Encadrer les marges des pétroliers : un enjeu de maîtrise publique et de justice

Alors que des millions de Français peinent encore à faire face à la hausse du coût de la vie, avec une inflation cumulée de près de 17% entre 2021 et 2024, et que la viabilité de nombreuses entreprises est mise à mal, la question des prix des carburants est centrale. En 2026, les dépenses énergétiques représentent encore jusqu’à 9% du budget des ménages modestes. Au moment de payer un plein de carburant, nos concitoyens font les frais d’un choix politique dont ils n’ont jamais été avertis : laisser faire le marché ou protéger les citoyens. En France, en avril 2026 le prix moyen du litre de sans-plomb 95 est autour de 2,02 €, tandis que le gazole atteint 2,35 €. Ces tarifs sont parmi les plus élevés d’Europe.

Or certains de nos pays voisins ont fait le choix clair d’avoir une politique tarifaire administrée pour les produits pétroliers. Certains de ces pays sont pourtant considérés comme des paradis fiscaux chantres du libéralisme économique.

Les gouvernements français n’exercent aucun contrôle sur les marges des distributeurs : le citoyen-consommateur est une variable d’ajustement et la vache à lait des grands groupes (qu’il paie directement ou que le budget de la nation vienne atténuer à grands frais les dégâts)

En effet, la Belgique, le Luxembourg et Malte ont mis en place depuis plusieurs décennies un mécanisme efficace de régulation des prix des produits pétroliers, basé sur le plafonnement des marges. Ce système trouve son origine dans les chocs pétroliers du XXe siècle, qui ont conduit les États concernés à instaurer des accords pluriannuels avec les acteurs du secteur. Aujourd’hui encore, ce dispositif encadre près de 100% des carburants vendus dans ces pays, y compris le fioul domestique.

Contrairement aux idées reçues, il est possible de réguler les prix sans creuser les déficits publics. En France, les mesures de soutien (remises à la pompe, bouclier tarifaire) ont coûté plus de 30 milliards d’euros entre 2021 et 2023. À l’inverse, dans les pays régulés, les pouvoirs publics fixent un prix plafond pour les carburants, ce qui évite de mobiliser des fonds publics.

Le cœur du dispositif repose sur une formule de calcul du prix maximum de vente au détail, actualisée quotidiennement, qui décompose le prix final en trois blocs principaux :

  1. Le prix de base des carburants raffinés est déterminé à partir des cotations internationales des produits raffinés, directement liées au cours du pétrole brut (notamment le Brent, qui a fluctué entre 59 et 119 dollars le baril depuis le début de l’année). Les autorités utilisent des références de marché reconnues, comme les cotations d’Amsterdam-Rotterdam-Anvers, reflétant les prix réels d’approvisionnement. Cette composante est actualisée quotidiennement, ce qui permet de répercuter rapidement les baisses comme les hausses afin d’éviter les spéculations.
  2. À cette base s’ajoutent les prélèvements obligatoires, droits d’accise par litre et TVA. Cette architecture permet de distinguer clairement ce qui relève de la fiscalité et ce qui relève des coûts économiques, contribuant à un débat public plus éclairé.
  3. Le cœur du dispositif réside dans l’encadrement des marges du secteur pétrolier. Contrairement à un marché dérégulé, les distributeurs ne peuvent pas fixer librement leur niveau de profit.

Dans les pays concernés, la marge brute maximale est généralement comprise entre 10 et 15 centimes par litre, contre des niveaux pouvant atteindre 20–25 centimes en France selon les périodes et les réseaux. Cette marge est révisée deux fois par an pour tenir compte de l’inflation (elle prend en compte les coûts de transport, de stockage et de commercialisation).

Comparaisons avec les pays voisins (chiffres moyens avril 2026)

PaysSP95 / E10Diesel
France2,02 €2,35 €
Luxembourg1,65 €1,78 €
Belgique1,85 €2,22 €
Espagne1,78 €1,84 €
Allemagne2,24 €2,43 €

Le résultat de cette formule est un prix plafond journalier. Les distributeurs ont l’obligation de ne pas le dépasser, mais restent libres de proposer des prix inférieurs. Ce dispositif assure une stabilité du marché, en réduisant la concurrence y compris en période de crise. Lors du choc énergétique de 2022, les écarts de prix entre stations étaient restés de l’ordre de 5 à 10 centimes dans les pays régulés, contre parfois plus de 30 centimes en France.

Depuis quelques semaines, nous ne pouvons que constater les effets concrets de cette politique énergétique. Dans ces pays, le prix du sans-plomb est en moyenne inférieur de 20 à 35 centimes par litre par rapport à la France en 2026, représentant une économie de 10 à 18 € pour un plein de 50 litres, soit près de 400 € par an pour un automobiliste qui fait 2 pleins par mois.

À l’heure où les plus grandes sociétés pétrolières continuent d’engranger des profits considérables, environ 80 millions d’euros de “surprofits” par jour en Europe depuis le début du conflit au Moyen-Orient, ce qui représenterait environ 2,5 milliards d’euros de surprofits rien que pour le mois de mars 2026.

Avec le système que nous proposons, le consommateur français pourrait faire une économie de 10 à 18 € d’économie par plein, sans que cela ne coûte un euro de plus aux finances publiques !

Les crises récentes, géopolitiques, énergétiques ou climatiques, ont montré à quel point les prix des carburants peuvent être soumis à des logiques spéculatives. Sans régulation, ce sont toujours les mêmes qui paient : les travailleurs, les petites entreprises, les personnes résidant en zone rurale – dont plus de 70 % dépendent de leur voiture pour aller travailler.

Encadrer les prix, c’est envoyer un signal clair : les crises ne doivent plus être une opportunité pour certains d’accroître leurs marges au détriment de l’intérêt général. Il est temps de mettre fin aux profiteurs de crise !

Pour cela nous devons reprendre la main sur notre politique énergétique, en adoptant un mécanisme de plafonnement des tarifs. Il s’agit non seulement de protéger le pouvoir d’achat, mais aussi de permettre à la puissance publique de reprendre le contrôle sur ce secteur stratégique.

Rien, ni sur le plan juridique ni sur le plan technique, n’empêche la France de mettre en place un tel dispositif. Ce qui manque aujourd’hui, ce n’est pas la capacité à faire, mais la volonté politique.

La grâce, la nausée et les mains sales

Depuis plusieurs semaines, et avant même sa sortie, le film de Xavier Giannoli, Les Rayons et les Ombres, suscite le débat et parfois la polémique. C’est assez classique pour une œuvre qui se rapporte à la période de l’Occupation et de la Collaboration et qui prétend à une certaine ambition, au minimum artistique. On ne dira jamais assez en quoi la Seconde Guerre mondiale fut dans l’histoire de France une charnière majeure, une guerre civile déclenchée, à l’occasion d’une défaite militaire face au pire ennemi de l’humanité, par ceux de nos compatriotes qui espéraient plus qu’une revanche, un effacement des fondements de notre Nation à l’issue de la Révolution et la précédente guerre civile qui l’accompagna. Le sujet en est encore aujourd’hui inflammable, car les fractures et les plaies semblent sans cesse se réactiver selon des schémas récurrents.

Il était donc prévisible qu’un tel film déclenche débats enflammés et parfois polémiques nées de ces mêmes débats. Il sera toujours trop ou pas assez pour la majorité des commentateurs qui ne sont pas cinéastes. Alors sortant de la salle obscure ce dimanche de Pâques, après 3 heures 15 qui ne m’ont pas paru si longues, j’ai voulu moi aussi apporter mon écot au débat (et non à la polémique) en partageant mes impressions.

La grâce déchue

Dans les articles et commentaires que j’ai pu lire à propos des Rayons et les Ombres, je n’ai pas vu une chose essentielle et qui pourtant crève les yeux comme elle crève l’écran. C’est d’abord et avant tout un film sur Corinne Luchaire. L’artifice narratif de l’enregistrement sur bande magnétique d’une histoire à la première personne – dont on ne sait pas (et peu importe) s’il s’agit d’une invention du réalisateur et de son co-scénariste Jacques Fieschi dont l’illusion prend fin avec la pirouette des derniers écrans noirs, ou s’il fut vraiment tenté – le rythme du récit et l’organisation des personnages autour d’elle : tout tend vers une sorte de biopic d’une jeune actrice tombée dans l’oubli et écrasé par une histoire trop grande pour elle.

On pourra dire ce que l’on veut mais ce n’est pas Jean Dujardin, dont le nom est pourtant en tête de l’affiche, et sa prestation qui dominent le film, mais bel et bien Nastya Goloubeva-Carax qui incarne Corinne Luchaire. Sa fragilité, la voix éteinte et la tristesse de son regard qui marquent son interprétation sont évidemment parfaitement adaptées à l’image de ce personnage sacrificiel que veulent nous peindre Giannoli et Fieschi. Ma fille adolescente m’a dit, en sortant de la séance, qu’elle avait vu avant tout une jeune femme manipulée et c’est effectivement bien de cela dont il s’agit : Corinne Luchaire apparaît comme manipulée et utilisée par son père d’abord (on ne doute pas qu’il l’aime, mais c’est sa personnalité trouble qui finit par l’emporter là-aussi), par Otto Abetz et par ses amant(e)s ensuite. En tout cas, c’est cela que l’on veut nous raconter. Frappée d’indignité nationale, elle se défend (mal), comme se sont défendus toutes celles et tous ceux qui ont préféré l’égoïsme et l’indifférence. Mais ici aussi on nous donne à percevoir la culpabilité qu’elle ressent a posteriori ; et elle n’aura pas droit à la rédemption que vient lui offrir Léonide Mogui par-delà l’horreur de la guerre et du génocide.

J’avoue que j’ai ignoré jusqu’à récemment l’existence de Corinne Luchaire, jusqu’à l’automne dernier en réalité. Il faut croire qu’il y a une efficacité concrète à la condamnation à l’indignité nationale. C’est avec la série d’émissions réalisée par Philippe Collin – Sigmarigen, le crépuscule des bourreaux – que je l’ai découverte. L’épisode « La divine surprise »1, qui se situe au moment de la contre-offensive allemande dans les Ardennes à la Nöel 1944, évoque à ce moment son parcours tressé avec celui de son père Jean Luchaire. J’ai été marqué alors par le témoignage de Micheline Presle, interviewée en 2009, qui revient sur les débuts de comédienne de sa collègue et souligne sa singularité, sa modernité et le gâchis de sa carrière brisée ; je n’avais pas retenu que la maladie en fut la cause première et jusqu’au film, je pensais qu’elle était la conséquence de sa condamnation à Libération. C’est au moins une chose que l’on peut mettre au crédit du film : à aucun moment, on ne nous fait croire que la tuberculose lui sert d’excuses pour refuser de voir – même au Sanatorium alors que son récit prétend qu’elle avait son propre combat à mener, il lui est donné de comprendre et elle ne choisira qu’une forme d’accommodement.

La nausée

Les Rayons et les Ombres s’attaque donc au sujet inflammable de la Collaboration, cette tâche terrible dans l’histoire de France. Il ne faut pas se tromper d’objet ici : ce n’est pas un film sur l’Occupation, sur la Guerre, ce n’est pas un film sur la Résistance, la Shoah ou les privations imposées au peuple français… Par touches subtiles, ces éléments sont présents, mais ils ne constituent pas le propos du film. Les Rayons et les Ombres est un film qui s’attache à présenter des salauds et les petits arrangements qu’ils cherchent avec leur conscience perdue.

La politique de Collaboration et le milieu collaborationniste à Paris, petit monde distinct de celui de Vichy avec lequel Laval fera la liaison, ont été le moyen d’une revanche. Je parlais en introduction d’une revanche sur la Révolution, mais le film montre aussi assez clairement la revanche des ratés. Les ratés de la politique, du journalisme, de la littérature, les envieux qui rêvaient d’un mode de vie bourgeois et rongeaient leur frein de ne pas en avoir les moyens. La Collaboration a été le tremplin pour toute une clique d’opportunistes et d’individus qu’aucun scrupule n’étouffait, l’occasion d’une revanche sur la vie, une opportunité pour se gaver sur la misère du pays.

Car, en définitive, qu’est-ce qu’est Jean Luchaire au moment où la France bascule dans la défaite, si ce n’est un raté ? Un raté, un menteur et un irresponsable, tel qu’il nous est présenté par les scénaristes. Raté, car il se croit journaliste engagé, mais les convictions pacifistes des années 1920 semblent rapidement peu de choses, un vernis craquelé ou plus vraisemblablement une manière de faire fructifier le moment venu un pedigree qui ne lui a jamais rien rapporté, au regard de la faiblesse de son audience. Menteur, car il mène en bateau ses propres amis et collaborateurs et ruine sciemment par intérêt personnel les entreprises qu’il conduit. Irresponsable, car il choisit la décadence et la déchéance plutôt que la guérison ou la rémission, qu’il y entraîne sa fille, et que ce cycle s’accélère au fur et à mesure que le désastre devient certain. Luchaire et Abetz sont bien décrits comme des salauds qui se débarrassent finalement bien facilement de leurs convictions originelles – si tant est que les convictions prêtées à Abetz dans le film fussent bien réelles (il a été proche du NSDAP dès 1930, même s’il ne put y adhérer formellement qu’en 1937) – et adoptent par intérêt un antisémitisme qui leur permet de fréquenter ou d’exercer le pouvoir. Peu importe le respect des évolutions historiques de leurs convictions, le duo Jean Dujardin-August Diehl montre ici à la perfection la médiocrité et la bassesse des motivations et des justifications des deux amis. La séquence de la lettre à Céline est à cet égard une illustration édifiante de l’absence totale de décence.

Aussi, Les Rayons et les Ombres fait la description de ce milieu collaborationniste parisien qui fréquente les sauteries de l’Ambassade du IIIème Reich et mène grande vie à crédit dans les cabarets et les grands restaurants, permet de démasquer cette société hors-sol, qui n’a plus ou n’a jamais eu de code moral, qui fraye joyeusement avec la pègre, qui se moque bien des réquisitions et des privations subies par les Français… bien au contraire, qui est là pour profiter des miettes de la prédation systématique du régime nazi sur la France. Giannoli nous montre l’enfermement volontaire des salauds dans une réalité parallèle. La politique de Collaboration a été souvent présentée par ses promoteurs comme un moyen pour limiter les souffrances du pays et il suffit de relire Paxton pour démontrer qu’elle n’a pas apporté d’avantages comparatifs à la France par rapport à la Pologne ; au contraire, elle fut plus pressurée que les Pays-Bas, la Belgique ou le Danemark. Les Rayons et les Ombres ne tait pas cette réalité, mais insiste jusqu’à la nausée sur la complicité, l’indécence et la rapacité des collaborationnistes, qui prétendaient dans leur discours relever la France en la nazifiant et, en réalité, ne faisaient que se gaver à l’excès jusqu’à rendre sur le sol de marbre ce qu’ils avaient pillés avec leurs commanditaires.

On ne peut pas reprocher au film de faire preuve de complaisance avec ce milieu alors que la description qu’en font Giannoli et Fieschi ne peut en réalité que provoquer le dégoût.

Les mains sales

Le métier d’imprimeur, ça tâche… on a de l’encre sur les mains quand on prépare les plaques et les rotatives. C’est normalement la marque de noblesse de ce métier glorieux d’une époque révolue, qui accompagna tous les progrès de la pensée humaine de la fin du XVème siècle au XXème. Dans Les Rayons et les Ombres, Luchaire-Dujardin, quand il s’approche de la composition typographique, n’a plus que les mains sales. C’est la marque de la déchéance du journaliste qu’il prétendait être. C’est la marque de sa déchéance comme patron de presse.

Il revendique n’avoir de compte à rendre qu’à sa conscience et l’a perdue totalement. Ce qu’il écrit n’apparaît dans le film que pour satisfaire ses intérêts. Il n’est pas besoin d’attendre les réquisitions de l’avocat général (interprété par Philipe Torréton) pour le voir. Le portrait de Luchaire-Dujardin est celui d’un homme qui court après l’argent qu’il s’acharne par ailleurs à dilapider avec empressement. Il n’a aucune conviction réelle : il choisit l’antisémitisme par intérêt et croit se donner bonne conscience en facilitant la fuite de quelques proches… Laval procédera de la même manière, considérant en maquignon de la politique que cela pourrait un jour lui servir si la situation venait à se retourner.

À plusieurs reprises, on lui donne l’occasion de réagir : il ne le veut pas. Il choisit Guy Crouzet (Vincent Colombe, parfait dans l’abject) contre Pierre Labarrière. Il ment à son équipe quand il affirme que les fonds des Nouveaux Temps sont français. Son père lui donne l’occasion de retrouver sa conscience : on sent le complexe d’infériorité du fils face à l’universitaire Julien Luchaire (André Marcon), celui-ci finit par intervenir comme Dieu le Père qui intervient au travers du Figaro pour admonester son fils – c’est un peu le Dieu de l’Ancien Testament qui, par l’intermédiaire du Prophète Samuel, avertit le Roi Saül de l’impérieuse urgence de changer de comportement. Mais comme Saül, Luchaire-Dujardin est déjà trop compromis, trop souillé pour revenir en arrière : il préférera persister et en rajouter. Seule sa mort effacera la faute.

Car Jean Luchaire est allé au bout de l’abjection. Le film montre Luchaire-Dujardin fuir à Sigmaringen et entraîner sa fille derrière lui ; l’ambiance crépusculaire montre bien fugacement le ridicule macabre de cette petite société composée des plus convaincus des Collabos. Ici, il manque une pièce au puzzle (on n’était pas à un quart d’heure près) : Jean Luchaire sera nommé commissaire (ministre) à l’Information dans la Commission gouvernementale pour la défense des intérêts français, présidée par Fernand de Brinon, sorte de gouvernement en exil qui singe à l’envers la geste de la France Libre (alors que Pétain et Laval eux-mêmes s’estiment désormais prisonniers des Allemands). En même temps, directeur du journal La France, quotidien en langue française destiné aux exilés de Sigmaringen, qui paraît jusqu’en mars 1945, il dirigea également une radio, Ici la France pour relayer la propagande nazie. Luchaire fut donc de ceux qui sont allés au bout, qui ont adhéré jusqu’à la fin à l’entreprise de nazification de l’Europe et de la France et qui allait se choisir Doriot comme chef si celui-ci n’avait pas été mitraillé par un avion allié. Son portrait n’était déjà pas glorieux dans le film, mais cette précision politique n’aurait pas été inutile.


Les Rayons et les Ombres est un excellent film. Il est certes un peu long, mais comment décrire un tel pourrissement de l’âme en 1h30 ? Il ne saurait supporter en tout cas l’accusation de complaisance que certains veulent lui coller. Rien n’est aimable dans cette bande de médiocres, d’opportunistes et de pieds nickelés qui préfèrent fermer les yeux sur l’horreur de leur temps ou l’habiller de mots creux pour la mettre à distance. Les Rayons et les Ombres n’est pas un essai historique et je ne crois pas que les réalisateurs et scénaristes aient eu cette ambition. Mais il nous parle parce qu’il nous met face aux noirceurs de l’âme humaine, de la petite médiocrité à l’aveuglement volontaire, de l’indifférence égoïste jusqu’à la complicité criminelle, de l’envie jusqu’à la prédation… Les Rayons et les Ombres nous laisse face à cette indignité, sans chercher ou inventer des excuses, car il n’y en a aucune.

Frédéric FARAVEL

  1. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/face-a-l-histoire/la-divine-surprise-2662195 ↩︎

La généralisation de l’intelligence artificielle prépare-t-elle un choc économique, social et démocratique ?

L’intelligence artificielle (IA), en particulier dans sa forme « agentique »1, ne se contente plus de transformer les métiers : elle redessine les équilibres économiques, sociaux et politiques des sociétés démocratiques. Les études récentes, notamment celle dévoilée le 18 mars 2026 par la Coface et l’Observatoire des emplois menacés et émergents2, révèlent une réalité inquiétante : près de 5 millions d’emplois en France, soit un sur six, pourraient être menacés d’ici 2 à 5 ans. Contrairement aux révolutions technologiques passées, qui frappaient surtout les emplois intermédiaires ou peu qualifiés, l’IA cible désormais les cols blancs, les métiers intellectuels et les professions les mieux rémunérées. Les architectes, les ingénieurs, les juristes, les comptables, les journalistes et même les cadres de la finance voient leurs tâches automatisables à plus de 20%, voire 30%. Cette accélération sans précédent pose une question fondamentale : que devient une société lorsque sa base fiscale et ses élites professionnelles sont fragilisées par une technologie dont les promesses de création d’emplois restent, pour l’heure, largement théoriques ?

Schumpeter en PLS ou la destruction créatrice en panne : quand l’IA détruit plus vite qu’elle ne crée

L’argument classique de la « destruction créatrice », cher aux économistes libéraux, suppose que les emplois détruits par l’innovation seront compensés par de nouvelles activités, plus qualifiées et plus valorisantes. Pourtant, avec l’IA, ce mécanisme semble grippé. Les tâches automatisables le sont à un rythme tel que les nouvelles activités peinent à émerger – ou, lorsqu’elles apparaissent, elles sont à leur tour vulnérables à l’automatisation. Les juniors des cabinets de conseil, les correcteurs de presse, les assistants juridiques ou les analystes financiers commencent à voir leurs postes supprimés ou déqualifiés, tandis que les promesses de reconversion vers des métiers « émergents » – data analysts, managers d’IA – restent limitées à une minorité. Pire, ces nouveaux emplois, lorsqu’ils existent, sont souvent moins stables, moins rémunérateurs, ou soumis à une pression accrue de productivité.

Révolution technologiqueVitesse de déploiementEmplois détruitsEmplois créésImpact social
Machine à vapeur (XIXe)DécenniesOuvriers agricoles/artisansOuvriers d’usineUrbanisation, travail des enfants
Électricité (XXe)20-30 ansEmplois manuelsTechniciens, ingénieursMontée des classes moyennes
Informatique (années 1980-2000)15-20 ansEmployés administratifsDéveloppeurs, data analystsPolarisation du marché du travail
IA générative (2020-)2-5 ansCols blancs, cadresPeu (prompt engineers, etc.)Précarisation des élites, choc fiscal ?

Les entreprises, sous couvert d’innovation, utilisent l’IA comme un levier de réduction des coûts salariaux. Les plans de licenciements annoncés chez Prisma Media (récemment racheté par Bolloré), Capgemini ou Microsoft France invoquent explicitement l’IA pour justifier des suppressions de postes, alors même que la technologie n’est pas toujours pleinement déployée. Cette précipitation révèle une stratégie financière plus qu’industrielle : l’IA sert de prétexte pour rationaliser des effectifs, externaliser des activités, ou délocaliser des tâches vers des pays à bas coûts. Les syndicats, comme la CGT chez Prisma Media, dénoncent une instrumentalisation de l’IA pour masquer des restructurations purement comptables.

Dans ce contexte, la productivité gagnée grâce à l’IA ne profite ni aux salariés, ni à l’économie réelle. Elle se traduit par des gains financiers pour les actionnaires et une concentration accrue du capital entre les mains des géants technologiques. Les 10% des Français les mieux rémunérés, dont les emplois sont les plus exposés, contribuent aujourd’hui fortement aux recettes fiscales et sociales. Leur précarisation menace directement le financement de la protection sociale, alors même que les emplois de production, moins touchés par l’IA, stagnent depuis longtemps en termes de salaires et de reconnaissance de qualifications.

Un défi fiscal et écologique ignoré : l’IA, technologie subventionnée (sans que vous ne le sachiez) par la collectivité

L’IA bénéficie d’un avantage structurel : ses coûts réels – énergétiques, environnementaux, sociaux – ne sont pas internalisés. Les data centers, gourmands en électricité et en eau, prospèrent grâce à des externalités négatives supportées par la collectivité. Aux États-Unis, des moratoires sont déjà demandés en raison des pénuries d’eau locales, tandis qu’en France, les projets de nouveaux centres de données se multiplient sans que leur impact écologique ne soit sérieusement encadré. Pourtant, ces coûts, lorsqu’ils sont ignorés, faussent la compétition entre le travail humain et l’automatisation. Une entreprise qui remplace un salarié par une IA ne paie ni cotisations sociales, ni taxe sur les robots, alors même que les infrastructures publiques (éducation, santé, retraites) dépendent des revenus du travail.

La fiscalité actuelle aggrave ce déséquilibre. Les investissements dans l’IA sont amortissables, tandis que le travail est soumis à des prélèvements obligatoires. Résultat : les entreprises ont un intérêt financier à automatiser, même lorsque le gain de productivité est marginal. Pour corriger cette distorsion, des pistes émergent, comme la taxation des requêtes adressées aux modèles d’IA (« coûts d’inférence ») ou la création de labels « 100% humain » pour valoriser les productions non automatisées. Mais ces mesures se heurtent à la logique d’une économie mondialisée, où la compétitivité et les profits privés priment sur la justice sociale et l’intérêt général.

Risques politiques : quand l’IA alimente la défiance et la polarisation

L’histoire montre que les chocs technologiques, lorsqu’ils ne sont pas accompagnés, nourrissent les populismes et les extrémismes. La désindustrialisation a ainsi contribué à la montée des partis d’extrême droite en Europe et aux États-Unis, en créant des territoires abandonnés et des classes sociales déclassées. Avec l’IA, le risque est double. D’une part, la destruction d’emplois qualifiés dans les métropoles – Paris, Lyon, Grenoble – pourrait fragiliser des bassins d’emploi jusqu’ici épargnés par la précarité. D’autre part, la concentration du capital entre les mains d’une poignée de géants technologiques, majoritairement américains, menace de saper la souveraineté économique française et européenne.

Les syndicats, comme la CFE-CGC chez Orange ou la CFTC chez L’Oréal, alertent déjà sur les dérives managériales liées à l’IA : surveillance accrue des salariés, intensification du travail, déqualification des métiers. À terme, c’est le rapport de force entre capital et travail qui pourrait basculer, avec des salariés réduits à des rôles de « vérificateurs » ou de « superviseurs » d’IA, sans réelle autonomie ni valorisation. Les exemples se multiplient : des traducteurs contraints de corriger des textes générés par machine, des journalistes relégués à la relecture d’articles automatisés, des avocats cantonnés à la validation de contrats rédigés par des algorithmes.

Les pouvoirs publics et les partenaires sociaux sont devant un défi vital ; il est urgent de travailler des pistes pour limiter les dégâts. L’État pourrait conditionner les aides aux entreprises à des engagements en matière de formation et de reconversion, ou imposer des clauses de revoyure dans les accords d’entreprise, comme le fait déjà le centre Henri-Becquerel à Rouen pour les dosimétristes. Une régulation européenne des modèles d’IA, exigeant transparence et explicabilité, pourrait aussi limiter les abus, notamment dans les secteurs critiques (santé, justice, éducation). Enfin, la création d’un écosystème technologique souverain, fondé sur des modèles ouverts et frugaux, permettrait à l’Europe de réduire sa dépendance aux Big Tech américaines.

Vers un modèle français de l’IA ?

La France, comme l’Europe, se trouve à un carrefour. Soit elle subit l’IA comme une fatalité, en laissant les plateformes américaines et les fonds d’investissement dicter les règles du jeu. Soit elle invente un modèle hybride, où l’innovation technologique s’accompagne de garde-fous sociaux, fiscaux et écologiques. Sans que cela relève d’une inventivité démesurée, il conviendrait pour commencer de veiller à quelques priorités…

Premièrement, repenser la formation pour éviter l’obsolescence des compétences. Les programmes actuels, souvent génériques, doivent être remplacés par des parcours ciblés, co-construits avec les branches professionnelles. L’exemple de L’Oréal, qui forme ses salariés au « prompt engineering », montre que l’adaptation est possible – à condition qu’elle ne serve pas de prétexte à une précarisation accrue. Cette préoccupation est au demeurant valable en soi : les entreprises et les grands groupes ne sont pas des organisations philanthropiques, la question du pouvoir des salariés et de leurs représentants est plus que jamais cruciale.

Deuxièmement, rééquilibrer la fiscalité pour que l’IA ne soit plus subventionnée indirectement par la collectivité. Taxer les requêtes aux modèles d’IA, intégrer le coût carbone des data centers, ou encore conditionner les aides publiques à des engagements en matière d’emploi : autant de mesures qui pourraient ralentir la course à l’automatisation et financer la transition.

Troisièmement, encadrer les usages de l’IA dans les secteurs sensibles. Dans la santé, l’éducation ou la justice, l’automatisation ne peut se faire sans contrôle humain. Des instances paritaires, associant salariés, directions et experts, pourraient superviser ces déploiements, comme le demandent les syndicats d’Orange pour leur outil « Speech Analytics ». On retrouve ici l’obligation pointée dans le premier point.

Enfin, soutenir une IA française et européenne, sobre et souveraine. Les modèles ouverts, hébergés localement, permettraient de réduire la dépendance aux géants américains tout en limitant l’empreinte écologique. La France, avec son tissu de start-up et ses laboratoires publics, a les moyens de jouer sa partie – à condition que l’État y consacre les investissements nécessaires et redonne les moyens indispensables à la recherche publique et à l’université, sans se laisser aveugler par les sirènes du « toujours plus technologique ».

L’IA n’est pas une fatalité, mais un choix de société. Les scénarios catastrophistes, s’ils sont plausibles au regard de la perte de souveraineté économique réelle de l’Europe, ne sont pas inévitables – à condition que les dirigeants politiques en prennent rapidement conscience. Toutes les données à notre disposition confirment bien que la trajectoire actuelle repose sur une destruction bien plus rapide des activités que lors des « révolutions technologiques » précédentes. La question n’est donc plus de savoir si l’IA transformera le travail, mais comment elle le fera : en creusant les inégalités et en fragilisant la démocratie, ou en servant de levier pour une stratégie économique et sociale orientée en fonction de choix politiques clairs et délibérés. Le temps de la naïveté technologique est révolu, l’IA n’est pas un gadget inoffensif visant à produire des vidéoclips R’n’B de mauvaise qualité pour salle de gym : c’est une technologie dont les effets transformateurs et destructeurs sont potentiellement massifs, il est donc urgent de préparer des arbitrages politiques et sociaux déterminants.

Frédéric Faravel

1« IA agentique » désigne une catégorie d’intelligence artificielle capable d’agir de manière autonome, c’est-à-dire de planifier, décider et exécuter des tâches complexes sans intervention humaine constante. Contrairement aux outils d’IA traditionnels, qui se limitent à des fonctions spécifiques (comme la génération de texte ou l’analyse de données), l’IA agentique combine plusieurs modèles et technologies pour interagir avec son environnement, prendre des initiatives et accomplir des objectifs définis par l’utilisateur.

2L’étude est intitulée « L’IA, une menace pour 5 millions de salariés en France », portée par le Coface (compagnie d’assurance-crédit) et l’Observatoire des emplois menacés et émergents (OEM), avec notamment Axelle Arquié (économiste, cofondatrice de l’OEM) et Aurélien Duthoit (économiste chez Coface). L’étude a été dévoilée le 18 mars 2026 par Le Monde et devait paraître officiellement le 1er avril 2026.

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