« Le marché français de l’autocar longue distance est en passe de se refermer autour d’un monopole privé, celui de FlixBus », tribune de Chloé Petat dans Le Monde

Des cars Macron aux cars FlixBus, la conseillère municipale déléguée GRS des Lilas (Seine-Saint-Denis), chargée notamment des transports, constate, dans une tribune publiée dans Le Monde, l’ironie d’une concurrence désormais sans concurrents, qui menace à terme la cohésion territoriale et l’accessibilité financière à la mobilité.

En 2015, la loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques, dite « loi Macron », libéralise les services librement organisés par autocar longue distance. Désormais, toute entreprise de transport public routier peut lancer des dessertes régulières entre deux villes distantes de plus de 100 kilomètres. Avant cette date, le marché était strictement encadré. Cette ouverture à la concurrence est alors présentée comme une solution presque miraculeuse : offrir une mobilité à bas coût, élargir les choix des voyageurs et mieux desservir les territoires, en particulier ceux qui sont mal connectés au réseau ferroviaire.

Dix ans plus tard, le marché français de l’autocar longue distance est en passe de se refermer autour d’un monopole privé, celui de FlixBus, alors même que Blablacar a annoncé, mardi 21 avril, son retrait du marché. A la suite de la libéralisation, le marché s’est d’abord structuré autour de plusieurs acteurs – cinq au total, en 2015.

Toutefois, et de manière rapide, il s’est concentré autour de deux leaders : FlixBus et Blablacar Bus, issu du rachat de Ouibus à la SNCF, en 2019. Ces deux entreprises ont progressivement géré l’immense majorité des dessertes et reposent sur un modèle asset light (« à faible intensité capitalistique ») : elles ne possèdent généralement ni autocars ni chauffeurs, et s’appuient sur des réseaux d’autocaristes partenaires auxquels elles délèguent l’exploitation.

Guerre des prix

Parallèlement, la fréquentation a fortement augmenté. Selon l’Autorité de régulation des transports (ART), 11 millions de passagers nationaux (18 millions, au total) ont emprunté un autocar longue distance en 2024. Derrière cette image d’un marché en pleine expansion se cache pourtant une réalité bien moins reluisante : un modèle économique largement déficitaire. D’abord, les coûts d’exploitation sont élevés et difficilement compressibles : salaires des conducteurs, péages autoroutiers, maintenance des véhicules (quand l’entreprise les possède), carburant dont le prix reste fortement dépendant des tensions géopolitiques…

Ensuite, la demande est extrêmement sensible au prix. La clientèle des autocars longue distance est généralement jeune et dispose de moyens limités. Dès lors, le critère tarifaire est décisif, ce qui contraint fortement les marges. Les prix sont structurellement bas : d’après l’ART, le coût moyen du transport par autocar longue distance est de l’ordre de cinq centimes d’euro par passager et par kilomètre, soit environ 5 à 6 euros pour 100 kilomètres. L’autocar figure ainsi parmi les modes de transport les moins chers du marché.
La libéralisation n’a rien arrangé, en déclenchant une guerre des prix. Pour gagner des parts de marché et espérer atteindre une taille critique, les opérateurs ont accepté d’essuyer des pertes prolongées. Cette stratégie s’est révélée intenable. L’annonce du retrait de Blablacar illustre cet échec. Elle marque une étape décisive : la France s’inscrit désormais dans une trajectoire qui s’observe déjà ailleurs en Europe, notamment en Allemagne, où FlixBus détient une part écrasante du marché.

Il est même permis de parler de situation de monopole privé, d’autant plus ironique que la libéralisation visait précisément à diversifier les acteurs et les offres. Un monopole privé non régulé peut se révéler problématique en ce qu’il échappe au contrôle démocratique, tout en exerçant un pouvoir considérable sur les prix et l’offre.

L’émergence d’un monopole privé détenu par FlixBus comporte des risques clairement identifiés, à savoir une hausse progressive des prix, une rationalisation de l’offre et une concentration sur les seules liaisons rentables. Ceux-ci s’ajoutent par ailleurs aux risques liés à l’ouverture à la concurrence ferroviaire, qui fait également peser une menace sur certaines dessertes. Si la contraction de l’offre touchait simultanément le train et l’autocar, l’impact serait majeur sur l’accessibilité financière à la mobilité et sur la cohésion territoriale. Se déplacer deviendrait progressivement un luxe, ou encore plus impossible sans voiture individuelle.

La non-régulation de la concurrence pourrait avoir des incidences désastreuses et aboutir à une concentration progressive sur le marché. En effet, l’Organisation de coopération et de développement économiques et son organe interne, l’International Transport Forum, démontre que le secteur des transports repose sur des infrastructures onéreuses, des coûts fixes et irrécouvrables élevés et des barrières à l’entrée importantes, ce qui conditionne fortement la structure des marchés et le niveau de la concurrence.

Une offre à repenser

La libéralisation d’un secteur aussi stratégique que les transports soulève des interrogations au vu des résultats observés et des risques désormais connus. Qu’il s’agisse du bus aujourd’hui ou du ferroviaire demain, ouvrir un marché sans penser sérieusement à sa régulation ne peut produire que des effets négatifs.

L’offre de mobilité en France doit être repensée afin de garantir l’accès aux transports à toutes et à tous, quel que soit le territoire de résidence. Cela suppose une réflexion d’ensemble sur l’articulation entre les modes de déplacement. Le rail demeure essentiel, tout comme l’autocar longue distance là où le train est absent ou ne permet pas de répondre à la demande.

Cette réflexion doit s’inscrire dans le cadre de la stratégie globale autour de la transition écologique. Le report modal vers les transports collectifs est une nécessité. Les transports (en premier lieu la voiture individuelle) représentent aujourd’hui près de 30 % des émissions de gaz à effet de serre. Réduire notre dépendance aux énergies fossiles et à la voiture individuelle ne sera possible qu’à une condition : offrir des solutions de remplacement réelles, accessibles et durables. Sans cela, la promesse de la mobilité pour tous restera un slogan.

Chloé Petat

Chloé Petat est conseillère municipale déléguée de la ville des Lilas (Seine-Saint-Denis, Gauche républicaine et socialiste), chargée des transports et du développement des mobilités douces, et autrice de La révolution ratée du transport ferroviaire au XXIe siècle (Le Bord de l’eau, 2024).

AMÉLIORER LE SERVICE PUBLIC DE L’AUDIOVISUEL, OUI, LE DÉMANTELER, NON !

Malgré des centaines d’audition, une couverture médiatique sans précédent et un fort intérêt des Français, les travaux de la commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public n’ont pas permis d’avancer de façon rationnelle sur les grands enjeux qui lui étaient adressés. 

Les auditions furent souvent mouvementées et marquées par des attitudes plus inquisitoriales que constructives. Il ne suffit pas, pour enquêter, de poser les mêmes questions portant sur les mêmes allégations de faits mineurs et dérisoires montés en épingle, et ce quelle que soit la personne auditionnée. A bien des égards, cette commission d’enquête a illustré la quintessence de la société du spectacle, tout entière tournée vers la recherche du buzz, du clash et du trash, en lieu et place du travail sérieux, méthodique et rigoureux qu’elle aurait mérité. 

Le secteur de la création audiovisuelle, cinéma compris, emploie directement et indirectement 340.000 personnes et a généré un chiffre d’affaires de 20 milliards d’euros en 2024. Il s’agit donc d’une véritable industrie, fortement ancrée dans les territoires, qui contribue de façon décisive à notre développement économique et notre rayonnement culturel. Et dans ce paysage, France Télévisions est un acteur incontournable. 

Or le modèle audiovisuel français est fragilisé par des mutations profondes. La montée en puissance de plateformes numériques globales comme Netflix ou Amazon, accélère la concentration du marché et des modes de production, de financement et de diffusion des œuvres. Aborder la question du financement de l’audiovisuel public sous un angle étroitement comptable revient donc de facto à favoriser la concurrence internationale. 

Emmanuel MAUREL,
Député du Val-d’Oise,
Membre de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public
Co-fondateur de la Gauche Républicaine et Socialiste

Front Populaire : la conquête de la dignité des travailleurs a 90 ans

🏦🚩Le 3 mai 1936, les partis politiques de gauche, engagés dans le Rassemblement Populaire (SFIO, PCF et parti radical), remportaient largement le second tour des élections législatives. Le programme signé en janvier 1936 par ces partis représentaient un instrument politique assis sur la règle de désistement au second tour et une feuille de route pour une future majorité parlementaire.

Dès le 23 septembre 1935, la SFIO et le PCF avaient adopté une plateforme commune pour défendre le pain des travailleurs, la paix, sauvegarder les libertés et revaloriser les salaires. Finalement le 11 janvier 1936, ce ne sont pas moins de 10 organisations qui ont signé le programme du rassemblement populaire, notamment la CGT, la CGTU, la LDH, le Comité mondial contre le fascisme et la guerre, etc.

🗳 Le 28 avril puis le 3 mai 1936, la majorité de Front populaire l’emporte avec 317 sièges contre 222 sièges aux droites.
Le 4 mai 1936, Léon Blum revendiquait la tâche de constituer et diriger le gouvernement.

✊Dès le 11 mai et pendant un mois, les ouvrières et les ouvriers français vont déclencher le plus grand mouvement social jamais vu alors : on compte 12.000 grèves, dont 9.000 avec occupation d’usines, entraînant environ 2 millions de grévistes, sans violence, sans la joie, en protégeant et en entretenant l’outil de travail.

il est important pour unir la société et transformer la France que la gauche dispose d’une véritable plateforme programmatique gouvernementale commune et que sa mise en œuvre et/ou son dépassement s’appuient sur le mouvement social et une société mobilisée.

C’est ce mouvement qui donnera au gouvernement de Front Populaire, conduit par Léon Blum nommé le 4 juin (il a refusé de prendre le pouvoir plus tôt ce qui aurait contrevenu aux règles institutionnelles de l’époque, démontrant son respect de la République), la force de conduire un programme de transformation bien ambitieux que le programme prévu, ambition réclamée par les militants de la SFIO mais que le parti radical et les dirigeants du PCF avaient tenu à modérer pour rassurer : les accords Matignon signés dans la nuit du 7 au 8 juin, puis ratifiés par le parlement fin juin sont une reconnaissance majeure de la place de la classe ouvrière dans la société française : ils prévoient une revalorisation des salaires, l’exercice du droit syndical, la liberté d’opinion, l’établissement de conventions collectives, l’élection de délégués ouvriers dans les établissements de plus de dix salariés et aucune sanction pour fait de grève ; les parlementaires ajouteront à ces accords 15 jours de congés payés et la réduction de la durée hebdomadaire de travail des salariés de 48 à 40 heures.🛠

Si la rupture de la coalition du Front populaire et la trahison des dirigeants du parti radical mettront à bas entre 1938 et 1940 l’essentiel de ces acquis, ils seront au cœur du programme du Conseil National de la Résistance qui servira de base pour construire la République sociale à la Libération en 1945.

💡L’échappée belle du Front Populaire, ce printemps et cet été 1936 admirables, nous rappelle combien il est important pour unir la société et transformer la France que la gauche dispose d’une véritable plateforme programmatique gouvernementale commune et que sa mise en œuvre et/ou son dépassement s’appuient sur le mouvement social et une société mobilisée. Un enseignement à répéter plus que jamais aujourd’hui.

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