accès autrement étant un « mauvais élève ».

L’éducation populaire, un héritage en voie de disparition

Les années 1980-1990, période où Marwan Mohammed grandit, étaient encore marquées par la vitalité des centres sociaux, des MJC et des associations de quartier. Ces espaces, financés par les municipalités et les caisses d’allocations familiales, offraient aux jeunes des quartiers populaires des activités gratuites ou à moindre coût (sport, théâtre, soutien scolaire), mais surtout, une socialisation à la citoyenneté. Nora Hamadi présente ces lieux comme des « petits bouts de République » où se forgeaient des solidarités transcendant les origines sociales. Leur déclin, accéléré par les politiques d’austérité et la marchandisation des loisirs, a laissé un vide que comblent désormais la précarité et, dans certains cas, la délinquance.

M. Mohammed insiste sur un point crucial : il refuse d’être assimilé à un « transfuge de classe », prétendant être resté ancré dans son milieu. Contrairement à une certaine conception de l’idéologie méritocratique, qui célèbre les parcours individuels, son histoire montre que la réussite dépend de collectifs – famille, éducateurs, syndicats. Or, ces collectifs se délitent. Les classes populaires, autrefois structurées par le salariat industriel et ses solidarités (syndicats, mutuelles), sont aujourd’hui fragmentées en une myriade de statuts précaires : aides à domicile, livreurs, intérimaires. Comme le décrit Camille Peugny, ces travailleurs, souvent isolés, deviennent des « auto-entrepreneurs de leur précarité ».

L’école, entre promesse d’émancipation et machine à reproduire les inégalités

L’école, elle aussi, aurait perdu sa fonction émancipatrice. L’échec scolaire initial de M. Mohammed n’a pas été compensé par une institution capable de le « rattraper », mais par des rencontres (un animateur, un livre de Bourdieu) dans un environnement socio-culturel organisé. Pourtant, comme le montre Peugny, l’école reste le principal vecteur de légitimation des inégalités : en France, le diplôme détermine le destin social. Mais lorsque la massification scolaire se traduit par une filiarisation des parcours, et que les inégalités territoriales (comme l’écart d’une année de cours entre la Seine-Saint-Denis et Paris) ne sont pas corrigées, l’école devient un outil de reproduction plutôt que de mobilité.

Le problème n’est pas seulement que l’école ne réduit pas assez les inégalités, mais qu’elle les naturalise. En faisant du diplôme le sésame unique pour l’accès aux positions sociales, la société française donne l’illusion que les inégalités sont le résultat d’un processus « méritocratique », où chacun aurait eu les mêmes chances. Or, comme le montrent les travaux de Peugny, les inégalités scolaires sont d’abord des inégalités sociales : un enfant de cadre a toujours dix fois plus de chances d’accéder aux grandes écoles qu’un enfant d’ouvrier. La massification a simplement déplacé le problème : les inégalités ne sont plus quantitatives (accès ou non au secondaire ou au supérieur), mais qualitatives (accès à quelle filière, quel diplôme, quel réseau).

La disparition des collectifs : un appauvrissement politique

Ce qui ressort des deux ouvrages, c’est l’appauvrissement des espaces de solidarité. Que ce soit les syndicats, les associations de quartier, les partis politiques ou même les familles élargies, les collectifs qui permettaient autrefois de résister à l’individualisation forcée se sont affaiblis. Cet affaiblissement n’est pas un hasard : il résulte de politiques délibérées de démantèlement des protections sociales, de précarisation du travail et de marchandisation des services publics.

Prenons l’exemple des « embrouilles » entre quartiers, analysées en 2023 par Marwan Mohammed dans Y’a embrouille (Stock). Ces violences, souvent réduites à des « rixes » ou à de la « délinquance », s’inscriraient en réalité dans un contexte où les jeunes des quartiers popilaires, exclus des voies traditionnelles de reconnaissance (école, emploi stable), trouvent dans la rue un substitut de statut social. Les bandes, les rivalités territoriales, les « descentes » ne sont pas des phénomènes irrationnels, mais des réponses à un environnement où la dignité est niée par ailleurs. Comme l’écrit Mohammed, « l’embrouille » offre une forme de reconnaissance là où l’école et le travail échouent.

Ce qui est frappant, c’est que ces dynamiques ne sont pas nouvelles. Les travaux de Jean-Claude Monod (Les Barjots, 1968) ou de David Lepoutre (Cœur de banlieue, 2001) montraient déjà comment les bandes de jeunes compensaient l’absence de perspectives par des logiques d’honneur et de territoire. Mais ce qui a changé, c’est l’absence de contrepoids : là où les centres sociaux, les éducateurs de rue ou les syndicats pouvaient autrefois offrir des alternatives, ils ont aujourd’hui disparu ou été marginalisés.

La gauche face à ses impensés : égalité des chances ou égalité des droits ?

Le diagnostic posé par Peugny et Mohammed révèle un paradoxe : alors que les inégalités n’ont jamais été aussi visibles (80% des cadres reconnaissent leur réalité et prédisent leur aggravation), les discours et actes politiques peinent à les combattre. La gauche, en particulier, est prisonnière de ses propres contradictions. D’un côté, la plus grande partie de ses organisations politiques défend l’égalité des chances, un concept qui, comme le rappelle Peugny, légitime la compétition tant qu’elle est « juste ». De l’autre, elle néglige l’égalité des conditions, c’est-à-dire la garantie d’une vie digne pour tous, indépendamment des verdicts de la compétition scolaire ou professionnelle.

Cette tension explique en partie son déclin électoral. Les classes moyennes supérieures, qui avec les classes moyennes avaient la victoire de 1981, gagnées aux valeurs néolibérales, ne trouvent plus dans la gauche un projet mobilisateur. Quant aux classes populaires, elles se tournent vers l’abstention ou l’extrême droite, lasse d’un discours qui célèbre l’émancipation sans proposer de solutions concrètes à leur précarité. Pour Nora Hamadi, la gauche a souvent lâché les services publics au nom de la rationalité budgétaire, abandonnant les territoires (quartiers comme zones rurales) où se joue la dignité quotidienne.

Le piège de l’égalité des chances

L’égalité des chances est un concept piégé. En apparence progressiste – qui pourrait être contre le fait que chacun ait les mêmes opportunités ? –, il légitime en réalité un système où les inégalités de départ sont naturalisées. Pour Peugny, « même si l’on parvenait à construire une école parfaite où chaque enfant aurait les mêmes chances de réussir, cela ne réglerait pas le sort des ‘perdants’ de la compétition ». Autrement dit, tant que la société continuera à hiérarchiser les positions sociales (cadres vs ouvriers, diplômés vs non-diplômés), l’égalité des chances ne fera que reproduire les inégalités sous une forme plus acceptable.

Prenons l’exemple des politiques éducatives. Les dispositifs comme les « cordées de la réussite » ou les internats d’excellence visent à donner à quelques élèves issus de milieux défavorisés les moyens de rivaliser avec les enfants des classes favorisées. Mais ils ne remettent pas en cause la structure même du système, qui réserve les meilleures places à une élite. Pire : en se concentrant sur une poignée de « méritants », on laisse entendre que ceux qui n’y sont pas n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes.

La dignité comme horizon politique

Face à cette impasse, Peugny propose de faire de la dignité le socle d’un nouveau contrat social. Ce concept, plus large que celui d’égalité, permet d’articuler des revendications apparemment disjointes : salaires décents, lutte contre les discriminations, accès aux services publics, égalité réelle femmes-hommes. La dignité, c’est le droit à ne pas être traité comme un citoyen de seconde zone, qu’on soit caissière, ouvrier ou jeune de banlieue.

Cette approche rejoint les analyses de Marwann Mohammed sur l’importance des collectifs. Pour lui, la dignité passe par la restauration des espaces où les individus peuvent se reconnaître comme égaux : centres sociaux, syndicats, associations. Elle implique aussi de rompre avec l’illusion selon laquelle la croissance suffira à résoudre les tensions.

Repenser l’action publique : trois pistes concrètes

1. La pré-distribution plutôt que la redistribution
La France excelle dans la redistribution a posteriori (via les prestations sociales), mais échoue à réduire les inégalités a priori. Des mesures comme le dédoublement des classes en ZEP, efficaces mais limitées, montrent que l’école peut être un levier – à condition d’y investir massivement. De même, la formation professionnelle tout au long de la vie pourrait atténuer le déterminisme des diplômes initiaux. L’enjeu est de passer d’une logique de compensation (aider ceux qui ont échoué) à une logique de prévention (éviter que l’échec ne se produise).

2. Réinvestir les collectifs et l’éducation populaire
Le déclin des centres sociaux, des MJC ou des clubs sportifs associatifs a privé les classes populaires d’espaces de solidarité. Leur relance réelle, couplée à un soutien aux « personnalités-ponts » (élus, militants, intellectuels issus de ces milieux), pourrait recréer du lien. Comme le suggère M. Mohammed, une « sociologie populaire », alliant recherche et engagement, pourrait aider à concevoir des politiques plus ancrées dans les réalités vécues.

3. Lutter contre la patrimonialisation de la société
La transmission des 9 000 milliards d’euros du baby-boom d’ici 2040 risque d’accentuer les inégalités6. Des outils comme l’impôt sur la succession ou le plafonnement des héritages pourraient limiter cette dynamique. Plus largement, il s’agit de rompre avec l’illusion selon laquelle la croissance suffira à résoudre les tensions.

Une gauche à réinventer, entre réalisme et radicalité

Les travaux de Peugny et Mohammed offrent une boussole pour une gauche en quête de renouveau. Leur force réside dans leur refus des fausses oppositions : entre « sociétal » et « social », entre mérites individuels et déterminismes collectifs, entre classes populaires et classes moyennes. Leur message est clair : l’égoïsme n’est pas une fatalité, mais le résultat sociologique de choix politiques. Pour le combattre, il faut restaurer des protections collectives, réinvestir dans les services publics et, surtout, cesser de penser la justice sociale en termes de « chances » pour la concevoir en termes de droits.

Ce projet exige de rompre avec plusieurs illusions. D’abord, l’illusion selon laquelle il suffirait de « mieux redistribuer » pour résoudre les inégalités. Comme le montre Peugny, le problème n’est pas seulement la taille du gâteau, mais sa répartition et les règles du jeu qui la déterminent. Ensuite, l’illusion selon laquelle la gauche pourrait se contenter de « gérer l’existant » sans proposer une alternative crédible au néolibéralisme et à la situation de production actuelle. Enfin, l’illusion selon laquelle les luttes culturelles (contre le racisme, le sexisme) et les luttes sociales (pour les salaires, les services publics) seraient séparées. Au contraire, comme le montrent les « embrouilles » des quartiers, les conflits sociaux à bas bruit dans les entreprises ou le burn-out des cadres, ces combats sont indissociables.

En somme, la sociologie politique de Peugny et Mohammed rappelle que la gauche ne manquera pas d’idées à condition qu’elle sache écouter la société. Son défi ? Transformer ces diagnostics en un projet capable de redonner espoir à ceux que le néolibéralisme a laissés sur le bord de la route. Cela passe par un retour à l’État stratège, capable de pré-distribuer les ressources plutôt que de se contenter de redistribuer les miettes. Cela implique aussi de réconcilier les luttes pour la dignité, qu’elles soient culturelles, sociales ou économiques. Enfin, cela exige de rompre avec l’illusion technocratique selon laquelle des réformes marginales suffiraient, alors que la crise est systémique.

La gauche a aujourd’hui le choix : soit elle continue à naviguer à vue, prisonnière de ses propres catégories, soit elle saisit l’opportunité offerte par ces travaux et d’autres pour repenser radicalement son projet. Dans un contexte marqué par la montée de l’extrême droite, qui profite parfaitement de cette société de l’égoïsme généralisé, et la défiance envers les institutions, cette refondation n’est pas un luxe, mais une nécessité vitale.

Frédéric Faravel

1 Camille Peugny – Le triomphe des égoïsmes, Une nouvelle contrainte sociale – Presses universitaires de France, 13 janvier 2026

2 Marwan Mohammed – C’était pas gagné ! De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada – Le Seuil, 16 janvier 2026

3 Robert Castel, né le 27 mars 1933 à Saint-Pierre-Quilbignon et mort le 12 mars 2013 à Paris 15e, est un sociologue et philosophe français, spécialiste de sociologie du travail et des questions relatives à l’exclusion sociale. L’ouvrage auquel Peugny fait référence est Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, Fayard, Paris, 1995

4 Nora Hamadi – La Maison des Rêves. Une histoire des banlieues française, Flammarion, septembre 2025

5 Dans l’émission La Suite dans les idées sur France Culture le 22 janvier dernier, Camille Peugny revient ainsi sur l’impulsion de cette enquête : « C’est une commande syndicale de la CFDT via l’IRES : comment s’implanter donc, face aux difficultés, comment pouvoir s’implanter dans ces entreprises de services à la personne. Je me rends dans une ville de l’ouest de la France, qui est également le siège social de l’entreprise, là où il y a d’autres salariés, de la comptabilité, de la paie, etc. Je fais un certain nombre d’entretiens avec ces femmes de ménage. La commande syndicale, c’est en fait, elles sont toujours seuls, il n’y a pas de collègues, pas de collectif de travail, on ne peut pas les voi, leur parler, les rencontrer, et c’est pour ça qu’on ne parvient pas à les mobiliser. C’est vrai, bien sûr. Mais ce qu’a révélé l’enquête, c’est aussi que, finalement, ces syndicats résonnent dans le cadre du salariat, comme si l’aspiration à un contrat de travail en CDI, 35 heures par semaine, était le cadre de pensée et l’ambition, le souhait de ces femmes de ménage. »

6 Face à la « grande transmission », l’impôt sur les grandes successions – Fondation Jean-Jaurès, 27 novembre 2024 : https://www.jean-jaures.org/publication/face-a-la-grande-transmission-limpot-sur-les-grandes-successions/

Nous avons besoin de vous !

Quelles que soient vos compétences, si vous touchez votre bille en droit, en bricolage, si vous aimez écrire, si vous êtes créatif… vous pouvez prendre part à des actions et ateliers près de chez vous ou encore nous envoyer vos vidéos, vos dessins pour des affiches etc.