L’accord UE-Mercosur : un déséquilibre structurel et une impasse stratégique

Signé en janvier 2026 après un quart de siècle de négociations, l’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur incarne les contradictions d’une politique commerciale européenne tiraillée entre libéralisation économique et protection des intérêts nationaux. La saisine de la Cour de Justice de l’Union Européenne par le Parlement européen laisse quelques semaines de répit pour consolider la mobilisation et les arguments, mais ne nous réjouissons pas trop tôt. Cet article rédigé le 18 janvier 2026 envisageait cependant cette hypothèse.

Présenté comme une avancée géopolitique et un levier de croissance, cet accord révèle en réalité les faiblesses structurelles de l’Europe, incapable de concilier ses ambitions internationales avec les réalités socio-économiques de ses États membres. Pour la France, en particulier, il représente une menace directe pour son agriculture, une trahison de ses engagements climatiques et une soumission tacite à l’hégémonie commerciale américaine. Une analyse des documents disponibles permet de démontrer pourquoi cet accord est défavorable aux Européens et d’évaluer les marges de manœuvre pour en limiter les conséquences.

Un accord commercial aux déséquilibres criants : l’agriculture française en première ligne

L’accord UE-Mercosur, négocié avec le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay, prévoit une libéralisation progressive des échanges, notamment par la suppression des droits de douane et l’ouverture de quotas d’importation pour des produits sensibles comme la viande bovine. Avec 99 000 tonnes de viande sud-américaine autorisées à entrer annuellement sur le marché européen, les agriculteurs français se retrouvent exposés à une concurrence déloyale. Les coûts de production, bien inférieurs dans les pays du Mercosur en raison de normes environnementales et sociales moins strictes, de salaires plus bas et d’un accès facilité à la terre, rendent les produits européens non compétitifs.

Les clauses de sauvegarde, censées protéger les filières européennes en cas d’afflux massif d’importations, sont rédigées de manière si imprécise qu’elles risquent d’être inefficaces. Ces mécanismes sont rarement activés et, lorsqu’ils le sont, leur mise en œuvre intervient souvent trop tard pour éviter des dommages irréversibles. Pire, les pays du Mercosur pourraient contester leur application devant les instances de règlement des différends prévues par l’accord, rendant toute protection illusoire.

La France, qui a tenté d’imposer des clauses miroirs pour aligner les normes sanitaires et environnementales, s’est heurtée à une Commission européenne déterminée à conclure l’accord coûte que coûte. En scindant le texte en deux parties pour éviter l’unanimité des États membres, Bruxelles a adopté une méthode contestable, tant sur le plan juridique que démocratique. Cette manœuvre, dénoncée par plusieurs observateurs, illustre une tendance lourde : l’Union européenne privilégie la conclusion d’accords commerciaux à tout prix, au mépris des équilibres internes et des spécificités nationales.

Une contradiction flagrante avec les engagements climatiques et sociaux de l’Union Européenne

L’Union européenne, qui se présente comme un leader de la transition écologique et de la justice sociale, adopte avec cet accord une posture profondément contradictoire. Les accords de libre-échange, présentés comme des outils de coopération internationale, sapent en réalité les efforts environnementaux des États membres. L’accord avec le Mercosur, en particulier, menace d’aggraver la déforestation en Amazonie et d’accroître les émissions de gaz à effet de serre liées au transport de marchandises sur de longues distances.

Les engagements climatiques de l’UE, déjà fragilisés par des concessions faites aux États-Unis sous la pression de Donald Trump, sont ainsi remis en question. La Commission européenne, en privilégiant les accords bilatéraux au détriment du multilatéralisme, affaiblit sa crédibilité sur la scène internationale et compromet sa capacité à promouvoir un modèle de développement durable. Cette approche révèle une absence de stratégie cohérente, l’UE naviguant à vue sans prendre la mesure des bouleversements géopolitiques en cours.

Sur le plan social, l’accord risque d’aggraver les inégalités en Europe. Les petites exploitations agricoles, déjà fragilisées par la concurrence internationale, seront les premières victimes de l’afflux de produits sud-américains à bas coût. Les grandes entreprises, mieux équipées pour tirer profit de la libéralisation des échanges, concentreront les gains, tandis que les petites structures, incapables de rivaliser, disparaîtront. Cette dynamique montre que les accords de libre-échange profonds favorisent les multinationales au détriment des PME, fragilisant ainsi le tissu économique local et exacerbant les tensions sociales.

L’ombre de Donald Trump et la soumission européenne

L’accord UE-Mercosur s’inscrit dans un contexte géopolitique marqué par la montée en puissance des États-Unis et la remise en cause du multilatéralisme. L’Europe, en signant cet accord, cherche à contrecarrer l’influence américaine en Amérique latine. Pourtant, cette stratégie apparaît illusoire : les pays du Mercosur, divisés et vulnérables aux pressions américaines, sont peu susceptibles de former un front uni contre Washington. L’Argentine de Javier Milei est ainsi plus encline à s’aligner sur les exigences américaines qu’à résister à leur hégémonie.

La soumission de l’Europe aux diktats de Donald Trump est particulièrement visible dans l’accord commercial UE-États-Unis signé en juillet 2025. L’Union européenne a cédé à des droits de douane élevés et à des engagements d’achat massifs de gaz et d’armements américains, sans obtenir de contreparties significatives. Cette capitulation, dénoncée par plusieurs capitales européennes, montre que l’Union est incapable de défendre ses intérêts face à une administration américaine de plus en plus agressive. Dans ce contexte, l’accord avec le Mercosur apparaît comme une tentative désespérée de diversifier les partenariats commerciaux de l’UE, sans pour autant remettre en cause sa dépendance vis-à-vis des États-Unis.

L’Europe ne peut prétendre soutenir un système multilatéral tout en signant des accords qui valident les pratiques protectionnistes et unilatérales de Washington. Cette contradiction affaiblit la crédibilité de l’UE et limite sa capacité à influencer les règles du commerce international. En outre, elle alimente les critiques internes, notamment en France, où l’accord est perçu comme une trahison des intérêts nationaux et une soumission aux dynamiques géopolitiques imposées par les États-Unis.

Recours juridiques et mobilisation politique ?

Face à cet accord défavorable, la France et les États membres opposés disposent de quelques leviers pour en limiter les effets. Le Parlement européen, où une majorité favorable n’est pas garantie, pourrait rejeter l’accord. Cependant, la procédure d’application provisoire, déjà utilisée par la Commission, permet d’entrer en vigueur avant même le vote des eurodéputés, rendant ce levier incertain.

Un autre recours consiste à saisir la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) pour contester la légalité de la procédure de ratification. La France, soutenue par d’autres États membres, pourrait arguer que la Commission a contourné les règles en scindant l’accord pour éviter l’unanimité. Une telle saisine, si elle aboutissait, pourrait retarder, voire bloquer, l’entrée en vigueur de l’accord. Cette voie juridique est essentielle pour restaurer la confiance dans les institutions européennes et garantir le respect des procédures démocratiques.

Enfin, la mobilisation des agriculteurs et des syndicats, déjà active, pourrait contraindre les gouvernements à adopter des mesures de protection supplémentaires. Les manifestations de 2023 et 2024 ont montré que la pression sociale peut influencer les décisions politiques. Cependant, les réponses apportées par l’exécutif restent souvent insuffisantes et tardives, comme en témoignent les difficultés rencontrées par les agriculteurs pour obtenir gain de cause dans les négociations européennes.

Un accord révélateur des faiblesses européennes

L’accord UE-Mercosur est révélateur des contradictions de la politique commerciale européenne, tiraillée entre libéralisation des échanges et protection des intérêts nationaux. En sacrifiant les agriculteurs français et en affaiblissant ses engagements climatiques, l’UE montre qu’elle est incapable de concilier ses ambitions géopolitiques avec les réalités socio-économiques de ses États membres. Face à la montée en puissance de Donald Trump et à la remise en cause du multilatéralisme, l’Europe apparaît divisée et soumise, incapable de défendre une vision alternative du commerce international.

Pour s’affranchir de cette dynamique, la France et ses partenaires devront repenser leur stratégie commerciale, en privilégiant la cohérence des politiques environnementales et sociales. Cela passe par une refonte des règles européennes, une meilleure prise en compte des réalités locales et une résistance accrue face aux pressions américaines. Sans cela, l’Europe risque de rester prisonnière d’accords déséquilibrés, au détriment de sa souveraineté et de ses citoyens. La question n’est plus seulement de savoir si l’accord UE-Mercosur est défavorable, mais bien de déterminer si l’Europe est encore capable de définir et de défendre ses propres intérêts.

Frédéric Faravel

L’accord de libre-échange avec le Mercosur : un mauvais accord pour l’Europe et pour la France

Bien que le Parlement européen ait voté aujourd’hui pour saisir la Cour de justice de l’Union européenne sur l’accord UE-Mercosur, ce qui bloque théoriquement l’entrée en vigueur de cet accord commercial, Jean-François Collin (ancien haut fonctionnaire) rappelle dans une réponse argumentée à Jean-Luc de Marty, ancien directeur général du commerce de l’Union Européenne, à quel point l’accord est mauvais pour l’Union Européenne comme pour notre pays.

Dans un article publié par la revue en ligne Telos, le 13 janvier 2026, Jean-Luc Demarty défend la signature de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur comme « un succès pour l’Europe, un naufrage pour la France ». Il justifie la politique commerciale conduite par la commission de l’Union européenne depuis plusieurs décennies, avec l’autorité que lui confère sa qualité d’ancien directeur général du commerce de la Commission européenne et considère que ceux qui remettent en cause cette politique se trompent ou sont de mauvaise foi.

Il nous a semblé nécessaire de répondre à ce plaidoyer soutenu par une personnalité qui peut être considérée comme une sorte de porte-parole de la Commission européenne.

Jean-Luc Demarty est un homme qui ne doute jamais ni de lui, ni de ce qu’il fait. Il déclarait dans un article que lui consacrait le journal Le Monde, le 26 novembre 2018, alors qu’il était encore directeur général « trade », comme on dit à Bruxelles : « A Bruxelles, on est pragmatique. Penser que le libre-échange est une bonne chose, ce n’est pas une approche idéologique. De tout temps, l’ouverture au commerce a créé de la croissance et de l’emploi ».

Il ne peut pourtant pas ignorer que le débat entre les libre-échangistes et les protectionnistes est aussi vieux que l’économie et que de bons arguments existent pour défendre l’option protectionniste. Il peut encore moins ignorer que la globalisation et la libéralisation des échanges, qui constituent l’essence même de la pensée et de l’action de l’administration européenne qu’il a dirigée, sont entrées en crise depuis de nombreuses années, et que nous assistons à leur explosion désormais dirigée par la puissance qui les a imposées au reste du monde, les États-Unis de Donald Trump.

N’en déplaise à Monsieur Demarty, vendre le produit que l’on vient de fabriquer à son voisin est un acte de commerce, mais faire de cet acte et du libre-échange les principes d’organisation de la société est une idéologie et non une vérité révélée indiscutable. L’Union européenne qui a obéi, depuis sa création, à cette idéologie et qui en a fait sa politique en paye le prix, élevé, depuis le début du siècle. Elle pourrait bien causer son explosion et sa disparition si ses dirigeants continuent dans cette voie

Comment Jean-Luc Demarty défend-t-il l’accord de libre-échange entre le Mercosur et l’Union européenne, dont il est un instigateur ? Son argumentation peut se résumer assez simplement : il n’y a pas de problèmes avec le Mercosur, il y a un problème avec l’agriculture française, son manque de compétitivité vis-à-vis de tous ses partenaires, à commencer par ses partenaires de l’Union européenne. Tout allait bien pour l’agriculture française jusqu’en 2010, explique-t-il. Les choses se sont gâtées ensuite, en raison de la politique agricole conduite par Nicolas Sarkozy, puis François Hollande et Emmanuel Macron.

On ne savait pas que l’exécutif français disposait d’une telle marge de manœuvre dans le cadre d’une politique agricole commune de l’Union européenne ; que chaque gouvernement pouvait conduire la politique agricole qui lui convenait, sans disposer des moyens budgétaires puisque les aides à l’agriculture sont pour l’essentiel les subventions financées par le budget de l’Union européenne, sans compétence en matière de politique commerciale puisqu’il s’agit d’une compétence propre et exclusive de la commission de l’Union européenne, sans compétence législative puisque le cadre juridique de l’activité agricole, en France comme dans les 26 autres pays de l’Union, est fixé par les directives et les règlements élaborés par les instances de l’Union européenne.

Nous sommes obligés de citer l’article pour montrer à quel point cette autojustification, complaisamment reprise par la plupart des journaux économiques, est fausse.

JL Demarty écrit : « Entre 1993 et 2010, après trois réformes de la PAC favorables à la France, le revenu agricole net par actif non salarié, inflation déduite, (Indicateur B d’Eurostat) progresse de 65% en France pour une moyenne de 38% dans l’UE (EUR 15). À partir de 2010 la situation se dégrade profondément… La balance commerciale agroalimentaire avec les autres États membres de l’UE perd 8 milliards en quinze ans et devient déficitaire à partir de 2015 tandis qu’elle gagne 6 milliards sur les pays tiers. Entre 2010 et 2024, le revenu agricole ne progresse que de 15% en France contre 77% en moyenne européenne, 170% en Italie, 86% en Pologne et 79% en Espagne.Les chiffres montrent sans ambigüité que cette situation est imputable à la politique agricole et économique nationale, du Grenelle de l’environnement de Nicolas Sarkozy à l’agroécologie de François Hollande poursuivie souvent en pire par Emmanuel Macron. Les causes sont bien identifiées : excès de normes, surtransposition de normes européennes souvent déjà excessives, bureaucratie tentaculaire, impossibilité de construire ou d’agrandir des bâtiments d’élevage, fiscalité plus élevée, priorité aux exploitations trop petites et limitation de leur taille, coût du travail en particulier pour les fruits et l’abattage. »

Cette argumentation semble solide, appuyée sur des chiffres, imparable. Mais tout est faux.

Entre 1990 et 2020, le revenu net de la branche agricole a baissé d’environ 40% en euros constants (les seuls qui comptent vraiment), en raison de la baisse continue des prix agricoles et de la hausse des coûts de production, en même temps que baissaient les aides directes à l’agriculture en conséquence « des trois réformes de la PAC favorables à la France » évoquées par l’ancien directeur général du commerce de l’Union européenne. La première de ces réformes et peut-être la plus importante a été décidée en 1992. La communauté économique européenne, qui allait changer de nom en 1993 pour devenir communauté européenne avant de devenir plus tard l’Union européenne, a décidé en 1992, sous la pression américaine qui voulait en finir avec la politique agricole commune dans le cadre des négociations commerciales de l’Uruguay round, de révolutionner sa politique agricole. Les aides à la production agricole, qui avaient permis à la France de devenir le 2nd exportateur mondial de produits agricoles et agroalimentaires, ont été supprimées au profit d’aide à la surface agricole exploitée. Dans le même temps, la protection du marché européen, la « préférence communautaire » comme on disait depuis la mise en place du marché commun européen, était démantelée. Les droits de douane qui permettaient aux agriculteurs européens de vendre leurs blé ou leur lait à des prix convenables ont été démantelés et les produits agricoles exposés à la concurrence internationale. Le résultat a été la baisse des prix des produits agricoles, l’effondrement du revenu des agriculteurs, et la disparition par millions des exploitations et des agriculteurs dans l’espace européen. Ceux qui sont restés ont essayé de survivre en agrandissant leur exploitation, en pratiquant une agriculture de plus en plus intensive, en utilisant massivement les produits phytosanitaires qui sont responsables de la pollution des eaux et des sols, sur laquelle les dirigeants, qui ont organisé tout cela, viennent verser de temps en temps des larmes de crocodiles.

Si le revenu disponible par actif agricole non salarié a légèrement augmenté, comme le dit M. Demarty, c’est grâce à la saignée du nombre d’exploitations et d’actifs agricoles pendant ces 30 années. En clair, le gâteau à partager a diminuer de taille, mais le nombre de ceux qui étaient autour de la table pour manger s’est réduit encore plus vite. La France comptait environ 800 000 exploitations agricoles en 1990, sur lesquelles travaillaient près de 1,3 millions actifs. En 2024, le nombre d’exploitations est estimé à 370 000 et le nombre d’actifs a environ 450 000. La taille moyenne des exploitations est passée d’un peu plus de 30 hectares à 69 hectares, ce qui et une taille comparable à celle des autres pays de l’Union européenne, contrairement à ce que pense l’ancien directeur général du commerce. La taille moyenne des exploitations françaises est supérieure à celles des exploitations espagnoles ou italiennes par exemple. Pour autant, les agriculteurs ne vivent pas mieux sur leurs exploitations agrandies, aujourd’hui, que ne le faisaient leurs prédécesseurs dans les années 1970. Au contraire. Et cette dégradation n’est pas due à la modification de circonstances naturelles qui prévalent en Europe, mais aux décisions politiques prises par les responsables européen pour organiser l’agriculture dans cet espace géographique.

La progression du revenu agricole en Italie n’a pas d’autre explication. Elle comptait 3.000.000 d’exploitations agricoles en 1990 virgule il n’en reste plus qu’un 1,3 million en 2024. Jean-Luc Demarty impute les mauvais résultats français notamment à la trop petite taille des exploitations et au frein mis à la concentration de l’activité dans le secteur agricole. En Italie, la taille moyenne des exploitations est de 9 hectares (contre 69 hectares en France) et les 74% des exploitations ont moins de 5 hectares de surface agricole utile. L’augmentation du revenu de chaque paysan en activité en Italie, entre 2010 et 2024, s’explique sans doute en partie par l’accélération du rythme de disparition des exploitations agricoles, notamment en raison d’un vieillissement encore plus sensible qu’en France de la population, et par la coexistence de secteurs de production très intensifs (les ateliers d’engraissement de bovins du nord n’ont rien à envier aux pires conditions d’élevage présentes dans le reste du monde), et de secteurs à haute valeur ajoutée (fruits, légumes et vins représentent 60% de la valeur ajoutée totale).Cela n’empêche pas 30% des exploitations agricoles italiennes d’enregistrer un résultat négatif en 2024 selon le syndicat Coldiretti.

Mais notre ex-directeur général n’hésite pas à faire feu de tout bois pour justifier son point de vue, ignorant qu’une corrélation entre deux données qui ne sont pas nécessairement liées ne vaut pas démonstration.

« Il serait certainement utile de soumettre pendant 30 ans les fonctionnaires de l’Union Européenne et ceux qui les dirigent, à une baisse continue de leur salaire en même temps qu’augmenterait leurs coûts contraints… »

Les paysans sont pris en tenaille entre la baisse continue du prix de ce qu’ils produisent et l’augmentation du prix d’achat des moyens de production agricole. En moyenne annuelle et tous produits confondus, ceux-ci ont augmenté de 70,6 % entre 2005 et 2022. Ils ont plus que triplé pour les engrais et amendements (+202,7 %) et presque doublé pour les aliments pour animaux (+94,3 %), ainsi que pour l’énergie et les lubrifiants (+92,0 %).

Le bénéfice agricole moyen par exploitant, en France, est de 17 500 euros/an, avec de fortes disparités selon les filières, équivalent à un SMIC net annuel.

Il serait certainement utile de soumettre pendant 30 ans les fonctionnaires de l’Union Européenne et ceux qui les dirigent, à une baisse continue de leur salaire en même temps qu’augmenterait dans les mêmes proportions que celles qui viennent d’être évoquées, le coût de leur alimentation, de leur logement, et de toutes les dépenses courantes auxquelles ils sont exposés.

L’agriculture française n’est pas restée inerte au cours des 30 dernières années et elle a réalisé, dans des conditions difficiles, des gains de productivité importants. Mais ceux-ci ne lui ont pas profité. Un rapport du Conseil général de l’agriculture, de l’alimentation et des espaces ruraux, l’organe d’inspection du ministère de l’Agriculture, remis en avril 2022, indique ce qu’ils sont devenus : « Les analyses menées par l’INRAE dans le cadre du projet Agr’income sur la base des comptes de surplus montrent que, pour les 4 orientations technico économiques étudiées (bovins viande, bovins lait, bovins mixtes et petits ruminants), les gains de productivité réalisés par les éleveurs entre 1988 et 2016 ont surtout bénéficié à l’aval, avec une baisse des prix des produits agricoles en termes réels. Ainsi, au cours des 3 décennies considérées, on observe que les gains de productivité et les aides publiques n’ont pas bénéficié aux éleveurs de bovins viande et que les éleveurs de bovins lait et bovins mixtes ont même vu leur résultat se réduire au bénéfice de la baisse des prix des produits agricoles ».

Il ne s’agit pas d’un tract de la Confédération paysanne, mais d’un rapport établi par un organisme de recherche généralement respecté.

Les arguments économiques avancés pour justifier l’accord avec le Mercosur sont manifestement faux.

Mais il est également inquiétant de voir un ancien directeur général, d’une des plus importantes directions de l’administration européenne, imputer la dégradation de la position internationale de l’agriculture française au « Green deal européen », c’est-à-dire à la tentative faite par l’Union européenne d’adapter sa production industrielle et agricole aux impératifs de la lutte contre le changement climatique, et à une politique agricole française trop soumise, selon lui, à la politique environnementale.

Rappelons ce qu’il explique à ce sujet : « Les chiffres montrent sans ambigüité que cette situation est imputable à la politique agricole et économique nationale, du Grenelle de l’environnement de Nicolas Sarkozy à l’agroécologie de François Hollande, poursuivie, souvent en pire, par Emmanuel Macron. Les causes sont bien identifiées : excès de normes, surtransposition de normes européennes souvent déjà excessives, bureaucratie tentaculaire, impossibilité de construire ou d’agrandir des bâtiments d’élevage, fiscalité plus élevée, priorité aux exploitations trop petites et limitation de leur taille, coût du travail en particulier pour les fruits et l’abattage…C’est en fait la mauvaise politique agricole de la France menée depuis quinze ans qui porte atteinte à sa souveraineté alimentaire, comme l’aurait fait le Green Deal Européen dans sa version initiale de 2021 qui aurait réduit la production agricole européenne de 15%, si les mesures les plus nocives n’en avaient pas été éliminées en avril 2024 à l’issue des grandes manifestations agricoles de l’hiver précédent. »

Aucun doute, M. Demarty pourrait être porté à la présidence de la FNSEA dont il reprend le discours sans nuance.

Ainsi, le Grenelle de l’environnement de Nicolas Sarkozy, qui ne fut pourtant, comme beaucoup d’autres éléments de sa politique, qu’une gesticulation sans lendemain serait responsable des difficultés de l’agriculture française. Peut-être, l’ancien directeur général du commerce n’aura-t- il pas entendu, depuis Bruxelles, Nicolas Sarkozy déclarer au salon de l’agriculture en 2011: « l’environnement ça commence à bien faire ! ». Les mêmes propos seront tenus quelques années plus tard par Emmanuel Macron dans les mêmes circonstances. Quant à François Hollande, et son ministre de l’agriculture Stéphane Le Fol, ils ont pris des mesures de plus juste répartition des aides de la PAC qui ont permis un développement salutaire de l’agriculture biologique, sans en faire, de très loin, le mode dominant d’agriculture en France (10,1% de la surface agricole utile en 2024, en baisse par rapport à 2023).

Alors que tout le monde s’inquiète de l’explosion du nombre de cancers, notamment parmi la population jeune, et du lien qu’elle peut avoir avec la multiplication des polluants éternels issus de la dégradation des produits phytosanitaires dans les sols et dans l’eau, l’ancien dirigeant européen recommande d’y aller un peu plus fort pour être enfin compétitif. Il ignore sans doute que la France se situe au 4e rang des pays européens utilisant des substances actives pour lesquelles au moins un produit est autorisé, avec 284 substances actives, derrière l’Italie – 310- L’Espagne -299- et la Grèce- 295. La seule exception par rapport aux autres partenaires européens concerne les néonicotinoïdes, sur lesquels la France a été plus rigoureuse que ses voisins. On ne saurait le lui reprocher tant les conséquences sur la santé humaine de ces produits sont désastreuses.

Curieusement, Jean-Luc Demarty n’évoque pas un élément très important de la dégradation du solde agroalimentaire de la France, celui de sa dépendance aux importations d’engrais azotés et de protéines végétales. Un rapport du ministère de l’Agriculture sur l’évaluation de la souveraineté alimentaire de la France réalisé en avril 2024 relevait que « Les exportations de protéines sous forme de céréales sont plus que compensées par les importations d’azote minéral… les livraisons d’engrais azotés, pour l’essentiel importés, peuvent représenter jusqu’à 300€/ha. De la même manière, les exportations de protéines animales (produits laitiers, viande), sont inférieures aux importations d’azote sous forme de protéines végétales, nécessaires à leur production (notamment tourteaux et graines de soja, importés du Brésil et d’Argentine). En 2022, la France importait plus de 80% de ses engrais, dont une large part provient de pays en dehors de l’Union européenne, créant une double dépendance : aux pays tiers et aux énergies fossiles (qui servent à fabriquer les engrais minéraux) »

C’est une remarque très importante car elle montre l’absurdité du discours sur l’augmentation de la productivité agricole et l’augmentation de la production pour améliorer la balance commerciale agroalimentaire. En réalité, plus l’agriculture est intensive, plus elle poursuit des rendements importants à l’hectare, plus elle cherche à produire le plus rapidement possible des animaux produisant le plus de viande possible, et plus nous accentuons notre dépendance vis-à-vis de l’extérieur. Plus nous augmentons notre consommation d’énergies fossiles importées, sous forme d’engrais azotés qui sont un sous-produit de la chimie du gaz naturel, ou sous forme de soja génétiquement modifié d’Amérique du Nord et du Sud.

 » je recommande un stage d’un à deux mois, obligatoire, pour tout économiste, fonctionnaire européen ou décideur, dans une ferme puis dans une usine de transformation agroalimentaire, période pendant laquelle ils percevraient les salaires en vigueur »

Tout cela alors que l’on constate une stagnation et dans certains cas une baisse des rendements agricoles en France et dans une bonne partie de l’Europe, non pas parce que les paysans seraient incompétents ou paresseux, mais parce que ce que peuvent produire les sols même en recourant massivement à l’apport d’engrais de synthèse et de produits phytosanitaires, ne peut pas être augmenté à l’infini.

Enfin, on retrouve dans cet article les considérations habituelles sur le coût du travail trop élevé dans l’agriculture et les industries agroalimentaires. Là encore, je recommande un stage d’un à deux mois, obligatoire, pour tout économiste, tout fonctionnaire européen, tout décideur de façon générale, dans une ferme puis dans une usine de transformation agroalimentaire, période pendant laquelle ils percevraient les salaires en vigueur. Nous pourrions alors peut-être en parler plus sérieusement.

En effet, ce qui est baptisé coût du travail, ce sont des salaires, ceux qui permettent aux gens qui travaillent dans ce secteur globalement très mal rémunéré, de vivre et trop souvent de survivre. Curieusement, les économistes ne parlent jamais du coût exorbitant de la rémunération des actionnaires, sans même vouloir évoquer pour ne pas être désagréable, le coût de la rémunération des fonctionnaires européens qui bénéficient par ailleurs d’un statut fiscal enviable.

Il est certain que le salaire d’un ouvrier dans un abattoir français est supérieur à celui d’un ouvrier dans la même activité au Brésil ou en Argentine. Mais l’objectif de l’Union européenne est-il d’abaisser le niveau des salaires en Europe sur les plus bas salaires pratiqués dans le reste de la planète  ? Si c’est cela, alors les adversaires de l’Union européenne ont raison et d’autres États membres poseront un jour la question qui a été posée par les Britanniques.

Jean-Luc Demarty décrit la dégradation de la balance commerciale de la France avec ses partenaires européens comme la seule conséquence des mauvaises décisions prises en France. Il n’évoque pas la crise financière de 2008 / 2012, qui a été une première étape de la sérieuse dégradation de cette balance commerciale agroalimentaire. Pas un mot sur la réunification allemande et ses conséquences sur les conditions de la concurrence intra-européenne. Depuis la réunification, le nombre d’exploitations en Allemagne est passé de 600 000 à 260 000 en 2020, pour une surface agricole utilisée à peu près constante, 17 millions d’hectares. La taille moyenne des exploitations allemandes est un peu inférieure à 70 hectares, elle est donc très comparable à la France. Mais dans la partie orientale du pays, les grandes exploitations héritées de la période communiste ont subsisté et elles peuvent dépasser 4 000 hectares. La moyenne cache donc de grandes disparités. Les Allemands n’ont pas été plus aptes à se réformer, pour employer un mot très cher au vocabulaire européen, que les Français ; les exploitations agricoles sont restées petites à l’ouest et grandes à l’est. Si l’on ajoute à cela l’utilisation massive d’une main-d’œuvre bon marché venue des pays d’Europe centrale, on obtient en effet des coûts de production inférieurs à ceux de la France. Mais nous pourrons convenir que cette situation ne révèle pas de mérite particulier mais plutôt un problème pour la construction européenne.

Pas un mot non plus sur la montée en puissance d’un pays comme la Pologne qui est devenue un grand producteur européen de produits agricoles et agroalimentaires dans lequel les coûts de production sont encore inférieurs à ceux de la France pour des raisons historiques que l’on connait. Mais le but de l’élargissement n’était pas officiellement d’abaisser les salaires français au niveau des salaires polonais d’avant l’émancipation de ce pays du joug russe.

Rien non plus dans l’analyse de Jean-Luc Demarty sur le fait qu’en août 2014, la Russie a décrété un embargo commercial notamment envers l’UE. Plusieurs pays membres, dont la France, qui étaient jusque-là de grands fournisseurs de la Russie en viande bovine, porcine, en produits laitiers ou en fruits et légumes (Moscou était jusqu’à l’embargo l’un des tout premiers importateurs mondiaux de fromages), ont vu leurs exportations tomber à zéro ou presque.

Une autre particularité de la France mériterait l’attention de JL Demarty : la place des sociétés multinationales dans notre économie et dans les investissements français à l’étranger. Elles emploient plus de 6 millions de salariés hors de l’Hexagone, soit nettement plus que les multinationales allemandes, italiennes où espagnoles. La Cour des comptes, dans un référé adressé à Édouard Philippe en 2019, à l’issue d’un contrôle sur la politique d’exportation agroalimentaire française écrivait : « Les conditions de participation de l’économie française à la mondialisation devraient aussi faire l’objet d’un examen car elles semblent spécifiques. Les groupes français ont davantage délocalisé leur production que leurs concurrents de l’Union européenne. Les firmes multinationales sous contrôle français réalisent 52% de leur activité et compte 53% de leurs emplois industriels à l’étranger. Cette part de la production à l’étranger est plus importante que celle des filiales de groupes allemands. Ainsi, dans le secteur laitier, les industriels français transforment 23,8 milliards de litres de lait en France et plus de 20 milliards de litres hors de France, tandis que les industriels allemands en transforment 30,3 milliards en Allemagne et moins de 5 milliards hors du pays. Cette stratégie a naturellement un impact sur leur balance commerciale. La production délocalisée se substitue à des exportations depuis le territoire français. Il n’est pas exclu qu’elle alimente également des flux d’importation importants. C’est en tout cas ce que suggèrent les chiffres fournis par la direction générale des douanes et droits indirects qui font apparaître les grands groupes multinationaux parmi les principaux exportateurs et importateurs. »

La religion du libre-échange

Tout cela n’a rien à voir avec la politique excessivement environnementale de la France et avec les salaires trop élevés de ceux qui y travaillent.

Le libre-échange est une religion pour la commission de l’Union européenne dont l’ancien directeur général est un des prêtres. Comme toute religion, elle apporte la réponse aux questions que nous nous posons dans toutes les situations. La construction d’un marché unique des marchandises et des capitaux était hier la condition de la constitution d’une Europe puissance. Chacun a pu constater ce qu’il en était. Après la crise financière de 2008/2012, qui sanctionnait la dérégulation des marchés financiers, les accords de libre-échange qui ont été multipliés par la Commission européenne devaient permettre la reprise de la croissance économique du vieux continent. Puis sont venus la guerre en Ukraine et la remise en cause du multilatéralisme notamment par Trump, pendant son premier mandat. La foi de la Commission européenne dans les vertus du doux commerce n’en a pas été affectée. Puisque le multilatéralisme ne fonctionnait plus, elle s’est employée à multiplier les accords bilatéraux de libre-échange. Ensuite, la remise en cause de plus en plus large de la globalisation telle qu’elle avait été impulsée par les États-Unis sous Bill Clinton, obligeait à trouver une nouvelle justification. Cette fois, les accords de libre-échange allaient devenir les instruments de mise en œuvre des accords de Paris et plus largement d’une politique respectueuse du climat et de l’environnement à l’échelle de la planète. C’est d’ailleurs une des vertus prêtées à l’accord avec le Mercosur par ceux qui le défendent, cet accord comportant des références à l’accord de Paris de 2015 aussi bien qu’au traité visant à limiter la déforestation. Peu importe que les COP se succèdent sans résultat et que les émissions de gaz à effet de serre continuent à progresser dans le monde, il faut faire comme si. Comme si l’on pouvait croire au sérieux des engagements environnementaux d’un Javier Milei qui agite une tronçonneuse jusque sur la scène de ses meetings, ou sur la capacité de Lula à résister au lobby agricole brésilien qui continue à défricher joyeusement et à parquer des centaines de milliers de bovins, parfois clonés, nourris aux OGM interdits en Europe, élevés dans des conditions que la réglementation et désormais la morale dominante, réprouvent dans notre continent.

L’aveu de l’ex- directeur général du commerce de l’Union européenne sur ce qu’il pense vraiment des politiques publiques en faveur de l’environnement, montre d’ailleurs qu’il les considère lui aussi comme une entrave à la bonne marche du monde vers plus de prospérité.

Un dernier argument est maintenant mobilisé en faveur de cet accord. Peut-être n’est-il pas décisif sur le plan économique, mais il l’est sur le plan diplomatique. L’Union européenne doit trouver des alliés face à la Russie et à son ancien ami américain. Les pays du Mercosur seront ceux-là.

En effet, les exportations de biens et services de l’UE vers le Mercosur représentent aujourd’hui moins de 2% de ses exportations totales et moins de 0,3% de son PIB. Selon une étude commanditée par Bruxelles, l’abaissement des barrières douanières augmenterait le PIB annuel européen de 77,6 milliards d’euros (0,05 %) et celui du Mercosur de 9,4 milliards d’euros (0,25 %) d’ici à 2040. Des variations aussi insignifiantes de l’activité économique à cet horizon temporel peuvent être considérées comme un aveu de l’incapacité à mesurer les conséquences réelles de cet accord.

Mais si l’on peut avoir des doutes sérieux sur les effets positifs de cet accord, on peut être certain de ses effets négatifs sur certains secteurs, en particulier l’agriculture et plus spécifiquement le secteur de la viande bovine. Les négociateurs européens répètent que 100 000 tonnes d’importation de plus ou de moins dans un marché aussi vaste que l’Union européenne cela ne représente pas grand-chose. C’est compter sans les dizaines d’autres accords de libre-échange déjà signés par l’Union européenne, permettant l’entrée sans droit de douane d’autres centaines de milliers de tonnes de viande bovine, et plus spécifiquement des meilleurs morceau de cette viande, de ceux qui se valorisent le plus sur le marché. Cela aura nécessairement un impact important, à la baisse, sur les prix et entraînera un recul supplémentaire de la production française déjà en déclin.

La messe n’est pas encore dite puisque cet accord doit recueillir l’approbation du Parlement européen puis une ratification par une majorité qualifiée de membres de l’Union européenne. Certains en France font valoir, à juste titre, que l’accord avec le Mercosur ne porte pas que sur le commerce mais plus généralement sur la coopération avec cette partie du monde. Si les négociations commerciales sont bien une compétence de la Commission européenne, il n’en est pas de même des autres engagements politiques pris par l’Union européenne dans le cadre de ces négociations. Mais la commission peut compter sur l’appui de la cour de justice de l’Union européenne toujours prête à étendre sa jurisprudence pour renforcer le pouvoir des institutions européennes sur celui des nations qui constituent cette Union. La CJUE a rendu un avis, en mai 2017, par lequel elle considère que tous les accords ayant un objectif essentiellement commercial relèvent de la compétence exclusive de la commission de l’Union européenne, même s’ils comportent un certain nombre de dispositions qui ne relèvent pas de l’organisation des relations commerciales. Ces évolutions jurisprudentielles qui vont toutes dans le même sens, celui du renforcement des pouvoirs de l’exécutif communautaire et du droit européen sur le droit national, dans un ensemble qui n’est pas fédéral, ne peut qu’alimenter l’opposition de ceux qui sont soucieux de conserver l’essentiel de la souveraineté au niveau national.

L’UE a déjà signé 47 accords de libre-échange avec 74 entités à travers le monde. Personne ne peut considérer que jusqu’à présent ils ont contribué à renforcer la position de l’Europe dans le monde et la solidité de l’Union européenne. À défaut de politique étrangère, l’Union européenne a une politique commerciale : ouvrir son marché toujours plus largement tandis que les autres referment les leurs. La commission a d’ailleurs implicitement reconnu les conséquences négatives à venir de ce nouvel accord sur l’agriculture française, en faisant quelques concessions financières sur la politique agricole commune à Giorgia Meloni afin que celle-ci se rallie à sa signature. Au fond, cela traduit l’absence de stratégie de la Commission européenne, mais aussi, hélas, des principaux pays qui constituent cette Union et sont incapables de se mettre d’accord sur des orientations essentielles qui permettraient à l’Europe de se faire entendre dans un monde où ne comptent plus que les rapports de force, et de force précisément l’Union européenne n’en a pas.

Jean-François Collin, le 17 janvier 2026

« Chaque voix compte »: veut-on sacrifier l’agriculture française ? Emmanuel Maurel sur LCP-AN

Emmanuel Maurel, député et animateur national de la Gauche Républicaine et Socialiste, était l’invité jeudi 18 décembre 2025 à 20 heures de l’émission de LCP-AN « Chaque voix compte ». Accusant Ursula von der Leyen « d’outrepasser ses pouvoirs » sur le Mercosur, il a rappelé que l’inquiétude est légitime sur le plan économique et sur le plan sanitaire. Cet accord fonde une concurrence déloyale, qui empêche nos producteurs de lutter. Il faut récuser cet accord.

Novembre 2025 : après l’année noire pour l’agriculture française, voici le mois noir…

2025 est une année noire pour l’agriculture française : pour la première fois, depuis 1968, la France enregistre un déficit commercial dans l’agroalimentaire, ce qui est particulièrement préoccupant.

Tout le travail des paysans, des parlementaires, des organisations de consommateurs et de citoyens, améliorer le budget de l’État pour sauver notre agriculture ne suffiront pas à redresser la situation si, par ailleurs, il n’y a pas une vraie réflexion sur la protection que nous devons avoir en matière commerciale. L’année noire a été confirmée le 6 novembre par une journée noire : en effet, l’exécutif par la voix du Président de la République s’apprête, après que la France aura dit le contraire pendant des années, à accepter l’accord commercial entre l’Union Européenne et le Mercosur.

Quand Emmanuel Maurel était député européen, avec quelques uns de ses collègues français, il expliquait que cet accord commercial est un accord « viande contre bagnole » : la Commission Européenne, et quelques-uns des Etats membres de l’UE, est totalement lucide sur le fait qu’elle sacrifiait l’agriculture française pour d’autres intérêts industriels, et notamment allemands. C’est une folie et la seule évocation des clauses de sauvegarde par Emmanuel Macron pour se défausser ne suffira pas, parce que la concurrence telle qu’elle est imposée est éminemment déloyale. On met en concurrence des agriculteurs français avec des exploitations qui sont 10, 15, 100 fois plus grandes, avec des conditions de production qui ne respectent aucune des règles que nous nous fixons à nous-mêmes pour la santé des Européens et la préservation de notre environnement, avec des salaires qui sont 5 fois inférieurs au SMIC.

Sans une réflexion sur le protectionnisme solidaire au niveau européen et au niveau français, nous sacrifierons notre autonomie agricole, donc notre souveraineté alimentaire et notre souveraineté sanitaire. Ce protectionnisme solidaire, c’est la seule voie pour sauver notre agriculture.

Nous ne devons plus supporter de voir l’agriculture française et l’industrie sacrifiées sur l’autel d’une concurrence, prétendument « libre et non faussée », mais qui est en train de faire crever des pans entiers de l’agriculture et de l’économie nationale.

Relancer l’hydroélectricité en France

La relance de la production hydroélectrique représente un avantage comparatif certain pour notre pays. Mais l’accord conclu cet été entre notre pays et la commission européenne démontre que les leçons des erreurs du passé n’ont pas été retenues. Il faudra aussi gérer d’importants conflits d’usage… une vraie réflexion sur l’intérêt général et la résilience est indispensable.

L’énergie hydroélectrique est l’un des piliers de notre mix énergétique, on n’en parle moins cependant beaucoup moins que du nucléaire, du solaire ou de l’éolien. Et pourtant, cette énergie venue des barrages représente 13,9 % de notre production annuelle d’électricité. Elle est renouvelable et, à en croire le nouveau patron d’EDF, Bernard Fontana, elle doit même redevenir une énergie d’avenir ; elle était effectivement très « populaire » jusqu’à l’avènement du nucléaire.

Peut-on relancer la « houille blanche » comme on surnomme l’hydroélectricité : jusque-là, la gestion de l’hydroélectricité à la française posait problème à l’Union Européenne. Un contentieux entre la France et la commission européenne a ainsi duré plus de dix ans : Bruxelles voulait ouvrir à la concurrence ce secteur en remettant en cause la position prédominante d’EDF dans la gestion des barrages. Dix ans de perdus, jusqu’à un accord de principe conclu à la fin du mois d’août : La France a obtenu de prolonger les concessions des opérateurs actuels, mais en les obligeant à céder un tiers de la production nationale d’hydroélectricité pour qu’ils soient vendu aux enchères à des fournisseurs privés… Une façon de reproduire tout de même la même bêtise qu’avec le nucléaire et l’Arenh – comme quoi les leçons n’ont pas vraiment été retenues.

L’État et EDF ont-ils désormais la voix libre pour relancer les investissements dans les barrages français : la production hydroélectrique a des atouts très complémentaire des autres sources d’énergie, éolien et solaire en particulier. Dans la perspective du développement des énergies renouvelables, l’hydroélectricité a vocation à jouer un rôle important dans le mix énergétique décarboné où la production dépendra énormément du soleil, du vent qui intermittent : elle permet de stocker l’énergie pour la rendre disponible dans des périodes où l’offre est faible et la demande importante, ce qui ne peuvent faire les autres sources. Ainsi le nouveau PDG d’EDF prétend vouloir augmenter les capacités de production hydroélectrique de 20 %.

Comme il serait trop coûteux, écologiquement pas vraiment soutenable, de construire de nouveaux grands barrages en France, l’idée, c’est de développer des infrastructures moins lourdes, qu’on appelle des STEP, pour station de transfert d’énergie par pompage. Cela consiste en fait à créer deux réservoirs, amont et aval : on va pomper de l’eau du réservoir aval pour le transférer en amont et ensuite turbiner cette quantité d’eau en amont vers l’aval lorsqu’on a un déficit de production. Cela permet de stocker de l’eau en amont quand le prix de l’électricité est nul ou négatif en pleine journée ou l’été, par exemple, pour l’utiliser la nuit ou l’hiver, pour produire une électricité plus rare et donc plus chère.

Il reste cependant d’autres obstacles au renouveau véritable de l’hydroélectricité en France, qui sont liés à l’impact environnemental des barrages qui modifient le cours des rivières, noie des territoires entiers, empêche la circulation des poissons et entrave plus largement la biodiversité. Et puis, il y a un autre point noir lié à la multiplication des épisodes soit de sécheresse, soit de trop fortes précipitations, l’un comme l’autre induits par le dérèglement climatique. À ce moment-là, les barrages sont utilisés comme des moyens de réguler le niveau des cours d’eau ; cela crée des conflits d’usage de l’eau entre la production d’électricité et l’agriculture, ou bien la préservation de l’environnement. Par exemple, pour préserver les milieux naturels via des contraintes sur le niveau d’éclairage minimum et, de façon plus importante, des contraintes agricoles sur l’irrigation, qui imposent de retenir l’eau en hiver pour pouvoir alimenter l’agriculture irriguée l’été.

Cette situation ne fait pas l’affaire des producteurs d’électricité, puisque en France, on a une pointe de consommation en hiver ; in fine, les contribuables vont en payer le prix : l’État, chaque année, verse des millions d’euros à EDF et aux autres opérateurs de barrage (assez peu nombreux) pour compenser l’électricité qu’ils n’ont pas pu produire à cause de ces conflits d’usage.

Frédéric Faravel

ADOPTION de la proposition de Résolution européenne d’Emmanuel Maurel par la commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale visant à rejeter le projet d’accord commercial entre l’Union européenne et les États-Unis

communiqué de presse d’Emmanuel Maurel – mercredi 15 octobre 2025

La Commission des Affaires européennes de l’Assemblée nationale a voté à la quasi unanimité1 par la commission ma résolution contre «l’accord» commercial UE-USA, où Mme Von der Leyen a capitulé face à Trump. Une large majorité se dessine à l’Assemblée nationale pour exiger du Gouvernement qu’il rejette ce texte !

­La proposition de résolution européenne, portée par Emmanuel Maurel et signée par plus de 80 députés représentant 8 des 11 groupes politiques que compte l’Assemblée nationale, a été adoptée par la quasi unanimité (une abstention) de la commission des affaires européennes.

Les députés demandent que la France rejette l’accord sur les droits de douane et le commerce conclu par Ursula Von Der Leyen et Donald Trump le 27 juillet dernier.

La Commission européenne a accepté de réduire à 0 % ses droits de douane sur les biens industriels américains, en échange… de droits de douane à 15% sur les produits européens ! (hors quelques rares exemptions).

La Commission européenne a par ailleurs outrepassé ses compétences en promettant à Donald Trump de lui acheter 750 milliards de produits énergétiques et d’invertir 600 milliards aux Etats-Unis, portant ainsi gravement atteinte aux intérêts européens (économiques, industriels, environnementaux, sociaux…).

Ce renoncement au rapport de force avec Washington a provoqué une onde de choc en Europe et fait naître un sentiment d’humiliation, partagé à 52 % par les opinions publiques européennes. Ce sentiment a également traversé la classe politique européenne, notamment française. Ce qui se joue en effet ne relève pas seulement d’un enjeu commercial. Il s’agit avant tout d’un test de souveraineté pour l’Union européenne.

Dotée de nombreux atouts mais en perte de vitesse sur les plans économique, industriel, technologique et scientifique, l’UE doit se redonner les moyens de sortir de la crise et se projeter vers l’avenir. Le rejet de cet accord est impératif pour réussir le pari de l’autonomie stratégique de notre Continent.

Les députés demandent au Gouvernement :

  • de s’opposer au projet d’accord économique et commercial entre l’Union européenne et les États‑Unis ;
  • de soumettre le projet d’accord à un vote à l’unanimité des États membres au Conseil, puis à un vote au Parlement européen et à une ratification par l’ensemble des Parlements des États membres ;
  • de refuser toute mise en œuvre d’un accord économique et commercial entre l’Union européenne et les États‑Unis sans approbation préalable des parlements nationaux
  • de solliciter l’avis de la Cour de justice de l’Union européenne sur la compatibilité de ce projet d’accord économique et commercial entre l’Union européenne et les États‑Unis avec les Traités européens.

* * * * * *

  1. Seule Constance Le Grip, députée Ensemble pour la République (ex. LR) des Hauts-de-Seine, a voté contre ; les autres membres de la commission des affaires européennes ont tous voté pour. ↩︎

Droits de douane sur l’acier : « Il faut une plus grosse inflexion de l’Union européenne » – entretien accordé par Emmanuel Maurel à Marianne

entretien publié le mercredi 8 octobre 2025 dans Marianne – propos recueillis par Martin Bot

La Commission européenne adopte une approche protectionniste pour préserver sa filière sidérurgique, gravement menacée, notamment par l’afflux d’acier chinois à prix cassé. Mais une politique vraiment ambitieuse de réindustrialisation n’est pas pour autant à l’ordre du jour à Bruxelles, selon le député Gauche républicaine et socialiste Emmanuel Maurel.

La Commission européenne s’apprête à doubler les droits de douane sur l’acier, selon le quotidien britannique The Financial Times : 18,3 millions de tonnes d’acier seront toujours exemptées de taxes, soit moitié moins qu’auparavant. Au-delà de ce quota, l’acier sera imposé à 50 %, contre 25 % jusqu’ici.

« Le marché européen de l’acier devient un marché domestique », défend Stéphane Séjourné, commissaire européen à la stratégie industrielle. Avec ce plan, Bruxelles répond aux inquiétudes des producteurs d’acier en Europe, qui alertent depuis de longs mois sur la situation catastrophique du secteur. « Il s’agit de la première véritable mesure visant à soutenir notre secteur et à soutenir des emplois de qualité en Europe. Mais il faut aller plus loin ! », a déclaré Axel Eggert, directeur général d’Eurofer, l’association européenne de l’acier.

Le plan doit encore être voté par le Parlement européen et ratifié par les États membres. Il s’applique aux importations d’acier, mais cible en particulier la Chine, qui depuis la fermeture du marché américain redirige sa production vers l’Europe. Député Gauche républicaine et socialiste (GRS) Emmanuel Maurel, réagit à ces mesures auprès de Marianne.

Marianne : L’Union européenne dévoile son plan pour protéger le marché européen de l’acier chinois. C’est un tournant protectionniste majeur ?

Ce n’est pas du tout un tournant protectionniste majeur. Ursula von der Leyen vient de négocier avec Donald Trump un accord commercial qui est d’une veine tout sauf protectionniste. C’est un accord déséquilibré et inégalitaire pour l’Europe. La Commission européenne communie dans la religion transatlantique, mais ça porte atteinte aux intérêts fondamentaux de l’Europe. Ils épousent le récit américain sur la Chine. Ce faisant, ils n’ont pas tort sur tout, la Chine s’adonne en effet à une politique de prix cassés. Mais les États-Unis sont eux aussi agressifs sur plusieurs points, et cela ne doit pas être oublié.

Il y a eu aussi le Mercosur. Pour la sidérurgie européenne, il y a un sursaut, parce que c’est une question de survie pure et simple. On est à un point où les signaux d’alerte ont été dépassés. La menace pèse sur une branche qui représente 25 000 salariés en France. ArcelorMittal et ThyssenKrupp, les deux géants du secteur en Europe, sont dans une situation très problématique. De nouvelles fermetures d’usines porteraient un coup fatal à notre développement économique et à notre souveraineté. En ciblant l’acier, la Commission européenne s’est contentée de parer au plus pressé. L’industrie a été frappée de plein fouet par une trop grande ouverture des marchés européens, l’augmentation des droits de douane américains et les surcapacités chinoises, qui inondent le marché de produits à prix cassés.

Cela sera-t-il suffisant pour sauver l’acier européen ?

Non, c’est loin d’être suffisant. Il faut réformer le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF). Il faut créer un label acier vert européen et réformer le fonctionnement des marchés publics européens pour favoriser l’acier produit en Europe. Ensuite, on ne fera pas l’économie d’investissements colossaux dans ce secteur. L’industrie sidérurgique est clé pour tous les secteurs, en particulier celui de l’automobile, qui connaît une rétraction violente à travers l’Europe. Il faudra aussi agir sur les prix de l’énergie, puisqu’avec les matières premières, elle représente une très grande part du coût de production de l’acier. Le marché européen de l’énergie n’est pas calibré comme il faudrait. Tous ces éléments font qu’on est encore loin d’une politique donnant réellement la priorité à la réindustrialisation de l’Europe. Il y a un petit bougé, alors qu’il faut une grosse inflexion.

Des industriels du secteur textile se sont plaints également des surcapacités chinoises. L’approche souverainiste pourrait-elle être appliquée à d’autres secteurs ?

Pour l’instant, le textile n’est pas une priorité européenne. Pas plus que française d’ailleurs. Ce qui explique la relative mansuétude à l’égard des enseignes de fast fashion, je pense à Shein, à Temu et aux autres. Je pense qu’il y a des opportunités pour relancer le secteur textile français. Nous pourrions développer une offre performante et écologique, mais il faudrait des investissements et des mécanismes de protection commerciale pour la soutenir. Sur d’autres secteurs, comme l’agriculture, la Commission européenne ne fait pas non plus le choix de la souveraineté. L’Union européenne, comme d’habitude, aveuglée par son idéologie, est sourde aux alertes qu’on exprime depuis plus de dix ans. Quand la crise arrive, ils comprennent enfin qu’il faut infléchir. Je suis évidemment pour, mais ça vient très tard ! Il y a des sacrés dégâts, il faut redoubler d’effort pour construire reconstruire un tissu industriel puissant.

Je pense que la mobilisation pour la sidérurgie française devrait être transpartisane. L’enjeu de décarbonation des hauts fourneaux est colossal, le montant des investissements nécessaires est immense. C’est une question de mois avant qu’il soit trop tard. Or, on ne peut pas accepter que la France se retrouve dépourvue d’industrie sidérurgique. Quels que soient les blocages au niveau politique, il faut être capable de construire une stratégie d’investissement de long terme dans ce domaine. Il faut arrêter d’être dogmatique sur les règles du libre marché, dans un monde où les règles ne sont pas respectées par les autres.

Accord UE/Mercosur : encore un mauvais coup porté aux intérêts de la France !


Depuis des années, la Gauche Républicaine et Socialiste s’oppose radicalement, notamment par la voix d’Emmanuel Maurel au Parlement européen puis à l’Assemblée Nationale, à l’accord commercial entre l’Union Européenne (UE) et le Mercosur. Sa validation « définitive » par la Commission Européenne aujourd’hui est inacceptable ; l’exécutif français se cache derrière de pseudo avancées, obtenues suite à ses alertes quand il avait été placé sous pression des parlementaires et de l’opinion publique française, pour baisser la garde. En fait, rien n’a changé ! L’accord n’est pas plus acceptable qu’avant !

L’accord de libre-échange entre l’UE et le Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay) est présenté par la Commission européenne comme une avancée géopolitique et économique majeure. En réalité, il s’agit d’un projet néfaste pour l’environnement, pour l’agriculture européenne et pour la souveraineté de la France. Sa validation constituerait une faute stratégique.

C’est une aberration écologique. Il prévoit l’importation annuelle en Europe de 99 000 t de bœuf, 180 000 t de volaille et 650 000 t d’éthanol. Cette hausse inédite des exportations provoquerait entre +5% et +25% de déforestation supplémentaire en Amazonie, aggravant le réchauffement climatique et détruisant la biodiversité. Loin de renforcer le « Green Deal » européen, cet accord l’anéantit : il encourage les émissions de gaz à effet de serre liées au transport maritime et institutionnalise une agriculture intensive à l’autre bout du monde, alors que les agriculteurs européens sont soumis à des exigences environnementales fortes. Il autoriserait l’importation de produits agricoles cultivés avec des pesticides interdits en Europe, au mépris de la santé publique et de la cohérence réglementaire.

L’accord est économiquement défavorable à la France. Nos agriculteurs, qui doivent respecter les normes les plus strictes au monde, seraient exposés à une concurrence déloyale de produits sud-américains vendus à bas prix. L’agriculture sert trop souvent de variable d’ajustement dans les accords commerciaux négociés par Von der Leyen. Or la France, jadis deuxième exportateur agricole mondial, est tombée au 5e rang en 20 ans, tandis que ses importations alimentaires ont doublé, atteignant 63 Md € en 2022. Accroître encore cette dépendance, c’est fragiliser notre souveraineté alimentaire et condamner des milliers d’exploitations à disparaître.

La Commission européenne se justifie par une volonté d’ouverture géopolitique. Mais derrière ce discours, ce sont surtout les grandes multinationales, avides d’accéder aux marchés publics et aux ressources naturelles du Mercosur, qui sortiraient gagnantes. Ni les populations européennes, ni les travailleurs sud-américains n’y trouveraient leur compte. Les syndicats du Mercosur eux-mêmes dénoncent un accord qui enferme leurs pays dans le rôle de fournisseurs de matières premières et menace leur industrialisation. C’est un traité perdant-perdant : destructeur pour l’environnement, funeste pour l’agriculture européenne et stérile pour le développement du Sud.

Depuis le traité de Lisbonne, la politique commerciale relève exclusivement de l’UE, et les parlements nationaux n’ont plus de véritable pouvoir de blocage. Mais valider un tel texte reviendrait à imposer aux peuples des choix stratégiques contraires à leurs intérêts et à leurs engagements climatiques. L’exécutif français devrait donc se montrer intraitable.

La France a tout à perdre dans l’accord UE-Mercosur. Elle doit s’y opposer fermement, non par protectionnisme autarcique, mais d’abord pour défendre un modèle agricole durable, préserver son autonomie stratégique et rester cohérente avec ses ambitions environnementales. L’Europe et la France ne doivent pas céder aux dogmes du libre-échange à tout prix : il est temps de tourner la page des traités commerciaux destructeurs et d’inventer une coopération internationale fondée sur la réciprocité, la justice sociale et la transition écologique.

Après son deal capitulard avec Donald Trump, Ursula von der Leyen démontre à nouveau aujourd’hui son enfermement idéologique. Emmanuel Macron ne lui oppose rien de sérieux. Le prochain gouvernement français qui succédera à celui de François Bayrou, qui sera démis le 8 septembre prochain, doit avoir pour mandat une ligne de fermeté absolue sur ces dossiers.

Frédéric Faravel

« La France est en faillite ? Mensonge, la France vit en dessous de ses moyens ! » – tribune de Mathieu Pouydesseau dans Marianne

tribune de Mathieu Pouydesseau publiée dans Marianne le mardi 26 août 2025

Le mur de la dette, le pays en ruine, le FMI bientôt au chevet de la France… Depuis plusieurs mois, tout le monde semble tirer la sonnette de l’alarme financière. Pas Mathieu Pouydesseau, entrepreneur du numérique en Allemagne, ancien conseiller du commerce extérieur de la France et responsable politique de la GRS, qui s’intéresse plutôt aux excédents à l’épargne privée, abondante en France comme en Allemagne mais mal investie. Explication.

Toute l’Europe se porterait mieux si l’Allemagne cessait d’être la fourmi. Car fourmi, elle passe son temps à se faire arnaquer son épargne. L’épargne européenne, c’est 36 000 milliards d’euros. Trois fois le montant de la dette publique. Autrement dit, l’Europe n’a aucun problème de financement. Aucun. Ce qu’elle a, c’est un problème de vision, de courage, de politique. L’Allemagne, avec près de 9 000 milliards d’euros d’épargne, consomme peu, investit encore moins, et surtout investit mal. Très mal. Les ménages, les entreprises, l’État : tous font les pires choix, comme le confirment la BCE et le magazine Der Spiegel. L’argent dort, ou pire, s’évapore.

La France, elle, n’est pas en reste : plus de 6 000 milliards d’euros d’épargne. Mais elle ne prête pas assez à ses entreprises, ni à ses services publics. Depuis 2010, on nous martèle que « la France est en faillite ». Mensonge. La France vit en dessous de ses moyens. Elle investit en dessous de ses capacités. Et pourtant, en 2024, son solde extérieur était positif. Le tourisme, les entreprises, les services ont rapporté plus qu’ils n’ont coûté. Il n’y a pas de crise de financement. Il y a une crise de gouvernance. Une classe politique incapable de comprendre que l’investissement est la clé.

La France, avec sa démographie dynamique, devrait être en tête de la relance européenne. Mais non. L’Europe préfère envoyer un quart de ses investissements… aux États-Unis. Le texte de l’accord sur les droits de douane dévoilé le 21 août confirme d’ailleurs que les entreprises européennes devraient investir 600 milliards de dollars supplémentaires dans les secteurs jugés stratégiques aux États-Unis d’ici 2028.

La France peut apporter autre chose

Les États-Unis, justement. Leur productivité dépasse celle de l’Europe. Leur PIB progresse deux fois plus vite. Et grâce à leur privilège monétaire, ils imposent des tarifs douaniers sans résistance. Pourtant, si les États-Unis étaient dans l’Union européenne, ils se verraient imposer une Troïka façon Grèce : épargne des ménages quatre fois inférieure à celle de la France, dette publique à 122 % du PIB, déficit à 6,5 %, balance commerciale déficitaire à 5 % du PIB. Et malgré tout, aucune perte de crédibilité financière. La Chine, elle aussi, dépasse les 60 % de dette publique. Et elle investit. Car ailleurs, on n’a pas oublié une vérité que l’Europe refuse de voir : l’épargne a besoin d’un débouché. Elle doit revenir dans la sphère réelle.

Comme le disait l’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt en 2011 : « Les excédents des uns font les dettes des autres. » L’Allemagne exportatrice a intérêt à financer ses clients. Mais elle préfère thésauriser, par peur de la dette. Résultat : l’épargne est gaspillée, ou investie hors d’Europe. Le rapport Draghi chiffre le déficit d’investissement à 5 % du PIB pendant dix ans. Bonne nouvelle : notre épargne couvre largement ce manque. Il est temps de faire exploser cette machine. Un changement de paradigme s’impose.

Le mercantilisme, mal interprété par l’Allemagne de Merkel, n’a jamais été transformé en puissance. Par peur que l’investissement entraîne la consommation, et donc les importations, on a préféré l’austérité. Résultat : appauvrissement des Européens, affaiblissement du continent. La France peut apporter autre chose. Elle est la nation de l’universalisme, du rationalisme, de la fraternité. Elle est aussi une nation révolutionnaire. Elle sait renverser les choses. Elle l’a fait. Elle le refera. Danton disait : « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la patrie est sauvée. » Le temps des pusillanimes est fini.

Mathieu Pouydesseau

Défense (6/6) : Comment les États-Unis veulent verrouiller le financement de la défense en Europe

Nicolas Ravailhe, professeur à l’École de guerre économique et avocat au barreau de Bruxelles (droit européen), propose une chronique sur la guerre économique entre les États-Unis et l’Europe dans le domaine de la défense en six volets. Ces articles ont été initialement publiés dans La Tribune.

Dernière partie : le nerf de la guerre qui est comme toujours la question du financement contrôlé par le droit. De l’économie de guerre à la guerre économique, l’Union européenne devra se mobiliser pour rester la plus autonome possible.

Personne n’ignore que sans maîtrise des financements, il ne peut pas y avoir de souveraineté. Toute l’expertise de l’Union européenne (UE) se déploie donc sur le sujet et c’est un « festival » de pièges à tous les niveaux. Des experts, par exemple des universitaires américains, sont dépêchés pour venir modéliser les enjeux du réarmement de l’UE devant les décideurs européens. La dernière intervention, le 26 juin 2025 devant une commission du Parlement européen, est celle de Madame Kaija Schilde, Associate Dean of Studies, Pardee School of Global Studies, Boston University.

Dans son intervention, elle a expliqué aux Européens que la logique d’arsenal des États était néfaste. Kaija Schilde a plaidé pour un cadre juridique sécurisant au niveau européen – ce qui est fait avec la « modernisation » prévue des directives – afin de permettre au secteur privé d’investir dans des marchés sécurisés. Werner von Siemens, véritable père fondateur de l’UE, n’aurait pas dit mieux : « qui crée la norme, crée le marché ». Viennent ensuite les logiques de financements.

Avant de financer, il est donc nécessaire de restreindre les marges de manœuvre des États. Pourtant, les directives sur les marchés publics permettraient le contraire. Il convient aussi « booster » les possibilités de commercer en matière de défense. La dernière proposition vise à éliminer des freins dans la directive de 2009 sur les marchés de défense et dans des législations connexes, « Omnibus défense ».

Les marchés publics : cible numéro 1

Pour la France qui aspire à se réindustrialiser, le fait que la défense relève de marchés publics spécifiques est d’ailleurs un énorme atout. L’ambassadeur américain en Europe ne s’y est pas trompé et ils déplore déjà que des États qualifient de défense certaines dépenses un peu en marge du sujet. Qu’à cela ne tienne… les Européens négocient que dans les 5% de PIB affectés à la défense, 1,5% serve la logique de défense, des infrastructures connexes par exemple.

Ensuite, la commande publique des Européens est organisée. Le Parlement européen et le Conseil ont eu à se prononcer sur le programme EDIP. Des débats ont eu lieu sur des dispositions fantoches et inopérantes concernant la souveraineté, par exemple la condition de 65 % de composants européens pour intégrer les dispositifs européens. Or, il suffit de 1% pour être dépendant de composants stratégiques. Quant aux 65% de composants européens, la définition n’est pas très claire étant donné que des groupes étrangers produisent en Europe souvent en coopération avec des groupes américains, comme par exemple Rheinmetall. La France et l’Allemagne s’opposent sur la définition de la souveraineté.

Il faut de l’argent, encore de l’argent

Sur les 800 milliards annoncés du plan Rearm Europe, 650 milliards doivent provenir des États. Qui dispose de montants aussi importants ? L’Allemagne est riche et peut allouer 400 milliards. Un belle aubaine pour combler le « trou d’air » des industries civiles. Le PDG de Rheinmetall a été vu visitant des usines Volkswagen. De l’intérêt des directives européennes qui permettent d’investir dans la défense sans les cadres européens contraignants. En matière civile, la réglementation des aides d’État et celle sur les marchés publics auraient été un obstacle avec de tels montants.

Pour la France qui peine à respecter sa loi de programmation milliaire, la réalité est autre. L’UE a donc ouvert aux États qui n’ont plus d’argent la possibilité de se réarmer. La contrainte dite « critères de Maastricht » qui pèse depuis des années sur les budgets des États est levée, à tout le moins partiellement, pour une durée limitée – quatre ans dans la proposition initiale. À juste titre, la France n’a pas souhaité recourir à cette faculté de « clause de sauvegarde » offerte par l’UE. S’endetter davantage n’a pas de grande utilité sans logique de conquêtes économiques.

De plus, des logiques d’opposition franco-françaises sur l’usage de la dette surgiraient alors que nous avons besoin d’investir dans la défense comme dans d’autres secteurs.
Dans quatre ou six ans, nous serions davantage endettés et directement placés sous tutelle. L’Italie n’est pas plus motivée. Face au peu de succès de la mesure, l’UE cherche donc d’autres marges de manoeuvre tout en refusant l’endettement commun. En effet, l’Europe du Nord craint d’être exposée par les dettes de concurrents. De plus, ces derniers pourraient se renforcer dans la compétition qui s’accentue en matière de productions et de ventes d’armes.

Outre les 650 milliards d’euros sensés être mobilisés par les États, l’Europe lance le programme SAFE, doté de 150 milliards d’euros entre 2025 et 2030. La France a décidé d’y recourir. Tout sera donc intelligence économique dans ce programme qui vise l’achat ou la production d’armes en coopération et avec toujours la même « ambiguïté » autour de la notion « d’au moins 65% de composants ou technologies européennes ».

L’Allemagne verrouille les votes

Les fonds européens actuellement disponibles sont mobilisés. La politique régionale, gros pourvoyeur, a été immédiatement sollicitée. En l’espèce, l’Allemagne s’est souvenue des succès de son Ostpolitk qui a servi ses exportations et ses investissements à l’étranger. Contributeur net au budget européen, comme et même davantage que la France, la République fédérale et ses Länder ont aidé les entreprises allemandes à se ruer sur les financements européens disponibles en Europe de l’Est après les élargissements, c’est-à-dire avec la sécurité juridique du droit européen.

Ces relais de croissance, à l’opposé de délocalisations effets d’aubaine, n’ont pas supprimé d’activités outre-Rhin. Les entreprises allemandes ont augmenté leur volume de production, réduit les coûts et gagné en compétitivité. Les États, objets de ces investissements, ont été arrimés aux intérêts allemands pour conserver ces activités économiques. Ils votent donc majoritairement avec l’Allemagne les choix législatifs et normatifs de l’UE, ce qui conforte les majorités au Conseil comme au Parlement européen. La gouvernance de la Commission européenne est quant à elle bien maîtrisée par la présidente et ses collaborateurs.

L’ouverture des fonds européens de la politique régionale aux activités de défense va donc engendrer les mêmes logiques que dans le civil. Ne pas accompagner des PME et des grands groupes dans leurs logiques de croissance dans les États européens exposera à des difficultés concurrentielles très fortes. La préparation du prochain cadre financier européen, post 2028, devrait renforcer ces logiques au profit des industries de défense.

Les Français ont payé des chars coréens à Varsovie

Bien entendu, d’autres fonds européens contribuent à financer les activités de défense. Le Fonds européen de la défense (FEDef) est peu doté mais il a une influence sur les coopérations et les choix de défense en Europe. On voit mal la France, avec ses finances publiques exsangues, participer au financement d’un projet via le FEDef et concomitamment financer un projet concurrent avec le budget de l’État. Le Programme de R&D civil de l’UE – Horizon – est aussi sollicité en raison de la dualité de certaines activités ou de transferts très aisés de technologies civiles vers les matériels de défense.

La Banque européenne d’investissement est également à la manœuvre. Une première tranche de 3 milliards a été débloquée. Dans ce cadre, le premier partenariat signé avec des banques européennes pour distribuer ces prêts est conclu avec la Deutsche Bank pour 500 millions d’euros destinés à financer des entreprises en Europe. BPCE devrait recevoir une enveloppe de 300 millions d’euros.

Il est utile de noter que ces programmes européens sont « audités » à grands frais par des cabinets américains (soumis au droit américain). Les mêmes cabinets conseillent aussi les instances européennes, notamment la DG Defi de la Commission européenne.

En outre, on rappellera qu’un autre programme, la Facilité européenne pour la paix, est déployé dans le but de moderniser les armées européennes qui ont donné des matériels à l’Ukraine. Les armes données sont remplacées par des équivalents à valeur du neuf sans condition de souveraineté européenne. Le contribuable français et européen a par exemple payé des chars coréens et des avions américains à la Pologne avec une perte sèche pour notre industrie et le budget de nos armées d’environ trois milliards d’euros. Il est faux de dire que nous n’étions pas en capacité de fournir, d’autant plus que les Russes ne sont pas en état d’attaquer l’UE à brève ou à moyenne échéance.

Création d’une banque de défense

Comme les fonds publics ne suffiront pas : les fonds privés sont-ils la solution ? Un lobbying très intense s’opère dans l’UE autour de ce business très prospère. Il est envisagé de créer la Banque de défense, de sécurité et de résilience (DSR) conçue comme un instrument financier stratégique visant à renforcer les capacités de défense collective des nations euro-atlantiques et indo-pacifiques.

Dans un contexte de menaces sécuritaires et d’incertitudes économiques croissantes, de nombreux pays alliés peinent à maintenir des dépenses de défense adéquates en raison de ratios dette/PIB élevés, de coûts d’emprunt élevés et de contraintes budgétaires nationales. La Banque DSR proposée vise à alléger ces pressions financières en fournissant un mécanisme de financement durable et coopératif facilitant les investissements à long terme dans la défense, la sécurité et la résilience ».

Le droit américain en embuscade

Tout est dit et cela résume tout : les États n’ont plus de moyens financiers et l’UE se charge de les contraindre en ce sens. L’UE régule, par la R&D et le droit, le marché et les programmes européens de défense. Des experts américains viennent expliquer que le privé permet d’être cinq fois plus efficace que les États. Une banque est créée pour décider qui finance quoi et où. De plus, elle saura tout sur ceux qui solliciteront les fonds. En matière, d’intelligence économique, on ne peut pas faire mieux. La force de l’extraterritorialité du droit américain pourrait se charger du reste « en cas de nécessité ».

Les États comme les entreprises de défense n’auront pas le choix. Ils devront recourir à  des structures financières privées – il n’y aura pas ou peu d’argent disponible ailleurs – ou périr face à une concurrence qui sera financée. Bien évidemment, cette banque ou des équivalents ne seront pas contrôlés par des États en mesure d’exercer leur pleine souveraineté. En l’état des perspectives européennes comme des moyens nationaux, il est manifeste que des fonds privés doivent être mobilisés, en particulier pour sécuriser les fonds propres de nos entreprises comme pour assurer leur croissance.

L’irrigation des fonds privés vers le secteur de la défense est urgente mais en étant opérée de concert avec les États. Les fonds privés nationaux n’obèrent pas forcément la souveraineté d’un État. Économie de guerre ou plutôt guerre économique, il nous appartient de nous mobiliser.

Nicolas Ravailhe

(fin … provisoire)

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