Pourquoi la paupérisation des fonctionnaires fragilise la République


Depuis près de vingt ans, la rémunération des fonctionnaires décroche durablement de l’inflation, entraînant une perte de pouvoir d’achat sans précédent. Cette érosion n’est pas seulement sociale ou économique : elle interroge un choix républicain fondamental, celui d’un État qui confie ses missions essentielles à des agents garants de l’intérêt général, mais renonce à reconnaître pleinement leur engagement.

Le statut des fonctionnaires, une garantie pour les usagers

Depuis près de vingt ans, les fonctionnaires voient leur pouvoir d’achat s’éroder de manière continue. Ce constat est solidement établi par les données publiques. Il dépasse la seule question salariale. Il interroge notre conception même de la République, de l’État et du modèle social français.

Dans la tradition républicaine issue du Conseil National de la Résistance, puis portée par une certaine idée de l’État stratège et protecteur, le service public apparaît comme l’un de ses piliers. La singularité française repose sur un choix fondateur : confier les missions essentielles de la Nation à des agents protégés par un statut, afin de garantir leur indépendance à l’égard des intérêts privés, des pressions locales ou des contingences politiques. Par la permanence de ses principes et son caractère impératif, le statut vise avant tout à assurer la neutralité des agents publics envers les usagers, notamment par le respect du principe de laïcité et par l’obligation de se consacrer exclusivement à l’intérêt général. Il pose ainsi une conception exigeante de la loyauté administrative, fondée sur l’attachement aux institutions républicaines et à leurs valeurs, indépendamment des alternances politiques ou des personnes appelées à les diriger. Ils n’en restent pas moins soumis à un devoir d’obéissance hiérarchique, mais ont aussi le devoir de désobéir « […] dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public » (article L. 121-10 du Code général de la fonction publique). C’est tout le sens du statut général de la fonction publique : un équilibre exigeant entre des droits et des obligations, adossé à une sécurité professionnelle qui n’est que la condition même de sa liberté d’agir au nom du public et préserver la continuité du service public.

Le fonctionnaire est avant tout dépositaire du fonctionnement pérenne du service public et vecteur d’égalité entre les citoyens, quels que soient leur territoire, leur origine sociale ou leur situation personnelle. Aux termes de l’article L. 121-1 du Code général de la fonction publique (CGFP) qui s’impose à lui ou à elle : « L’agent public exerce ses fonctions avec dignité, impartialité, intégrité et probité ». En assurant la permanence des règles de droit communes et l’impartialité de leur application, il incarne une conception exigeante de la République, fondée sur l’universalité des droits et la primauté de l’intérêt général sur les intérêts particuliers. L’agent public doit alors prévenir toute situation de conflit d’intérêt, y compris pour lui-même.

Or, affaiblir durablement la rémunération des agents publics revient à fragiliser ce socle. Peut-on défendre le modèle social français, fondé sur des services publics forts, accessibles et de qualité, tout en organisant l’appauvrissement progressif de celles et ceux qui le font vivre ? Cela engage une certaine idée de la République et du rôle de l’État face aux logiques purement comptables.

Devenir fonctionnaire : faire vœux de pauvreté ?

Depuis le milieu des années 2000, l’évolution de la valeur du point d’indice, socle de la rémunération des fonctionnaires, est largement décorrélée de celle des prix à la consommation. Entre 2006 et 2025, ce point d’indice n’a progressé que d’environ 9 à 10 %, tandis que l’inflation cumulée dépasse 35 %. L’écart est massif : il se traduit par une perte de pouvoir d’achat estimée à près de 25 %. Cette situation est bien le résultat de choix structurels répétés.

Après une période de revalorisations relativement régulières jusqu’au début des années 2000, le point d’indice a connu un quasi-gel à partir de 2010, seulement interrompu par des hausses ponctuelles et tardives. Ces ajustements, bien que réels, n’ont jamais permis de compenser les pertes accumulées. Les revalorisations intervenues en 2022 et 2023 ont souvent été présentées comme un effort significatif mais elles sont intervenues dans un contexte d’inflation exceptionnelle. En euros constants, leurs effets ont été largement neutralisés. Autrement dit, même lorsque les rémunérations progressent nominalement, les agents publics continuent de s’appauvrir.

Cette dégradation touche toutes les catégories et tous les versants de la fonction publique. Les catégories C et B sont particulièrement exposées, du fait de grilles indiciaires fortement comprimées et de débuts de carrière désormais très proches du salaire minimum. Dans la fonction publique de l’État, les agents de catégorie B connaissent une baisse marquée de leur rémunération réelle. Les catégories A ne sont pas épargnées : la compression progressive des grilles et la comparaison croissante avec le SMIC nourrissent un sentiment de déclassement, y compris pour les fonctions d’encadrement et d’expertise, pourtant essentielles à la conduite de l’action publique. Comme l’a montré le dossier « Fonctionnaires, boucs émissaires ? » du magazine Marianne, la rémunération des fonctionnaires, toutes catégories confondues, a été progressivement rattrapée par le SMIC entre 1984 et 2024, un phénomène durablement marqué pour les agents de catégorie A, tandis que les catégories C et B, parties de niveaux plus proches du salaire minimum, ont bénéficié de revalorisations ciblées afin de contenir leur paupérisation.

Le protocole « Parcours professionnels, carrières et rémunérations » (PPCR), mis en œuvre à partir de 2016, devait corriger ces déséquilibres. Il a largement fonctionné comme un « trompe‑l’œil ». Certes, une refonte des grilles indiciaires a été menée et a permis de revaloriser celles‑ci. Mais, dans le même temps, le temps de passage d’un échelon à l’autre a été rallongé de manière significative, entraînant une perte de rémunération sur l’ensemble de la carrière, notamment par le retardement de la possibilité d’intégrer le grade supérieur. Au total, l’allongement des durées d’échelon et le ralentissement des accès aux grades supérieurs ont, sur l’ensemble d’une carrière, amputé les gains attendus.

Face au gel prolongé du point d’indice, les politiques salariales ont de plus en plus reposé sur les primes et indemnités. Si ces compléments peuvent répondre à des situations spécifiques, ils ne sauraient constituer un substitut durable au traitement indiciaire. Celui‑ci demeure le socle de la rémunération : il garantit l’égalité entre agents, la lisibilité des carrières et conditionne le niveau des pensions futures. Le recours accru aux primes accentue les inégalités et fragilise la cohérence du système.

Une attractivité des métiers et des carrières en crise

Cette évolution pèse lourdement sur l’attractivité de la fonction publique. Il n’est dès lors pas étonnant que, depuis plusieurs années, celle‑ci traverse une crise profonde de recrutement et de fidélisation. Ce paradoxe est d’autant plus frappant que de nombreuses études montrent que les travailleurs, et en particulier les jeunes générations, recherchent désormais du sens dans leur activité professionnelle. À cet égard, la fonction publique dispose d’un atout majeur : travailler pour l’intérêt général, contribuer à l’égalité entre les citoyens et améliorer concrètement le quotidien de ses concitoyens devrait constituer un puissant levier d’attractivité.

Les professeurs des écoles, les adjoints administratifs, les ingénieurs territoriaux, les infirmiers hospitaliers, les sous-lieutenants de Gendarmerie, les contrôleurs des finances publiques ou les travailleurs sociaux n’exercent pas un métier comme les autres. Ils incarnent l’État, la Commune, le Département, la Région. Bref. La République dans sa proximité et dans ce qu’elle est de plus concret.

Lorsque dans une petite commune, le secrétaire général de Mairie assume à lui seul l’état civil, l’urbanisme, le montage des demandes de subventions, l’action sociale, ou l’organisation des élections, il fait vivre la démocratie locale. De même, quand le personnel soignant continue d’assurer les soins malgré le manque d’équipement adapté et le sous-effectif chronique, ils répondent par leur dévouement à une exigence humaine. En cela, leur intervention au quotidien est humaniste et républicaine.

Pourtant, faute de reconnaissance matérielle et symbolique suffisante, cet atout se transforme en promesse déçue.

Les générations entrantes sont aujourd’hui globalement moins rémunérées que les générations sortantes, alors même que les missions confiées aux agents publics se diversifient et se complexifient. Cette contradiction nourrit un décrochage durable entre l’engagement attendu et la reconnaissance accordée. Conscient de cette impasse, le rapport publié le 9 décembre 2024 par France Stratégie appelle explicitement à une revalorisation globale de la fonction publique, qui ne saurait être seulement budgétaire. Il souligne la nécessité de mieux valoriser la fonction publique dans les discours, de renforcer la communication autour de ses atouts, de combattre les préjugés persistants qui l’entourent et, surtout, de procéder à une reconnaissance salariale à la hauteur des responsabilités exercées. Sans cette cohérence d’ensemble, la crise d’attractivité ne pourra que s’aggraver.

Revaloriser les fonctionnaires, une exigence sociale et républicaine

La revalorisation de la rémunération des fonctionnaires ne peut donc plus se limiter à des mesures ponctuelles. Elle appelle un rattrapage durable du point d’indice et une remise en cohérence des grilles indiciaires. Mais elle doit aussi s’inscrire dans une vision plus large de revitalisation du service public et de ses métiers.

Dans cette perspective, la Gauche républicaine et socialiste (GRS) formule plusieurs propositions concrètes et structurantes. On ne peut exiger toujours plus des agents publics sans leur donner les moyens matériels, professionnels et symboliques d’exercer pleinement leurs missions.

La première consiste à revaloriser durablement les traitements, en mettant fin au gel du point d’indice afin de rattraper le décrochage accumulé depuis des années. Il s’agit là d’un préalable indispensable pour restaurer le pouvoir d’achat, redonner de la cohérence aux carrières et réaffirmer le traitement indiciaire comme socle de la rémunération.

La deuxième vise à engager un véritable plan de formation et d’évolution des carrières, incluant notamment des dispositifs de deuxième partie de carrière. Dans un contexte de transformation des missions publiques, permettre aux agents d’évoluer, leur offrir des possibilités de reconversion et de reclassement, de valoriser leurs compétences est une condition essentielle pour mobiliser pleinement leur expertise et leur capacité d’initiative au service de l’État, des collectivités territoriales et des établissements publics.

La troisième appelle à suspendre les fermetures et réductions de services publics, en particulier dans les territoires ruraux. La question salariale ne saurait être dissociée de celle de la présence territoriale de l’État et de l’égalité d’accès aux services publics. Affaiblir les services, c’est aussi fragiliser les agents qui les font vivre et rompre le lien de confiance avec les citoyens.

Revaloriser les fonctionnaires doit être, en tout état de cause, un choix politique structurant, socialement juste et économiquement rationnel. Ce serait enfin reconnaître la valeur des agents publics, garantir l’égalité républicaine sur l’ensemble du territoire et investir dans la qualité du service rendu à la population. À l’heure où la défiance envers les institutions progresse, prendre au sérieux la rémunération, les carrières et les conditions d’exercice de celles et ceux qui incarnent concrètement l’action publique, c’est prendre au sérieux l’avenir de notre République.

Joffrey Robécourt et Sébastien Saguer

Formation des enseignants : on marche sur la tête

La co-construction avec l’enseignement supérieur annoncée initialement par Élisabeth Borne a cédé la place à une reprise en main de la formation par le ministère de l’Éducation nationale. La ministre a décidé d’un schéma sans concertation avec les formateurs, sans prise en compte réelle des impératifs du métier et sans moyens supplémentaires pour les universités.

La réforme de la formation initiale des enseignants et des conseillers principaux d’éducation, enterrée par le ministère de l’Économie l’an dernier, ressort des cartons, remaniée vite fait et mal fait. L’ensemble du processus est totalement lunaire : cette réforme est prévue pour se faire au pas de charge et à moyens constants.

De nouveau, le schéma global de formation est déstabilisé. Les équipes dans les IUFM/ESPÉ/INSPÉ sont épuisées.

Sous le vernis communicationnel de la rémunération des étudiants du Master lauréats d’un concours de recrutement, seul élément qui pourrait sembler intéressant dans cette énième réforme, se cache un mépris pour la formation dans laquelle l’université va être mise à l’écart, et donc avec elle la dimension disciplinaire et de recherche, et pour les formateurs absolument pas consultés, superbement ignorés. Le calendrier est de surcroît intenable : les nouvelles maquettes de Master sont à préparer entre avril et juin 2025 sans qu’aucun cadre pour comprendre comment et par qui elles doivent être élaborées n’ait été fixé. De qui se moque-t-on ?

Ce n’est pas avec cette réforme que se réglera le problème sérieux de l’attractivité des métiers de l’Éducation nationale !

pour le pôle éducation de la GRS
Céline Piot

Ordonnance n° 2020-387 du 1er avril 2020 portant mesures d’urgence en matière de formation professionnelle

Ordonnance n° 2020-387 du 1er avril 2020 portant mesures d’urgence en matière de formation professionnelle

ordonnance prise sur le fondement de l’article 11 de la loi d’urgence

La question de la continuité et de la validité des sessions de formation continue ou d’apprentissage se pose avec autant d’acuité que pour l’enseignement général.

L’ordonnance engage la prolongation, le temps qu’il faudra, des formations engagées, pour les apprentis bien sûr, mais aussi pour les adultes en contrats de professionnalisation (l’autre forme de formation en alternance). « S’il faut aller jusqu’en septembre pour achever la formation, ce sera possible » a précisé le ministère du travail.

L’article 3 de cette ordonnance s’adresse plus particulièrement aux apprentis. Le but est de sécuriser au maximum les stagiaires de la formation professionnelle et des centre de formation d’apprentis (CFA).

Rappelons d’abord que, comme les écoles, les collèges/lycées et les universités, les CFA ont dû fermer leurs portes. L’ordonnance prévoit donc quelques aménagements pour les apprentis.

D’une part, le ministère permet aux CFA de prolonger les contrats d’apprentissage et de professionnalisation dont la date de fin d’exécution survient entre le 12 mars et le 31 juillet 2020. Avec le confinement, bon nombre de sessions et d’examens ont dû être reportés ou annulés. Cette mesure permettra donc aux apprentis de finaliser leur cycle de formation une fois le confinement levé.

D’autre part, les jeunes dont la formation était en cours au 12 mars 2020 mais qui n’ont pas pu signer de contrat avec une entreprise, bénéficient d’une durée prolongée pour rester dans leur centre de formation. Normalement, la loi « Avenir professionnel » prévoyait qu’un stagiaire de la formation professionnelle pouvait rester 3 mois dans son centre, le temps de trouver un employeur et de signer un contrat d’apprentissage. Or dans la crise actuelle, c’était impossible pour les jeunes de trouver un employeur en 3 mois. L’ordonnance leur donne jusqu’à six mois pour trouver un contrat d’apprentissage.

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