Défense (2/6) : Pourquoi les marchés de défense alimentent un troc entre Européens et Américains

Nicolas Ravailhe, professeur à l’École de guerre économique et avocat au barreau de Bruxelles (droit européen), propose une chronique sur la guerre économique entre les États-Unis et l’Europe dans le domaine de la défense en six volets. Ces articles ont été initialement publiés dans La Tribune.

Deuxième partie avec le double jeu de l’Allemagne, qui a beaucoup à perdre à s’investir dans une Europe de la défense. Berlin préfère acheter des armes américaines afin de protéger son excédent commercial plantureux vis-à-vis des États-Unis.

Le nouveau chancelier allemand, Friedrich Merz, connaît parfaitement les intérêts de son pays aux États-Unis comme ceux des États-Unis dans son pays. Ces intérêts sont constants. Pour agir auprès du président américain dans le but de protéger les intérêts civils allemands aux États-Unis, l’aide la plus précieuse est souvent apportée par les entreprises américaines qui ont des intérêts en Europe ou aux États-Unis avec des Européens, par exemple des vendeurs de F-35.

L’Allemagne a bien écouté le discours du président Eisenhower sur la puissance de lobbying du complexe militaro-industriel aux États-Unis. Elle n’est pas la seule. Beaucoup d’États européens pratiquent donc une stratégie que l’on pourrait qualifier « à la cosaque ». Ils laissent les États-Unis pénétrer certains secteurs de leur économie par des entreprises américaines du secteur de la défense pour mieux sécuriser leurs intérêts dans les marchés civils aux États-Unis. L’Union européenne (certes pas tous les États membres) y réalise globalement des milliards d’euros d’excédents et ceux-ci sont en forte croissance (198 milliards d’euros d’excédents en 2024 dans le commerce des biens). Les commandes d’armes américaines en Europe sont la meilleure des protection de cet excédent aux USA.

Les groupes américains très présents en Europe

Clairement, une addiction américaines aux contrats de défense juteux en Europe est installée. Ces acteurs économiques américains très influents dans leur pays aideront souvent des Européens contre les intérêts d’autres entreprises américaines dans le secteur civil. Les contre-pouvoirs aux États-Unis sont aussi parfaitement étudiés par les Européens afin de diviser les intérêts américains. Par exemple, en s’équipant d’armes américaines depuis des décennies, l’Allemagne a conquis en contrepartie – une forme de troc – des parts de marché très importantes aux États-Unis, notamment sur le marché automobile.

Les économies allemande et américaines sont très imbriquées. Des investissements réciproques sont opérés entre l’Allemagne et les États-Unis depuis des décennies. Une grande partie des excédents commerciaux allemands – plus de 2 000 milliards d’euros dans le monde entier en dix ans – est réinvestie aux États-Unis. L’Allemagne a utilisé pendant des années la liberté offerte par le droit du marché intérieur européen afin d’opérer des acquisitions de matériels de défense produits aux États-Unis. Le droit de la concurrence et la législation / les normes communes aux Européens sont inopérants en l’espèce. Pour les biens civils, il en irait autrement.

Si l’Allemagne n’avait pas acheté « made in USA » pour sa défense, les États-Unis auraient eu intérêt à taxer bien davantage les biens civils produits en Allemagne et importés sur leur territoire. Jusqu’alors les États-Unis se sont abstenus d’agir – en ce compris lors du premier mandat de Donald Trump et rien n’est clair pour le second –, en grande partie en raison du lobbying efficace des exportateurs d’armes américains en Europe.

Il est manifeste que les commandes massives de matériels de défense « made in USA » en Europe ont atténué l’intensité de la guerre commerciale entre l’Union Européenne (UE) et les États-Unis. Le président du Conseil européen, António Costa, a d’ailleurs déclaré au Wall Street Journal, le 30 juin 2025, qu’une « grande partie de ces 5% (de PIB européens consacrés à la défense) sera dépensée pour acheter des produits américains, et cela aidera à rééquilibrer les relations commerciales ». Le secteur de la défense n’a d’ailleurs pas l’exclusivité de ces pratiques. Le numérique est aussi concerné et les attaques arrivent dans le secteur de la culture et de l’audiovisuel.

Protéger les intérêts civils européens aux États-Unis

Tout est mobilisé pour protéger les intérêts civils européens aux États-Unis. L’excédent allemand dans les échanges de biens avec Washington est de 85 milliards d’euros en 2023, 92 milliards d’euros en 2024. Il est en constante progression depuis des années (cf. 53 milliards d’euros en 2020). Les États-Unis sont une priorité pour les Allemands. Cela représente bien plus que les 12 à 17 milliards d’euros d’excédent allemand annuel en France.

Ainsi… à quoi bon acheter des Rafale, même si l’avion est plus performant, moins cher, laisse davantage de souveraineté technologique ? Il convient d’ajouter qu’en raison du droit européen, la France – contrairement aux États-Unis – ne peut pas exercer de représailles sur les intérêts civils allemands en France. En effet, taxer les produits civils allemands importés en France constituerait une entrave aux règles du marché intérieur européen.

Quand le nouveau chancelier allemand dit vouloir discuter avec la France de la souveraineté européenne de défense, en ce compris en matière nucléaire, on peut donc s’interroger sur les motifs de ce changement d’approche bien ancrée en Allemagne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Étant donné son absence d’intention ferme de dénoncer les contrats avec les États-Unis pour acheter français ou même produire européen ensemble demain, il envoie un message aux Américains : « Si vous vous en prenez à nos intérêts civils aux États-Unis, nous avons des alternatives aux commandes de défense auprès de vos entreprises et vous perdrez des milliards de dollars de contrats ».

La pratique n’est pas récente. Elle a berné pendant des années des think tanks français qui produisent des études dans le but d’un rapprochement franco-allemand en matière de défense. On peut citer comme exemple la « boussole stratégique européenne » ou d’autres tentatives de recherche de convergences géopolitiques. Sa seule utilité est d’amorcer un faux plan B créant une illusion de rapprochement entre Européens, c’est-à-dire un signal envoyé aux États-Unis afin de montrer qu’il est possible de s’émanciper d’eux avec la France en cas d’intérêts trop divergents. Le SCAF, le futur système de combat européen, procède aussi beaucoup de cette logique.

Comme l’a déclaré l’ex vice-chancelier écologiste Robert Habeck, l’Allemagne ne fait pas de géopolitique mais de la géo-économie. Tant que les États-Unis, devenus plus ou moins fiables, gardent – même modérément – leur approche de défiance vis-à-vis des Russes, cela ne pose pas de problème. De plus, l’Allemagne a régulièrement montré qu’elle n’était pas effrayée par la Russie. Les intérêts partagés dans des secteurs stratégiques comme celui de l’énergie en attestent. Aucun changement n’est donc à attendre sauf à noter que l’Allemagne décide de surcroit de réarmer pour elle-même et pour vendre davantage d’armes en Europe et ailleurs. Elle en a les moyens et elle les déploie.

Nicolas Ravailhe

(à suivre)

Défense (1/6) : les larmes de crocodile des Européens qui refusent d’acheter… européen

Nicolas Ravailhe, professeur à l’École de guerre économique et avocat au barreau de Bruxelles (droit européen), propose une chronique sur la guerre économique entre les États-Unis et l’Europe dans le domaine de la défense en six volets. Ces articles ont été initialement publiés dans La Tribune.

Première partie, les larmes de crocodile des pays de l’Union Européenne qui refusent consciemment d’acheter européen pour devenir souverains. Symbole de cette addiction, l’achat de F-35…

Que reste-t-il de l’effroi des capitales européennes et des institutions de l’Union européenne depuis l’élection Donald Trump, depuis les propos du vice-président américain lors de la conférence de Munich sur la sécurité et, plus encore, après avoir assisté en direct à la visite du président ukrainien dans le bureau ovale à Washington ? Pas grand chose. La pseudo-réconciliation à Rome entre les deux présidents américain et ukrainien sur fond de prédation de l’économie ukrainienne par les États-Unis ne marque pas d’inflexion. Au contraire, cette dynamique, accompagnée d’acteurs américains de premier plan comme BlackRock et initiée bien avant l’élection de Donald Trump, ne fait que s’amplifier.

Personne n’ignore en Europe que les Européens ont très peu de prise sur les présidents américains, tant l’actuel ou ses prédécesseurs. Les États membres de l’Union européenne (UE) ne peuvent donc compter que sur eux-mêmes et sur d’éventuels alliés influents aux États-Unis. De plus, le dernier sommet de l’OTAN, qui s’est déroulé aux Pays-Bas en juin 2025, témoigne d’un alignement des Européens sur les États-Unis.

Quid de la volonté des Européens d’être souverains ?

A ce stade d’intensité et d’enjeux géopolitiques – une Russie très agressive et des États-Unis considérés moins fiables –, il était légitime d’espérer une réaction forte des Européens visant à s’émanciper des dépendances américaines. Malgré ce constat partagé, aucune évolution effective n’est à noter ni même à envisager en matière de souveraineté dans le secteur de la défense. Les taxes douanières américaines ne devraient pas davantage connaître de réaction européenne et c’est en grande partie lié aux choix opérés dans la défense par les Européens.

Des pleurs d’un ancien conseiller d’Angela Merkel en charge de la conférence de Munich aux larmes de crocodile de tout horizon de l’UE, sur les soutiens à l’Ukraine comme sur la protection de l’Europe, il ne reste qu’une volonté de business avec les États-Unis exprimée par des Européens non alignés entre eux. En tout état de cause, les Russes savent très bien que, sauf la France, les armées européennes sont équipées d’armes américaines non utilisables sans l’accord des États-Unis. Personne en Europe n’est dupe également. Le nouveau chancelier allemand, Friedrich Merz, a néanmoins évoqué un intérêt manifeste dans un rapprochement avec les Britanniques et les Français concernant un parapluie nucléaire.

La coopération franco-britannique est essentielle notamment dans la défense, mais, en matière nucléaire, il convient de rappeler que les Britanniques ne sont pas souverains. Ils dépendent des États-Unis. On ne peut pas sérieusement imaginer qu’un chancelier allemand ne le sache pas. Seule la France peut donc protéger les Européens avec son armement nucléaire. Emmanuel Macron a d’ailleurs ouvert une porte en ce sens. Cependant, est-il encore crédible et concevable de défendre des pays qui ont fait le choix d’être soumis à la protection des États-Unis, allant ainsi à l’encontre les intérêts de nos industries de défense, c’est à dire des moyens de notre souveraineté ?

« Pour qui nous prend-on ? »

Les États européens qui achètent des matériels américains ne le font pas par erreur ou par naïveté mais par choix assumé. L’Allemagne a fait le choix d’acheter des avions aux États-Unis. Ces aéronefs sont les seuls à être autorisés à porter la bombe atomique américaine. Pour huit milliards d’euros, des F35 seront livrés à l’Allemagne avec une mise en service dès 2027 sur la base de Büchel, dont la modernisation va coûter, selon la presse allemande, un milliard d’euros afin d’accueillir la bombe américaine.

Ces avions américains seront, de surcroît, en partie intégrés sur le sol européen par une entreprise phare en Allemagne dans le secteur de la défense, Rheinmetall. Laquelle vient également d’annoncer une coopération avec Lockheed Martin pour développer des missiles et, le 18 juin 2025, une autre avec la société Anduril. On notera que même MBDA Allemagne, pourtant une belle réussite européenne, décide de s’associer à une entreprise américaine afin de produire des missiles Patriot américains.

Personne en Allemagne n’a manifesté une intention de renoncer à ces choix continus depuis des décennies bien que sachant parfaitement ce qu’ils impliquent en matière de dépendance à l’égard d’un pays tiers. Tant qu’il en sera ainsi, aucune évolution ne sera possible en faveur de la souveraineté européenne. En l’espèce, nous pourrions déjà arrêter toute analyse. Dénoncer les contrats avec les États-Unis ou avec d’autres pays tiers à l’UE, a minima ne plus leur commander et acheter français – voire européen – est un pré-requis afin de concevoir une défense commune entre Européens.

Ne pas dépendre d’un pays tiers pour sa défense est un préalable. Cette démarche est possible mais refusée en Europe. En France, nous sommes souverains quand nos entreprises sont propriétaires de la R&D, quand elles produisent sur notre sol sans recourir à des composants stratégiques étrangers et quand la commande publique de défense achète cette production.

Une Europe alignée sur les positions de Berlin

Une écrasante majorité d’États européens est sur la même ligne que l’Allemagne. L’Italie assemblera 130 avions et devrait assurer la maintenance des avions « made in USA » présents sur le sol européen. Belges et Néerlandais ont aussi négocié des « retours » sur acquisition. La Belgique a confirmé sa commande de F35 et la Pologne vient encore d’acheter pour des milliards de missiles américains.

Aucun des décideurs politiques européens n’a fait semblant de vouloir une souveraineté européenne à l’exception de quelques fantasmes décalés de la réalité qui ont resurgi principalement en France. Bilan : au-delà des formules creuses sur l’utilité ou la non-utilité de l’Europe qui exaspèrent, aucun n’a renoncé à des acquisitions de matériels de défense américain, malgré le contexte actuel.

L’Europe engage des moyens importants pour réarmer. Plusieurs États pourraient « jouer la carte » américaine et en parallèle « une carte UE ». Les volumes financiers que représentent ces achats d’armements produits aux États-Unis et vendus en Europe sont considérables. Vu les intérêts des entreprises américaines, des employés et des financiers américains, des pertes de contrats feraient pourtant réagir. Pourquoi l’UE se prive-t-elle volontairement d’effets de levier aux États-Unis comme la recherche d’une souveraineté en commun ?

L’attaque de la Russie – dont la responsabilité est établie – puis le prolongement de la guerre russo-ukrainienne ont déjà été très profitables aux intérêts américains dans la défense. Le réarmement de l’UE pourrait être intelligemment équilibrés entre les fournisseurs américains et européens comme entre fournisseurs européens.

Nul n’a intérêt à sombrer dans l’anti-américanisme primaire. La coopération avec les États-Unis est utile en matière de défense. Les Américains défendent leurs intérêts, ce n’est pas une découverte. De même, nous n’ignorons pas qu’ils ne sont pas membres de l’UE et qu’en conséquence, ils ne participent pas à ses prises de décision. Le refus de souveraineté européenne face aux États-Unis incombe aux Européens et à eux seuls. Il a une explication : une guerre économique entre Européens qui s’intensifie dans le secteur de la défense, avec ou sans coopérations avec les États-Unis.

Nicolas Ravailhe

(à suivre)

Proposition de résolution européenne visant à rejeter le projet d’accord commercial entre l’Union européenne et les États-Unis

Comme vous le savez, la Présidente de la Commission européenne en déplacement en Ecosse le 27 juillet 2025, a agréé les principales lignes directrices d’un projet d’accord commercial à sens unique, où la quasi-totalité des exigences de l’administration de Donald Trump ont été satisfaites.

  1. Les exportations européennes feront l’objet d’un rehaussement général des droits de douane américains à hauteur de 15%, tandis que les exportations américaines vers l’UE verront leur tarif inchangé. Ce à quoi il faut ajouter la récente dépréciation du dollar (environ moins 13% depuis le début 2025), qui cumulée avec les droits à 15%, équivaut en fait à satisfaire l’exigence initiale de Trump à 30%. Des exemptions seraient prévues dans quelques secteurs, notamment l’aéronautique, les produits pharmaceutiques et les semi-conducteurs. La négociation n’est pas arrêtée dans le secteur des vins et spiritueux, qui en France est très exposé à la demande intérieure américaine. Il ressort de cette négociation que notre économie déjà en difficulté risque d’être violemment impactée, d’autant plus que la Commission s’est engagée sur des contingents d’importation supplémentaires de produits agricoles américains.
  2. La Commission s’est engagée à acheter plus d’armements originaires des USA, trahissant sa promesse de consolider l’Europe de la Défense et de favoriser au maximum l’industrie européenne, et notamment française, dans le cadre d’une élévation de l’effort de défense à 3%, voire 3,5% du PIB. Il s’agit là d’une attaque directe contre nos intérêts économiques et stratégiques, par ailleurs contraire aux traités : hormis certains dispositifs spécifiques à l’aide européenne à l’Ukraine, la Commission n’a aucun droit ni mandat pour négocier et encore moins conclure des contrats d’armements avec l’étranger.
  3. La Commission s’est engagée à des investissements européens massifs, d’une valeur de 600 milliards d’euros, aux États-Unis. Ce faisant, elle a balayé d’un revers de main toutes les recommandations récemment formulées par d’éminentes personnalités, particulièrement MM. Draghi et Letta, visant à mobiliser l’épargne européenne, qui finance déjà largement le déficit budgétaire et commercial américain, pour produire davantage en Europe et y investir dans les secteurs de pointe. Quoiqu’on pense de la pertinence et de l’opportunité de ces propositions faites dans le cadre du débat public européen, la Commission a décidé de facto, hier, de les rendre caduques et sans objet.
  4. La Commission s’est engagée à rendre l’Europe dépendante des États-Unis, et au prix fort, pour son approvisionnement énergétique, via une intention de leur acheter 750 milliards d’euros de pétrole et de gaz naturel liquéfié. Je pense que cet engagement outrepasse ses prérogatives, car l’approvisionnement énergétique relève des États-Membres. Sur le fond, cette décision est déplorable car notre autonomie stratégique repose précisément sur la diversification des approvisionnements énergétiques. Échanger notre dépendance au gaz à un régime autoritaire et agressif contre une dépendance à un pays qui se veut notre allié tout en nous imposant des conditions aussi léonines, ne me paraît pas une approche responsable ni prudente.
  5. Politiquement, l’Union européenne est humiliée et tous les efforts qu’elle a consacrés à la réciprocité commerciale, notamment des règlements importants comme l’instrument anti coercition voté par le Parlement européen sous sa précédente législature, tombent à néant. À ce stade, au terme de cet accord UE-USA (à supposer qu’il soit intégralement appliqué), la Chine bénéficierait globalement, de la part des Américains, d’un traitement plus favorable que nous. Employer le terme d’humiliation face à un pays allié qui, finalement, concèderait à son « rival systémique » des relations économiques et commerciales plus favorables, ne me paraît donc pas excessif. La perte de crédibilité politique, diplomatique, économique et commerciale de l’UE est immense. C’est indubitablement un jalon vers une perte de substance de la construction européenne.

Dans ces conditions, il me paraît urgent que le Parlement français se prononce dans des termes sans la moindre équivoque contre l’accord Trump – Von der Leyen, comme il a su le faire à l’automne dernier contre l’accord avec le Mercosur.

Dans l’attente d’une réaction du Président de la République, j’ai proposé aux députés de cosigner une proposition de résolution de l’Assemblée nationale exprimant notre refus unanime de la vassalisation de l’Union européenne.

Emmanuel MAUREL, député du Val-d’Oise
et animateur national de la Gauche Républicaine et Socialiste
Mardi 29 juillet 2025

Droits de douane : « Il y aura des destructions d’emplois en France », prévient David Cayla – entretien dans L’Humanité

L’Humanité, lundi 28 juillet 2025

David Cayla, maître de conférences en économie à l’Université d’Angers, analyse pour nous l’accord signé entre Donald Trump et l’Union européenne, qui prévoit des droits de douane de 15% sur les produits européens. Pour lui, l’UE a laissé passer une chance historique d’affirmer son indépendance.

Quelle lecture faites-vous de l’accord signé ce 27 juillet ?

Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’il est déséquilibré ! La question est de savoir pourquoi l’Union européenne (UE) parvient à un accord finalement moins favorable que ce qu’a obtenu le Royaume-Uni qui négociait tout seul de son côté. Ce dernier a en effet obtenu des droits de douane de 10% ainsi que quelques concessions sur des marchés libres de taxes.

L’UE, en revanche, c’est 15% de droits de douane (sur les produits européens exportés vers les États-Unis, N.D.L.R.), avec en plus l’obligation d’acheter du pétrole et du gaz américain, sans compter l’armement. Enfin, les Européens ont promis d’investir 600 milliards de dollars sur le sol américain, ce qui va à rebours de toutes les promesses formulées dans l’UE au cours des dernières semaines, selon lesquelles l’épargne européenne devait être mobilisée pour financer la croissance et l’industrie européenne.

Pourquoi un accord aussi asymétrique ?

Tout simplement parce que les pays membres sont divisés, en raison de structures économiques différentes : entre les pays désireux de protéger leurs industries exportatrices, comme l’Allemagne et d’autres favorables à des positions plus fermes (comme la France), aucun terrain d’entente n’a été trouvé. Et ce sont finalement les logiques exportatrices qui se sont imposées : il n’y a qu’à voir le soupir de soulagement poussé par les industriels allemands, heureux d’échapper à des taxes de 30%.

À l’arrivée, c’est surtout un échec politique de l’UE : on nous vend depuis des années l’idée selon laquelle, avec l’Union, les pays seraient plus puissants pour négocier des accords commerciaux avantageux. Et on se retrouve avec un accord plus mauvais que des pays hors UE. Si l’Union européenne, qui nous impose par ailleurs de multiples contraintes, ne nous protège même pas en cas de guerre commerciale, à quoi sert-elle ? À ce titre, cet accord va renforcer les discours eurosceptiques.

Quelles pourraient être les conséquences pour l’économie française ? Seuls quelques secteurs sont particulièrement exposés (aéronautique, spiritueux, médicaments), et il semblerait qu’ils ont été épargnés par l’accord…

Les choses ne sont pas aussi claires ce stade. L’aéronautique semble épargnée, en effet, mais il manque encore les détails sur les modalités concrètes de cette exemption. Pour ce qui est des spiritueux et de la pharmacie, il y a fort à parier que des taxes s’appliquent.

Ce qui semble évident, de toute façon, c’est qu’il y aura des destructions d’emplois en France : des entreprises exportatrices vont voir leurs carnets de commandes diminuer et réduire leur volume d’emplois. Dans un environnement déjà récessif en raison de l’impact du budget présenté par François Bayrou, la hausse des droits de douane ne va pas contribuer à améliorer l’économie française.

À plus long terme, d’autres choses sont préoccupantes. D’abord, la France (et l’Europe) vont accroître leur dépendance au numérique américain : à chaque fois que vous achetez un logiciel Microsoft ou que vous avez recours à Netflix, par exemple, vous payez pour ces services, sous forme de redevances ou d’abonnements. Tout cela commence à peser lourd dans la balance des paiements des pays européens.

Ensuite, il est probable que les entreprises européennes préféreront construire des usines aux États-Unis pour échapper aux droits de douane. Cela peut être le cas des labos pharmaceutiques, comme Sanofi, ou des groupes d’automobile. Il ne faut pas oublier que l’objectif de Trump est de pousser ses partenaires commerciaux à investir chez lui plutôt qu’en Europe.

Qu’aurait dû faire l’Union européenne ? Accepter pleinement la logique du bras de fer, comme l’a fait la Chine ?

Les différences économiques sont telles qu’il n’est pas évident de se comparer avec la Chine. Mais il aurait fallu, en tout cas, porter nos propres revendications, c’est-à-dire la conquête de l’autonomie stratégique européenne, en matière d’énergie, de défense et sur le numérique.

Cela impliquait de fixer des lignes rouges. Et de dire par exemple aux Américains que s’ils poursuivaient dans cette voie, nous irions taxer leurs géants du numérique et exclure certaines de leurs entreprises de nos appels d’offres. Je vous renvoie au rapport de Mario Draghi (publié par l’ancien président de la Banque centrale européenne en septembre 2024, N.D.L.R.), qui appelait à davantage de souveraineté européenne : c’est le contraire, que cet accord sur les droits de douane entérine.

en complément à cet entretien accordé à L’Humanité, nous ajoutons ci-dessous les éléments d’analyses que David Cayla a confié le même jour à France 24

« À l’origine, le projet européen est une union douanière de pays qui se coordonnent pour influencer le commerce international à leur profit. Alors que l’UE était là pour nous protéger, le Royaume-Uni s’en sort mieux que nous. Les Britanniques ont vu leurs droits de douane doubler alors qu’ils ont triplé pour l’UE qui paye ici l’hétérogénéité de son économie avec des États membres qui ont des intérêts contradictoires ». […]

« L’Allemagne et l’Italie ont extrêmement peur des droits de douane de 30%. Donc ils se contentent de 15%. La France, qui est moins dépendante des exportations vers Washington, adopte une ligne beaucoup plus dure », note David Cayla, selon qui l’accord vient contrarier les dynamiques que Paris voulait insuffler au sein de l’UE. Selon les annonces de Donald Trump, l’Union européenne s’engage à des achats massifs de matériel militaire aux États-Unis alors qu’Emmanuel Macron plaide en faveur d’une « autonomie stratégique » et d’une « Europe de la défense ».

« La France voulait également que l’on se passe du gaz au maximum au profit de la production d’électricité avec un projet de relance du nucléaire. Une nouvelle fois, comme sur le Mercosur, on s’aperçoit que la ligne de la France n’est jamais celle qui gagne ».

Or, si l’UE a refusé le combat face à Donald Trump, elle avait pourtant de sérieux atouts dans sa manche. Au-delà d’imposer des taxes réciproques sur les biens américains, l’UE aurait pu brandir la menace d’une taxe sur les revenus publicitaires des géants du numérique. Bruxelles avait évoqué en avril cette possibilité en cas d’échec des négociations avec Washington. « On pouvait aussi répliquer en organisant une taxation plus élevée des entreprises américaines. On aurait également pu interdire à certaines sociétés de postuler à des appels d’offres en Europe. Par ailleurs, les États-Unis sont très dépendants de l’épargne européenne qui finance en partie l’investissement américain. Même si on ne peut pas empêcher les mouvements de capitaux, on aurait pu réfléchir à des mécanismes pour conserver cette épargne dans l’UE ». […]

« Cet accord crée aussi une incertitude autour du projet européen et de ses ambitions écologiques et de réglementation du numérique. Avant Trump, il y avait une stratégie européenne, mais elle est en train de se disloquer sous nos yeux. On admet que les États-Unis sont plus forts, ce qui est en soi un problème ».

Refuser la capitulation de la commission européenne face aux Etats-Unis

Voilà le résultat final du transfert de la compétence sur les accords commerciaux à la Commission Européenne !

Il va falloir remettre en cause la logique complète qui nous a amenés à permettre la présidente de la commission européenne Ursula von der Leyen à pouvoir négocier seule avec Donald Trump.

C’est une capitulation en rase campagne :
🔸15% de droits de douane là où le Royaume-Uni obtient 10% ;
🔸renonciation à taxer les entreprises du numérique ;
🔸renonciation à la taxe minimale de 15% sur les grandes sociétés ;
🔸abandon du renforcement de la régulation des entreprises du numérique que l’Union Européenne prévoyait avant l’arrivée de Trump ;
🔸aggravation de la soumission des Européens au matériel militaire et aux hydrocarbures américains…

La France, qui défendait la ligne dure face à Trump, a perdu encore une fois son bras de fer avec l’Allemagne. Cet accord ne défend pas les intérêts français et va à rebours de tous nos engagements et ceux de l’Union Européenne.

Mais on ne peut pas se contenter de « regretter » la capitulation commerciale entérinée par von der Leyen. Le Premier ministre François Bayrou ne peut en rester à un tweet de déploration.
Il faut agir. Que la France demande la convocation en urgence du Conseil Européen. Nous devons exiger la démission de la Commission et de sa présidente qui ont gravement failli.

Après le raid américain

L’Iran, qu’il était hors de question d’autoriser à se doter de la bombe atomique, respectait l’accord nucléaire de 2015, jusqu’à ce qu’en 2018 Trump s’en retire et établisse unilatéralement des sanctions.

Depuis lors, en riposte, l’Iran avait accru l’enrichissement de son uranium, mais loin de pouvoir en faire une bombe. Parallèlement, Netanyahu répétait tous les 6 mois que l’Iran était à deux doigts d’en avoir une.

Les USA sont retournés à leur narratif mensonger classique pour s’autoriser à bombarder l’Iran, au risque de provoquer une escalade aux conséquences encore plus ruineuses et dévastatrices qu’en Irak.

Le régime iranien est abominable mais celui de Saddam Hussein l’était tout autant. Qu’on parle de sauver le monde des « armes de destruction massive » ou de « changer le régime », les mêmes erreurs se répètent sans cesse, au mépris total d’un droit international que l’Occident invoque pourtant pour condamner – à juste titre – la guerre de Poutine en Ukraine.

Le monde verra dans cette opération une nouvelle démonstration d’hypocrisie et de brutalité d’un Occident drogué au « deux poids deux mesures ». Les Palestiniens continueront de se faire massacrer et les Ukrainiens pourraient se dire que Washington a donné des idées, pour ne pas dire un feu vert au Kremlin pour se déchaîner encore plus sur eux.

Quant à la Chine, qui reçoit une grande partie de son pétrole via le détroit d’Hormuz dont le Parlement iranien vient de décider la fermeture, elle ne restera sans doute pas passive très longtemps. Bref les ingrédients de l’internationalisation du conflit sont réunis.

Pour sa part, l’Union Européenne ne sert toujours à rien et laisse faire, voire, pour certains États-Membres, applaudit. Cette situation démontre à nouveau à quel point l’intégration dans l’OTAN est surtout synonyme d’un alignement sur les priorités de la « diplomatie » étatsunienne, quelle que soit l’orientation politique du locataire de la Maison Blanche. Cela devrait inciter les démocrates et les progressistes européens à se donner les moyens réels de leurs souverainetés.

À ceux qui s’illusionnent encore sur les promesses de paix de l’extrême droite, les exemples israélien et américain devraient leur ouvrir les yeux.

À ce stade, toutes les possibilités sont ouvertes, allant d’une forme de « reddition sans condition » de l’Iran sur son programme nucléaire, à l’enclenchement d’une mécanique infernale de guerre de tous contre tous, en passant par la poursuite des échanges de tirs entre Iraniens et Israéliens. Chaque hypothèse déterminera son nombre de morts.

Reste l’hypothèse d’une négociation d’un nouvel accord nucléaire, que vient à l’instant de proposer le Secrétaire l’Etat américain. La solution diplomatique est tout ce à quoi nous pouvons et nous devons nous raccrocher pour l’instant.

« Il est temps d’accepter le fait que nous entrons dans un monde protectionniste » – entretien accordé par David Cayla à Front Populaire

ENTRETIEN. Comment faut-il comprendre la hausse massive des droits de douanes décidée par les États-Unis ? Pour notre camarade, l’économiste David Cayla, interrogé par Quentin Rousseau pour Front Populaire, le pari protectionniste trumpien est à l’évidence très risqué. Mais il n’en porte pas moins un rude coup à la mondialisation néolibérale. Nous publions cet entretien avec l’accord de David Cayla.

David Cayla est maître de conférence en économie à l’Université d’Angers. Spécialiste du néolibéralisme, de l’économie européenne, et fin connaisseur de la question du protectionnisme, il défend une économie hétérodoxe. Son dernier livre en date : La gauche peut-elle combattre le néolibéralisme ? (éd. Le Bord de l’eau, 2024).

Front Populaire : Comment qualifiez-vous la politique commerciale et tarifaire lancée par Donald Trump ? Que cherche-t-il à accomplir en imposant des tarifs douaniers au reste du monde ?

David Cayla : C’est clairement une politique commerciale protectionniste qui renoue avec la tradition commerciale américaine de la deuxième moitié du XIXème siècle. En 1861, sous la pression du député du Vermont Justin Morrill, le Président démocrate James Buchanan fut contraint de signer une loi imposant des droits de douane d’environ 45% sur la grande majorité des importations américaines. Cette hausse tarifaire fut l’une des causes de la guerre de Sécession car les États esclavagistes qui exportaient leur coton en Europe étaient de farouches partisans du libre-échange.

Après 1910, les Américains deviennent la première économie mondiale. Les droits de douanes baissent quelques années, avant de repartir à la hausse à partir de 1920. Dans les années 1930 les droits de douanes retrouvent leurs niveaux de la fin du XIXe siècle, même si moins de produits sont concernés. Enfin, de 1947 (signature du GATT, l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) au premier mandat de Trump, les droits de douane baissent jusqu’à un niveau moyen de 2 à 5%.

Que cherche Trump avec ces droits de douane ? La même chose qu’au XIXe siècle. Il s’agit simplement de protéger l’industrie manufacturière américaine et les emplois. Il est à noter que toutes les importations ne sont pas concernées par les hausses tarifaires. Les matières premières, les services, l’énergie, les semi-conducteurs et les produits pharmaceutiques sont exemptés, ce qui dénote bien que le souci principal de cette politique est de protéger l’industrie manufacturière.

FP : Les critiques contre la nouvelle politique américaine fusent, y compris dans son camp. Sont-elles justifiées selon vous ?

DC : Il y a deux sortes de critiques. Les critiques idéologiques proviennent de ceux qui font du développement du commerce international l’alpha et l’omega de la politique économique. Ces partisans de la mondialisation néolibérale sont effarés qu’on puisse remettre en cause cet édifice construit patiemment durant des décennies. Ils croient au libre-échange sans recul ni questions et ne comprennent tout simplement pas qu’on puisse le contester. Ces critiques, même si elles se déploient très largement dans les médias, n’ont aucune justification et aucun intérêt. La politique commerciale mérite mieux que ces hauts cris effarouchés.

D’autres critiques plus pragmatiques sont néanmoins justifiées. Disons-le clairement, le pari de Donald Trump est risqué et a toutes les chances d’échouer. Une hausse des droits de douane à elle seule ne peut suffire à réindustrialiser l’économie américaine pour au moins trois raisons.

Il existe de nombreux freins à la reprise du secteur manufacturier américain et il n’est pas dit qu’une politique commerciale protectionniste suffise à relancer ce secteur.

Premièrement, le système productif américain est très dépendant des importations. La hausse des droits de douanes sur les composants importés va renchérir le coût de fabrication de l’industrie manufacturière, même si les matières premières et l’énergie sont exemptés. Deuxièmement, ces droits de douanes sont inflationnistes. En effet, tous les produits importés ne pourront être remplacés par une production locale. Or, si les prix augmentent, les consommateurs américains vont reporter leurs achats de biens manufacturés, notamment d’automobiles… ce qui en fin de compte risque d’affaiblir les carnets de commande et les secteurs mêmes que les droits de douane sont censés aider. Enfin, il n’est pas sûr que les Américains parviennent à compenser les importations par une production nationale. Pour cela, il faudrait une réserve de main-d’œuvre employable. Or, le taux de chômage américain est faible et la politique d’expulsion des migrants prive les États-Unis d’une partie importante de leur main-d’œuvre.

Il existe donc de nombreux freins à la reprise du secteur manufacturier américain et il n’est pas dit qu’une politique commerciale protectionniste suffise à relancer ce secteur. Dans ce cas, tout ce que produira cette politique sera une hausse des prix et un appauvrissement des ménages américains.

FP : Comment faut-il interpréter les chutes boursières qui ont suivi, notamment en Asie et en Europe ?

DC : La crise boursière ne peut être une surprise. Toutes les grandes entreprises cotées évoluent dans une économie mondiale qui leur permet de jouer des différences de législation et de règlementation pour produire au moindre coût. Rétablir des barrières douanières, c’est attaquer frontalement ce modèle économique.

De plus, les États-Unis sont, de loin, le premier marché mondial en termes de biens de consommations. L’un dans l’autre, les entreprises cotées du monde entier doivent s’attendre à une forte baisse de leurs profits. Il est donc logique que leur cours boursier s’effondre. De plus, Trump ouvre une guerre commerciale mondiale dont il est difficile de prévoir les conséquences. Cette incertitude participe à créer de la volatilité boursière et explique aussi l’effondrement des bourses mondiales qui deviennent sensibles aux rumeurs et aux spéculateurs.

FP : L’Union européenne s’est fondée sur l’idée que le politique était inféodé à l’économie – et au libre-échange. Que pensez-vous de sa réponse aux nouveaux tarifs américains ?

DC : Je suis loin d’être convaincu par les réponses européennes. L’Union européenne se retrouve confronté à un choix impossible. Soit accepter les droits de douanes américains sans chercher à défendre ses intérêts, soit répliquer au risque de voir la politique commerciale américaine se durcir. Or, l’Union européenne, et singulièrement l’Allemagne, ont besoin d’exporter aux États-Unis. L’Allemagne vient de subir deux années consécutives de récession tandis que son industrie a été lourdement affectée par la crise du gaz.

(…) S’il est possible de trouver un accord unanime des Européens pour proposer du libre-échange, il n’y aura pas d’unanimité en matière de mesures de rétorsion. Beaucoup de pays ont trop à perdre.

Dans ce contexte, la seule stratégie européenne susceptible de rallier l’ensemble de ses membres serait le retour au libre-échange. C’est la raison pour laquelle Ursula von der Leyen a proposé aux États-Unis… un accord de libre-échange. Cet accord n’avait évidemment aucune chance d’être accepté, d’autant que l’administration Trump considère la TVA comme un droit de douane déguisé, puisqu’il taxe les importations européennes mais pas leurs exportations, permettant ainsi aux produits européens d’être vendus moins cher aux États-Unis qu’ils ne le sont en Europe. Rappelons qu’aux États-Unis seule une « sale tax » existe, mais son niveau (5-10%) est bien inférieur à celui de la TVA européenne.

À présent que la proposition européenne a été rejetée par la partie américaine, que va faire la Commission ? C’est à elle qu’incombe la responsabilité de négocier les traités commerciaux. Le problème est qu’en dehors du libre-échange dogmatique qui l’anime, il n’y a pas grand-chose. D’autant que, s’il est possible de trouver un accord unanime des Européens pour proposer du libre-échange, il n’y aura pas d’unanimité en matière de mesures de rétorsion. Beaucoup de pays ont trop à perdre. Les exportateurs que sont l’Allemagne et l’Italie vont craindre une nouvelle hausse des droits de douane. L’Irlande, la base arrière des géants du numérique américains, ne voudra certainement pas qu’on impose des mesures de rétorsion aux grandes plateformes numériques.

Plus fondamentalement, l’UE est empêtrée dans des traités qui ont été entièrement réécrits dans les années 1980 et 1990, et sont donc très influencés par l’idéologie néolibérale. Cette inertie du droit européen est aujourd’hui un handicap car le monde bascule.

FP : La doctrine néolibérale et la mondialisation vont généralement main dans la main. Trump est-il en train de tourner la page du néolibéralisme ?

DC : C’est la thèse que je défends depuis plusieurs années. Le populisme trumpien est à la fois la conséquence de la mondialisation néolibérale et son antidote.

Néanmoins, cela ne signifie pas que ce qui est en train d’advenir est souhaitable. Le trumpisme est très loin d’être un humanisme. De fait, sortir du néolibéralisme ne conduira pas nécessairement à un meilleur monde. Il annonce au contraire le retour d’une logique impériale et l’affaiblissement d’un ordre mondial qui a longtemps cherché à s’organiser autour du multilatéralisme.

(…) En faisant des politiques mercantilistes allemandes le modèle à suivre pour tous les pays européens, nous sommes devenus dépendants de nos exportations.

FP : Dans ce contexte de guerre économique livrée par les États-Unis au reste du monde, quelle pourrait être une réaction intelligente de la France ?

DC : La France devrait militer pour des politiques de relance en Europe. Quel est le problème des entreprises européennes ? La faiblesse de leurs débouchés. Ainsi, au lieu de chercher à vendre notre surplus productif de l’autre côté de l’Atlantique, on ferait mieux de faire en sorte qu’il profite aux ménages européens. Au lieu de comprimer les salaires et les dépenses publiques partout en Europe, on ferait mieux de mobiliser notre épargne pour investir sur le sol européen.

Si nous sommes dans cette situation, c’est parce qu’en faisant des politiques mercantilistes allemandes le modèle à suivre pour tous les pays européens, nous sommes devenus dépendants de nos exportations. Il est plus que temps de rompre avec cette dépendance et d’accepter le fait que nous entrons dans un monde protectionniste où la demande intérieure devient à nouveau préférable aux tentations de la compétitivité extérieure.

Quelle ambition européenne pour la défense ?

Le mardi 18 mars 2025 était publié le très attendu livre blanc de la commission européenne sur la défense qui doit servir à alimenter les réflexions des 27 chefs d’État et de gouvernement. Parmi les principaux thèmes de ce rapport : l’émergence d’une véritable défense européenne, son financement, mais aussi une forme de « patriotisme économique », à savoir faire en sorte que l’argent européen mis sur la table serve à acheter des armes européennes, elles aussi.

Qui, parmi les Européens, achète européen ?

Le plus gros importateur d’armes aujourd’hui au sein de l’Union, c’est la Pologne : elle se fournit pour 87% de ses achats aux États-Unis et en Corée du Sud. Pour les Pays-Bas, deuxième importateur au sein de l’Union, ou pour l’Italie, c’est encore plus spectaculaire : les États-Unis représentent respectivement 97 et 94% de leurs achats d’armes.

D’autres pays sont au contraire plus équilibrés dans leurs sources d’approvisionnement, plus Européens aussi, comme la Grèce pour qui le plus gros fournisseur d’armes à hauteur des deux tiers de ses achats est la France, devant les États-Unis et la Grande-Bretagne.

L’Union européenne peut-elle imposer aux États membres d’acheter européens ?

Non. Dans les traités européens, la défense n’est pas reconnue comme une compétence communautaire, ni exclusive (heureusement), ni même partagée avec les États membres. C’est donc à ces derniers de s’entendre politiquement, sur un périmètre qui ne sera ni toute l’Union Européenne (la Hongrie ou la Slovaquie se comportent aujourd’hui plutôt comme des alliés du Kremlin) ni la seule Union Européenne, car la Grande Bretagne et la Norvège ne sont pas des partenaires à négliger.

Mais la Commission peut mettre à leur disposition des outils, comme cela avait été fait après la crise sanitaire de 2020, lorsqu’il s’était agi d’acheter des vaccins en commun. L’idée d’une centrale d’achat européenne est revenue avec force ces dernières semaines. Il s’agirait d’un cadre commun dans lequel les États européens pourraient, à plusieurs, peser davantage dans les négociations avec les industriels de l’armement pour faire baisser les coûts, quitte à ce que la commission européenne abonde pour diminuer la charge budgétaire des États membres lorsqu’ils achètent européens. Les achats groupés figuraient bien dans les conclusions du dernier conseil, il y a deux semaines, mais sans préciser si ces achats devaient être prioritairement européens.

Enjeu industriel

Pour acheter européen, encore faut-il que le secteur européen de l’armement puisse suivre. Le tissu industriel de défense a des lacunes en Europe sur des équipements précis comme les drones, par exemple, ou les systèmes de défense anti-drones. C’est pour cela que certains pays comme la Pologne ou l’Allemagne plaident pour maintenir des achats hors Union européenne pour les équipements les plus urgents. Une première liste a été définie début mars incluant des systèmes d’artillerie de longue portée ou encore de défense aérienne. On pourrait pourtant penser que cet écueil puisse être rapidement dépassé pour certains matériels, mais nos voisins européens ont été habitués si longtemps à ne pas avoir d’effort à faire pour obtenir de la seconde main américaine, que le changement de dispositif n’a rien d’automatique.

On a vu à quel point il pouvait être compliqué de construire de véritables programmes d’armement européens. Dernier exemple en date, avec le SCAF, le système de combat aérien du futur porté par la France, l’Allemagne et l’Espagne, une alliance industrielle qui ne va pas de soi en matière de défense.

Structurés en 2017, les programmes SCAF et MGCS représentaient alors les deux principaux piliers d’une initiative franco-allemande voulue par Emmanuel Macron et Angela Merkel, pour engager l’Europe sur une trajectoire plus autonome en matière de défense, avec en son cœur, les deux principales économies et puissances démographiques de l’Union Européenne. Depuis, l’enthousiasme initial a fait place à une défiance croissante, sinon des autorités, du moins d’une partie de l’opinion publique, des industriels et même des militaires, et ce, de part et d’autres du Rhin. Les difficultés se sont multipliées, amenant chacun de ces programmes au bord de l’implosion. Paris et Berlin s’étaient entendus en 2019 sur un partage des tâches à 50%-50% entre Dassault, désigné maître d’œuvre en raison de son expertise, et Airbus, qui représentait à l’époque la seule partie allemande. Mais les négociations ont été rouvertes après l’arrivée de Madrid et de nouvelles exigences de Berlin, les discussions portant notamment sur le partage du travail et les droits de propriété intellectuelle, alors que les trois pays doivent s’entendre sur le financement d’un démonstrateur de l’appareil destiné à remplacer le Rafale à l’horizon 2040. En dépit d’une trajectoire désormais plus sécurisée, sans être toutefois garantie, suite à une vigoureuse intervention des instances politiques des pays participants, de nombreuses interrogations subsistent dans le débat public autour de ces programmes. Un rapport de janvier 2024, émanant de la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat, va certainement venir encore accroître les inquiétudes les entourant.

Le volet des offres s’annonce au moins aussi compliqué que celui de la demande, pour lequel des financements et des aides européennes sont et seront encore débloqués dans les mois à venir.

Frédéric Faravel

Trump fait taire la « Voix de l’Amérique »

Voice of America a été la grande radio, qui a agi pour que le bloc soviétique se fissure : cette radio va être débranchée. L’administration Trump a décidé des centaines de licenciements dans ce média public ; la Russie et la Chine se félicitent évidemment de ces licenciements.

Plusieurs employés de VOA qui ne pouvaient pas entrer dans leurs locaux ce samedi se sont entretenus avec des médias, en demandant l’anonymat pour se prémunir de toutes représailles : « On a fait taire la voix de l’Amérique, du moins pour l’instant », disait un reporter chevronné à CNN. « Ce n’est pas que notre salaire qui est en jeu », disait un employé de Radio Free Asia interrogé par France 24. « Nous avons des employés et des pigistes qui craignent pour leur sécurité. Nous avons des journalistes qui travaillent dans des pays autoritaires en Asie, nous avons des journalistes aux États-Unis qui craignent l’expulsion si leurs visas ne sont pas renouvelés. » « On nous a effacés d’un coup de stylo, poursuivait cet employé, c’est tout simplement atroce ».

VoA, un combat pour les libertés parfois à géométrie variable

« Les autocrates du monde entier font des sauts de joie. Hindenburg [sic], Hitler n’avaient pas réussi à faire taire la voix de l’Amérique, Staline, Vladimir Poutine, Mao non plus, les Ayatollahs en iran n’ont pas réussi à le faire, mais Donald Trump vient de réduire au silence la voix de la liberté. Pour la première fois depuis 1942, VoA a été retirée de l’antenne », écrit un éditorialiste du Washington Post.

La chaîne Voice of America avait été souvent critiquée pour son manque d’indépendance et son tropisme pro-américain dans sa couverture des faits dans les années 1950 à 1980. Accusée d’être « négligente » face au communisme par McCarthy, elle a été détachée du Département d’État américain en 1953 par Eisenhower ; cela ne l’avait pas empêché d’être un vecteur pour préparer les opinions latino-américaines avant divers coups d’État au Guatemala et en République Dominicaine ou avant l’opération de la Baie des Cochons à Cuba. Sa petite sœur Radio Free Asia, fondée en 1951 par la CIA pour contrer la nouvelle Chine communiste, a quant à elle servi de porte-voix à la propagande américaine durant toute la guerre du Viet Nâm.

Pourtant, elle jouait également un rôle crucial dans des pays où s’exerce un contrôle drastique des médias comme l’Iran, la Chine populaire ou la Corée du Nord ; elle a joué un rôle important dans la mise au jour de l’univers concentrationnaire au Xinjiang et de l’oppression des Ouïghours. VoA y avait également dénoncé les tentatives d’ingérence du gouvernement chinois dans les élections aux États-Unis, contré les efforts du régime de pékin pour dissimuler les origines de la pandémie de Covid.

Agence de presse, radio, télévision, VoA et ses réseaux avaient progressivement gagné leurs galons d’indépendance, résistant aux pressions de l’administration Bush après le 11-Septembre.

La joie des dictateurs et des usines à fakenews

L’administration a mis en congé, donc, la quasi-totalité de ses 1300 employés et l’administration a fermé les stations sœurs de VoA, Radio Free Europe, Radio Liberty et Radio Free Asia. « La voix de l’Amérique, le soi-disant symbole de la liberté, a été jeté par son propre gouvernement comme un vieux chiffon » s’est réjoui en Chine, le Global Times, l’organe de presse international du parti communiste chinois, qui qualifie également VoA d’usine à mensonge. La Russie se réjouit également de la disparition de ce média indépendant, qu’elle avait qualifié l’an dernier d’organisation indésirable.

« Trump a annoncé la fermeture soudaine de radio liberty et de VoA. C’est une bonne décision », selon la rédactrice en chef du média d’État russe, RT, Margarita Simonian, sur le plateau de Rossia Adin. Dans la foulée, le présentateur Vladimir Solofief s’est amusé de la fermeture de tous les médias indépendants américains avec la fin de leur financement. « C’est génial », renchérit la rédactrice en chef de RT, comme le montre le magazine newsweek.

L’audience de VoA était estimée à plus de 400 millions d’auditeurs, de téléspectateurs, d’internautes, pour une diffusion en 63 langues, selon le magazine conservateur Washington Examiner.

Le monde des « faits alternatifs »

« Les propagandistes chinois ont tout à gagner à faire taire les voix de la vérité et de la liberté », a dénoncé le Washington Post. Apparemment, l’administration Trump a le même intérêt.

Entre 2015 et 2021, Donald Trump avait publié plus de 2490 messages négatifs sur le média national, selon la base de données U.S. Press Freedom Tracker. Et cela ne prend en compte que ses messages sur les réseaux sociaux, dans lesquels il a régulièrement qualifié des chaînes, des journaux de « propagateurs de fake news » et d’« ennemis du peuple ».

Depuis son retour à la Maison-Blanche, l’administration Trump a retiré leur agrément et leur bureau au Pentagone à quatre médias : le New York Times, NBC News, NPR, et Politico.

Frédéric Faravel

Nouvelle ère, l’exigence de changements de cap en France et en Europe – contribution au débat de Marie-Noëlle Lienemann

article publié le mercredi 12 mars 2025 sur le site de Marie-Noëlle Lienemann

Promouvons une économie de défense et de souveraineté par des politiques de relance et de justice sociale

Nous entrons dans une nouvelle ère, mais réfléchissons sérieusement à ce qu’elle implique, définissons une stratégie à court et à moyen terme sans repartir dans de fausses directions qui s’avèreront des impasses !

La violence et la brutalité des annonces et du comportement de Donald Trump montrent une inflexion et une accélération d’une politique américaine qui avait relégué en seconde zone les enjeux européens pour concentrer son regard et ses actions en direction de l’Asie avec en ligne de mire la puissance chinoise. Déjà le soutien de l’administration de Biden à l’Ukraine était davantage calibré pour conjurer une avancée excessive de Poutine dans ce pays que pour lui infliger une cinglante défaite. Il est clair qu’elle ne souhaitait pas ouvrir un conflit majeur avec la Russie (ce que les dirigeants du Kremlin ont sans doute vite compris). Cela posait et pose encore la question majeure de la crédibilité du droit international. Ce n’est hélas pas le seul cas !

Mais là, il est vrai que l’inversion d’alliance ou pour le moins un rapprochement explicite des États-Unis d’Amérique avec la Russie constitue un fait nouveau. Trump face à la menace chinoise veut éviter un front Russie/Chine et, par ailleurs, compte bien poursuivre son impérialisme autour des USA (canal de Panama, Canada et Groenland).

Sans compter que se joue aussi l’accès aux terres rares, métaux et autres ressources indispensables au développement économique et technologique qui va constituer un point cardinal des relations internationales.

Dans cette perspective, l’Europe n’a aucune place sérieuse dans la logique trumpiste : ni assez de ressources naturelles, ni avancées technologiques majeures ! Et manifestement partager des idéaux démocratiques ne semble plus être une préoccupation prioritaire !

On nous annonce aujourd’hui un accord USA/Ukraine pour proposer à Moscou un cessez-le-feu. Tant mieux, et  la France doit agir au-delà pour qu’une paix équilibrée et durable soit signée. Pour l’heure, tout ceci est encore aléatoire. Mais cela n’empêche pas un constat lucide sur le changement de cadre géopolitique.

Le lâchage actuel de l’Ukraine et la totale indifférence à l’égard de l’Europe sommée, d’une part, d’assumer seule sa défense ou en tout cas de payer pour la garantir (ce que les Américains préconisent et ils n’hésiteront pas à faire pression dans ce sens) et, d’autre part, de rééquilibrer ses échanges commerciaux avec les USA, en particulier s’agissant des biens industriels, exige de notre part des réactions à la hauteur des enjeux.

Il faut reconquérir notre indépendance militaire. C’est vrai pour la France qui a des atouts au sein de l’UE et ce devrait être vrai pour l’Europe. Et si nos voisins européens semblent découvrir cette exigence, rien n’est en fait aujourd’hui très clair, si ce n’est le besoin de réengager un réarmement de notre continent pour faire face aux menaces qui pèsent sur lui.

Attention dans des moments troublés, il faut être rigoureux sur les mots comme sur les faits et n’entretenir ni des peurs irrationnelles ni des illusions trompeuses.

1- La France n’a pas à entrer dans une économie de guerre, elle doit entrer dans une économie de défense et de reconquête de souveraineté. C’est la meilleure garantie pour notre paix !

La France ne se situe pas en posture de guerre et actuellement n’est en guerre avec personne.

Néanmoins, elle doit rentrer dans une économie de défense parce qu’elle doit, d’une part, se préparer à d’éventuelles menaces que l’on voit poindre à l’horizon et qui pour une part (mais pour une part seulement…) ont changé de nature, mais aussi parce qu’elle subit dès à présent des attaques de type variées, comme il se doit dans des guerres hybrides. On a pu voir comment la Russie a agi pour la déstabilisation en Afrique ou comme les cyber-attaques se multiplient.

Une économie de souveraineté ne signifie pas fermer nos échanges et collaborations, ni renoncer à des alliances et à la construction européenne.  Mais il s’agit de se mettre en situation de maitriser au maximum notre avenir et faire face, si besoin, seuls à des lourds périls et de tous ordres.

Consacrer d’importants efforts pour renforcer nos capacités militaires et de défense est justifié car la seule dissuasion nucléaire ne saurait suffire, elle doit être l’ultime recours et suppose d’être appuyée sur des moyens conventionnels suffisants et consistants.

De fait, nos choix récents étaient davantage tournés vers la projection extérieure, la lutte contre le terrorisme et moins sur la défense de notre territoire national. Cela doit redevenir la priorité.

Il faut donc y consacrer des crédits importants et accompagner une montée en puissance de la production d’armements. Evidemment cette constatation exige des changements majeurs de politique économique et la gauche doit faire des propositions sérieuses et offensives et ne pas se laisser embarquer dans le durcissement de la politique austéritaire et de reculs sociaux qui n’a fait que nous affaiblir !

2- Ne partons pas tête baissée dans l’idée d’une défense européenne ! Parlons de la défense de l’Europe et de la défense de la France ! Engageons de premiers jalons et réarmons notre pays.

Ne théorisons pas notre incapacité dans ce monde nouveau à pouvoir être maître de notre destin, avec cette formule rabâchée à l’envie : nous ne pouvons plus agir seuls, on ne peut le faire qu’avec l’Europe !

Certes, il est mieux agir de concert avec nos voisins européens et consolider nos liens pour ensemble être plus forts, et nous devons faire le maximum pour cela. Mais en aucune façon, nous ne devons accepter de nous trouver affaiblis ou incapables de faire prévaloir nos choix, nos intérêts, nos valeurs, de garantir notre indépendance ! brefs partenaires oui, vassaux – de fait – jamais !

Certes, nous devons très vite avec les Européens (et il y a déjà un problème de définition et de périmètre, puisque, d’une part, le Royaume-Uni est hors de l’UE et, d’autre part, certains pays comme la Hongrie ne sont pas nécessairement très fiables) agir de concert en particulier en soutien à l’Ukraine, trouver les moyens de relancer la production militaire dans nos pays et consacrer les sommes qui s’imposent pour la défense. Mais faut-il encore être au clair sur ce que ce changement radical de paradigme impose.

Nous devons favoriser la création d’une plateforme opérationnelle de défense entre Européens et eux seuls, ainsi que renforcer la production d’armement en Europe.  Mais il est extrêmement prématuré de parler de défense européenne. 

Oui il faut rapidement prendre des décisions pour produire des armes sur notre continent et la France doit engager des mesures d’urgence pour sa réindustrialisation.

Nous devons être extrêmement fermes avec nos voisins européens :  nous ne pouvons pas continuer à financer les budgets européens pour que les autres pays achètent des armes aux Américains ou hors UE. Certes, il va falloir un certain temps pour que cela ne soit plus nécessaire du tout, mais au moins veillons à ce qu’ils n’achètent plus des armements qui ne peuvent être produits en Europe. Le cas des F35 est un bon exemple.

Par ailleurs, sous l’effet de l’émotion, les dirigeants allemands semblent davantage décidés à avancer dans la direction de la coopération européenne.  Seuls les actes comptent et ne négligeons pas leur vulnérabilité aux pressions américaines sur leurs exportations outre-Atlantique et le chantage qui leur sera fait concernant l’achat de matériel américain. Ce ne serait hélas pas la première fois !  On a vu comment le Bundestag a tout fait pour faire capoter le projet européen d’hélicoptère Tigre III, ce qu’au final il a obtenu, et la Bundeswehr a acheté des hélicoptères à dominante américaine ! Trump ne va pas se gêner.

Mais de surcroit, il est fort probable que les Allemands mettent les énormes sommes annoncées pour son réarmement au service de productions nationales, parfois concurrentes aux entreprises françaises et il faut être attentifs car le passé récent exige notre vigilance : les coopérations franco-allemandes se sont souvent achevées par une prédation par les acteurs d’outre-Rhin de nos entreprises avec leurs avancées technologiques que de fait nous perdions !

Et en tout cas, s’agissant de l’armement français, il ne faudra pas compter uniquement sur les débouchés européens et il faudra continuer à travailler, voire intensifier la coopération, avec d’autres pays non alignés qui ne veulent pas être soumis aux diktat américains, russes ou chinois ! C’est d’ailleurs un point majeur de notre politique internationale : nouer des alliances avec les pays qui ne veulent pas entrer dans l’orbite des trois blocs impérialistes.

Rappelons que la défense doit demeurer une stratégie, une mise en œuvre souveraine de la Nation. Évidemment c’est particulièrement vrai de la dissuasion nucléaire qui ne saurait être partagée, même s’il revient à notre pays de définir librement les conditions de son utilisation.

3- Surtout pas de saut fédéraliste, mais des exigences immédiates de réorientation de l’UE !

D’abord fort heureusement, nous n’avons pas cédé aux sirènes fédéralistes car, sur de nombreux dossiers, la France était ultra-minoritaire. Si nous l’avions fait, nous serions encore davantage en hyper fragilité aujourd’hui, ne serait-ce que sur la poursuite de la production électrique nucléaire, mais aussi sur ses dépenses militaires.

La France, en tout cas souvent, avait eu raison.  Mais trop souvent aussi, elle n’a pas suffisamment créé un rapport de force pour exiger des réorientations majeures de l’Union Européenne et ce sont souvent ceux qui, aujourd’hui, nous pressent au fédéralisme qui, hier, nous poussaient à accepter la logique néolibérale et malthusienne, la thèse des autres, au nom de l’UE à tout prix. Et cela nous a conduit dans les impasses actuelles.
Ce fut vrai lors de l’acceptation des dogmes budgétaires inscrits dans le marbre des traités dans le traité d’Amsterdam. Nous disions alors que cette logique économique induirait structurellement un affaiblissement de la croissance ! Cela s’est hélas confirmé avec un décrochage massif en termes de PIB entre l’Europe et les USA mais avec quasiment toutes les autres régions du monde. Même dans ce cadre, nous plaidions pour que soit sorties des critères de dépenses publiques, les dépenses de défense !! Que nenni et alors que notre pays poursuivait un certain effort en ce sens, d’autres comme l’Allemagne nous montraient du doigt comme de mauvais élèves. Quand nous contestions la concurrence libre et non faussée, qui entretiendrait le dumping social et fiscal, on nous promettait un grand marché porteur de prospérité. Nous n’avons eu ni la prospérité ni le renforcement du sentiment européen, mais l’aggravation des inégalités, de la pauvreté, des tensions sociales qui nourrissent l’extrême droite et les populistes.

D’ailleurs le basculement fédéral dans ces circonstances serait d’autant plus dangereux.

On pourrait parler de la pongée aveugle dans la mondialisation libérale et le refus de sérieusement soutenir la production européenne et de prévoir des barrières aux frontières de l’UE. On pourrait citer les conditions du grand marché de l’électricité qui a renchéri le prix de l’énergie … bref la liste est longue.

Plus que jamais ce qu’il faut faire en Europe, c’est privilégier des coopérations intergouvernementales équilibrées, desserrer l’étau de l’austérité budgétaire et engager une nouvelle politique économique européenne, fondée sur la relance, une relance de reconstruction tant des investissements productifs, de recherche, d’innovation, d’éducation, que  d’un modèle social où les salariés peuvent vivre dignement de leur salaire, avec une protection sociale élevée  et d’un plus juste équilibre capital travail. Car l’atonie de la demande intérieure européenne pèse lourd sur nos industries et freine notre réindustrialisation.

Il n’y a pas d’exemple de réarmement sérieux d’un pays sans relance économique.

Cela suppose aussi de permettre à chaque État de retrouver sérieusement les moyens de sa compétitivité en dehors de cette logique destructrice de dumping social et en l’occurrence de faire baisser sérieusement notre prix de l’énergie. Donc avant de remettre en cause l’actuel marché de l’énergie (on notera qu’aujourd’hui l’Espagne qui s’est mis hors ce dernier est le pays où l’électricité est la moins chère !), nous devons exiger comme le suggère Olivier Lluansi dans son excellent livre Réindustrialiser, le défi d’une génération que 15% de la production nucléaire française puisse être vendue aux industriels à prix coûtant ! Nous avons des moyens de pressions si les résistances à ces dérogations étaient trop fortes. Agissons vite car il n’est pas exclu que rapidement soient rouverts les échanges de gaz avec la Russie à bas prix sous la bénédiction des Américains et qui à nouveau seront un avantage pour nos voisins outre-Rhin.

Au-delà, on ne peut plus tergiverser sur la mise en place de protections à nos frontières et des règles favorables à la consommation de proximité notamment pour les appels d’offre publics.  Hélas nous avons à travers les traités (rappelons que les Français l’avaient rejeté) confié l’ensemble de la politique commerciale de l’UE à la commission européenne. On en voit tous les jours les tristes conséquences, récemment encore avec le Mercosur, ou dans l’affaire des panneaux solaires chinois.  Mais cela risque d’être particulièrement douloureux pour la riposte aux attaques de Trump !

4- Une réaction effective et dissuasive à la hausse des droits de douanes annoncés par Trump !

Poutine et Trump n’ont en commun que de prendre en compte la force ! Alors face à sa hausse des droits de douanes, nous ne pouvons pas, comme la fois dernière, nous contenter de mesures limitées et ciblées, accompagnées d’un verbe haut. Mais la réalité était que rien de significatif ne touchait fortement les USA.

Si l’on veut frapper un grand coup, annonçons que nous allons taxer les armes américaines ou au moins un panel significatif dans les domaines où l’Europe est capable de prendre le relais ! Peut-être que cela amènera l’administration américaine à réduire ses prétentions et à discuter sérieusement. On le voit dès à présent dans la liste des « rétorsions » de la commission face à la hausse des taxes US sur l’acier et l’aluminium très limitée et juste ajustée à des sommes équivalentes à celle imposées par Trump. Bref c’est une position qui n’est en rien dissuasive !

Il est à craindre que la commission européenne comme d’habitude s’enlise dans des recherches de vains compromis sans avoir auparavant créé l’indispensable rapport de force ! Pire que Madame Von der Leyen négocie un fois de plus avec le prisme des intérêt allemands !

5- Pour mettre en œuvre une économie de défense et de souveraineté, en France aussi il faut changer d’orientations économiques et budgétaires et engager une politique de relance ! Relance par des investissements productifs (dont l’armement mais pas seulement) et par la consolidation de notre modèle social.

Relancer une économie de défense doit aller de pair avec un esprit de défense. Car face aux dangers, un peuple ne gagne pas seulement avec des moyens militaires (il en faut et les utiliser à bon escient) mais aussi un esprit de défense et cela exige plus de cohésion sociale, plus de justice, et autant que faire se peut la défense d’un idéal commun. Pour la France, c’est la République.

De surcroit, pour financer ces nouvelles dépenses, il est impératif de soutenir une politique de croissance qui, seule, garantit des ressources nouvelles et importantes. Il nous faut un grand plan de relance d’investissements productifs au sein desquels la recherche doit avoir une place significative car notre pays est très très loin derrière les autres pays développés. Il faut urgemment rattraper notre retard.

Mais une économie de défense et de souveraineté ne peut se contenter de soutenir les investissements militaires, elle doit concerner de très nombreux secteurs civils. D’ailleurs il est essentiel de bien mettre en synergie les deux dimensions civiles et militaires !  Insistons sur la reconquête d’une souveraineté numérique et technologique.

Face aux menaces chacun doit participer à proportion de ses facultés.

Emmanuel Macron a eu grand tort, a fait une grave erreur lorsqu’à peine disait-il que nous avions à faire face à une menace existentielle qu’il se précipitait à dire qu’il n’y aurait pas de hausses d’impôts, en clair que les plus riches ne seraient pas mis à contribution. Quelle honte !

Hélas, l’histoire a montré qu’une large part du patronat a souvent privilégié son portefeuille à la défense de la Nation et rares sont ceux qui ont fait œuvre de patriotisme et de résistance (il y en a eu néanmoins).

En tout cas faire porter l’effort de réarmement sur les salariés, sur la dégradation de notre modèle social serait une énorme erreur et serait voué à l’échec !

L’adhésion du peuple suppose la justice, l’effort d’abord demandé aux plus riches, au plus forts, une meilleure redistribution des richesses au service de l’intérêt national !

Je le répète c’est un impératif pour réussir !

Ni va-t’en guerre, ni tentés par une sous-estimations des menaces venant de Russie ou d’ailleurs, nous ne devons pas tarder à nous préparer à ce monde nouveau qu’il nous faut affronter avec lucidité, courage (en particulier de sortir des voies suivies jusqu’alors et qui nous ont affaiblies) avec chevillée au corps l’ambition d’être un peuple maître de son destin et de concourir à un monde qui ne saurait être partagé entre des empires dominants !

Bien d’autres questions et choix vont se poser à nous dans les mois qui viennent. C’est toute la noblesse d’une démocratie d’en débattre. Faisons-le sans tarder, sans esquiver les difficultés, avec sérieux en sortant des postures de communication ou des invectives et déclarations réductrices. Dans ces temps difficiles, soyons plus que jamais pleinement citoyens.

Marie-Noëlle Lienemann
ancienne ministre,
coordinatrice nationale de la GRS,
membre du conseil économique, social et environnemental

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