La perspective de l’examen le 16 avril prochain par l’Assemblée Nationale de la proposition de loi (PPL) visant à lutter contre les « formes renouvelées de l’antisémitisme » tend le débat public, tout autant qu’il passe par-dessus la tête de la majorité de nos concitoyens.
Pour ajouter à la sérénité des débats, en pleine campagne des élections municipales, a été lancée le 18 février 2026 une pétition sur le site de l’Assemblée Nationale pour dénoncer avant même son examen le caractère liberticide de la PPL Yadan et appelant les députés à voter contre. Cette pétition, fortement relayée par la France Insoumise, a dépassé mardi 7 avril les 500 000 signatures, ce qui ouvre la perspective d’un débat dans l’hémicycle sur cette pétition, dont à nouveau sur la PPL et sur le vote des députés qui n’a pas encore eu lieu… Autant dire que le calendrier de l’Assemblée nationale va être durablement accaparé, dans un contexte où aucun débat politique serein ne semble possible, par des échanges sur le conflit et les massacres du Proche Orient, sur lesquels la France a perdu par ailleurs depuis longtemps toute capacité d’influence (comme le montre la faiblesse de ses interventions face aux bombardements massifs du Liban et de sa population par l’armée israélienne).
À défaut d’avoir une prise sur les événements, il semble donc que la réalité du débat tel qu’il s’est installé depuis un an et demi (la PPL Yadan a été déposée sur le bureau de l’Assemblée Nationale le 19 novembre 2024) sert avant tout à régler des comptes ici en France, à montrer des muscles, lancer des anathèmes. On voit agir d’un côté comme de l’autre dans le seul but de consolider des socles, le cœur de ces socles, en prévision de nouveaux affrontements. C’est clairement un processus qui ne peut conduire qu’à fracturer un peu la communauté nationale, mais les « apprentis sorciers » qui touillent leur mixture ont ici peu de scrupules, qu’ils ne mesurent pas la portée de leurs actes ou qu’un cynisme absolu les animent.
Pourquoi la PPL Yadan pose-t-elle problème ?
Je fais partie de ceux qui ont fini par considérer que la députée Caroline Yadan est devenue « l’idiote utile » des antisémites. Il ne s’agit plus seulement avec son texte de qualifier d’antisémites ceux qui discriminent, harcèlent et agressent les juifs à raison de leur appartenance à une religion, une culture sociologique, réelle ou supposée ; il ne s’agit plus seulement de mettre en cause ceux qui appellent au meurtre et à la haine ou passeraient à l’acte ; il ne s’agit plus seulement de mettre en cause ceux qui voudraient purement et simplement détruire l’État d’Israël et donc jeter à la mer et tuer les 7 millions de juifs israéliens (parce que c’est cela que cela veut dire)…
Le préambule de la PPL Yadan pose ainsi comme interprétation de sa mise en application éventuelle de mettre en cause ceux qui critiquent la politique de l’exécutif de l’État hébreu, en donnant force juridique à l’adoption (très discutée) en 2019 par l’Assemblée nationale d’une résolution destinée à reconnaître la définition opérationnelle de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA). Cette définition est la suivante : « L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte. » Mais au-delà du sens strict de cette définition, les exemples qui y sont adossés visent à élargir les possibilités de contester la politique conduite par un gouvernement israélien ; ainsi « l’antisémitisme peut se manifester par des attaques à l’encontre de l’État d’Israël lorsqu’il est perçu comme une collectivité juive » ou « l’établissement de comparaisons entre la politique israélienne contemporaine et celle des Nazis ». La PPL Yadan introduirait alors une limitation disproportionnée de la liberté d’expression : ce n’est pas un petit sujet… La liberté d’expression n’est pas totale en France (et heureusement, si on peut s’épargner l’hypocrisie du free speech états-unien), elle est encadrée par la loi. Autant donc ne pas voter une loi verbeuse, qui ne renforce pas l’arsenal législatif ni la vigilance du juge dans la lutte contre l’antisémitisme, mais ajoute des biais dans l’interprétation des textes et créent des catégories juridiques (apologie « implicite » du terrorisme ou « provocation indirecte », notamment avec son article 2) impossibles à appliquer et dont le Conseil d’État a souligné la potentielle inconstitutionnalité. Une nouvelle source de contentieux dans laquelle les antisémites eux-mêmes prendront un malin plaisir à s’engouffrer.
Le discours qui accompagne la PPL Yadan représente donc une dérive grave parce qu’il introduit un amalgame de fait entre nos concitoyens qui se considèrent comme juifs (ou qui sont considérés comme juifs par les antisémites) et la politique d’un État étranger dont ils ne sauraient être comptables. Si on est antisémite parce qu’on critique le gouvernement Netanyahu, parce qu’on estime que ce gouvernement commandite des actes à portée génocidaire (au hasard), on est mis dans le même panier que ceux qui prêchent la haine des juifs, et nos concitoyens de culture juive (réelle ou supposée) sont donc mis dans le même panier – malgré eux – que le gouvernement d’extrême droite israélien actuel, dont les actions sont particulièrement ignobles depuis deux ans et demi.
L’argumentaire de la PPL Yadan reproduit en miroir le délire des pires antisémites qui se déchaînent de façon redoublée. Depuis les massacres perpétrés le 7 octobre 2023 par le Hamas et ses alliés, depuis que la campagne honteuse dirigée par le gouvernement Netanyahu a conduit à la mort délibérée de dizaines de milliers de civils dans la bande de Gaza (sans compter le redoublement d’agressions et de nettoyage ethnique en Cisjordanie), les actes antisémites (de diverses natures) ont effectivement explosé et durablement : 589 en 2021 ; 436 en 2022 ; 1676 en 2023 (+280 %, quand dans le même temps l’augmentation des actes racistes – toute catégorie confondue, celle-ci comprise – étaient de 20 % sur l’année, ce qui est déjà effrayant), dont près de 1500 pour la seule période courant du 7 octobre à la fin de l’année 2023 ; 1570 en 2024 ; 1320 en 2025. On reste à un niveau très élevé sur plusieurs années ; le lien avec le conflit israélo-palestinien et la tension qu’il suscite au sein des sociétés européennes (le phénomène n’est pas strictement français, mais la France compte la communauté juive la plus importante du monde après Israël et les États-Unis d’Amérique) sont évidents, mais les outils juridiques français pour combattre le racisme et l’antisémitisme dans le pays sont déjà importants.
Quelle que soit la pseudo-motivation des actes et agressions antisémites, on peine à comprendre en quoi l’adoption de la PPL Yadan permettrait de réduire le nombre d’actes antisémites et de les réprimer plus qu’ils ne le sont aujourd’hui. En créant dans le droit français un lien intrinsèque entre nos concitoyens juifs et les gouvernements de l’État d’Israël, elle offre au contraire un beau camouflage aux antisémites (qui existent dans tous les milieux de ce pays, selon des traditions diverses et variées) et ajoute de l’eau au moulin des complotistes et des antisémites. Le climat ainsi créé, qui s’ajouterait au contexte actuel, favoriserait à coup sûr un plus grand nombre de passages à l’acte, en compliquant le débat politique et l’éducation populaire qui sont les seuls outils efficaces à long terme pour faire reculer l’antisémitisme.
Honte à elle qui dévoie un combat nécessaire et vital qui sera désormais dénoncé par un nombre abrutis croissants qui verront à chaque accusation d’antisémitisme un sombre complot surtout quand les accusations sont étayées… Je pense que ceux qui ont cosigné cette PPL pour de mauvaises raisons et sous le coup de l’émotion, sous le coup parfois de véritables attaques antisémites à leur égard, devraient se raviser… Nous avons besoin de retrouver la sérénité : le débat et l’adoption de cette PPL ou le débat sur la pétition font tout le contraire.
Les dérives de la campagne contre une PPL stupide
La PPL Yadan, si elle était adoptée pourrait d’ailleurs avoir des conséquences juridiques acrobatiques d’un point de vue politique et international. Comme le dit l’historienne Sylvie Anne Goldberg, dans un entretien publié vendredi 10 avril 2026 par Le Monde, « Avec la “loi Yadan”, c’est le statut de la mémoire et son rapport au temps politique qui sont en jeu ». Débattre du statut d’un Kurdistan indépendant pourrait s’avérer ainsi juridiquement risqué (nulle doute que quelques associations liées aux Loups Gris viendraient ainsi polluer le débat), de même que du statut de Taïwan (voulez-vous tester les relais de l’ambassade de Chine en France ?) ou de la réunification des deux Corées ou de l’Irlande (on trouvera bien des loyalistes extrémistes d’Ulster pour cela)… ironiquement, la Palestine étant reconnue en France, certaines officines du Likud ou des héritiers de Meir Kahane (comme la LDJ), pourraient alors peut-être poursuivies en France pour leur négation du droit des Palestiniens à un État… tout cela frise l’absurde : on ne peut remplacer le débat politique par les tribunaux et exposer notre pays à être le terrain de jeu de puissances étrangères.
Pourtant, j’ai lu et relu la pétition et j’y trouve trop d’ambiguïtés pour lui accorder ma signature malgré tout le mal que je pense du fond et de l’opportunité de la PPL Yadan. Je ne peux pas non plus cautionner les visuels qui accompagnent la pétition. On mesure ici à quel point la conjugaison des réseaux sociaux, devenus la poubelle du débat public, et de la création d’images assistée par l’intelligence artificielle, détériore la réflexion et l’échange.
À en croire les publications de nombreux promoteurs de cette pétition, le débat public en France ne devrait plus se structurer qu’autour du Proche-Orient. Cette posture implique d’importer dans notre pays, en faisant des amalgames, donc entre Français un affrontement qui est déjà horrible à 4h20 de vol d’ici. Depuis plusieurs semaines, j’ai pu constater la floraison d’arguments faisant l’amalgame entre le soutien de certains de nos concitoyens à cette PPL et une complicité ou une apologie de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité pouvant conduire à un génocide.
J’ai pu lire, dans le Val-d’Oise, dans l’Essonne ou ailleurs, que certains promoteurs de cette pétition dressent des listes de citoyens français à raison de leur nom et de leur origine juive supposée pour les traiter a priori de soutien de la PPL Yadan ou de soutien du génocide (y compris quand ces deux assertions sont fausses). Voilà bien un procédé antisémite pur et non faussé. Croyez-vous qu’après l’explosion des agressions antisémites en France depuis octobre 2023, cette façon de procéder à de tels amalgames, de telles dénonciations (les listes diffusées sur les réseaux sociaux étaient publiques) puisse rassurer nos compatriotes ? Croyez-vous que si certains parmi eux ont pu être des soutiens de la PPL Yadan, ces méthodes qui sont similaires aux pires campagnes antisémites qui ont pu avoir lieu dans notre pays, contribueront à les convaincre de leur erreur d’analyse ?
Le débat public en France doit-il sombrer dans une assimilation d’un seul de nos concitoyens aux crimes d’un gouvernement du fait de son identité culturelle, religieuse, sociologique réelle ou supposée, doit-on suivre ceux qui argumentent qu’on est complice de criminels du fait de son attachement à l’existence d’un État juif ? La façon dont est conduit le débat dans notre pays sur le sujet frise l’absurdité vétéro-testamentaire : un dieu vengeur vous fera payer pour les fautes d’un cousin imaginaire et sur mille générations. À la fin, il ne pourrait en rester qu’un… Car derrière tout cela, traîne l’idée de la négation de la solution à deux États, l’idée qu’il ne faut plus qu’un seul État de la mer au Jourdain : entre Rima Hassan, protégée de l’ancien régime familial El-Hassad, et Bezalel Smotritch ou Itamar Ben Gvir, héritiers des commanditaires de l’assassinat d’Yitzhak Rabin, l’écart n’est pas celui des discours mais du camp, l’une comme les deux autres (et quelques uns avec eux tous) prônent la négation de l’humanité commune. L’autre différence, c’est que les deux ministres suprémacistes sont au pouvoir et qu’on peut espérer que la députée européenne n’y accédera jamais. Mais les uns comme les autres nous promettent pour longtemps un déferlement de boue et de sang, si on leur laisse les mains libres.
Voilà ce qui m’effraie dans la façon de conduire le débat aujourd’hui et d’aller chercher ailleurs les référentiels qui y président : c’est un ferment de guerre civile, de fracturation durable de la communauté nationale, de négation complète de ce que porte l’idéal de la République française, de cette nation politique qui se moque bien de vos origines ou de votre religion pourvu que vous souhaitiez être un(e) citoyen(ne) sincère (du principe à son exécution, la marge reste importante).
Une dernière question aux lectrices et aux lecteurs : trouvez-vous normal que les deux tiers des questions auxquelles j’ai eu à répondre sur les réseaux sociaux pendant la campagne des élections municipales, c’était pour savoir si je niais un génocide, si je le soutenais ou si j’étais pour la loi Yadan ? La place des sujets quotidiens des habitants : un tiers… Voilà je crois la démonstration que l’excès frôle souvent de près la bêtise et que ce n’est pas avec de telle méthode qu’on rassemblera une majorité de nos concitoyens pour battre les fascistes, arriver au pouvoir, transformer le pays, faire reculer le racisme et les discriminations et surtout travailler à l’égalité républicaine vraiment pour celles et ceux qui subissent toutes les défaillances de notre société.
Frédéric Faravel
(merci aux conseils de Damien Vandembroucq et Laurent Miermont)