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  • Les gauches allemandes doivent s’accorder sur une alternative commune à l’extrême droite

    Les gauches allemandes doivent s’accorder sur une alternative commune à l’extrême droite

    communiqué de presse de la Gauche Républicaine et Socialiste – dimanche 20 septembre 2026, 20h50

    La Remontada de Manuela Schwesig (SPD) a évité le pire mais ne parvient pas à freiner l’AFD en Mecklembourg-Poméranie occidentale. La victoire de Elif Eralp (Linke) à Berlin sur le logement et la vie chère montre la voie.

    Aujourd’hui 20 septembre 2026, deux régions votaient en Allemagne, après le choc des élections du 6 septembre en Saxe Anhalt.
    Rappelons le contexte : la coalition gouvernementale Droite (CDU-CSU) et SPD est impopulaire. Le chancelier Merz bat tous les records historiques d’impopularité. La coalition n’a plus dans les sondages que le soutien de 30% des votants.

    L’extrême droite AFD s’est établie comme premier parti d’Allemagne à 28% dans les sondages nationaux.
    En Saxe Anhalt, elle a atteint 43% le 6 septembre dernier et manqué de 3 sièges seulement la majorité absolue au parlement régional.
    Suite à ce choc, les voix tant à droite qu’à gauche se sont multipliées pour exiger un changement des directions des deux partis. Merz pourrait perdre son poste.

    Au Mecklembourg Poméranie occidentale, la présidente du Land s’appuyait sur un bilan correct de sa coalition avec les Linke et une forte popularité personnelle. Donnée pourtant à 8 points de retard au printemps dernier, elle a construit sa remontée à 36% sur son nom comme rempart à l’AFD, et une politique centrée sur les enjeux matériels : logement, vie chère, sécurité des personnes. Le candidat local de l’AFD, contrairement à Sigmund en Saxe-Anhalt, n’a jamais émergé. Son score à 38% est ainsi le témoignage de la profondeur d’une colère et d’un divorce de classes sociales entières en Allemagne d’avec la démocratie sociale.
    Cette polarisation a coûté beaucoup à la CDU, qui devrait disparaitre d’un parlement régional pour la première fois depuis 1949, aux verts, et affaibli les Linke (6,5%).

    À Berlin, la coalition CDU-SPD a été affaiblie par de nombreux scandales. Le maire sortant a dû renoncer à se représenter et le candidat SPD est mis en cause dans une affaire de financement illégal.
    L’AFD a un temps causé la surprise dans la capitale, région la plus à gauche d’Allemagne, en étant en tête des sondages.
    Mais depuis, les Linke, avec une campagne centrée sur le coût du logement, la recommunalisation de l’habitat, et la lutte contre la vie chère, est repassée en tête.
    Elif Eralp, la candidate des Linke, est comparée à Mamdani à New York. Avec 26%, elle arrive ainsi largement en tête.
    Les Verts à 15% semblent en mesure de depasser l’AFD (13,5%), récupérant une partie de l’électorat déçu par le SPD (12%).
    La CDU donne l’illusion d’avoir résisté à 20% et pourrait espérer garder la mairie en coalition avec les verts et le SPD. Ces deux partis cependant commettraient selon nous un suicide politique en refusant une coalition avec les Linke, et en reconduisant peu ou prou une coalition discréditée.

    Les résultats confirment deux réalités politiques que nous décrivons depuis des années :

    1. La personnalisation seule ne permet pas de compenser des déséquilibres structurels profonds et des crises sociales laissées sans réponses depuis une décennie.
      Manuela Schwesig a échoué. Elle a certes obtenu un vote utile affaiblissant ses potentiels alliés à gauche, mais cela ne suffit pas pour battre l’extrême droite. Le SPD est comptable des profondes crises du modèle social allemand et du divorce des classes populaires. Pour s’opposer, il faut des contenus radicalement différents.
    2. Les Linke berlinois n’ont pas joué la popularité personnelle de Elif Eralp, relativement inconnue, et réalisent pourtant un score bien supérieur aux sondages. La campagne concentrée sur le logement, la vie chère, a convaincu 26% des Berlinois. Les Linke n’ont pas mis en avant la guerre culturelle, les enjeux communautaires, mais les enjeux matériels. Elif Eralp le dit ce soir « nous allons bâtir un Berlin meilleur, que l’on peut se payer ! »
    3. C’est la recette pour battre l’extrême droite. Les enjeux sont d’abord matériels.

    La Gauche Républicaine et Socialiste a conscience de l’ampleur des transformations à mener pour rétablir la promesse de la République Sociale, seule à même de nous protéger des guerres civiles et de l’appauvrissement. Elle appelle toute la gauche, en France et en Europe à se mobiliser enfin.

    Le chancelier Merz refuse ce soir dans un discours surprise de démissionner. Le fait qu’il ressente le besoin de prononcer un tel discours en ce sens est déjà le signe que ses jours à la Chancellerie sont comptés.

    La facture de dix ans de paradigmes fallacieux, de mercantilisme socialement injuste et violent, est présentée aux deux anciens partis de masse, CDU/CSU et SPD.

    Nous restons convaincus que le choix est encore possible entre un tournant social et humaniste, ou la bascule autoritaire. Nous devons prendre les bonnes décisions pour éviter cette dernière.

  • Allemagne : l’extrême-droite néonazie dirigera la Saxe-Anhalt

    Allemagne : l’extrême-droite néonazie dirigera la Saxe-Anhalt

    communiqué de presse de la GRS – dimanche 6 septembre 2026, 21h30

    L’extrême-droite allemande remporte l’élection au Land de Saxe-Anhalt. Depuis des années, la progression de l’AfD, une extrême droite clairement alignée sur les néo-nazis, semble irrésistible, mais en réalité rien de sérieux n’a été fait pour l’arrêter. Ce soir, elle peut revendiquer le gouvernement du Land de Saxe-Anhalt, une première depuis 1945. La participation record révèle un rejet massif des partis démocratiques par la classe ouvrière et moyenne, mais aussi par la jeunesse, qui subissent l’austérité et le déclassement.

    C’est une catastrophe politique.

    Il y a des raisons nationales à cette situation politique mais l’extrême droite progresse partout en Europe, notamment à mesure que les modèles nationaux de protection et de cohésion sociales sont peu à peu détruits. La France est aujourd’hui directement menacée pour les mêmes raisons et nous n’avons cessé d’alerter sur la catastrophe patiemment construite par les gouvernements de droite et sociaux libéraux qui se sont succédés depuis 2002. Face aux solutions régressives, racistes autoritaires, les réponses classiques néolibérales, libre-échangistes et antisociales sont totalement disqualifiées.

    La Gauche Républicaine et Socialiste est convaincue que seule l’affirmation d’une gauche socialiste qui s’assume peut créer les conditions du rassemblement nécessaire des Françaises et des Français, au monde du travail.

    Nous devons collectivement sortir du déni de réalité.

    C’est le seul chemin pour battre l’extrême droite en 2027 : offrir une vision pour reconstruire la cohésion nationale et l’égalité républicaine, fondées sur un nouveau modèle de développement. Il y a urgence.

  • Excédents : « Les élites allemandes ont scié la branche de leur prospérité »

    Excédents : « Les élites allemandes ont scié la branche de leur prospérité »

    Dans une tribune publiée dans Marianne le 5 décembre 2025 et qui reprend l’essentiel d’un précédent article publié sur son blog, Mathieu Pouydesseau , directeur général d’une société de conseil en transformation numérique et intelligence artificielle, analyse la faiblesse de l’investissement en Allemagne et ses conséquences pour l’Europe.

    Qu’a fait l’Allemagne de ses surplus commerciaux ? En fait, la réponse s’énonce assez simplement : l’Allemagne n’a pas su orienter les excédents commerciaux vers l’économie du pays, préférant thésauriser ou investir à l’international.
Elle s’est privée d’un outil pour orienter les excédents commerciaux vers l’économie du pays en établissant une contrainte budgétaire. En inscrivant l’interdiction pour l’État de recourir à l’endettement public dans la Constitution, la règle d’or a empêché la puissance publique de mobiliser l’épargne accumulée sous la forme d’émission de dette publique ou d’impôts. Il y a une sorte d’aveuglement collectif, en France et en Allemagne, sur cette question. La presse en parle peu, le politique encore moins. C’est un phénomène cognitif qu’on observe par exemple en jouant aux échecs : deux joueurs – même des grands maîtres – subissent un aveuglement réciproque sur une position, ne voyant pas un thème évident aux spectateurs, et commettent de concert une série de gaffes.

    Les excédents commerciaux allemands représentent quand même 180 milliards d’euros par an entre 2009 et 2021, et encore 120 milliards par an depuis, soit un stock accumulé de 2 400 milliards d’euros. Ce sujet émerge lentement dans la littérature scientifique anglo-saxonne et germanophone. De plus en plus d’économistes s’interrogent : « Est-ce que le problème le plus urgent en Europe, ce n’est pas de forcer l’Allemagne à plus consommer et investir, à plus s’endetter ? » Les orthodoxes ordolibéraux allemands rétorquent que « leurs » excédents n’ont pas vocation à financer « des pays vivant au-dessus de leurs moyens ».

    Mais quid de l’investissement trop faible de ce côté du Rhin ? L’élection de février dernier naît d’ailleurs d’une crise au sein du gouvernement précédent sur cette question. L’opposition de l’époque, menée alors par la droite (CDU), avait fait révoquer par le Conseil d’État un projet de relance par l’investissement de 60 milliards d’euros, au nom de la règle d’or. Les libéraux du FDP, alliés au gouvernement, ont empêché toute politique de relance voulue par le SPD (sociaux-démocrates) et les Verts, voulant encore et toujours de l’austérité. L’échec du gouvernement Olaf Scholz (2021-2024) avait entraîné une dissolution et des élections législatives anticipées.

    Le nouveau chancelier Friedrich Merz, venu de la CDU, fait alors voter comme première action la fin de la règle d’or dans la Constitution. C’est lui qui avait obtenu du Conseil d’État allemand la condamnation comme inconstitutionnelle du plan d’investissement d’Olaf Scholz. Mais la situation économique se dégrade. En 2025, l’Allemagne est pour la troisième année consécutive en récession. En base 100 en 2025, l’Allemagne est le pire pays de l’OCDE en croissance et en désindustrialisation. Les années fastes (2010-2019) ont été complètement effacées entre 2020 et 2025. Le budget voté le 28 novembre prévoit ainsi 180 milliards d’euros de dette publique pour relancer l’économie. Les manœuvres politiciennes ont fait perdre trois ans ! Et la France ? Elle semble ne pas le comprendre et elle continue de vouloir faire un modèle de l’Allemagne.

    Appauvrissement de la population

    Alors que s’est-il passé avec l’argent des excédents commerciaux ? En tant qu’économie nationale, l’excédent commercial est le signe d’une surproduction ou d’un maintien artificiel de la demande intérieure à un niveau inférieur à la production nationale de richesse. Si une économie nationale produit et échange à la hauteur des capacités de production et de consommation ses habitants, son commerce extérieur est en équilibre.

    L’excédent signifie que la nation ne consomme pas à la hauteur de sa production de richesse. Le déficit signifie qu’une nation consomme plus que la valeur de sa production de richesses. Une économie nationale peut être un temps en excédent, et normalement le revenu tiré du commerce est transmis à la demande intérieure sous forme d’investissement et/ou d’augmentation du revenu des ménages, entraînant une hausse des importations et un rééquilibrage de la balance commerciale. Lorsque l’excédent commercial n’est pas transmis à l’économie nationale sous la forme de revenus plus élevés ou d’investissement, c’est de l’épargne qui s’accumule.

    La théorie économique orthodoxe considère que l’épargne est automatiquement de l’investissement. L’épargne est prêtée sous forme de titre de dette à l’investisseur. L’économiste Keynes avait mis en lumière les effets de trappes à liquidités où l’épargne n’est pas utilisée. Une politique planiste utilisant la dette publique et l’impôt pouvait être nécessaire pour réorienter l’épargne. C’est le modèle occidental des années 1949-1973. C’est aussi le modèle chinois contemporain.

    Enfin, dans une économie nationale où la demande intérieure est ainsi poussée à la baisse, les classes sociales qui ont de l’épargne vont financer la consommation d’autres nations, et immobiliser le capital accumulé sous forme de patrimoine immobilier ou de liquidité non employée. La population qui dépend des salaires va s’appauvrir et connaître des difficultés pour se loger. C’est le cas de l’Europe actuelle.

    Politique déflationniste intérieure

    Entre 2010 et 2023, le volume d’investissement de l’Allemagne en Europe a stagné au niveau de 2010 alors que l’épargne progressait de manière exponentielle.
Les excédents commerciaux ont financé les investissements et la consommation en Asie, en Chine, en Turquie, en Russie jusqu’en 2022, aux États-Unis depuis la fin de la pandémie de Covid-19.
Or, l’Allemagne est, d’après plusieurs études, un très mauvais investisseur international : sur la période qui va de 1990 à 2023, ses investissements ont eu les pires rendements des pays de l’OCDE.

    La politique déflationniste intérieure nécessitait par exemple de maintenir des taux bancaires négatifs, rendant l’investissement dans le pays moins rémunérateur, et de favoriser la rémunération du capital contre celle du travail – d’où l’enjeu des travailleurs pauvres maintenus dans cette situation par la contrainte légale via les réformes Hartz 4. La peur était que l’Allemagne augmente ses importations plus vite que ses exportations ou génère une inflation par la demande intérieure. Résultat de ce calcul : l’industrie a manqué les moments décisifs pour investir et se fait dépasser par les pays où les Allemands ont massivement investi, notamment la Chine.

    Mathieu Pouydesseau

  • Le modèle fédéral allemand est-il si désirable ?

    Le modèle fédéral allemand est-il si désirable ?

    Depuis plusieurs semaines, l’idée de s’inspirer du modèle d’organisation territoriale allemand pour corriger les supposés tares congénitales françaises refait florès. En l’adoptant, nous deviendrions tout à la fois plus vertueux économiquement et budgétairement. Voici pourquoi tout cela relève de la pensée magique…

    Comme toutes les fédérations, une tendance à recentraliser

    Le modèle fédéral allemand contemporain – né sous occupation militaire et après avoir envisagé un pays divisé en plusieurs États (sans rapport avec la séparation RFA/RDA née de la « guerre froide ») pour empêcher toute résurgence d’une Allemagne puissante – est souvent perçu comme un équilibre entre autonomie régionale et unité nationale, mais il a connu une centralisation progressive des pouvoirs au profit de l’État fédéral (Bund) depuis 1949. Si la Loi fondamentale attribue par défaut aux Länder la compétence législative, la réalité politique et constitutionnelle a modifié l’équilibre. Dès les années 1950-1960, des amendements ont élargi les compétences fédérales, notamment en matière sociale, économique et environnementale, souvent justifiés par la nécessité de garantir l’unité juridique ou économique et la cohésion sociale du pays. L’article 72, permettant au Bund d’intervenir pour assurer cette unité, a été largement mobilisé, réduisant l’autonomie des Länder, y compris dans des domaines comme l’éducation, via des conférences intergouvernementales. Cette centralisation s’est accompagnée d’une interpénétration financière et institutionnelle, rendant le système fédéral complexe et peu transparent. La réforme financière de 1969 créant un système de péréquation fiscale pour réduire les inégalités régionales a logiquement accru la dépendance des Länder les moins riches envers les transferts fédéraux. Les mécanismes de solidarité, bien que nécessaires, sont critiqués pour leur opacité et leur manque d’incitations à l’innovation locale. Les décisions de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, en validant l’extension des compétences fédérales, ont renforcé cette tendance.

    Le fédéralisme coopératif allemand, marqué par une collaboration étroite entre le Bund et les Länder via le Bundesrat1, assure une stabilité politique, mais il a aussi engendré une dilution des responsabilités. Les citoyens peinent à identifier clairement les niveaux de gouvernement responsables des politiques, d’autant que les compromis politiques, nécessaires pour obtenir l’accord du Bundesrat, aboutissent souvent à des législations peu lisibles. La multiplication des instances de coordination échappe en grande partie au contrôle démocratique direct, renforçant l’opacité du système.

    Après 1993, l’intégration de 5 nouveaux Länder économiquement plus faibles a accru les besoins de péréquation financière et révélé les limites du système. Les transferts massifs vers les Länder de l’ex RDA ont alourdi la charge financière des Länder de l’Ouest et mis en lumière les inefficacités d’un système où les incitations à la performance locale sont faibles. Les débats sur une refédéralisation, visant à clarifier les compétences et à réduire les transferts, se heurtent à des résistances politiques et à l’attachement historique à la solidarité territoriale.

    Ainsi, le modèle fédéral allemand, bien que stable, apparaît complexe et peu transparent pour les citoyens. La concentration des pouvoirs au niveau fédéral, couplée à une administration décentralisée mais encadrée, crée une distance entre les décisions politiques et leur perception par la population, limitant la capacité des citoyens à exercer un contrôle démocratique effectif.

    D’où vient alors cet attrait pour le modèle fédéral allemand ?

    Sans doute en grande partie d’un malentendu, largement alimenté par les élites dirigeantes françaises qui sont dans leur grande majorité convaincues que le modèle social français et nos concitoyens qui y sont attachés seraient archaïques et causes du décrochage économique et financier du pays. L’Allemagne serait donc ce contre-modèle rêvé où règne l’ordolibéralisme et la discipline budgétaire, un modèle couronné par des années d’excédents commerciaux massifs, acquis largement au détriment de ses partenaires européens (dont la France).

    Le point de vue allemand fait prévaloir que l’excédent extérieur est le résultat essentiellement de la compétitivité sous-jacente de son secteur exportateur. C’est le succès du Made in Germany, les exportations de machine outils, les produits de la pharmacie et surtout les voitures dans un pays qui a fait le choix de conserver ses usines, quand la France et la Grande Bretagne prenait la voie en partie volontairement de la désindustrialisation, et d’organiser structurellement à son profit la sous-traitance chez ses voisins d’Europe centrale. La tendance au vieillissement de la population implique une augmentation de l’épargne pour lisser la consommation le long du cycle de vie ; face à une forme de désengagement de la puissance publique, les Allemands mettent de côté pour leur retraite, alors que leurs voisins auraient bien besoin d’un redémarrage de leur consommation pour aider leurs industries.

    Au-delà toutefois de ces facteurs structurels, il y a également d’autres facteurs qui ont contribué à l’excédent croissant de l’Allemagne. Ils sont liées aux politiques économiques des dernières années :

    • Des politiques en faveur de la modération salariale : les coûts unitaires de main-d’œuvre de l’Allemagne par rapport à la zone euro ont chuté de 13,4 % entre 1995 et 2007 et l’écart s’est maintenu ensuite ;
    • Les avantages de l’appartenance à la monnaie unique : le taux de change l’euro est trop faible pour être compatible avec un solde extérieur allemand équilibré (et au demeurant conforme aux traités). Le taux de change réel de l’Allemagne (le taux de change ajusté en fonction de l’inflation) était sous-évalué de 5 à 15% (FMI 2014), il l’est resté. C’est un avantage sous-estimé pour l’Allemagne : si l’Allemagne utilisait encore le deutschemark, celui-ci serait vraisemblablement beaucoup plus fort que l’euro aujourd’hui, réduisant l’avantage en termes de coûts des exportations allemandes ;
    Coûts unitaires de main-d’œuvre en Allemagne et dans la zone euro (1995-2016 ; par heure travaillée, 1995=100) – source : Eurostat
    • Un affaiblissement de la consommation privée car la part des salaires dans les revenus s’est dégradée : la compression des salaires (les réformes du marché du travail ont créé un secteur important à bas salaires) a eu des effets secondaires moins positifs sur l’économie. Malgré la forte croissance de l’emploi, la part du PIB revenant aux ménages est passée de 65% au début des années 1990 à moins de 60% actuellement, avec une augmentation analogue des bénéfices des entreprises ; la part des dépenses de consommation est tombée à 54% du PIB, soit beaucoup moins qu’aux États-Unis ou au Royaume-Uni, réduisant la part des importations dans le PIB et contribuant ainsi à la création de l’excédent extérieur croissant de l’Allemagne. Le rattrapage des salaires impliquerait plus d’importations, mais aussi moins d’exportations, car les entreprises produiraient pour un plus grand marché intérieur, en contradiction avec qui a primé jusqu’ici au détriment de la zone euro ;
    • Une austérité systématique dans le secteur public, avec des excédents budgétaires et des niveaux d’investissement public parmi les plus faibles d’Europe : la moitié de l’excédent du compte courant de l’Allemagne repose sur un « déficit d’investissement », estimé à 100 Md€ par an en 2018. L’Allemagne disposait sous Angela Merkel de la marge budgétaire nécessaire pour augmenter la dépense publique et réduire les impôts et les cotisations sociales, touchant notamment les bas salaires, pour stimuler la demande privée. Le solde budgétaire structurel de l’Allemagne était passé d’un déficit de plus de 3% du PIB en 2010 à un léger excédent. Une consolidation budgétaire indéfendable étant donnés l’épargne élevée du secteur privé et les taux d’intérêt extrêmement bas dont bénéficie l’Allemagne. Or après la crise des subprimes les gouvernements conservateurs allemands ont choisi de renforcer la « règle d’or » constitutionnelle : Merkel et Schaüble ont fait voter que le déficit structurel serait limité à 0,35% du PIB dès 20112 ;
    • Une baisse de l’investissement intérieur privé assis sur le désir de nombreuses entreprises allemandes d’investir à l’étranger. La faiblesse de l’investissement privé se fait sentir dans le secteur des biens non-échangeables et des services, résultat de politiques protectionnistes dans ces secteurs.

    L’Allemagne si vertueuse est aujourd’hui en difficulté

    Depuis 2023, l’Allemagne fait face à une récession légère mais confirmée et selon les dernières données disponibles de la Bundesbank, l’excédent commercial en biens et services de l’Allemagne diminue ; il atteint tout de même 119,6 Md € en cumulé sur les 7 premiers mois de l’année en baisse d’1/5e par rapport aux 7 premiers mois de 2024. Cette baisse s’explique par une progression plus marquée des importations que des exportations : les mesures commerciales des États-Unis (premier débouché des exportations de l’Allemagne en 2024) ont conduit à une nette dégradation vis-à-vis des États-Unis en 2025.

    L’Allemagne est également confrontée à la concurrence chinoise, notamment dans le secteur automobile, car son concurrent est en avance sur la transition de son industrie automobile vers l’électrique. Depuis 2019, les exportations de véhicules chinois ont été multipliées par trois, contre une hausse de +16% pour les exportations allemandes ; dans le domaine des véhicules électriques les exportations chinoises ont été multipliés par 6 (240 000 véhicules en 2019 à 1,5 million en 2023), grâce à une concurrence par les prix très agressive s’appuyant notamment sur des coûts de production plus faibles que dans le reste du monde.

    Or l’Allemagne a accumulé un retard préoccupant dans l’entretien et la modernisation de ses infrastructures publiques, résultat d’un sous-investissement persistant et de contraintes structurelles. L’État fédéral, les Länder et les collectivités ont négligé les réseaux routiers, ferroviaires et les équipements publics. Aujourd’hui, près de 4 000 ponts sont en état critique, tandis que le réseau ferroviaire, vieillissant et saturé, affiche des retards d’investissement dépassant les 100 Md €. Le secteur numérique, pourtant stratégique, n’échappe pas à cette logique. Malgré des annonces comme la stratégie numérique de 2022, les objectifs restent flous et les réalisations tardives.

    Le déploiement de la fibre optique, par exemple, accuse un retard marqué, avec seulement 12% des connexions haut débit en fibre, contre plus de 70% en France, résultat des choix politiques passés, comme l’abandon d’un plan national ambitieux dans les années 1980. La complexité du système fédéral et la lenteur des procédures administratives ont aggravé ces retards. Les communes, souvent en première ligne, manquent de ressources pour répondre aux besoins locaux, qu’il s’agisse de la rénovation des écoles ou de l’entretien des routes.

    Corriger le modèle ?

    C’est dans ce contexte que les gouvernements qui ont succédé à ceux d’Angela Merkel ont dû faire face aux conséquences des politiques d’austérité et de consolidations budgétaires, alors même que l’Allemagne était assise sur des excédents impressionnants dont ils ne disposent plus. Les 3 années de chancellerie Scholz ne furent qu’une pénible transition marquée par l’indécision ; sa coalition « feu de circulation » est tombée justement sur le rejet d’un possible assouplissement de la règle d’or budgétaire par les libéraux-conservateurs du FDP.

    Après la victoire relative de la CDU/CSU conduite par Friedrich Merz en février 2025, l’accord avec le SPD s’est notamment fondé sur un paquet fiscal très conséquent largement consacré aux dépenses de défense et aux infrastructures, nécessitant une réforme constitutionnelle pour en finir avec le « frein à la dette » avec une majorité des 2/3 au Bundestag et au Bundesrat pour être approuvée : ce vote a été obtenu le 18 mars avant l’installation du nouveau Bundestag (25 mars), car une telle majorité qualifiée était impossible à obtenir avec les rapports de force issus du scrutin de février.

    Depuis le gouvernement de coalition CDU/CSU-SPD tente de mettre en œuvre un plan en 3 points :

    • La sortie des dépenses de défense3 au-delà de 1% du PIB des limites du frein à l’endettement. Les dépenses de défense répondent à une définition large incluant l’aide à l’Ukraine, le renseignement, la cybersécurité et la défense civile. Le jour même de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le chef de la Bundeswehr, Alfons Mais avait sur LinkedIn jugé sévèrement l’état de l’armée : « l‘armée que j’ai l’honneur de commander, se tient là plus ou moins les mains vides. Les options que nous pouvons proposer au gouvernement pour soutenir l’alliance sont extrêmement limitées » ;
    • L’autorisation d’un déficit structurel pour les Länder de 0,35% du PIB alors qu’ils devaient être à l’équilibre auparavant ;
    • La constitution d’un fonds d’infrastructures hors budget de 500 Md € (11,6% du PIB en 2024) sur 10 ans (environ 1% du PIB en dépenses annuelles). Le champ couvert toucherait l’éducation, les transports, la décarbonation, le logement et les mesures visant à renforcer la résilience économique. 100 Md € seraient transférés au fonds « climat et transformation » et un autre fonds de 100 Md € iraient aux Länder et aux communes.

    Or, suite à la pression des Länder, la disposition qui prévoyait d’attribuer initialement 60 Md € exclusivement aux communes a été supprimée ; comme souvent dans le cadre du fédéralisme, ces dernières sont les parents pauvres de la négociation budgétaire. Pourtant, les communes allemandes assument 60% des investissements dans les infrastructures publiques et elles se trouvent en première ligne face à des missions de plus en plus complexes et coûteuses (l’accueil des réfugiés, la modernisation des écoles ou le développement des infrastructures numériques). Leur capacité à y répondre est limitée par un sous-financement structurel et une administration engorgée par les procédures.

    Les subventions, bien que bienvenues, s’accompagnent de démarches qui découragent souvent les collectivités, faute de personnel et de temps pour monter les dossiers requis. Les délais d’examen, parfois interminables, aggravent la situation en exposant les projets à des surcoûts liés à l’inflation ou à la hausse des prix des matériaux, et, comme en France, les dotations ne sont pas ajustées en conséquence. Par ailleurs, l’obligation de « supplémentarité » inscrite dans le projet de loi initial – c’est-à-dire l’exigence d’utiliser l’argent exclusivement pour des investissements supplémentaires – a aussi été supprimée, alors qu’il avait été constaté que certains Länder réduisent leurs budgets d’investissement réguliers et comblent le vide avec les crédits du fonds spécial.

    En définitive, si le plan d’investissement de Berlin répond à une nécessité criante et représente une opportunité théorique pour les communes et les Länder, son succès dépendra de la capacité des autorités à réformer en profondeur les procédures administratives et à allouer les ressources humaines nécessaires pour en assurer la mise en œuvre. Sans ces changements structurels, les fonds risquent de rester inutilisés ou mal employés, laissant les collectivités locales face à des défis toujours plus pressants, mais sans les outils pour y répondre efficacement.

    Sortir de la mauvaise foi

    La présentation de la réalité du fédéralisme allemand et des enjeux vitaux auxquels l’Allemagne est confrontée aujourd’hui devrait permettre d’aborder l’analyse du modèle allemand avec une plus grande rationalité. La nature fédérale de la puissance publique de notre grand voisin n’explique pas sa « réussite », ses erreurs ou ses échecs. Son organisation actuelle représente également des difficultés structurelles qui sont elles-mêmes critiquées à domicile ; celles et ceux qui prétendent importer en France la réussite germanique en copiant son modèle territorial ont en réalité autre chose en tête.

    Aussi, soyons honnêtes : le sujet n’est pas l’organisation de l’État mais plutôt la nature des projets politiques qu’on défend et dont on débat (et la manière dont ces débat sont tranchés) et éventuellement la nature de l’État qui correspond le mieux à l’identité historique d’une nation et à la réalité de sa demande sociale.

    Frédéric Faravel

    1. Le Bundesrat ou Conseil fédéral est la représentation législative fédérale des 16 Länder. Ses membres sont nommés par les gouvernements des Länder ; même s’il exerce, en coopération avec le Bundestag (parlement fédéral), le pouvoir législatif et le pouvoir constituant au niveau fédéral, il ne peut être totalement assimilé à une chambre haute d’un parlement bicaméral supposé. ↩︎
    2. à lire : Mais où sont passés les excédents commerciaux allemands ?, Mathieu Pouydesseau, 24 novembre 2025 : https://librechronique.net/2025/11/24/mais-ou-sont-passes-les-excedents-commerciaux-allemands/ ↩︎
    3. à lire : L’armée allemande incapable de défendre son pays ?, Ernst Stetter, note pour la Fondation Jean-Jaurès, 28 février 2022 : https://www.jean-jaures.org/publication/larmee-allemande-incapable-de-defendre-son-pays/ ↩︎
  • « La France est en faillite ? Mensonge, la France vit en dessous de ses moyens ! » – tribune de Mathieu Pouydesseau dans Marianne

    « La France est en faillite ? Mensonge, la France vit en dessous de ses moyens ! » – tribune de Mathieu Pouydesseau dans Marianne

    tribune de Mathieu Pouydesseau publiée dans Marianne le mardi 26 août 2025

    Le mur de la dette, le pays en ruine, le FMI bientôt au chevet de la France… Depuis plusieurs mois, tout le monde semble tirer la sonnette de l’alarme financière. Pas Mathieu Pouydesseau, entrepreneur du numérique en Allemagne, ancien conseiller du commerce extérieur de la France et responsable politique de la GRS, qui s’intéresse plutôt aux excédents à l’épargne privée, abondante en France comme en Allemagne mais mal investie. Explication.

    Toute l’Europe se porterait mieux si l’Allemagne cessait d’être la fourmi. Car fourmi, elle passe son temps à se faire arnaquer son épargne. L’épargne européenne, c’est 36 000 milliards d’euros. Trois fois le montant de la dette publique. Autrement dit, l’Europe n’a aucun problème de financement. Aucun. Ce qu’elle a, c’est un problème de vision, de courage, de politique. L’Allemagne, avec près de 9 000 milliards d’euros d’épargne, consomme peu, investit encore moins, et surtout investit mal. Très mal. Les ménages, les entreprises, l’État : tous font les pires choix, comme le confirment la BCE et le magazine Der Spiegel. L’argent dort, ou pire, s’évapore.

    La France, elle, n’est pas en reste : plus de 6 000 milliards d’euros d’épargne. Mais elle ne prête pas assez à ses entreprises, ni à ses services publics. Depuis 2010, on nous martèle que « la France est en faillite ». Mensonge. La France vit en dessous de ses moyens. Elle investit en dessous de ses capacités. Et pourtant, en 2024, son solde extérieur était positif. Le tourisme, les entreprises, les services ont rapporté plus qu’ils n’ont coûté. Il n’y a pas de crise de financement. Il y a une crise de gouvernance. Une classe politique incapable de comprendre que l’investissement est la clé.

    La France, avec sa démographie dynamique, devrait être en tête de la relance européenne. Mais non. L’Europe préfère envoyer un quart de ses investissements… aux États-Unis. Le texte de l’accord sur les droits de douane dévoilé le 21 août confirme d’ailleurs que les entreprises européennes devraient investir 600 milliards de dollars supplémentaires dans les secteurs jugés stratégiques aux États-Unis d’ici 2028.

    La France peut apporter autre chose

    Les États-Unis, justement. Leur productivité dépasse celle de l’Europe. Leur PIB progresse deux fois plus vite. Et grâce à leur privilège monétaire, ils imposent des tarifs douaniers sans résistance. Pourtant, si les États-Unis étaient dans l’Union européenne, ils se verraient imposer une Troïka façon Grèce : épargne des ménages quatre fois inférieure à celle de la France, dette publique à 122 % du PIB, déficit à 6,5 %, balance commerciale déficitaire à 5 % du PIB. Et malgré tout, aucune perte de crédibilité financière. La Chine, elle aussi, dépasse les 60 % de dette publique. Et elle investit. Car ailleurs, on n’a pas oublié une vérité que l’Europe refuse de voir : l’épargne a besoin d’un débouché. Elle doit revenir dans la sphère réelle.

    Comme le disait l’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt en 2011 : « Les excédents des uns font les dettes des autres. » L’Allemagne exportatrice a intérêt à financer ses clients. Mais elle préfère thésauriser, par peur de la dette. Résultat : l’épargne est gaspillée, ou investie hors d’Europe. Le rapport Draghi chiffre le déficit d’investissement à 5 % du PIB pendant dix ans. Bonne nouvelle : notre épargne couvre largement ce manque. Il est temps de faire exploser cette machine. Un changement de paradigme s’impose.

    Le mercantilisme, mal interprété par l’Allemagne de Merkel, n’a jamais été transformé en puissance. Par peur que l’investissement entraîne la consommation, et donc les importations, on a préféré l’austérité. Résultat : appauvrissement des Européens, affaiblissement du continent. La France peut apporter autre chose. Elle est la nation de l’universalisme, du rationalisme, de la fraternité. Elle est aussi une nation révolutionnaire. Elle sait renverser les choses. Elle l’a fait. Elle le refera. Danton disait : « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la patrie est sauvée. » Le temps des pusillanimes est fini.

    Mathieu Pouydesseau

  • Allemagne : Friedrich Merz investi chancelier dans la douleur

    Allemagne : Friedrich Merz investi chancelier dans la douleur

    Friedrich Merz, nouveau chancelier après une investiture dans la douleur, des résultats électoraux médiocres, une économie anémiée – Merz, le nouveau chancelier a manqué son investiture ce matin. Il lui a fallu un second tour inédit depuis 1949 en Allemagne. Il va être jugé sur sa capacité à relancer une économie stagnante depuis 2019, et un pouvoir d’achat en recul.

    L’Allemagne a été longtemps présentée comme le « nouvel hégémon » en Europe. En France, beaucoup ont voulu mettre en scène l’Allemagne comme un « modèle » lorsqu’il s’agissait d’obscurcir le débat économique, fiscal et budgétaire.

    Les « chocs » de compétitivité étaient ainsi censés « remettre » l’économie française à niveau pour pouvoir « rétablir » le commerce extérieur et accélérer la croissance.
    De nombreuses différences structurelles ont été soigneusement ignorées.

    La plus évidente d’entre elles, c’est que l’Allemagne est depuis 50 ans maintenant un pays en déclin démographique, obligé de compenser la baisse de sa main d’œuvre par l’immigration, alors que la France a continué de croître avec un excédent de naissances sur les décès jusqu’en 2023.

    Une autre évidence, alors que les Françaises sont plus souvent mères que les Allemandes, leur taux d’activité après enfants est comparable, et leur niveau de revenu plus élevé.
    50% des femmes en emploi en Allemagne sont en effet seulement à temps partiel, contre seulement 13% des hommes, et seulement 26% des Françaises.

    On a chanté les louanges d’un Etat sans déficit, à faible dette, d’un plein-emploi, d’un commerce extérieur en fort excédent.

    Entre 2010 et 2025, l’Allemagne a accumulé 3000 milliards d’excédents commerciaux. Son taux d’épargne, plus élevé que la France, a renforcé le montant d’épargne disponible pour de l’investissement. L’Allemagne dispose d’un bas de laine équivalent à plus de 3 ans de PIB ! Pourtant, l’économie allemande stagne depuis … 2019 ! La croissance est nulle sur six ans.

    Le taux de pauvreté a progressé entre 2010 et 2023, passant à 17%, soit plus qu’en France, alors que le niveau de pouvoir d’achat des salaires stagne. La demande intérieure reste déprimée, et depuis 2019, l’Allemagne connaît aussi une désindustrialisation. Ce n’est pas normal. Et cela rend les Allemands furieux.

    Alors que l’extrême droite est d’une taille négligeable en 2002, et l’extrême gauche anti-système réduite à seulement deux députées, en 2025, c’est une autre affaire. Les deux partis majeurs de gouvernement, SPD et Droite, passent de 77% en 2002 à … 45% en 2025. La gauche radicale (Linke+BsW) passe de 4% à 13,8%, l’extrême droite de 2% à 21%.

    Qu’a donc fait l’Allemagne de cette épargne?
    Pourquoi n’a t-elle pas investi ?
    Pourquoi a t-elle refusé de mutualiser les dettes publiques dans l’Eurozone – ce qui lui aurait donné des débouchés à son épargne, et l’instrument d’une vision à construire en Europe?
    Pourquoi a-t-elle, avec la règle d’or, refusé d’investir dans son propre pays, privant l’État de la possibilité de capter l’épargne ?

    Certains pourraient argumenter qu’elle en a profité pour investir à l’étranger. Oui, elle l’a fait. « Entre 2010 et 2020, le niveau d’investissement en points de PIB stagne en Eurozone. L’Allemagne investit son épargne en Russie, Turquie, Chine, et les États-Unis – ne bénéficiant pas aux Allemands. »

    Mais voilà un résultat de deux analyses scientifiques des investissements allemands hors de la zone euro : les Allemands sont de médiocres investisseurs internationaux, dégageant des rendements médiocres, et perdant régulièrement leur mises.

    Un article de 2019 (Hünnekes et alii (2019)) avait déjà constaté qu’entre 1980 et 2016 l’Allemagne avait été le pire pays dans ses choix d’investissement, très très loin des rendements de la moyenne des marchés de capitaux, des investissements des Britanniques ou des Américains !

    Une mise à jour de l’article de début 2025 (Hünnekes et alii (2025)) constate que c’est toujours le cas, que l’Allemagne, en tant qu’investisseur international, malgré les volumes considérables – 2,5 fois le PIB annuel, 250% ! – joue en « troisième division ».

    La France par exemple réussit à équilibrer ses comptes nationaux entre dette publique et épargne privée. Sa balance des paiements est étonnamment robuste grâce aux dividendes internationaux, revenus financiers rapatriés, et revenus du tourisme compensant quasiment son déficit commercial.
    C’est pourquoi la France n’est PAS en faillite. Elle joue avec moins d’épargne un bien meilleur jeu financier.

    Mais il y a un point commun entre les deux pays : les choix politiques, économiques, financiers et fiscaux favorisent une petite minorité qui n’a pas intérêt à une forte demande intérieure, susceptible de créer une inflation menaçant la rente. Les deux pays refusent d’investir l’épargne accumulée dans leurs propres infrastructures, dans leurs propres peuples. L’argent est là.

    Dans le cas de l’Allemagne, le choix enfin d’annuler la règle constitutionnelle de la règle d’or devrait permettre de réorienter ses flux financiers. On ne peut que le souhaiter, non seulement pour les Allemands et l’Europe, mais aussi pour les responsables financiers allemands.
    Ils sauront bien mieux sortir des rendements localement que sur des produits internationaux auxquels ils ne comprennent rien.

    Ce n’est sans doute pas un hasard si la mesure a été poussée par un ancien directeur de fonds d’investissement, Merz.

    La décision de certains de ses députés refusant de l’investir chancelier dès le premier vote par rejet de cette réorientation est donc doublement absurde : elle affaiblit leur chancelier, et retarde une correction d’un comportement où ils perdent de l’argent !

    Mais si l’on cherche des causes de la frustration allemande, elle est là : le déficit d’investissement dans le pays alors que les volumes d’épargne existent, sont visibles, et sont investis d’une manière médiocre pour des rendements inférieurs à la moyenne !

    Ou, comme le dit une séquence dans le film « Le loup de Wall Street » en pleine panique financière :
    « Qui est encore assez stupide pour continuer d’acheter ?
    – Düsseldorf. 
    »

    Mathieu Pouydesseau

  • Mathieu Pouydesseau à la Friedrich-Ebert Stiftung : la « règle d’or » tue économiquement l’Europe

    Mathieu Pouydesseau à la Friedrich-Ebert Stiftung : la « règle d’or » tue économiquement l’Europe

    Notre camarade Mathieu Pouydesseau est intervenu mercredi 9 avril 2025 dans le forum pour une économie politique progressiste organisé par la Friedrich-Ebert-Stiftung (la fondation rattachée au SPD) à Berlin, en ce même jour où devait être annoncé la formation d’une grande coalition CDU-CSU/SPD.

    Les débats s’étant déroulés en allemand, nous avons sous-titré les échanges.

    Alors que le débat traitait de politique fiscale, la représentante du syndicat patronal BDI Dr Monika Wünnemann a déroulé son mantra éculé sur « l’impôt sur le patrimoine qui ruine des familles, l’impôt sur l’héritage qui détruit des emplois, l’impôt sur les dividendes qui réduit l’investissement. » A côté d’elle, une chercheuse, Martyna Berenika Linartas, démontait point à point ces « narratifs » avec des faits. Mais la représentante des « intérêts des entreprises » refusait toute argumentation factuelle.

    Mathieu Pouydesseau vit en Allemagne depuis près de 30 ans et il y est chef d’une entreprise de 60 salariés dans le numérique et les hautes technologies. Pour lui comme pour nous, il y a un moyen de concilier les résultats de la recherche et les soucis de sa « représentante » patronale (notez l’ironie) : la productivité. Et pour augmenter la productivité, il faut faire payer aux plus aisés et aux entreprises plus d’impôts!

    D’abord, Les entreprises ont besoin d’une sécurité juridique, c’est à dire d’un État de droit, démocratique. Sans un État fonctionnel, c’est l’AfD qui prendra tôt ou tard le pouvoir et elle ne garantit qu’une chose : l’arbitraire juridique !

    Deuxièmement, le résultat de 20 ans de discours de règle d’or et de refus d’imposer les riches, les infrastructures sont devenues catastrophiques. Combien d’heures perdues par les gens, cadres, employés, parce qu’un pont s’effondre sur une voie ferrée ? La transformation numérique est ridicule, l’Allemagne perd ici en productivité.

    Ensuite, la représentante du patronat allemand a parlé bureaucratie : mais combien de formulaires restent en papier parce qu’on a pas investi dans la numérisation des administrations ?

    Enfin, pour contrer l’AFD , il faut de nouveau un marché intérieur dynamique, donc de l’investissement public et des salaires dignes. Refuser cela pour s’épargner 2 points d’imposition est un suicide, y compris pour les 1% les plus riches !

    Il existe un bel article dans la constitution allemande, l’article 14 : « le droit de propriété donne des devoirs. » Il nous faut plus de solidarité, en France, en Allemagne, partout en Europe.

  • Élections du 23 février 2025 : la fin du modèle allemand

    Élections du 23 février 2025 : la fin du modèle allemand

    Après la publication d’un podcast sur la Radio « Français dans le monde« , notre camarade franco-berlinois Mathieu Pouydesseau revient dans cet article avec une analyse détaillée des résultats des élections législatives fédérales du 23 février 2025, de leurs causes et de leurs potentielles conséquences. Il propose quelques pistes pour sortir de l’ornière.

    Le peuple allemand, convoqué à des élections législatives anticipées le 23 février 2025, a répondu massivement. 83% des inscrits ont voté, soit le plus fort taux de participation de l’histoire de l’Allemagne réunifiée, supérieur au record enregistré sous la RFA en 1987 !

    Jamais le résultat de ces élections n’aura été aussi incontestable dans la légitimité accordée aux députés siégeant au Bundestag.

    Le résultat en pourcentage voit la droite, constituée des deux partis CDU et CSU, l’emporter avec 28,6%. La CSU n’est présente qu’en Bavière, où la CDU ne présente pas de candidats. Le candidat conservateur à la chancellerie, Friedrich Merz, a reçu les félicitations des autres présidents de partis qui lui ont reconnu la légitimité de constituer une coalition.

    La coalition sortante SPD-Verts-Libéraux (FDP) s’effondre, totalisant à peine 32,3% des suffrages. Le FDP disparaît du Bundestag en manquant le seuil des 5%. L’ancien ministre des finances Lindner a annoncé son retrait de la vie politique.

    Les verts résistent mieux que leurs partenaires de coalition mais perdent au profit des Linke une partie de l’électorat féminin et de moins de 30 ans.

    L’extrême droite double son score, tant à l‘Est qu’à l‘Ouest, où, avec 17,7% elle fait jeu égal avec le SPD et remporte certain de ses anciens bastions. Les classes ouvrières et salariées ont voté AfD plutôt que SPD.

    Les Linke connaissent une renaissance inattendue, fondée sur une campagne politique sur le thème du pouvoir d’achat, et de la fin de la « règle d’or » pour permettre des investissements, ainsi qu’une identification forte à l’antifascisme.

    La majorité est à 316 sièges. La droite et le SPD ont la majorité absolue ensemble. Les dirigeants conservateurs multiplient les appels du pied au SPD pour entrer en négociation de coalition. Ils ont exclus l’autre coalition majoritaire, avec l’extrême droite.

    Le SPD est choqué par sa défaite. Le futur nouveau patron du groupe parlementaire, Lars Klingbeil, a déclaré que la participation du parti au gouvernement « n’était pas automatique. »

    Analyse politique des résultats

    La droite l’emporte avec un score décevant, son deuxième plus mauvais score depuis 1949, le pire ayant été en 2021. Friedrich Merz, un homme sorti des années 1980, rival malheureux de Merkel en 2005, néo-libéral à la pensée archaïque, va donc devenir chancelier. En janvier, il a fait voter ses troupes avec l’extrême droite sur des résolutions sur l’immigration, brisant le « mur républicain » autour de celle-ci pourtant établi depuis 1949. Il a annoncé un agenda de coupes drastiques dans le système social et les dépenses publiques, tout en reconnaissant le déficit d’investissements. Il fait partie des théologues croyant à la « règle d’or » comme à une règle divine.

    Celle-ci empêche les États de mobiliser l’épargne accumulée par l’investissement, financé par l’emprunt. Or, les mêmes refusent aussi de mobiliser l’épargne des riches par l’impôt. Face à cette contradiction, il ne reste plus qu’à baisser les dépenses. On a vu en France l’échec de cette politique avec des déficits budgétaire et commercial abyssaux.

    L’extrême droite AfD double son score et submerge l’Allemagne de l’Est. Ce serait une erreur de croire que l’AfD est un parti régionaliste : elle rassemble presque 18% des suffrages à l’Ouest et y fait jeu égal avec le SPD. Elle y gagne d’ailleurs deux circonscriptions. Elle a proposé une coalition à la droite ; Merz l’a refusé en nommant comme divergences insurmontables l’Ukraine, le soutien à Poutine, le rejet de l’Euro et de l’Union Européenne.


    Carte des circonscriptions allemandes, partis arrivés en tête

    Le SPD s’effondre à son pire score depuis … mars 1933. Le chancelier sortant Scholz a exclu participer aux négociations de coalition ou à un gouvernement. Son destin au sein du parti reste flou. Boris Pistorius, le ministre de la défense, beaucoup plus populaire, pourrait récupérer la présidence et le rôle de vice-chancelier en cas d’alliance avec la droite.

    Les Verts font mieux que prévus mais reculent par rapport à 2021. Le ministre écologiste sortant de l’économie, Habeck, n’a pas cherché à mobiliser les troupes venues de Friday for Future1, fortement mobilisées contre l’AfD et la complaisance de Merz, pour ne pas abîmer la possibilité d’une participation au gouvernement. Le résultat cependant ouvre la voie à une majorité sans les Verts.

    Les Linke sont littéralement réanimés par la tentation de Merz de rompre le mur républicain isolant l’AfD. Ils ont récupéré l’électorat jeune, activiste pour le climat, mobilisé cette fois-ci contre l’extrême droite et la tentation de Merz de s’allier avec elle. Les verts, en refusant d’exclure gouverner avec Merz, ont perdu surtout dans cet électorat. Les Linke ont su aussi apprendre du départ de Wagenknecht et mener leur campagne sur les sujets du pouvoir d’achat et des investissements.

    Le parti de gauche conservatrice BSW manque l’entrée au Bundestag de peu, à 4,972% pour un seuil minimum à 5%. Cruauté des soirées électorales ! C’est un échec cuisant, suite à une stratégie inaudible depuis septembre, abandonnant les questions économiques pour suivre l’AfD sur le rejet de l’aide à l’Ukraine et sans d’ailleurs se distancer d’eux sur les questions migratoires. Ils n’ont pas bénéficié du rebond antifasciste de la jeunesse allemande.

    Le FDP du libéral Lindner, qui a saboté le travail du gouvernement pendant trois ans et organisé sa chute en septembre, est lourdement sanctionné et disparaît du Bundestag.

    https://www.bundeswahlleiterin.de/bundestagswahlen/2025/ergebnisse/bund-99.html

    L’AfD s’impose comme le parti des classes populaires inquiètes de l’avenir, mais aussi ébranlées par des années de stabilité salariale à la baisse, l’augmentation des prix et des loyers. Si la droite chrétienne démocrate conserve un volant populaire, le SPD a perdu cet électorat au profit de l’AfD.

    Évolution du vote des classes salariées et ouvriers entre 2013 et 2025
    Sondage sortie des urnes par situation financière
    Sondage sortie des urnes : vote en fonction de la peur face à l’inflation « j’ai peur que les prix augmentant tant que je ne puisse plus payer mes factures »
    Sondage sortie des urnes : « comment considérez vous la situation économique du pays » schlecht = mauvaise, gut = bonne

    Quel nouveau modèle allemand ?

    Dimanche soir, lors de la traditionnelle émission politique où se retrouvent tous les patrons de partis représentés au Bundestag, M. Söder, le président du parti bavarois CSU, composante de la droite victorieuse, disait ceci : « Le vieux modèle économique allemand est terminé, le modèle de l’immigration économique est terminé ». Le constat est devenu consensuel en Allemagne : le « modèle allemand » est en échec. Les conséquences à en tirer divergent très fortement, le seul parti étant finalement incapable de formuler une réflexion cohérente, le SPD, subissant une défaite historique.

    L’autre parti s’accrochant encore à la « règle d’or » et au « modèle » des exportations au prix de la baisse des salaires, le FDP, n’est même plus représenté au parlement.

    La crise du modèle allemand a fait l’objet de plusieurs de mes analyses. Je rappellerai ici les articles suivants, récents :

    La crise politique allemande, conséquence de la crise sociale, s’aggrave avec le résultat des législatives anticipées, et menace d’emporter l’Union Européenne.

    Pourquoi l’Europe en crise voit la montée du populisme nationaliste ?

    Le moteur économique de l’Union Européenne entre 2009 et 2019, l’Allemagne, n’a depuis plus connu de croissance. Ce sont six années de stagnation qui ne s’expliquent pas seulement par le Covid ou la guerre d’agression russe en Ukraine. Le PiB est en 2024 au niveau de 2019. L’industrie s’effondre. Un institut a prédit la troisième année de récession pour ce pays en 2025.

    En janvier 2025, la droite allemande a poussé au Bundestag un texte sur l’immigration, comme si ce sujet était l’urgence économique de l’heure, pour le faire voter par l’extrême droite et les libéraux. C’est la première fois que le cordon républicain isolant l’extrême droite allemande depuis son retour au Bundestag en 2017 se fissure. L’ancien président du consistoire des juifs d’Allemagne a démissionné de ce parti, l’ancienne chancelière Merkel a critiqué le parti.

    Madame von der Leyen ne s’est pas distanciée de son camarade de parti Merz. Elle a déjà mené des actions avec une partie de l’extrême droite européenne depuis sa nomination pour un second mandat à la commission, et a marginalisée les tenants d’un fédéralisme politique – les macronistes français – comme ceux tenants d’une Europe sociale.

    Elle souhaite disposer des coudées franches pour une pratique autoritaire de son pouvoir, elle est animée d’un profond mépris pour la France, par une vision idéologique des problèmes, d’une absence totale de décence et de morale, et promeut plus que jamais la mise en place de réformes libérales néfastes et stupides pour l’économie.

    Elle s’apprête à rentrer dans l’histoire au côté du chancelier Brüning, cet idéologue de l’équilibre budgétaire qui en pleine crise économique de 1929 décida de rompre avec le centre gauche, de diriger sans majorité parlementaire, de couper les crédits et les salaires, aggravant encore la crise et favorisant la montée du parti nazi, pourtant marginal jusqu’en 1929.

    Sauf qu’en 2025, l’extrême droite est déjà présente dans sept gouvernements européens.

    L’échec économique et social, l’échec culturel, l’échec politique

    L’Union Européenne connaît en 2025 des perspectives de croissance médiocres. Les instituts les plus optimistes prévoient une stagnation. Les causes de cette crise sont connues : les prix de l’énergie sont trop hauts, la demande intérieure des ménages et des entreprises trop basse.

    Les Européens n’ont pas assez d’argent pour consommer. Ceux qui ont de l’argent l’épargnent au lieu de consommer. Leur épargne n’est pas investie en Europe, elle est investie à l’étranger, ne créant aucune demande en Europe.

    Les Européens qui n’ont pas d’argent pour consommer ont vu l’envolée des prix de leurs logements, et de leur transport et la dégradation de leurs services publics. Leur qualité de vie se dégrade depuis que l’Europe est en excédent commercial.

    La banque centrale européenne a, d’après tous les analystes, monté les taux d’intérêts trop haut, les y a maintenu trop haut trop longtemps, et les baisse trop peu, trop lentement. Il y a six mois, l’ancien patron de la banque centrale européenne Mario Draghi a présenté un rapport sur la perte de productivité européenne et le décrochage économique de l’Europe depuis 2010. Il y conclut que l’Europe manque d’investissements. Il y fait aussi, prisonnier de son idéologie, des recommandations de dérégulation sauvage et de privatisation de services publics, sans s’attaquer aux déséquilibres réels de l’économie européenne.

    Madame von der Leyen, avec le soutien de l’extrême droite, pousse uniquement le chapitre des dérégulations. Elle conclut seule, sans demander aux chefs de gouvernement ni au parlement, des accords de libre échange prolongeant le mercantilisme européen.

    L’erreur est humaine, la répéter diabolique


    Les États Unis ont mené au sortir de la crise de 2020 une politique très différente de l’européenne. Voilà une économie qui a depuis 2010 laissé l’Europe loin derrière et qui génère d’énormes capacités d’investissement et d’innovations. Pourtant, le déficit public américain, c’est 6,3% du produit intérieur brut. Pourtant, la dette publique US, c’est 123% du PIB. Pourtant, le déficit commercial américain, c’est l’équivalent de 3% du PIB. D’après les doctrines économiques européennes, les États-Unis devraient être mis sous “troïka” et mener une politique de réduction drastique des salaires pour « rétablir ses comptes ».


    Les États Unis ont financé leur différence de croissance avec l’investissement public, laissant loin derrière la vertueuse Europe. Il y a une corrélation, positive, entre dette et croissance.

    La Chine fait la même politique que les États Unis pour rattraper et dépasser l’Union Européenne, bien trop restrictive même en accumulant des excédents commerciaux.

    La crise américaine est une crise des inégalités économiques, et non sociales ou culturelles. La prospérité non partagée amène l’orage, toujours.

    L’arrivée au pouvoir des démocrates s’accompagne de politiques déflationnistes contre l’inflation, touchant en premier lieu les salaires des classes populaires. Les inégalités sociales s’y aggravent et la prise de pouvoir médiatique et politique des oligarques s’accompagne d’une dégradation du débat public, sur des agendas de boucs émissaires. La bourgeoisie démocrate, incapable de s’unir aux syndicalistes et aux classes populaires – car cela signifierait augmenter leurs impôts et réduire leurs privilèges économiques – sera incapable de défendre la démocratie.

    Les démocrates ont été incapables, en 2023 et en 2024, de prendre des mesures concrètes de soutien du pouvoir d’achat des américains. La politique de la banque centrale, la “Fed”, a joué un grand rôle en privant de l’accès au crédit à la consommation et au crédit immobilier des millions d’Américains. Or, l’accès au crédit est aux États-Unis le principal stabilisateur social et il est en crise. Joe Biden, qui conservait des éléments de keynésianisme, a été remplacé par Kamala Harris pour mener une campagne sur des sujets culturels principalement.

    Trump est en train de mettre en place une politique de « mise au pas », de “Gleichschaltung”, de l’ensemble de l’État et de la société. C’est un coup d’État aux apparences de légalité. Ceux qui pensent pouvoir corriger ces effets en 2026 se trompent : les élections américaines de 2026, au mieux, ressembleront sans doute à celles de mars 1933 en Allemagne : un climat de violence, d’intimidation, et de réduction de la liberté de la presse.

    Différentiel de vote entre scrutin sur l’avortement et score de Trump/Harris

    L’électeur américain a ainsi voté dans de nombreux États à la fois pour l’augmentation des salaires minimums, des aides sociales et pour le droit à l’avortement, et en même temps, pour Trump, dont la principale promesse est de garantir le retour de la prospérité pour tous les Américains – “les vrais Américains”.

    Les pertes de voix de Harris dans des électorats populaires s’accompagnent du maintien de la mobilisation des bases sociologiques trumpistes. La guerre culturelle approfondit les clivages et empêche de reconquérir l’électorat populaire passé à Trump en 2016.

    Malgré ces énormes défis politiques, et les conséquences pour l’Europe, l’économie américaine était en bien meilleure position en faisant l’inverse de l’Union Européenne : soutien de la demande par la dette publique et l’investissement, transferts des gains économiques en investissements privés, innovation par la recherche publique monétisée par le privé.

    Cependant, le libertarisme idéologique des oligarques américains est en train de détruire un à un ces ressorts de la prospérité américaine. Dans ces conditions, les oligarques auront besoin d’une autre manifestation indissociable des régimes ultra-capitalistes : la guerre, civile ou extérieure.

    L’urgence en Europe, c’est reprendre le contrôle de notre économie

    Le problème européen, ce n’est pas le recours à une immigration du travail, qui n’est qu’un symptôme d’une erreur plus large. Le problème européen, c’est d’avoir tout subordonné à l’idéologie de la compétitivité.

    Car celle-ci a un autre nom : la déflation. Nous avons dévalué depuis plus de 20 ans nos salaires, nos services publics, nos investissements. La valeur du capital financier, comme celui du capital immobilier, a augmenté considérablement. Le but était d’être compétitif pour vendre plus de biens et de services au reste du monde que ce que nous voulions lui acheter. Cela s’est fait en réduisant nos capacités d’acheter, le prix du travail devant baisser.

    Or, le monde a appris à produire ce que nous produisions et à détester les philosophies morales et politiques inventées en Europe. Nous ne sommes plus ni un partenaire commercial à la même hauteur, ni une puissance militaire respectée, ni un modèle intellectuel et culturel, nous devenons la nouvelle proie.

    Au cœur de la sécurité européenne future se trouve d’abord un énorme effort d’investissement public.

    Mais les classes politiques dominant les grands pays d’Europe n’en veulent pas. Myopes, soumises aux théories qui nous conduisent à un échec depuis 20 ans, incapables de se remettre en cause même face aux faits les plus brutaux, elles veulent continuer à servir une accumulation de capital stérile et vaine.

    Tous les peuples européens ont les mêmes intérêts. Chaque Nation en Europe est solidaire par sa situation géographique, son histoire, son héritage issu des Lumières. Les Européens ont mené leur émancipation de religions obscurantistes, meurtrières en millions de victimes, de systèmes de féodalité les asservissant, de régimes autoritaires et héréditaires méprisant le droit et l’utilisant pour imposer les inégalités de naissance et de condition. L’Europe a créé un système pour ne plus asservir : la démocratie sociale, avec un État providence, acceptant la décolonisation, renforçant le système des organisations internationales.

    Depuis les années 1970, des forces employant à tort le mot de « libéralisme » ont cherché à détruire tout ce qui a été construit en 1945 pour empêcher le retour des fascismes, au nom des « énergies libres du capitalisme », de la compétitivité, de la productivité, de l’efficacité. C’est ce mouvement qui est à sa fin décadente.

    Il est temps de revenir à une période de solidarité, de réconciliation entre Européens, de reconstruction sur la base des philosophies de la raison. Les États-Unis sont perdus. Ils vont devenir le siège d’une pieuvre fasciste cherchant à détruire l’idée même de solidarité. Mais les droites européennes sont tentées d’abandonner toute morale, tout sentiment chrétien, toute compassion, pour quelques billets verts et quelques jouissances du pouvoir.

    L’Europe n’a pas besoin de dérégulation et d’abandon supplémentaire à des lois du marché conçues pour un être humain amoral, égoïste, et immortel, c’est-à-dire, diabolique.

    L’Europe a besoin d’un projet d’investissement commun, de l’abandon des bureaucraties myopes des ordolibéraux qui croient que l’état doit contrôler l’efficacité du marché à coup de normes, d’une mobilisation de l’épargne par emprunt, et la mobilisation des gains injustifiés des profiteurs de la guerre en Ukraine et de l’inflation par l’impôt confiscatoire sur les milliardaires.

    Cette campagne de mobilisation doit reconstruire notre demande intérieure. Pour que les machines allemandes alimentent les industries françaises et non chinoises. Pour que les Allemands puissent consommer de la haute qualité en vêtements et en nourriture française et non du low cost Bengalais ou chilien.

    En France, le budget adopté est le plus stupide de notre histoire depuis 1788. l’effondrement des recettes en 2023 s’est accéléré en 2024 et ne s’arrêtera pas en 2025. Car les recettes dépendent directement de la croissance.

    Or, depuis 2023, d’après la plus récente note de l‘Insee, l’épargne ne s’investit pas, ni ne se consomme, et le pouvoir d’achat s’effondre. Seule les dépenses de l’État alimentent encore un peu la croissance. Et, le pays cessant de produire pour lui-même, les importations continuent d’augmenter, obligeant le pays à s’endetter.

    Et que va faire ce budget ? Casser le seul moteur de la faible croissance, stopper les investissements, et ne rien faire pour la sécurité géopolitique du pays.

    Voilà où j’attends la gauche, et non dans les disputes sur le « sexe des anges » au sein de la coalition électorale actuelle. Je constate que celles et ceux qui partagent mes constats et mes solutions sont systématiquement « silencés », tant dans les médias que par ces gauches médiocres.

    Le triomphe de la folie n’est cependant pas inéluctable. Nous avons, dans notre histoire européenne, vaincu plusieurs fois la folie. J’ai espoir.

    Rappels et perspectives pour notre avenir

    Qui se souvient de 2013 ?

    J’avais alors mis en garde sur la montée de l’extrême droite allemande au moment du scrutin législatif. J’avais posé l’idée que sans renversement des logiques budgétaires et économiques, les extrêmes droites européennes prospéreraient. J’avais notamment regretté que les logiques de « compétitivité » et de concurrence entre les économies nationales au sein du marché unique entraînaient de force un appauvrissement des classes populaires. J’avais enfin écrit que la culture démocratique était en danger.

    2013 était une fenêtre de tir historique. Elle fut manquée. L’histoire ne repasse pas les plats. Les conséquences de nos myopies doivent être assumées.

    En 2025, l’Europe fait face à l’abandon de l’allié américain. Celui-ci veut partager le monde directement avec la Chine et la Russie. Les alliés idéologiques argentins ou indiens seront sans doute associés. L’Europe, vue comme le maillon faible, est la proie.

    Dimanche soir, au débat télévisé entre présidents de partis allemands, l’atlantisme allemand, qui justifiait de mépriser la France tout au long des années Merkel et Scholz, a commencé à se fissurer. Le patron des écologistes, Habeck, a constaté que les États-Unis de Trump se plaçaient du côté des adversaires des valeurs de l’universalisme européen. Merz, le futur chancelier chrétien-démocrate, a aussi fait le constat que l’alliance américaine était finie, à la surprise de nombreux observateurs.

    https://www.swissinfo.ch/fre/face-%C3%A0-trump,-merz-pr%C3%AAt-%C3%A0-abandonner-l’atlantisme-allemand/88915577

    Seul Scholz, le chancelier sortant du SPD, s’accrochait encore à l’Otan comme un outil pertinent de sécurité.

    Merz est un homme des années 1980. Âgé de 69 ans, passé par un fonds d’investissement américain où il a fait fortune, il n’a pas de réflexion profonde sur la crise actuelle, reprenant le prêt à penser mainstream qui unit l’extrême droite, la droite et le centre : « il faut baisser les dépenses publiques, réduire les impôts des riches, baisser les cotisations et les prestations des pauvres, réduire les salaires pour rester compétitif. Il faut fermer les frontières. Il faut expulser. Et par miracle, la demande déprimée, l’investissement partant aux États-Unis plutôt qu’en Europe, la croissance repartira ». C’est de la pensée magique. Mais la crise américaine pourrait entraîner des révisions drastiques des dogmes mainstream.

    Sinon, on connaît le scénario : la crise économique et sociale s’aggrave, la vulnérabilité géopolitique augmente, la droite prend panique et s’allie à l’extrême droite.

    Les gauches européennes ont encore une fenêtre de tir.

    Il faut réfléchir ensemble à trois sujets :

    1. Quelle transformation du modèle économique européen est elle nécessaire, pour que notre demande absorbe notre production et réduire notre dépendance à la demande internationale. En créant une demande européenne interne, nous soutiendrons notre production, des emplois à haute valeur ajoutée, une progression du pouvoir d’achat. Cela passe par l’investissement public, la fin des règles d’or.

    2. Quelle transformation de notre système de défense et d’alliance est nécessaire pour garantir notre sécurité géopolitique et intérieure ? L’OTAN ne joue pas ce rôle. L’allié américain n’est pas fiable, et trahit l’alliance. La dépendance aux technologies américaines est un poison.

    3. Quelle transformation de notre rôle culturel et médiatique souhaite t-on ? Cela implique retrouver une souveraineté sur nos espaces publics, médiatiques, technologiques et investir massivement dans la science et la raison, alors que Trump est en train de tuer la recherche scientifique aux États-Unis.

    C’est ce à quoi je souhaite m’employer.

    Mathieu Pouydesseau

    1. Friday for future : mouvement lancé par des mouvements activistes sur le climat ayant eu beaucoup de succès dans les lycées et les universités d’Allemagne avec des manifestations tous les vendredis. Friday for future a eu l’impact en Allemagne de sos racisme dans les années 1980 en France. Que les Verts aient perdu la main sur ce mouvement au profit des Linke par une transformation d’un mouvement pro-climat en un mouvement antifasciste pose fortement questions aux écologistes. ↩︎
  • Élections Allemandes : Mathieu Pouydesseau analyse les résultats [PODCAST]

    Élections Allemandes : Mathieu Pouydesseau analyse les résultats [PODCAST]

    Quel est l’impact des élections législatives allemandes sur l’Europe et ses voisins ?
    Dans cet épisode du podcast « 10 minutes, le podcast des Français dans le Monde », Gauthier Seys interrogeait lundi 24 février 2025 Mathieu Pouydesseau sur les répercussions potentielles des récentes élections législatives allemandes.

    Alors que l’Allemagne, pilier central de l’Union européenne, traverse une période de bouleversements politiques, quelle influence cela pourrait-il avoir sur ses voisins, notamment la France ? Ce questionnement introduit une discussion captivante qui explore les dynamiques politiques actuelles en Allemagne et leurs implications plus larges.

  • Allemagne : rumeur d’élections anticipées cet hiver

    Allemagne : rumeur d’élections anticipées cet hiver

    L’an dernier, le piège de la stupide « règle d’or » s’est refermé sur une économie allemande qui n’avait rien fait d’utile des 2000 milliards d’excédents commerciaux accumulés depuis 2009. Le gouvernement actuel, mené par un chancelier social-démocrate Olaf Scholz, sur lequel flotte l’épée de Damoclès du scandale d’évasion fiscale CumEx1, est traversé de profondes contradictions entre le SPD, les écologistes et les libéraux.

    En 2023, face à une conjoncture économique difficile après le rebond de 2021 et la crise inflationniste que déclenche la guerre en Ukraine, le ministre écologiste de l’économie Habeck tente de monter un plan de relance en utilisant les outils constitutionnels prévus pour s’endetter au-delà des conditions de la « règle d’or » en période de crise. Le ministre libéral des finances Lindner, qui s’accroche à une doctrine qu’on pourrait résumer par « pas de hausse d’impôt pour les riches, réduisons les dépenses et les retraites », a passé son temps à critiquer l’accord qu’il avait pourtant accepté en conseil des ministres.

    Le Conseil d’État interdit une politique de relance

    Cela a donné une idée au patron de l’opposition, le conservateur Merz (un ancien de Blackrock, qui avait suspendu ses engagements politiques pendant les années Merkel parce qu’elle ne démontait pas assez vite l’État providence) : il a déposé un recours devant le conseil d’État allemand ; n’ayant pourtant aucune formation ni compétence en économie, il a jugé que la crise des prix de l’énergie, provoquée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et l’inflation conséquente n’étaient pas de nature à justifier le déclenchement des outils constitutionnels prévus pour suspendre la « règle d’or ». Le budget complémentaire de 60 milliards en 2023 a donc été annulé. Bien que l’Allemagne fut en récession en 2023 et le restera en 2024, les juges du conseil d’État ont estimé que la crise du Covid étant finie, il ne pouvait y avoir de crise d’un niveau équivalent justifiant le maintien d’une politique de relance par l’investissement. Dans cette logique, l’inflation ne peut découler que des largesses faites aux salariés, et la crise, en modèle néolibéral, est impossible. Le jugement du conseil d’État a privé le budget fédéral de 60 milliards d’euros d’un coup de crayon.

    Les outils qui avaient été si efficaces pour faire face à la crise financière de 2008-2009 sont ainsi inaccessibles, car les juges ont préféré une interprétation littérale et étriquée du droit constitutionnel à la prospérité des Allemands et à la survie de la démocratie. Du coup, l’économie s’enfonçant dans la crise, les recettes fiscales s’effondrent La conjoncture continue de se dégrader, mais le ministre libéral des finances s’accroche à sa doctrine imbécile : coupons les dépenses et les investissements encore plus ! Parallèlement, le FMI vient de mettre à jour son « livre blanc » des politiques fiscales et budgétaires recommandées en situation de crise des recettes dues au ralentissement de l’économie : il recommande … d’augmenter les impôts en tenant compte d’une logique de justice sociale, considérant que c’est l’outil le moins coûteux en points de croissance et donc en perte de recettes fiscales.

    Le libéral Lindner empêche donc d’appliquer le livre blanc du FMI, refusant par pur sectarisme doctrinal l’augmentation des impôts des plus riches ; l’écologiste Habeck doit constater une aggravation de la récession par effondrement de la demande intérieure, et donc, une chute des recettes de TVA. C’est exactement contre ce cercle vicieux que le livre blanc du FMI tente de mettre en garde.

    La coalition s’affronte depuis sur tout et rien. Le grotesque a été atteint cette semaine : le chancelier convoque les grands patrons et les syndicats professionnels à un grand sommet de l’économie, en refusant d’inviter ses deux ministres de l’économie et des finances. Vexé, le ministre des finances convoque en parallèle son propre sommet de l’économie, tout en veillant à exclure des invités le ministre de l’économie.

    Le retard allemand sur les investissements publics

    Lorsqu’elle bénéficiait d’une période de prospérité, Angela Merkel a refusé, avec une obstination culminant au sublime du stupide, tout grand plan d’investissement public. Elle avait trop peur, par sectarisme doctrinaire, qu’en alimentant l’investissement public la demande intérieure puisse augmenter les importations et accroître l’inflation. Une telle stratégie aurait cependant eu le mérite de rééquilibrer un peu les conséquences de la dévaluation invisible que fut l’Euro pour l’Allemagne, ce qui lui avait permis dès 2006 de manger l’industrie française. Elle a préféré que les Allemands des classes populaires s’appauvrissent.

    Mais l’économie allemande souffre aujourd’hui des conséquences de ce malthusianisme imbécile, de cette « sagesse de la mère au foyer souabe » comme la décrivait Merkel elle-même. Entre les ponts qui s’effondrent, les rails qui sautent, les digues qui lâchent, l’internet resté en troisième génération, l’énergie restée à une combinaison charbon-gaz naturel, les bâtiments publics et la numérisation rappelant les années 1990 et le Minitel, les obstacles à la productivité sont nombreux. On évalue le retard d’investissement à près de 1000 milliards !

    Ainsi, lorsque l’Allemagne avait les moyens, elle n’a pas voulu les employer. Aujourd’hui, la mobilisation de ces moyens par la dépense publique au service de l’économie ne peuvent pas être mobilisés, car le conseil d’État interdit la dette publique et Lindner refuse les augmentations d’impôts qu’il prétend « confiscatoires ». Résultat : la maladie du capitalisme français – les augmentations des dividendes dans la part de la richesse nationale – est contagieuse et atteint l’Allemagne. L’autre maladie française, la spéculation immobilière, avait déjà atteint depuis 2012 le marché allemand.

    Passeront-ils noël ensemble ?

    Berlin et ses journalistes spéculent désormais sur l’avenir : est-il possible que la coalition se sépare avant le terme, en septembre 2025 ? Est-ce que le SPD tentera de continuer à gouverner, peut-être avec les verts, en gouvernement minoritaire ou aurons-nous droit à des élections anticipées cet hiver ? D’après le Spiegel, le grand magazine de centre droit allemand, tout va dépendre du calcul politique de l’homme le plus faible, mais aussi l’un des plus arrogants, de ce gouvernement : le libéral Lindner. Pourtant, les sondages prévoient un massacre électoral de son parti, le FDP, qui finirait sous le seuil des 5%.

    Le problème se pose aussi pour la gauche radicale des Linke, qui s’est divisé en deux groupes parlementaires l’an dernier. Les Linke maintenus veulent mettre en avant les questions sociétales devant les questions économiques et matérielles et ont perdu tous leurs bastions électoraux populaires sans gagner l’électorat jeune urbain : ils vont probablement disparaître. Les scissionnistes ont créé autour de Sahra Wagenknecht un parti de gauche2 privilégiant les questions économiques et matérielles, très critique et séduisant jusque dans le patronat des PME ; il affiche une ligne « conservatrice » sur les questions sociétales, dénonçant wokisme et théorie du genre comme des diversions des questions économiques. Ce parti est aussi profondément favorable à la Russie contre l’Ukraine et l’Otan. Ayant obtenu 6,5% aux élections européennes de mai dernier, le parti BSW est donné dans les sondages entre 8 et 10%. Il a réussi à entrer en septembre dans les parlements régionaux de trois Länder de l’Est (Saxe, Thuringe, Brandebourg) avec des scores entre 13 et 18% et va être associé aux exécutifs régionaux.

    L’autre mouvement anti-système, c’est bien sûr l’extrême droite AfD. À 10%, en septembre 2021, les sondages prévoient un score proche de 20% en cas de scrutin anticipé. Il a réalisé des scores entre 30 et 40% dans les trois Länder déjà cités. Ce parti continue de se radicaliser, au point que Georgia Meloni, la néofasciste italienne, et Marine Le Pen, l’héritière d’une PME politique collaborationniste et pétainiste positionnée à la droite de la droite pour y faire de l’argent, ont chacune tenu à le mettre à distance en Europe.

    Les conservateurs des Union Chrétiennes, conduits par Merz, et leur programme d’austérité libérale – l’équivalent de Barnier-Retailleau – sont donnés en tête à 32%, dont 6 à 7 points pour leur aile bavaroise, dont les positions sont plus proches de Ciotti.

    Scholz conduirait le SPD à son pire score historique, 14%, au point que le parti envisage de le remplacer par le ministre de la défense, le très populaire Pistorius. Les verts sont au coude à coude avec BSW entre 8 et 10%.

    Le parlement pourrait avoir la composition suivante : Unions Chrétiennes 37% des sièges AfD 23% SPD 15% BSW 11% Verts 11% Linke 3% (grâce à une règle électorale qui protège une forte implantation régionale). On aurait de nouveau une coalition Droite-SPD… Les partis non représentés au parlement pourraient rassembler 12% des suffrages exprimés.

    Ce sont des structures parlementaires et des comportements électoraux rappelant fortement… la composition du Reichstag dans les dernières années de la République de Weimar.

    Mathieu Pouydesseau

    1 Cumex : fraude fiscale sur la TVA sur les transactions financières mise en place en 2005, illégale a partir de 2008, révélée par les « Cumex paper » vers 2013, pour un montant de 55 milliards d’euros. Olaf Scholz, lorsqu’il était maire de Hambourg, a tout tenté pour que la banque locale Warburg, responsable de 450 millions de fraude, ne paye pas son amende fiscale. Le chef de l’aile droite du SPD Kahrs, député de Hambourg, a servi de fusible en 2021, mais les enquêtes judiciaires continuent et la défense du Chancelier allemand a été fragilisée à plusieurs reprises.

    2 Bündnis Sahra Wagenknecht – für Vernunft und Gerechtigkeit (BSW) : Alliance Sahra Wagenknecht, pour la raison et la justice

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