Ingrid Degrott a pris la parole samedi 18 avril 2026 au 8ème congrès du Parti de la Gauche Européenne à Bruxelles, au nom de la Gauche Républicaine et Socialiste
Mes chers camarades,
La gauche perd du terrain un peu partout en Europe et l’extrême droite progresse. Si l’on veut gagner et faire reculer les extrêmes, il nous faut renouer avec les combats du peuple, les combats du quotidien : l’inflation, la dignité au travail, la souveraineté alimentaire.
L’extrême droite part d’un principe simple : que la richesse est limitée à une certaine taille de gâteau et que si l’on veut s’en sortir il faut exclure les migrants – et parfois les femmes – pour avoir une plus grande part de ce gâteau.
Or ce n’est pas notre vision.
Et il est de notre responsabilité de montrer, d’expliquer qu’il existe un autre chemin.
Un chemin où l’on augmente la taille du gâteau par des politiques industrielles coordonnées qui ont pour double vertus de relocaliser des productions essentielles à notre souveraineté et de ramener l’emploi dans des bassins géographiques désertés et délaissés de l’action publique.
Un chemin où l’immigration n’est pas une variable d’ajustement au gré des besoins économiques mais un droit garanti à l’humain de pouvoir fuir une guerre ou chercher une vie meilleure. Et l’on sait que si une réelle politique publique de l’intégration est mise en place alors les externalités positives d’un tel mouvement, à l’aune du vieillissement démographique européen, n’est plus à prouver.
Un chemin où l’inflation n’est pas une fatalité qui amène inexorablement les riches à être plus riches et les pauvres plus pauvres. Aujourd’hui nous faisons face de nouveau à une inflation liée à un choc de l’offre, une inflation qui touche bien plus durement les produits de première nécessité que ceux de moyenne gamme et donc qui met gravement en difficulté les classes les plus modestes. Dans une telle situation, l’enjeu n’est pas de baisser les taxes de l’État sur les carburants, véritable opium du capitalisme actuel, mais d’indexer les salaires sur l’inflation et d’accélérer le développement des énergies renouvelables !
La gauche doit également renouer avec le peuple ouvrier en parlant conditions de travail avant de parler réduction du temps de travail. Baisser le nombre d’accidents du travail en dénonçant les conditions de travail aliénantes sur les chaînes de production et en dénonçant les managements toxiques délétères pour la santé mentale. Parce qu’un monde du travail qui va bien c’est autant de dépense de santé en moins !
Enfin la gauche doit se saisir pleinement de l’accessibilité géographique. La ruralité est trop souvent la double peine des revenus modestes : un logement moins cher en campagne certes, mais au prix d’une dépendance mortifère à la voiture – et donc au cours du pétrole – et un isolement à multiples facettes : social, économique, culturel.
A nous de plaider pour un grand plan européen de rénovation et de développement des lignes de chemin de fer pour désenclaver et décarboner toute une frange de la population européenne.
Ces combats sont peut-être terre à terre en comparaison des luttes et guerres internationales actuelles. Et je ne sous-estime pas l’importance ni notre rôle à jouer dans ces conflits internationaux mais ayons en tête que notre bataille contre l’idéologie d’extrême droite ne se gagnera pas par la Palestine ou l’Iran mais par des réponses concrètes aux quotidiens des européens en martelant l’importance de la condition des travailleurs, la répartition de la richesse et la souveraineté industrielle comme alimentaire.
Par ailleurs, un grand défi nous attend : celui de la transition écologique. Nous devons changer de paradigme. Produire toujours plus pour avoir le plus gros PIB ne fait plus sens à l’heure où la faiblesse analytique de cet indicateur est actée. Troquons le PIB pour le carré de Gini et inventons un nouveau modèle de développement dans lequel l’agriculture ne serait pas dépendante des cours mondiaux mais de la demande locale. Cela passera évidemment en première instance par un combat sans relâche contre les traités de
libre-échange malsain où l’on échange poulet aux antibiotiques contre bagnole.
Mes chers camarades, prenons le temps du recul et de l’analyse. Inventons un système économique nouveau, durable, dans lequel la souveraineté, le bien-être et les femmes auraient toute leur place. Un système qui, au lieu de mettre en concurrence les peuples au moins disant serait au contraire garant d’une dignité, d’un environnement sain et d’une prospérité répartie. La gauche européenne est et doit être avant tout une gauche émancipatrice du déterminisme social et de l’aliénation au travail, alors avec ces réponses oui nous gagnerons à nouveau la confiance des peuples !
tribune d’Eliott Aubain publiée le 15 avril 2026 dans Marianne
Entre crispations identitaires et replis réactionnaires, le récit universaliste – longtemps colonne vertébrale de la République – semble orphelin. Qui, aujourd’hui, peut encore le porter, questionne Elliott Aubin, adjoint au maire dans le 1er arrondissement de Lyon de 2014 à 2020, et expert en communication narrative ?
La scène politique française est saturée de récits concurrents. À droite, une narration du déclin, nourrie par l’angoisse identitaire et la promesse d’un retour à un ordre fantasmé. À gauche, des fragments de récits souvent éclatés, tiraillés entre luttes sociales et revendications particularistes. Au sein du bloc central, une parole gestionnaire, sans réel cap politique.
Au milieu de ça, le récit universaliste – celui qui prétend parler à tous, au nom de principes communs – s’est progressivement effacé. Non pas parce qu’il serait devenu obsolète, mais parce qu’il peine à se renouveler face aux crises contemporaines : guerres, urgence écologique, fractures sociales. Or, la politique ne se résume jamais à des solutions techniques. Elle repose sur une capacité à projeter un imaginaire commun. Et c’est précisément cet imaginaire qui manque aujourd’hui, à gauche.
Liberté : entre émancipation et crispation
« Sapere aude » (aie le courage de te servir de ton propre entendement) ; rappelons-nous de la devise des Lumières qui semble aujourd’hui prise en étau. D’un côté, les discours obscurantistes prospèrent, remettant en cause la raison au profit des croyances, des appartenances ou des émotions immédiates. De l’autre, une forme de relativisme fragilise l’idée même de vérité partagée.
Dans ce contexte, qui porte encore une conception exigeante de la liberté ? Une liberté qui ne se réduit ni à l’individualisme consommateur ni à la revendication identitaire, mais qui s’entend comme un processus d’émancipation fondé sur la liberté absolue de conscience, de croire ou de ne pas croire.
La laïcité, en ce sens, n’est pas un outil de stigmatisation mais une architecture de liberté. Elle protège l’individu contre les assignations, qu’elles soient religieuses, culturelles ou politiques. Encore faut-il savoir la raconter ainsi : comme une promesse, et non comme une frontière.
Égalité : contre la fragmentation du réel
Le récit universaliste repose sur une idée simple et radicale : la dignité et l’égalité de tous devant la loi. Mais cette promesse est aujourd’hui mise à l’épreuve. Quand la question sociale recule derrière les batailles identitaires, c’est l’horizon commun qui se fissure. Quand les inégalités économiques s’aggravent, c’est la crédibilité même du récit républicain qui vacille.
L’égalité des droits réelle, effective, suppose aussi une lutte résolue contre toutes les formes de discriminations. Elle ne peut être un principe abstrait : elle doit se traduire dans les trajectoires de vie.
Qui, aujourd’hui, est capable de remettre la justice sociale au cœur du récit politique ? Non pas comme un slogan, mais comme une matrice structurante, capable de relier les expériences individuelles à un destin collectif.
Fraternité : l’angle mort
C’est sans doute la plus fragile des trois promesses républicaines, et pourtant la plus nécessaire. La fraternité ne se décrète pas. Elle se construit, patiemment, par des récits qui relient plutôt qu’ils n’opposent. Elle implique aussi une exigence simple : ce qui est mis en commun doit servir l’intérêt général. Or, notre espace médiatique et politique fonctionne de plus en plus sur la conflictualité, la polarisation, la mise en scène des fractures.
Dans un monde traversé par les guerres et les crises, la France pourrait porter une voix singulière : celle d’un universalisme renouvelé, attentif au vivant, à la biodiversité, au bien commun. Un universalisme qui ne nie pas les différences, mais les dépasse dans une vision d’harmonie.
Mais pour cela, encore faut-il des incarnations. Des figures capables de penser le temps long, de résister aux emballements médiatiques, et de proposer autre chose qu’une gestion à court terme ou une exploitation des peurs.
L’urgence d’un nouveau récit
La bataille politique qui s’ouvre ne sera pas seulement électorale. Elle sera narrative. Face aux entrepreneurs de colère et aux gestionnaires sans horizon, le récit universaliste doit se réinventer. Non comme une nostalgie des Lumières, mais comme une ressource pour penser le présent. Qui saura dire ce que signifie aujourd’hui être libre, égaux et fraternels dans un monde instable ?
Qui saura faire de la République non pas un héritage figé, mais un projet vivant ? Où se trouve cette gauche républicaine et sociale qui s’en réclame ?
À défaut de réponse, d’autres récits s’imposeront. Et on le sait, ils ne porteront pas nécessairement l’émancipation.
Il est de bon ton – et on peut le comprendre – de se féliciter de la chute de Viktor Orbán. Il faut pourtant nuancer, explique Mathieu Pouydesseau, fin connaisseur de cette zone. Notamment car le système Orbán a été très puissant ; que son successeur, Péter Magyar, en est issu, et que le pluralisme reste fragile. Surtout, la Hongrie, par ses rapports avec l’Allemagne, est un membre particulier de l’UE.
En Hongrie, l’opposition à Viktor Orbán a donc emporté la « super majorité » des deux tiers des sièges. Cela lui donnerait mandat pour détricoter le système mis en place par le Premier ministre en poste depuis seize ans. Mais ce sera difficile. D’autant que le nouvel homme fort, Péter Magyar, est lui-même issu du système en question.
Ce n’est d’ailleurs pas sur les merveilles qu’offre la démocratie représentative ou sur les vertus de l’inclusion que s’est jouée cette victoire. Rappelons que les partis de gauche avaient décidé de ne pas présenter de candidats. Et que Péter Magyar a repris à son compte le discours antidiversité du Fidesz, le parti national-conservateur d’Orbán.
Les classes rurales séduites
Ce résultat électoral, qui s’appuie bel et bien sur un record de participation, exprime d’abord la frustration de la population hongroise vis-à-vis des décisions du clan Orbán, qui ont fait perdre au pays l’avance économique qu’il avait sur les anciens États communistes. Le succès de Magyar repose largement sur sa critique d’une économie en échec, minée par la corruption et marquée par l’enrichissement considérable d’Orbán et des siens, au détriment du reste des habitants.
Péter Magyar est un jeune libéral issu du parti d’Orbán. S’il a, bien sûr, promis une bouffée d’air pluraliste, il a surtout prôné une rupture économique et ainsi convaincu les électeurs. Il a insisté sur l’échec de Viktor Orbán dans ce domaine (perte de pouvoir d’achat, dégâts engendrés par la vie chère…), atteignant dans les campagnes un électorat allergique au mode de vie urbain des élites de la capitale.
« Orbán a bien essayé de faire campagne contre des boucs émissaires : l’UE, l’Ukraine, Zelensky. Mais l’enjeu du vote portait sur les conditions matérielles d’existence. »
En face, Orbán a bien essayé pendant des mois de faire campagne contre des boucs émissaires : l’Union européenne, l’Ukraine, Volodymyr Zelensky… Mais même dans les zones rurales, cette propagande massive n’a pas pris. Ce n’est pas que la Hongrie profonde soit férocement pro-ukrainienne, mais plutôt que l’enjeu principal du vote portait sur les conditions matérielles d’existence.
Pourtant, lors des précédentes élections, Orbán avait su parler à cette partie-là du pays, dégainant son carnet de chèques, achetant les classes rurales à coups de subventions et de cadeaux financiers. Mais depuis, la logique népotiste à l’œuvre a considérablement réduit le nombre de bénéficiaires du régime… Le système s’est rabougri. Alors qu’en face, l’opposition hongroise, elle, s’est rassemblée derrière ce jeune libéral pour, d’abord, détruire un système, les partis de centre gauche ayant même décidé de se retirer des élections pour lui laisser le champ libre.
Plus tard, quel Magyar ?
Toute la question est de savoir si, au pouvoir, Péter Magyar restera le libéral qu’il était en campagne, s’il acceptera un plus grand équilibre social pour son pays et un pluralisme politique plus affirmé qu’il ne l’est aujourd’hui. Ou s’il construira à son tour son propre système.
Procès d’intention ? La question est pourtant légitime lorsqu’on sait qu’Orbán lui-même avait été élu la première fois en europhile convaincu et en héraut du libéralisme. Comme Recep Tayyip Erdoğan en son temps. Comme tant de libéraux qui, parvenus au pouvoir, se sont transformés en dirigeants autoritaires et en censeurs des opinions divergentes.
Il faut espérer que la société civile hongroise retienne les leçons de l’histoire. Les nationalistes français, qui ont soutenu Orbán, eux, devraient franchement réviser la leur. Ils n’ont jamais compris le rôle de la Hongrie dans l’architecture économique mise en place par l’ex-chancelière allemande Angela Merkel, notamment contre les intérêts économiques français.
Jusqu’à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, la Hongrie avait trois fonctions pour l’Allemagne. D’abord, raffiner le pétrole russe nécessaire à son industrie. Ensuite, offrir à cette dernière une main-d’œuvre à faible coût. Enfin, soutenir la politique de Merkel dans les institutions européennes. Au début, d’ailleurs, la Commission dirigée par Ursula von der Leyen était dans cette continuité. D’autant que les accrocs faits à l’État de droit par Orbán étaient encore marginaux…
Au service de l’Allemagne
La Hongrie jouait donc alors un rôle d’hinterland industriel, essentiel à la puissance exportatrice allemande. Budapest a également aidé notre voisin d’outre-Rhin à démanteler de nombreuses protections dans le secteur agroalimentaire européen, affaiblissant considérablement nos agriculteurs. Par ailleurs, la Hongrie est devenue une porte d’entrée stratégique pour les produits chinois en Europe, fragilisant certaines PME françaises.
Certes, Orbán a posé problème au patronat allemand sur la question migratoire, ce dernier ayant « besoin » de 400 000 migrants adultes en âge de travailler par an. Mais le conflit sur les réfugiés de 2015 n’a pas durablement abîmé l’alliance avec l’Allemagne. Rappelons que la République fédérale allemande a soutenu financièrement la minorité germanophone en Hongrie dans un cadre culturel et institutionnel, et ses représentants ont souvent voté avec le Fidesz – ce qui a contribué indirectement à renforcer la majorité d’Orbán.
« La fascination des autoproclamés patriotes français pour Orbán, malgré ses positions contraires à nos intérêts nationaux, reste difficile à expliquer. »
L’équilibre, pour ce dernier, a été rompu avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Les sanctions et le ralentissement du marché chinois ont profondément affaibli le modèle économique sur lequel reposait le système Orbán. Incapable de se réinventer, celui-ci s’est enfoncé davantage dans la corruption.
Ainsi, l’effondrement du modèle hongrois accompagne celui du modèle économique allemand. Péter Magyar semble en avoir pris acte : ses premières destinations diplomatiques annoncées sont Varsovie, Vienne et Bruxelles, et non Berlin – ni Paris d’ailleurs. Il n’en demeure pas moins que la fascination des autoproclamés patriotes français pour Orbán, malgré ses positions contraires à nos intérêts nationaux, reste difficile à expliquer – tout comme l’attachement persistant d’autres responsables politiques à une relation franco-allemande hélas si souvent toxique.
Symboliquement, cette défaite d’Orbán est perçue en Europe comme un revers pour les droites populistes. Elle pourrait marquer un début de reflux, lié à leur incapacité à améliorer concrètement les conditions de vie des habitants. Mais constitue-t-elle pour autant une victoire de l’Europe libérale ? Le Parlement hongrois ne compte désormais plus aucun élu de gauche et le pluralisme politique reste fragilisé.
Tout dépend désormais de la capacité de la société hongroise, marquée par son histoire – notamment par le souvenir de l’insurrection de 1956 –, à imposer une véritable ouverture démocratique. Quant à Péter Magyar, il s’agit de savoir s’il va jouer une version hongroise du Guépard, le roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa selon lequel il faudrait– la phrase est archi connue mais hélas souvent vraie – que « tout change pour que rien ne change ».
La perspective de l’examen le 16 avril prochain par l’Assemblée Nationale de la proposition de loi (PPL) visant à lutter contre les « formes renouvelées de l’antisémitisme » tend le débat public, tout autant qu’il passe par-dessus la tête de la majorité de nos concitoyens.
Pour ajouter à la sérénité des débats, en pleine campagne des élections municipales, a été lancée le 18 février 2026 une pétition sur le site de l’Assemblée Nationale pour dénoncer avant même son examen le caractère liberticide de la PPL Yadan et appelant les députés à voter contre. Cette pétition, fortement relayée par la France Insoumise, a dépassé mardi 7 avril les 500 000 signatures, ce qui ouvre la perspective d’un débat dans l’hémicycle sur cette pétition, dont à nouveau sur la PPL et sur le vote des députés qui n’a pas encore eu lieu… Autant dire que le calendrier de l’Assemblée nationale va être durablement accaparé, dans un contexte où aucun débat politique serein ne semble possible, par des échanges sur le conflit et les massacres du Proche Orient, sur lesquels la France a perdu par ailleurs depuis longtemps toute capacité d’influence (comme le montre la faiblesse de ses interventions face aux bombardements massifs du Liban et de sa population par l’armée israélienne).
À défaut d’avoir une prise sur les événements, il semble donc que la réalité du débat tel qu’il s’est installé depuis un an et demi (la PPL Yadan a été déposée sur le bureau de l’Assemblée Nationale le 19 novembre 2024) sert avant tout à régler des comptes ici en France, à montrer des muscles, lancer des anathèmes. On voit agir d’un côté comme de l’autre dans le seul but de consolider des socles, le cœur de ces socles, en prévision de nouveaux affrontements. C’est clairement un processus qui ne peut conduire qu’à fracturer un peu la communauté nationale, mais les « apprentis sorciers » qui touillent leur mixture ont ici peu de scrupules, qu’ils ne mesurent pas la portée de leurs actes ou qu’un cynisme absolu les animent.
Pourquoi la PPL Yadan pose-t-elle problème ?
Je fais partie de ceux qui ont fini par considérer que la députée Caroline Yadan est devenue « l’idiote utile » des antisémites. Il ne s’agit plus seulement avec son texte de qualifier d’antisémites ceux qui discriminent, harcèlent et agressent les juifs à raison de leur appartenance à une religion, une culture sociologique, réelle ou supposée ; il ne s’agit plus seulement de mettre en cause ceux qui appellent au meurtre et à la haine ou passeraient à l’acte ; il ne s’agit plus seulement de mettre en cause ceux qui voudraient purement et simplement détruire l’État d’Israël et donc jeter à la mer et tuer les 7 millions de juifs israéliens (parce que c’est cela que cela veut dire)…
Le préambule de la PPL Yadan pose ainsi comme interprétation de sa mise en application éventuelle de mettre en cause ceux qui critiquent la politique de l’exécutif de l’État hébreu, en donnant force juridique à l’adoption (très discutée) en 2019 par l’Assemblée nationale d’une résolution destinée à reconnaître la définition opérationnelle de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA). Cette définition est la suivante : « L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte. » Mais au-delà du sens strict de cette définition, les exemples qui y sont adossés visent à élargir les possibilités de contester la politique conduite par un gouvernement israélien ; ainsi « l’antisémitisme peut se manifester par des attaques à l’encontre de l’État d’Israël lorsqu’il est perçu comme une collectivité juive » ou « l’établissement de comparaisons entre la politique israélienne contemporaine et celle des Nazis ». La PPL Yadan introduirait alors une limitation disproportionnée de la liberté d’expression : ce n’est pas un petit sujet… La liberté d’expression n’est pas totale en France (et heureusement, si on peut s’épargner l’hypocrisie du free speech états-unien), elle est encadrée par la loi. Autant donc ne pas voter une loi verbeuse, qui ne renforce pas l’arsenal législatif ni la vigilance du juge dans la lutte contre l’antisémitisme, mais ajoute des biais dans l’interprétation des textes et créent des catégories juridiques (apologie « implicite » du terrorisme ou « provocation indirecte », notamment avec son article 2) impossibles à appliquer et dont le Conseil d’État a souligné la potentielle inconstitutionnalité. Une nouvelle source de contentieux dans laquelle les antisémites eux-mêmes prendront un malin plaisir à s’engouffrer.
Le discours qui accompagne la PPL Yadan représente donc une dérive grave parce qu’il introduit un amalgame de fait entre nos concitoyens qui se considèrent comme juifs (ou qui sont considérés comme juifs par les antisémites) et la politique d’un État étranger dont ils ne sauraient être comptables. Si on est antisémite parce qu’on critique le gouvernement Netanyahu, parce qu’on estime que ce gouvernement commandite des actes à portée génocidaire (au hasard), on est mis dans le même panier que ceux qui prêchent la haine des juifs, et nos concitoyens de culture juive (réelle ou supposée) sont donc mis dans le même panier – malgré eux – que le gouvernement d’extrême droite israélien actuel, dont les actions sont particulièrement ignobles depuis deux ans et demi.
L’argumentaire de la PPL Yadan reproduit en miroir le délire des pires antisémites qui se déchaînent de façon redoublée. Depuis les massacres perpétrés le 7 octobre 2023 par le Hamas et ses alliés, depuis que la campagne honteuse dirigée par le gouvernement Netanyahu a conduit à la mort délibérée de dizaines de milliers de civils dans la bande de Gaza (sans compter le redoublement d’agressions et de nettoyage ethnique en Cisjordanie), les actes antisémites (de diverses natures) ont effectivement explosé et durablement : 589 en 2021 ; 436 en 2022 ; 1676 en 2023 (+280 %, quand dans le même temps l’augmentation des actes racistes – toute catégorie confondue, celle-ci comprise – étaient de 20 % sur l’année, ce qui est déjà effrayant), dont près de 1500 pour la seule période courant du 7 octobre à la fin de l’année 2023 ; 1570 en 2024 ; 1320 en 2025. On reste à un niveau très élevé sur plusieurs années ; le lien avec le conflit israélo-palestinien et la tension qu’il suscite au sein des sociétés européennes (le phénomène n’est pas strictement français, mais la France compte la communauté juive la plus importante du monde après Israël et les États-Unis d’Amérique) sont évidents, mais les outils juridiques français pour combattre le racisme et l’antisémitisme dans le pays sont déjà importants.
Quelle que soit la pseudo-motivation des actes et agressions antisémites, on peine à comprendre en quoi l’adoption de la PPL Yadan permettrait de réduire le nombre d’actes antisémites et de les réprimer plus qu’ils ne le sont aujourd’hui. En créant dans le droit français un lien intrinsèque entre nos concitoyens juifs et les gouvernements de l’État d’Israël, elle offre au contraire un beau camouflage aux antisémites (qui existent dans tous les milieux de ce pays, selon des traditions diverses et variées) et ajoute de l’eau au moulin des complotistes et des antisémites. Le climat ainsi créé, qui s’ajouterait au contexte actuel, favoriserait à coup sûr un plus grand nombre de passages à l’acte, en compliquant le débat politique et l’éducation populaire qui sont les seuls outils efficaces à long terme pour faire reculer l’antisémitisme.
Honte à elle qui dévoie un combat nécessaire et vital qui sera désormais dénoncé par un nombre abrutis croissants qui verront à chaque accusation d’antisémitisme un sombre complot surtout quand les accusations sont étayées… Je pense que ceux qui ont cosigné cette PPL pour de mauvaises raisons et sous le coup de l’émotion, sous le coup parfois de véritables attaques antisémites à leur égard, devraient se raviser… Nous avons besoin de retrouver la sérénité : le débat et l’adoption de cette PPL ou le débat sur la pétition font tout le contraire.
Les dérives de la campagne contre une PPL stupide
La PPL Yadan, si elle était adoptée pourrait d’ailleurs avoir des conséquences juridiques acrobatiques d’un point de vue politique et international. Comme le dit l’historienne Sylvie Anne Goldberg, dans un entretien publié vendredi 10 avril 2026 par Le Monde, « Avec la “loi Yadan”, c’est le statut de la mémoire et son rapport au temps politique qui sont en jeu ». Débattre du statut d’un Kurdistan indépendant pourrait s’avérer ainsi juridiquement risqué (nulle doute que quelques associations liées aux Loups Gris viendraient ainsi polluer le débat), de même que du statut de Taïwan (voulez-vous tester les relais de l’ambassade de Chine en France ?) ou de la réunification des deux Corées ou de l’Irlande (on trouvera bien des loyalistes extrémistes d’Ulster pour cela)… ironiquement, la Palestine étant reconnue en France, certaines officines du Likud ou des héritiers de Meir Kahane (comme la LDJ), pourraient alors peut-être poursuivies en France pour leur négation du droit des Palestiniens à un État… tout cela frise l’absurde : on ne peut remplacer le débat politique par les tribunaux et exposer notre pays à être le terrain de jeu de puissances étrangères.
Pourtant, j’ai lu et relu la pétition et j’y trouve trop d’ambiguïtés pour lui accorder ma signature malgré tout le mal que je pense du fond et de l’opportunité de la PPL Yadan. Je ne peux pas non plus cautionner les visuels qui accompagnent la pétition. On mesure ici à quel point la conjugaison des réseaux sociaux, devenus la poubelle du débat public, et de la création d’images assistée par l’intelligence artificielle, détériore la réflexion et l’échange.
À en croire les publications de nombreux promoteurs de cette pétition, le débat public en France ne devrait plus se structurer qu’autour du Proche-Orient. Cette posture implique d’importer dans notre pays, en faisant des amalgames, donc entre Français un affrontement qui est déjà horrible à 4h20 de vol d’ici. Depuis plusieurs semaines, j’ai pu constater la floraison d’arguments faisant l’amalgame entre le soutien de certains de nos concitoyens à cette PPL et une complicité ou une apologie de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité pouvant conduire à un génocide.
J’ai pu lire, dans le Val-d’Oise, dans l’Essonne ou ailleurs, que certains promoteurs de cette pétition dressent des listes de citoyens français à raison de leur nom et de leur origine juive supposée pour les traiter a priori de soutien de la PPL Yadan ou de soutien du génocide (y compris quand ces deux assertions sont fausses). Voilà bien un procédé antisémite pur et non faussé. Croyez-vous qu’après l’explosion des agressions antisémites en France depuis octobre 2023, cette façon de procéder à de tels amalgames, de telles dénonciations (les listes diffusées sur les réseaux sociaux étaient publiques) puisse rassurer nos compatriotes ? Croyez-vous que si certains parmi eux ont pu être des soutiens de la PPL Yadan, ces méthodes qui sont similaires aux pires campagnes antisémites qui ont pu avoir lieu dans notre pays, contribueront à les convaincre de leur erreur d’analyse ?
Le débat public en France doit-il sombrer dans une assimilation d’un seul de nos concitoyens aux crimes d’un gouvernement du fait de son identité culturelle, religieuse, sociologique réelle ou supposée, doit-on suivre ceux qui argumentent qu’on est complice de criminels du fait de son attachement à l’existence d’un État juif ? La façon dont est conduit le débat dans notre pays sur le sujet frise l’absurdité vétéro-testamentaire : un dieu vengeur vous fera payer pour les fautes d’un cousin imaginaire et sur mille générations. À la fin, il ne pourrait en rester qu’un… Car derrière tout cela, traîne l’idée de la négation de la solution à deux États, l’idée qu’il ne faut plus qu’un seul État de la mer au Jourdain : entre Rima Hassan, protégée de l’ancien régime familial El-Hassad, et Bezalel Smotritch ou Itamar Ben Gvir, héritiers des commanditaires de l’assassinat d’Yitzhak Rabin, l’écart n’est pas celui des discours mais du camp, l’une comme les deux autres (et quelques uns avec eux tous) prônent la négation de l’humanité commune. L’autre différence, c’est que les deux ministres suprémacistes sont au pouvoir et qu’on peut espérer que la députée européenne n’y accédera jamais. Mais les uns comme les autres nous promettent pour longtemps un déferlement de boue et de sang, si on leur laisse les mains libres.
Voilà ce qui m’effraie dans la façon de conduire le débat aujourd’hui et d’aller chercher ailleurs les référentiels qui y président : c’est un ferment de guerre civile, de fracturation durable de la communauté nationale, de négation complète de ce que porte l’idéal de la République française, de cette nation politique qui se moque bien de vos origines ou de votre religion pourvu que vous souhaitiez être un(e) citoyen(ne) sincère (du principe à son exécution, la marge reste importante).
Une dernière question aux lectrices et aux lecteurs : trouvez-vous normal que les deux tiers des questions auxquelles j’ai eu à répondre sur les réseaux sociaux pendant la campagne des élections municipales, c’était pour savoir si je niais un génocide, si je le soutenais ou si j’étais pour la loi Yadan ? La place des sujets quotidiens des habitants : un tiers… Voilà je crois la démonstration que l’excès frôle souvent de près la bêtise et que ce n’est pas avec de telle méthode qu’on rassemblera une majorité de nos concitoyens pour battre les fascistes, arriver au pouvoir, transformer le pays, faire reculer le racisme et les discriminations et surtout travailler à l’égalité républicaine vraiment pour celles et ceux qui subissent toutes les défaillances de notre société.
Frédéric Faravel (merci aux conseils de Damien Vandembroucq et Laurent Miermont)
Alors que des millions de Français peinent encore à faire face à la hausse du coût de la vie, avec une inflation cumulée de près de 17% entre 2021 et 2024, et que la viabilité de nombreuses entreprises est mise à mal, la question des prix des carburants est centrale. En 2026, les dépenses énergétiques représentent encore jusqu’à 9% du budget des ménages modestes. Au moment de payer un plein de carburant, nos concitoyens font les frais d’un choix politique dont ils n’ont jamais été avertis : laisser faire le marché ou protéger les citoyens. En France, en avril 2026 le prix moyen du litre de sans-plomb 95 est autour de 2,02 €, tandis que le gazole atteint 2,35 €. Ces tarifs sont parmi les plus élevés d’Europe.
Or certains de nos pays voisins ont fait le choix clair d’avoir une politique tarifaire administrée pour les produits pétroliers. Certains de ces pays sont pourtant considérés comme des paradis fiscaux chantres du libéralisme économique.
Les gouvernements français n’exercent aucun contrôle sur les marges des distributeurs : le citoyen-consommateur est une variable d’ajustement et la vache à lait des grands groupes (qu’il paie directement ou que le budget de la nation vienne atténuer à grands frais les dégâts)
En effet, la Belgique, le Luxembourg et Malte ont mis en place depuis plusieurs décennies un mécanisme efficace de régulation des prix des produits pétroliers, basé sur le plafonnement des marges. Ce système trouve son origine dans les chocs pétroliers du XXe siècle, qui ont conduit les États concernés à instaurer des accords pluriannuels avec les acteurs du secteur. Aujourd’hui encore, ce dispositif encadre près de 100% des carburants vendus dans ces pays, y compris le fioul domestique.
Contrairement aux idées reçues, il est possible de réguler les prix sans creuser les déficits publics. En France, les mesures de soutien (remises à la pompe, bouclier tarifaire) ont coûté plus de 30 milliards d’euros entre 2021 et 2023. À l’inverse, dans les pays régulés, les pouvoirs publics fixent un prix plafond pour les carburants, ce qui évite de mobiliser des fonds publics.
Le cœur du dispositif repose sur une formule de calcul du prix maximum de vente au détail, actualisée quotidiennement, qui décompose le prix final en trois blocs principaux :
Le prix de base des carburants raffinés est déterminé à partir des cotations internationales des produits raffinés, directement liées au cours du pétrole brut (notamment le Brent, qui a fluctué entre 59 et 119 dollars le baril depuis le début de l’année). Les autorités utilisent des références de marché reconnues, comme les cotations d’Amsterdam-Rotterdam-Anvers, reflétant les prix réels d’approvisionnement. Cette composante est actualisée quotidiennement, ce qui permet de répercuter rapidement les baisses comme les hausses afin d’éviter les spéculations.
À cette base s’ajoutent les prélèvements obligatoires, droits d’accise par litre et TVA. Cette architecture permet de distinguer clairement ce qui relève de la fiscalité et ce qui relève des coûts économiques, contribuant à un débat public plus éclairé.
Le cœur du dispositif réside dans l’encadrement des marges du secteur pétrolier. Contrairement à un marché dérégulé, les distributeurs ne peuvent pas fixer librement leur niveau de profit.
Dans les pays concernés, la marge brute maximale est généralement comprise entre 10 et 15 centimes par litre, contre des niveaux pouvant atteindre 20–25 centimes en France selon les périodes et les réseaux. Cette marge est révisée deux fois par an pour tenir compte de l’inflation (elle prend en compte les coûts de transport, de stockage et de commercialisation).
Comparaisons avec les pays voisins (chiffres moyens avril 2026)
Pays
SP95 / E10
Diesel
France
2,02 €
2,35 €
Luxembourg
1,65 €
1,78 €
Belgique
1,85 €
2,22 €
Espagne
1,78 €
1,84 €
Allemagne
2,24 €
2,43 €
Le résultat de cette formule est un prix plafond journalier. Les distributeurs ont l’obligation de ne pas le dépasser, mais restent libres de proposer des prix inférieurs. Ce dispositif assure une stabilité du marché, en réduisant la concurrence y compris en période de crise. Lors du choc énergétique de 2022, les écarts de prix entre stations étaient restés de l’ordre de 5 à 10 centimes dans les pays régulés, contre parfois plus de 30 centimes en France.
Depuis quelques semaines, nous ne pouvons que constater les effets concrets de cette politique énergétique. Dans ces pays, le prix du sans-plomb est en moyenne inférieur de 20 à 35 centimes par litre par rapport à la France en 2026, représentant une économie de 10 à 18 € pour un plein de 50 litres, soit près de 400 € par an pour un automobiliste qui fait 2 pleins par mois.
À l’heure où les plus grandes sociétés pétrolières continuent d’engranger des profits considérables, environ 80 millions d’euros de “surprofits” par jour en Europe depuis le début du conflit au Moyen-Orient, ce qui représenterait environ 2,5 milliards d’euros de surprofits rien que pour le mois de mars 2026.
Avec le système que nous proposons, le consommateur français pourrait faire une économie de 10 à 18 € d’économie par plein, sans que cela ne coûte un euro de plus aux finances publiques !
Les crises récentes, géopolitiques, énergétiques ou climatiques, ont montré à quel point les prix des carburants peuvent être soumis à des logiques spéculatives. Sans régulation, ce sont toujours les mêmes qui paient : les travailleurs, les petites entreprises, les personnes résidant en zone rurale – dont plus de 70 % dépendent de leur voiture pour aller travailler.
Encadrer les prix, c’est envoyer un signal clair : les crises ne doivent plus être une opportunité pour certains d’accroître leurs marges au détriment de l’intérêt général. Il est temps de mettre fin aux profiteurs de crise !
Pour cela nous devons reprendre la main sur notre politique énergétique, en adoptant un mécanisme de plafonnement des tarifs. Il s’agit non seulement de protéger le pouvoir d’achat, mais aussi de permettre à la puissance publique de reprendre le contrôle sur ce secteur stratégique.
Rien, ni sur le plan juridique ni sur le plan technique, n’empêche la France de mettre en place un tel dispositif. Ce qui manque aujourd’hui, ce n’est pas la capacité à faire, mais la volonté politique.
Depuis plusieurs semaines, et avant même sa sortie, le film de Xavier Giannoli, Les Rayons et les Ombres, suscite le débat et parfois la polémique. C’est assez classique pour une œuvre qui se rapporte à la période de l’Occupation et de la Collaboration et qui prétend à une certaine ambition, au minimum artistique. On ne dira jamais assez en quoi la Seconde Guerre mondiale fut dans l’histoire de France une charnière majeure, une guerre civile déclenchée, à l’occasion d’une défaite militaire face au pire ennemi de l’humanité, par ceux de nos compatriotes qui espéraient plus qu’une revanche, un effacement des fondements de notre Nation à l’issue de la Révolution et la précédente guerre civile qui l’accompagna. Le sujet en est encore aujourd’hui inflammable, car les fractures et les plaies semblent sans cesse se réactiver selon des schémas récurrents.
Il était donc prévisible qu’un tel film déclenche débats enflammés et parfois polémiques nées de ces mêmes débats. Il sera toujours trop ou pas assez pour la majorité des commentateurs qui ne sont pas cinéastes. Alors sortant de la salle obscure ce dimanche de Pâques, après 3 heures 15 qui ne m’ont pas paru si longues, j’ai voulu moi aussi apporter mon écot au débat (et non à la polémique) en partageant mes impressions.
La grâce déchue
Dans les articles et commentaires que j’ai pu lire à propos des Rayons et les Ombres, je n’ai pas vu une chose essentielle et qui pourtant crève les yeux comme elle crève l’écran. C’est d’abord et avant tout un film sur Corinne Luchaire. L’artifice narratif de l’enregistrement sur bande magnétique d’une histoire à la première personne – dont on ne sait pas (et peu importe) s’il s’agit d’une invention du réalisateur et de son co-scénariste Jacques Fieschi dont l’illusion prend fin avec la pirouette des derniers écrans noirs, ou s’il fut vraiment tenté – le rythme du récit et l’organisation des personnages autour d’elle : tout tend vers une sorte de biopic d’une jeune actrice tombée dans l’oubli et écrasé par une histoire trop grande pour elle.
On pourra dire ce que l’on veut mais ce n’est pas Jean Dujardin, dont le nom est pourtant en tête de l’affiche, et sa prestation qui dominent le film, mais bel et bien Nastya Goloubeva-Carax qui incarne Corinne Luchaire. Sa fragilité, la voix éteinte et la tristesse de son regard qui marquent son interprétation sont évidemment parfaitement adaptées à l’image de ce personnage sacrificiel que veulent nous peindre Giannoli et Fieschi. Ma fille adolescente m’a dit, en sortant de la séance, qu’elle avait vu avant tout une jeune femme manipulée et c’est effectivement bien de cela dont il s’agit : Corinne Luchaire apparaît comme manipulée et utilisée par son père d’abord (on ne doute pas qu’il l’aime, mais c’est sa personnalité trouble qui finit par l’emporter là-aussi), par Otto Abetz et par ses amant(e)s ensuite. En tout cas, c’est cela que l’on veut nous raconter. Frappée d’indignité nationale, elle se défend (mal), comme se sont défendus toutes celles et tous ceux qui ont préféré l’égoïsme et l’indifférence. Mais ici aussi on nous donne à percevoir la culpabilité qu’elle ressent a posteriori ; et elle n’aura pas droit à la rédemption que vient lui offrir Léonide Mogui par-delà l’horreur de la guerre et du génocide.
J’avoue que j’ai ignoré jusqu’à récemment l’existence de Corinne Luchaire, jusqu’à l’automne dernier en réalité. Il faut croire qu’il y a une efficacité concrète à la condamnation à l’indignité nationale. C’est avec la série d’émissions réalisée par Philippe Collin – Sigmarigen, le crépuscule des bourreaux – que je l’ai découverte. L’épisode « La divine surprise »1, qui se situe au moment de la contre-offensive allemande dans les Ardennes à la Nöel 1944, évoque à ce moment son parcours tressé avec celui de son père Jean Luchaire. J’ai été marqué alors par le témoignage de Micheline Presle, interviewée en 2009, qui revient sur les débuts de comédienne de sa collègue et souligne sa singularité, sa modernité et le gâchis de sa carrière brisée ; je n’avais pas retenu que la maladie en fut la cause première et jusqu’au film, je pensais qu’elle était la conséquence de sa condamnation à Libération. C’est au moins une chose que l’on peut mettre au crédit du film : à aucun moment, on ne nous fait croire que la tuberculose lui sert d’excuses pour refuser de voir – même au Sanatorium alors que son récit prétend qu’elle avait son propre combat à mener, il lui est donné de comprendre et elle ne choisira qu’une forme d’accommodement.
La nausée
Les Rayons et les Ombres s’attaque donc au sujet inflammable de la Collaboration, cette tâche terrible dans l’histoire de France. Il ne faut pas se tromper d’objet ici : ce n’est pas un film sur l’Occupation, sur la Guerre, ce n’est pas un film sur la Résistance, la Shoah ou les privations imposées au peuple français… Par touches subtiles, ces éléments sont présents, mais ils ne constituent pas le propos du film. Les Rayons et les Ombres est un film qui s’attache à présenter des salauds et les petits arrangements qu’ils cherchent avec leur conscience perdue.
La politique de Collaboration et le milieu collaborationniste à Paris, petit monde distinct de celui de Vichy avec lequel Laval fera la liaison, ont été le moyen d’une revanche. Je parlais en introduction d’une revanche sur la Révolution, mais le film montre aussi assez clairement la revanche des ratés. Les ratés de la politique, du journalisme, de la littérature, les envieux qui rêvaient d’un mode de vie bourgeois et rongeaient leur frein de ne pas en avoir les moyens. La Collaboration a été le tremplin pour toute une clique d’opportunistes et d’individus qu’aucun scrupule n’étouffait, l’occasion d’une revanche sur la vie, une opportunité pour se gaver sur la misère du pays.
Car, en définitive, qu’est-ce qu’est Jean Luchaire au moment où la France bascule dans la défaite, si ce n’est un raté ? Un raté, un menteur et un irresponsable, tel qu’il nous est présenté par les scénaristes. Raté, car il se croit journaliste engagé, mais les convictions pacifistes des années 1920 semblent rapidement peu de choses, un vernis craquelé ou plus vraisemblablement une manière de faire fructifier le moment venu un pedigree qui ne lui a jamais rien rapporté, au regard de la faiblesse de son audience. Menteur, car il mène en bateau ses propres amis et collaborateurs et ruine sciemment par intérêt personnel les entreprises qu’il conduit. Irresponsable, car il choisit la décadence et la déchéance plutôt que la guérison ou la rémission, qu’il y entraîne sa fille, et que ce cycle s’accélère au fur et à mesure que le désastre devient certain. Luchaire et Abetz sont bien décrits comme des salauds qui se débarrassent finalement bien facilement de leurs convictions originelles – si tant est que les convictions prêtées à Abetz dans le film fussent bien réelles (il a été proche du NSDAP dès 1930, même s’il ne put y adhérer formellement qu’en 1937) – et adoptent par intérêt un antisémitisme qui leur permet de fréquenter ou d’exercer le pouvoir. Peu importe le respect des évolutions historiques de leurs convictions, le duo Jean Dujardin-August Diehl montre ici à la perfection la médiocrité et la bassesse des motivations et des justifications des deux amis. La séquence de la lettre à Céline est à cet égard une illustration édifiante de l’absence totale de décence.
Aussi, Les Rayons et les Ombres fait la description de ce milieu collaborationniste parisien qui fréquente les sauteries de l’Ambassade du IIIème Reich et mène grande vie à crédit dans les cabarets et les grands restaurants, permet de démasquer cette société hors-sol, qui n’a plus ou n’a jamais eu de code moral, qui fraye joyeusement avec la pègre, qui se moque bien des réquisitions et des privations subies par les Français… bien au contraire, qui est là pour profiter des miettes de la prédation systématique du régime nazi sur la France. Giannoli nous montre l’enfermement volontaire des salauds dans une réalité parallèle. La politique de Collaboration a été souvent présentée par ses promoteurs comme un moyen pour limiter les souffrances du pays et il suffit de relire Paxton pour démontrer qu’elle n’a pas apporté d’avantages comparatifs à la France par rapport à la Pologne ; au contraire, elle fut plus pressurée que les Pays-Bas, la Belgique ou le Danemark. Les Rayons et les Ombres ne tait pas cette réalité, mais insiste jusqu’à la nausée sur la complicité, l’indécence et la rapacité des collaborationnistes, qui prétendaient dans leur discours relever la France en la nazifiant et, en réalité, ne faisaient que se gaver à l’excès jusqu’à rendre sur le sol de marbre ce qu’ils avaient pillés avec leurs commanditaires.
On ne peut pas reprocher au film de faire preuve de complaisance avec ce milieu alors que la description qu’en font Giannoli et Fieschi ne peut en réalité que provoquer le dégoût.
Les mains sales
Le métier d’imprimeur, ça tâche… on a de l’encre sur les mains quand on prépare les plaques et les rotatives. C’est normalement la marque de noblesse de ce métier glorieux d’une époque révolue, qui accompagna tous les progrès de la pensée humaine de la fin du XVème siècle au XXème. Dans Les Rayons et les Ombres, Luchaire-Dujardin, quand il s’approche de la composition typographique, n’a plus que les mains sales. C’est la marque de la déchéance du journaliste qu’il prétendait être. C’est la marque de sa déchéance comme patron de presse.
Il revendique n’avoir de compte à rendre qu’à sa conscience et l’a perdue totalement. Ce qu’il écrit n’apparaît dans le film que pour satisfaire ses intérêts. Il n’est pas besoin d’attendre les réquisitions de l’avocat général (interprété par Philipe Torréton) pour le voir. Le portrait de Luchaire-Dujardin est celui d’un homme qui court après l’argent qu’il s’acharne par ailleurs à dilapider avec empressement. Il n’a aucune conviction réelle : il choisit l’antisémitisme par intérêt et croit se donner bonne conscience en facilitant la fuite de quelques proches… Laval procédera de la même manière, considérant en maquignon de la politique que cela pourrait un jour lui servir si la situation venait à se retourner.
À plusieurs reprises, on lui donne l’occasion de réagir : il ne le veut pas. Il choisit Guy Crouzet (Vincent Colombe, parfait dans l’abject) contre Pierre Labarrière. Il ment à son équipe quand il affirme que les fonds des Nouveaux Temps sont français. Son père lui donne l’occasion de retrouver sa conscience : on sent le complexe d’infériorité du fils face à l’universitaire Julien Luchaire (André Marcon), celui-ci finit par intervenir comme Dieu le Père qui intervient au travers du Figaro pour admonester son fils – c’est un peu le Dieu de l’Ancien Testament qui, par l’intermédiaire du Prophète Samuel, avertit le Roi Saül de l’impérieuse urgence de changer de comportement. Mais comme Saül, Luchaire-Dujardin est déjà trop compromis, trop souillé pour revenir en arrière : il préférera persister et en rajouter. Seule sa mort effacera la faute.
Car Jean Luchaire est allé au bout de l’abjection. Le film montre Luchaire-Dujardin fuir à Sigmaringen et entraîner sa fille derrière lui ; l’ambiance crépusculaire montre bien fugacement le ridicule macabre de cette petite société composée des plus convaincus des Collabos. Ici, il manque une pièce au puzzle (on n’était pas à un quart d’heure près) : Jean Luchaire sera nommé commissaire (ministre) à l’Information dans la Commission gouvernementale pour la défense des intérêts français, présidée par Fernand de Brinon, sorte de gouvernement en exil qui singe à l’envers la geste de la France Libre (alors que Pétain et Laval eux-mêmes s’estiment désormais prisonniers des Allemands). En même temps, directeur du journal La France, quotidien en langue française destiné aux exilés de Sigmaringen, qui paraît jusqu’en mars 1945, il dirigea également une radio, Ici la France pour relayer la propagande nazie. Luchaire fut donc de ceux qui sont allés au bout, qui ont adhéré jusqu’à la fin à l’entreprise de nazification de l’Europe et de la France et qui allait se choisir Doriot comme chef si celui-ci n’avait pas été mitraillé par un avion allié. Son portrait n’était déjà pas glorieux dans le film, mais cette précision politique n’aurait pas été inutile.
Les Rayons et les Ombres est un excellent film. Il est certes un peu long, mais comment décrire un tel pourrissement de l’âme en 1h30 ? Il ne saurait supporter en tout cas l’accusation de complaisance que certains veulent lui coller. Rien n’est aimable dans cette bande de médiocres, d’opportunistes et de pieds nickelés qui préfèrent fermer les yeux sur l’horreur de leur temps ou l’habiller de mots creux pour la mettre à distance. Les Rayons et les Ombres n’est pas un essai historique et je ne crois pas que les réalisateurs et scénaristes aient eu cette ambition. Mais il nous parle parce qu’il nous met face aux noirceurs de l’âme humaine, de la petite médiocrité à l’aveuglement volontaire, de l’indifférence égoïste jusqu’à la complicité criminelle, de l’envie jusqu’à la prédation… Les Rayons et les Ombres nous laisse face à cette indignité, sans chercher ou inventer des excuses, car il n’y en a aucune.
L’intelligence artificielle (IA), en particulier dans sa forme « agentique »1, ne se contente plus de transformer les métiers : elle redessine les équilibres économiques, sociaux et politiques des sociétés démocratiques. Les études récentes, notamment celle dévoilée le 18 mars 2026 par la Coface et l’Observatoire des emplois menacés et émergents2, révèlent une réalité inquiétante : près de 5 millions d’emplois en France, soit un sur six, pourraient être menacés d’ici 2 à 5 ans. Contrairement aux révolutions technologiques passées, qui frappaient surtout les emplois intermédiaires ou peu qualifiés, l’IA cible désormais les cols blancs, les métiers intellectuels et les professions les mieux rémunérées. Les architectes, les ingénieurs, les juristes, les comptables, les journalistes et même les cadres de la finance voient leurs tâches automatisables à plus de 20%, voire 30%. Cette accélération sans précédent pose une question fondamentale : que devient une société lorsque sa base fiscale et ses élites professionnelles sont fragilisées par une technologie dont les promesses de création d’emplois restent, pour l’heure, largement théoriques ?
Schumpeter en PLS ou la destruction créatrice en panne : quand l’IA détruit plus vite qu’elle ne crée
L’argument classique de la « destruction créatrice », cher aux économistes libéraux, suppose que les emplois détruits par l’innovation seront compensés par de nouvelles activités, plus qualifiées et plus valorisantes. Pourtant, avec l’IA, ce mécanisme semble grippé. Les tâches automatisables le sont à un rythme tel que les nouvelles activités peinent à émerger – ou, lorsqu’elles apparaissent, elles sont à leur tour vulnérables à l’automatisation. Les juniors des cabinets de conseil, les correcteurs de presse, les assistants juridiques ou les analystes financiers commencent à voir leurs postes supprimés ou déqualifiés, tandis que les promesses de reconversion vers des métiers « émergents » – data analysts, managers d’IA – restent limitées à une minorité. Pire, ces nouveaux emplois, lorsqu’ils existent, sont souvent moins stables, moins rémunérateurs, ou soumis à une pression accrue de productivité.
Révolution technologique
Vitesse de déploiement
Emplois détruits
Emplois créés
Impact social
Machine à vapeur (XIXe)
Décennies
Ouvriers agricoles/artisans
Ouvriers d’usine
Urbanisation, travail des enfants
Électricité (XXe)
20-30 ans
Emplois manuels
Techniciens, ingénieurs
Montée des classes moyennes
Informatique (années 1980-2000)
15-20 ans
Employés administratifs
Développeurs, data analysts
Polarisation du marché du travail
IA générative (2020-)
2-5 ans
Cols blancs, cadres
Peu (prompt engineers, etc.)
Précarisation des élites, choc fiscal ?
Les entreprises, sous couvert d’innovation, utilisent l’IA comme un levier de réduction des coûts salariaux. Les plans de licenciements annoncés chez Prisma Media (récemment racheté par Bolloré), Capgemini ou Microsoft France invoquent explicitement l’IA pour justifier des suppressions de postes, alors même que la technologie n’est pas toujours pleinement déployée. Cette précipitation révèle une stratégie financière plus qu’industrielle : l’IA sert de prétexte pour rationaliser des effectifs, externaliser des activités, ou délocaliser des tâches vers des pays à bas coûts. Les syndicats, comme la CGT chez Prisma Media, dénoncent une instrumentalisation de l’IA pour masquer des restructurations purement comptables.
Dans ce contexte, la productivité gagnée grâce à l’IA ne profite ni aux salariés, ni à l’économie réelle. Elle se traduit par des gains financiers pour les actionnaires et une concentration accrue du capital entre les mains des géants technologiques. Les 10% des Français les mieux rémunérés, dont les emplois sont les plus exposés, contribuent aujourd’hui fortement aux recettes fiscales et sociales. Leur précarisation menace directement le financement de la protection sociale, alors même que les emplois de production, moins touchés par l’IA, stagnent depuis longtemps en termes de salaires et de reconnaissance de qualifications.
Un défi fiscal et écologique ignoré : l’IA, technologie subventionnée (sans que vous ne le sachiez) par la collectivité
L’IA bénéficie d’un avantage structurel : ses coûts réels – énergétiques, environnementaux, sociaux – ne sont pas internalisés. Les data centers, gourmands en électricité et en eau, prospèrent grâce à des externalités négatives supportées par la collectivité. Aux États-Unis, des moratoires sont déjà demandés en raison des pénuries d’eau locales, tandis qu’en France, les projets de nouveaux centres de données se multiplient sans que leur impact écologique ne soit sérieusement encadré. Pourtant, ces coûts, lorsqu’ils sont ignorés, faussent la compétition entre le travail humain et l’automatisation. Une entreprise qui remplace un salarié par une IA ne paie ni cotisations sociales, ni taxe sur les robots, alors même que les infrastructures publiques (éducation, santé, retraites) dépendent des revenus du travail.
La fiscalité actuelle aggrave ce déséquilibre. Les investissements dans l’IA sont amortissables, tandis que le travail est soumis à des prélèvements obligatoires. Résultat : les entreprises ont un intérêt financier à automatiser, même lorsque le gain de productivité est marginal. Pour corriger cette distorsion, des pistes émergent, comme la taxation des requêtes adressées aux modèles d’IA (« coûts d’inférence ») ou la création de labels « 100% humain » pour valoriser les productions non automatisées. Mais ces mesures se heurtent à la logique d’une économie mondialisée, où la compétitivité et les profits privés priment sur la justice sociale et l’intérêt général.
Risques politiques : quand l’IA alimente la défiance et la polarisation
L’histoire montre que les chocs technologiques, lorsqu’ils ne sont pas accompagnés, nourrissent les populismes et les extrémismes. La désindustrialisation a ainsi contribué à la montée des partis d’extrême droite en Europe et aux États-Unis, en créant des territoires abandonnés et des classes sociales déclassées. Avec l’IA, le risque est double. D’une part, la destruction d’emplois qualifiés dans les métropoles – Paris, Lyon, Grenoble – pourrait fragiliser des bassins d’emploi jusqu’ici épargnés par la précarité. D’autre part, la concentration du capital entre les mains d’une poignée de géants technologiques, majoritairement américains, menace de saper la souveraineté économique française et européenne.
Les syndicats, comme la CFE-CGC chez Orange ou la CFTC chez L’Oréal, alertent déjà sur les dérives managériales liées à l’IA : surveillance accrue des salariés, intensification du travail, déqualification des métiers. À terme, c’est le rapport de force entre capital et travail qui pourrait basculer, avec des salariés réduits à des rôles de « vérificateurs » ou de « superviseurs » d’IA, sans réelle autonomie ni valorisation. Les exemples se multiplient : des traducteurs contraints de corriger des textes générés par machine, des journalistes relégués à la relecture d’articles automatisés, des avocats cantonnés à la validation de contrats rédigés par des algorithmes.
Les pouvoirs publics et les partenaires sociaux sont devant un défi vital ; il est urgent de travailler des pistes pour limiter les dégâts. L’État pourrait conditionner les aides aux entreprises à des engagements en matière de formation et de reconversion, ou imposer des clauses de revoyure dans les accords d’entreprise, comme le fait déjà le centre Henri-Becquerel à Rouen pour les dosimétristes. Une régulation européenne des modèles d’IA, exigeant transparence et explicabilité, pourrait aussi limiter les abus, notamment dans les secteurs critiques (santé, justice, éducation). Enfin, la création d’un écosystème technologique souverain, fondé sur des modèles ouverts et frugaux, permettrait à l’Europe de réduire sa dépendance aux Big Tech américaines.
Vers un modèle français de l’IA ?
La France, comme l’Europe, se trouve à un carrefour. Soit elle subit l’IA comme une fatalité, en laissant les plateformes américaines et les fonds d’investissement dicter les règles du jeu. Soit elle invente un modèle hybride, où l’innovation technologique s’accompagne de garde-fous sociaux, fiscaux et écologiques. Sans que cela relève d’une inventivité démesurée, il conviendrait pour commencer de veiller à quelques priorités…
Premièrement, repenser la formation pour éviter l’obsolescence des compétences. Les programmes actuels, souvent génériques, doivent être remplacés par des parcours ciblés, co-construits avec les branches professionnelles. L’exemple de L’Oréal, qui forme ses salariés au « prompt engineering », montre que l’adaptation est possible – à condition qu’elle ne serve pas de prétexte à une précarisation accrue. Cette préoccupation est au demeurant valable en soi : les entreprises et les grands groupes ne sont pas des organisations philanthropiques, la question du pouvoir des salariés et de leurs représentants est plus que jamais cruciale.
Deuxièmement, rééquilibrer la fiscalité pour que l’IA ne soit plus subventionnée indirectement par la collectivité. Taxer les requêtes aux modèles d’IA, intégrer le coût carbone des data centers, ou encore conditionner les aides publiques à des engagements en matière d’emploi : autant de mesures qui pourraient ralentir la course à l’automatisation et financer la transition.
Troisièmement, encadrer les usages de l’IA dans les secteurs sensibles. Dans la santé, l’éducation ou la justice, l’automatisation ne peut se faire sans contrôle humain. Des instances paritaires, associant salariés, directions et experts, pourraient superviser ces déploiements, comme le demandent les syndicats d’Orange pour leur outil « Speech Analytics ». On retrouve ici l’obligation pointée dans le premier point.
Enfin, soutenir une IA française et européenne, sobre et souveraine. Les modèles ouverts, hébergés localement, permettraient de réduire la dépendance aux géants américains tout en limitant l’empreinte écologique. La France, avec son tissu de start-up et ses laboratoires publics, a les moyens de jouer sa partie – à condition que l’État y consacre les investissements nécessaires et redonne les moyens indispensables à la recherche publique et à l’université, sans se laisser aveugler par les sirènes du « toujours plus technologique ».
L’IA n’est pas une fatalité, mais un choix de société. Les scénarios catastrophistes, s’ils sont plausibles au regard de la perte de souveraineté économique réelle de l’Europe, ne sont pas inévitables – à condition que les dirigeants politiques en prennent rapidement conscience. Toutes les données à notre disposition confirment bien que la trajectoire actuelle repose sur une destruction bien plus rapide des activités que lors des « révolutions technologiques » précédentes. La question n’est donc plus de savoir si l’IA transformera le travail, mais comment elle le fera : en creusant les inégalités et en fragilisant la démocratie, ou en servant de levier pour une stratégie économique et sociale orientée en fonction de choix politiques clairs et délibérés. Le temps de la naïveté technologique est révolu, l’IA n’est pas un gadget inoffensif visant à produire des vidéoclips R’n’B de mauvaise qualité pour salle de gym : c’est une technologie dont les effets transformateurs et destructeurs sont potentiellement massifs, il est donc urgent de préparer des arbitrages politiques et sociaux déterminants.
Frédéric Faravel
1« IA agentique » désigne une catégorie d’intelligence artificielle capable d’agir de manière autonome, c’est-à-dire de planifier, décider et exécuter des tâches complexes sans intervention humaine constante. Contrairement aux outils d’IA traditionnels, qui se limitent à des fonctions spécifiques (comme la génération de texte ou l’analyse de données), l’IA agentique combine plusieurs modèles et technologies pour interagir avec son environnement, prendre des initiatives et accomplir des objectifs définis par l’utilisateur.
2L’étude est intitulée « L’IA, une menace pour 5 millions de salariés en France », portée par le Coface (compagnie d’assurance-crédit) et l’Observatoire des emplois menacés et émergents (OEM), avec notamment Axelle Arquié (économiste, cofondatrice de l’OEM) et Aurélien Duthoit (économiste chez Coface). L’étude a été dévoilée le 18 mars 2026 par Le Monde et devait paraître officiellement le 1er avril 2026.
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