L’accord UE-Mercosur : un déséquilibre structurel et une impasse stratégique

Signé en janvier 2026 après un quart de siècle de négociations, l’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur incarne les contradictions d’une politique commerciale européenne tiraillée entre libéralisation économique et protection des intérêts nationaux. La saisine de la Cour de Justice de l’Union Européenne par le Parlement européen laisse quelques semaines de répit pour consolider la mobilisation et les arguments, mais ne nous réjouissons pas trop tôt. Cet article rédigé le 18 janvier 2026 envisageait cependant cette hypothèse.

Présenté comme une avancée géopolitique et un levier de croissance, cet accord révèle en réalité les faiblesses structurelles de l’Europe, incapable de concilier ses ambitions internationales avec les réalités socio-économiques de ses États membres. Pour la France, en particulier, il représente une menace directe pour son agriculture, une trahison de ses engagements climatiques et une soumission tacite à l’hégémonie commerciale américaine. Une analyse des documents disponibles permet de démontrer pourquoi cet accord est défavorable aux Européens et d’évaluer les marges de manœuvre pour en limiter les conséquences.

Un accord commercial aux déséquilibres criants : l’agriculture française en première ligne

L’accord UE-Mercosur, négocié avec le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay, prévoit une libéralisation progressive des échanges, notamment par la suppression des droits de douane et l’ouverture de quotas d’importation pour des produits sensibles comme la viande bovine. Avec 99 000 tonnes de viande sud-américaine autorisées à entrer annuellement sur le marché européen, les agriculteurs français se retrouvent exposés à une concurrence déloyale. Les coûts de production, bien inférieurs dans les pays du Mercosur en raison de normes environnementales et sociales moins strictes, de salaires plus bas et d’un accès facilité à la terre, rendent les produits européens non compétitifs.

Les clauses de sauvegarde, censées protéger les filières européennes en cas d’afflux massif d’importations, sont rédigées de manière si imprécise qu’elles risquent d’être inefficaces. Ces mécanismes sont rarement activés et, lorsqu’ils le sont, leur mise en œuvre intervient souvent trop tard pour éviter des dommages irréversibles. Pire, les pays du Mercosur pourraient contester leur application devant les instances de règlement des différends prévues par l’accord, rendant toute protection illusoire.

La France, qui a tenté d’imposer des clauses miroirs pour aligner les normes sanitaires et environnementales, s’est heurtée à une Commission européenne déterminée à conclure l’accord coûte que coûte. En scindant le texte en deux parties pour éviter l’unanimité des États membres, Bruxelles a adopté une méthode contestable, tant sur le plan juridique que démocratique. Cette manœuvre, dénoncée par plusieurs observateurs, illustre une tendance lourde : l’Union européenne privilégie la conclusion d’accords commerciaux à tout prix, au mépris des équilibres internes et des spécificités nationales.

Une contradiction flagrante avec les engagements climatiques et sociaux de l’Union Européenne

L’Union européenne, qui se présente comme un leader de la transition écologique et de la justice sociale, adopte avec cet accord une posture profondément contradictoire. Les accords de libre-échange, présentés comme des outils de coopération internationale, sapent en réalité les efforts environnementaux des États membres. L’accord avec le Mercosur, en particulier, menace d’aggraver la déforestation en Amazonie et d’accroître les émissions de gaz à effet de serre liées au transport de marchandises sur de longues distances.

Les engagements climatiques de l’UE, déjà fragilisés par des concessions faites aux États-Unis sous la pression de Donald Trump, sont ainsi remis en question. La Commission européenne, en privilégiant les accords bilatéraux au détriment du multilatéralisme, affaiblit sa crédibilité sur la scène internationale et compromet sa capacité à promouvoir un modèle de développement durable. Cette approche révèle une absence de stratégie cohérente, l’UE naviguant à vue sans prendre la mesure des bouleversements géopolitiques en cours.

Sur le plan social, l’accord risque d’aggraver les inégalités en Europe. Les petites exploitations agricoles, déjà fragilisées par la concurrence internationale, seront les premières victimes de l’afflux de produits sud-américains à bas coût. Les grandes entreprises, mieux équipées pour tirer profit de la libéralisation des échanges, concentreront les gains, tandis que les petites structures, incapables de rivaliser, disparaîtront. Cette dynamique montre que les accords de libre-échange profonds favorisent les multinationales au détriment des PME, fragilisant ainsi le tissu économique local et exacerbant les tensions sociales.

L’ombre de Donald Trump et la soumission européenne

L’accord UE-Mercosur s’inscrit dans un contexte géopolitique marqué par la montée en puissance des États-Unis et la remise en cause du multilatéralisme. L’Europe, en signant cet accord, cherche à contrecarrer l’influence américaine en Amérique latine. Pourtant, cette stratégie apparaît illusoire : les pays du Mercosur, divisés et vulnérables aux pressions américaines, sont peu susceptibles de former un front uni contre Washington. L’Argentine de Javier Milei est ainsi plus encline à s’aligner sur les exigences américaines qu’à résister à leur hégémonie.

La soumission de l’Europe aux diktats de Donald Trump est particulièrement visible dans l’accord commercial UE-États-Unis signé en juillet 2025. L’Union européenne a cédé à des droits de douane élevés et à des engagements d’achat massifs de gaz et d’armements américains, sans obtenir de contreparties significatives. Cette capitulation, dénoncée par plusieurs capitales européennes, montre que l’Union est incapable de défendre ses intérêts face à une administration américaine de plus en plus agressive. Dans ce contexte, l’accord avec le Mercosur apparaît comme une tentative désespérée de diversifier les partenariats commerciaux de l’UE, sans pour autant remettre en cause sa dépendance vis-à-vis des États-Unis.

L’Europe ne peut prétendre soutenir un système multilatéral tout en signant des accords qui valident les pratiques protectionnistes et unilatérales de Washington. Cette contradiction affaiblit la crédibilité de l’UE et limite sa capacité à influencer les règles du commerce international. En outre, elle alimente les critiques internes, notamment en France, où l’accord est perçu comme une trahison des intérêts nationaux et une soumission aux dynamiques géopolitiques imposées par les États-Unis.

Recours juridiques et mobilisation politique ?

Face à cet accord défavorable, la France et les États membres opposés disposent de quelques leviers pour en limiter les effets. Le Parlement européen, où une majorité favorable n’est pas garantie, pourrait rejeter l’accord. Cependant, la procédure d’application provisoire, déjà utilisée par la Commission, permet d’entrer en vigueur avant même le vote des eurodéputés, rendant ce levier incertain.

Un autre recours consiste à saisir la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) pour contester la légalité de la procédure de ratification. La France, soutenue par d’autres États membres, pourrait arguer que la Commission a contourné les règles en scindant l’accord pour éviter l’unanimité. Une telle saisine, si elle aboutissait, pourrait retarder, voire bloquer, l’entrée en vigueur de l’accord. Cette voie juridique est essentielle pour restaurer la confiance dans les institutions européennes et garantir le respect des procédures démocratiques.

Enfin, la mobilisation des agriculteurs et des syndicats, déjà active, pourrait contraindre les gouvernements à adopter des mesures de protection supplémentaires. Les manifestations de 2023 et 2024 ont montré que la pression sociale peut influencer les décisions politiques. Cependant, les réponses apportées par l’exécutif restent souvent insuffisantes et tardives, comme en témoignent les difficultés rencontrées par les agriculteurs pour obtenir gain de cause dans les négociations européennes.

Un accord révélateur des faiblesses européennes

L’accord UE-Mercosur est révélateur des contradictions de la politique commerciale européenne, tiraillée entre libéralisation des échanges et protection des intérêts nationaux. En sacrifiant les agriculteurs français et en affaiblissant ses engagements climatiques, l’UE montre qu’elle est incapable de concilier ses ambitions géopolitiques avec les réalités socio-économiques de ses États membres. Face à la montée en puissance de Donald Trump et à la remise en cause du multilatéralisme, l’Europe apparaît divisée et soumise, incapable de défendre une vision alternative du commerce international.

Pour s’affranchir de cette dynamique, la France et ses partenaires devront repenser leur stratégie commerciale, en privilégiant la cohérence des politiques environnementales et sociales. Cela passe par une refonte des règles européennes, une meilleure prise en compte des réalités locales et une résistance accrue face aux pressions américaines. Sans cela, l’Europe risque de rester prisonnière d’accords déséquilibrés, au détriment de sa souveraineté et de ses citoyens. La question n’est plus seulement de savoir si l’accord UE-Mercosur est défavorable, mais bien de déterminer si l’Europe est encore capable de définir et de défendre ses propres intérêts.

Frédéric Faravel

L’accord de libre-échange avec le Mercosur : un mauvais accord pour l’Europe et pour la France

Bien que le Parlement européen ait voté aujourd’hui pour saisir la Cour de justice de l’Union européenne sur l’accord UE-Mercosur, ce qui bloque théoriquement l’entrée en vigueur de cet accord commercial, Jean-François Collin (ancien haut fonctionnaire) rappelle dans une réponse argumentée à Jean-Luc de Marty, ancien directeur général du commerce de l’Union Européenne, à quel point l’accord est mauvais pour l’Union Européenne comme pour notre pays.

Dans un article publié par la revue en ligne Telos, le 13 janvier 2026, Jean-Luc Demarty défend la signature de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur comme « un succès pour l’Europe, un naufrage pour la France ». Il justifie la politique commerciale conduite par la commission de l’Union européenne depuis plusieurs décennies, avec l’autorité que lui confère sa qualité d’ancien directeur général du commerce de la Commission européenne et considère que ceux qui remettent en cause cette politique se trompent ou sont de mauvaise foi.

Il nous a semblé nécessaire de répondre à ce plaidoyer soutenu par une personnalité qui peut être considérée comme une sorte de porte-parole de la Commission européenne.

Jean-Luc Demarty est un homme qui ne doute jamais ni de lui, ni de ce qu’il fait. Il déclarait dans un article que lui consacrait le journal Le Monde, le 26 novembre 2018, alors qu’il était encore directeur général « trade », comme on dit à Bruxelles : « A Bruxelles, on est pragmatique. Penser que le libre-échange est une bonne chose, ce n’est pas une approche idéologique. De tout temps, l’ouverture au commerce a créé de la croissance et de l’emploi ».

Il ne peut pourtant pas ignorer que le débat entre les libre-échangistes et les protectionnistes est aussi vieux que l’économie et que de bons arguments existent pour défendre l’option protectionniste. Il peut encore moins ignorer que la globalisation et la libéralisation des échanges, qui constituent l’essence même de la pensée et de l’action de l’administration européenne qu’il a dirigée, sont entrées en crise depuis de nombreuses années, et que nous assistons à leur explosion désormais dirigée par la puissance qui les a imposées au reste du monde, les États-Unis de Donald Trump.

N’en déplaise à Monsieur Demarty, vendre le produit que l’on vient de fabriquer à son voisin est un acte de commerce, mais faire de cet acte et du libre-échange les principes d’organisation de la société est une idéologie et non une vérité révélée indiscutable. L’Union européenne qui a obéi, depuis sa création, à cette idéologie et qui en a fait sa politique en paye le prix, élevé, depuis le début du siècle. Elle pourrait bien causer son explosion et sa disparition si ses dirigeants continuent dans cette voie

Comment Jean-Luc Demarty défend-t-il l’accord de libre-échange entre le Mercosur et l’Union européenne, dont il est un instigateur ? Son argumentation peut se résumer assez simplement : il n’y a pas de problèmes avec le Mercosur, il y a un problème avec l’agriculture française, son manque de compétitivité vis-à-vis de tous ses partenaires, à commencer par ses partenaires de l’Union européenne. Tout allait bien pour l’agriculture française jusqu’en 2010, explique-t-il. Les choses se sont gâtées ensuite, en raison de la politique agricole conduite par Nicolas Sarkozy, puis François Hollande et Emmanuel Macron.

On ne savait pas que l’exécutif français disposait d’une telle marge de manœuvre dans le cadre d’une politique agricole commune de l’Union européenne ; que chaque gouvernement pouvait conduire la politique agricole qui lui convenait, sans disposer des moyens budgétaires puisque les aides à l’agriculture sont pour l’essentiel les subventions financées par le budget de l’Union européenne, sans compétence en matière de politique commerciale puisqu’il s’agit d’une compétence propre et exclusive de la commission de l’Union européenne, sans compétence législative puisque le cadre juridique de l’activité agricole, en France comme dans les 26 autres pays de l’Union, est fixé par les directives et les règlements élaborés par les instances de l’Union européenne.

Nous sommes obligés de citer l’article pour montrer à quel point cette autojustification, complaisamment reprise par la plupart des journaux économiques, est fausse.

JL Demarty écrit : « Entre 1993 et 2010, après trois réformes de la PAC favorables à la France, le revenu agricole net par actif non salarié, inflation déduite, (Indicateur B d’Eurostat) progresse de 65% en France pour une moyenne de 38% dans l’UE (EUR 15). À partir de 2010 la situation se dégrade profondément… La balance commerciale agroalimentaire avec les autres États membres de l’UE perd 8 milliards en quinze ans et devient déficitaire à partir de 2015 tandis qu’elle gagne 6 milliards sur les pays tiers. Entre 2010 et 2024, le revenu agricole ne progresse que de 15% en France contre 77% en moyenne européenne, 170% en Italie, 86% en Pologne et 79% en Espagne.Les chiffres montrent sans ambigüité que cette situation est imputable à la politique agricole et économique nationale, du Grenelle de l’environnement de Nicolas Sarkozy à l’agroécologie de François Hollande poursuivie souvent en pire par Emmanuel Macron. Les causes sont bien identifiées : excès de normes, surtransposition de normes européennes souvent déjà excessives, bureaucratie tentaculaire, impossibilité de construire ou d’agrandir des bâtiments d’élevage, fiscalité plus élevée, priorité aux exploitations trop petites et limitation de leur taille, coût du travail en particulier pour les fruits et l’abattage. »

Cette argumentation semble solide, appuyée sur des chiffres, imparable. Mais tout est faux.

Entre 1990 et 2020, le revenu net de la branche agricole a baissé d’environ 40% en euros constants (les seuls qui comptent vraiment), en raison de la baisse continue des prix agricoles et de la hausse des coûts de production, en même temps que baissaient les aides directes à l’agriculture en conséquence « des trois réformes de la PAC favorables à la France » évoquées par l’ancien directeur général du commerce de l’Union européenne. La première de ces réformes et peut-être la plus importante a été décidée en 1992. La communauté économique européenne, qui allait changer de nom en 1993 pour devenir communauté européenne avant de devenir plus tard l’Union européenne, a décidé en 1992, sous la pression américaine qui voulait en finir avec la politique agricole commune dans le cadre des négociations commerciales de l’Uruguay round, de révolutionner sa politique agricole. Les aides à la production agricole, qui avaient permis à la France de devenir le 2nd exportateur mondial de produits agricoles et agroalimentaires, ont été supprimées au profit d’aide à la surface agricole exploitée. Dans le même temps, la protection du marché européen, la « préférence communautaire » comme on disait depuis la mise en place du marché commun européen, était démantelée. Les droits de douane qui permettaient aux agriculteurs européens de vendre leurs blé ou leur lait à des prix convenables ont été démantelés et les produits agricoles exposés à la concurrence internationale. Le résultat a été la baisse des prix des produits agricoles, l’effondrement du revenu des agriculteurs, et la disparition par millions des exploitations et des agriculteurs dans l’espace européen. Ceux qui sont restés ont essayé de survivre en agrandissant leur exploitation, en pratiquant une agriculture de plus en plus intensive, en utilisant massivement les produits phytosanitaires qui sont responsables de la pollution des eaux et des sols, sur laquelle les dirigeants, qui ont organisé tout cela, viennent verser de temps en temps des larmes de crocodiles.

Si le revenu disponible par actif agricole non salarié a légèrement augmenté, comme le dit M. Demarty, c’est grâce à la saignée du nombre d’exploitations et d’actifs agricoles pendant ces 30 années. En clair, le gâteau à partager a diminuer de taille, mais le nombre de ceux qui étaient autour de la table pour manger s’est réduit encore plus vite. La France comptait environ 800 000 exploitations agricoles en 1990, sur lesquelles travaillaient près de 1,3 millions actifs. En 2024, le nombre d’exploitations est estimé à 370 000 et le nombre d’actifs a environ 450 000. La taille moyenne des exploitations est passée d’un peu plus de 30 hectares à 69 hectares, ce qui et une taille comparable à celle des autres pays de l’Union européenne, contrairement à ce que pense l’ancien directeur général du commerce. La taille moyenne des exploitations françaises est supérieure à celles des exploitations espagnoles ou italiennes par exemple. Pour autant, les agriculteurs ne vivent pas mieux sur leurs exploitations agrandies, aujourd’hui, que ne le faisaient leurs prédécesseurs dans les années 1970. Au contraire. Et cette dégradation n’est pas due à la modification de circonstances naturelles qui prévalent en Europe, mais aux décisions politiques prises par les responsables européen pour organiser l’agriculture dans cet espace géographique.

La progression du revenu agricole en Italie n’a pas d’autre explication. Elle comptait 3.000.000 d’exploitations agricoles en 1990 virgule il n’en reste plus qu’un 1,3 million en 2024. Jean-Luc Demarty impute les mauvais résultats français notamment à la trop petite taille des exploitations et au frein mis à la concentration de l’activité dans le secteur agricole. En Italie, la taille moyenne des exploitations est de 9 hectares (contre 69 hectares en France) et les 74% des exploitations ont moins de 5 hectares de surface agricole utile. L’augmentation du revenu de chaque paysan en activité en Italie, entre 2010 et 2024, s’explique sans doute en partie par l’accélération du rythme de disparition des exploitations agricoles, notamment en raison d’un vieillissement encore plus sensible qu’en France de la population, et par la coexistence de secteurs de production très intensifs (les ateliers d’engraissement de bovins du nord n’ont rien à envier aux pires conditions d’élevage présentes dans le reste du monde), et de secteurs à haute valeur ajoutée (fruits, légumes et vins représentent 60% de la valeur ajoutée totale).Cela n’empêche pas 30% des exploitations agricoles italiennes d’enregistrer un résultat négatif en 2024 selon le syndicat Coldiretti.

Mais notre ex-directeur général n’hésite pas à faire feu de tout bois pour justifier son point de vue, ignorant qu’une corrélation entre deux données qui ne sont pas nécessairement liées ne vaut pas démonstration.

« Il serait certainement utile de soumettre pendant 30 ans les fonctionnaires de l’Union Européenne et ceux qui les dirigent, à une baisse continue de leur salaire en même temps qu’augmenterait leurs coûts contraints… »

Les paysans sont pris en tenaille entre la baisse continue du prix de ce qu’ils produisent et l’augmentation du prix d’achat des moyens de production agricole. En moyenne annuelle et tous produits confondus, ceux-ci ont augmenté de 70,6 % entre 2005 et 2022. Ils ont plus que triplé pour les engrais et amendements (+202,7 %) et presque doublé pour les aliments pour animaux (+94,3 %), ainsi que pour l’énergie et les lubrifiants (+92,0 %).

Le bénéfice agricole moyen par exploitant, en France, est de 17 500 euros/an, avec de fortes disparités selon les filières, équivalent à un SMIC net annuel.

Il serait certainement utile de soumettre pendant 30 ans les fonctionnaires de l’Union Européenne et ceux qui les dirigent, à une baisse continue de leur salaire en même temps qu’augmenterait dans les mêmes proportions que celles qui viennent d’être évoquées, le coût de leur alimentation, de leur logement, et de toutes les dépenses courantes auxquelles ils sont exposés.

L’agriculture française n’est pas restée inerte au cours des 30 dernières années et elle a réalisé, dans des conditions difficiles, des gains de productivité importants. Mais ceux-ci ne lui ont pas profité. Un rapport du Conseil général de l’agriculture, de l’alimentation et des espaces ruraux, l’organe d’inspection du ministère de l’Agriculture, remis en avril 2022, indique ce qu’ils sont devenus : « Les analyses menées par l’INRAE dans le cadre du projet Agr’income sur la base des comptes de surplus montrent que, pour les 4 orientations technico économiques étudiées (bovins viande, bovins lait, bovins mixtes et petits ruminants), les gains de productivité réalisés par les éleveurs entre 1988 et 2016 ont surtout bénéficié à l’aval, avec une baisse des prix des produits agricoles en termes réels. Ainsi, au cours des 3 décennies considérées, on observe que les gains de productivité et les aides publiques n’ont pas bénéficié aux éleveurs de bovins viande et que les éleveurs de bovins lait et bovins mixtes ont même vu leur résultat se réduire au bénéfice de la baisse des prix des produits agricoles ».

Il ne s’agit pas d’un tract de la Confédération paysanne, mais d’un rapport établi par un organisme de recherche généralement respecté.

Les arguments économiques avancés pour justifier l’accord avec le Mercosur sont manifestement faux.

Mais il est également inquiétant de voir un ancien directeur général, d’une des plus importantes directions de l’administration européenne, imputer la dégradation de la position internationale de l’agriculture française au « Green deal européen », c’est-à-dire à la tentative faite par l’Union européenne d’adapter sa production industrielle et agricole aux impératifs de la lutte contre le changement climatique, et à une politique agricole française trop soumise, selon lui, à la politique environnementale.

Rappelons ce qu’il explique à ce sujet : « Les chiffres montrent sans ambigüité que cette situation est imputable à la politique agricole et économique nationale, du Grenelle de l’environnement de Nicolas Sarkozy à l’agroécologie de François Hollande, poursuivie, souvent en pire, par Emmanuel Macron. Les causes sont bien identifiées : excès de normes, surtransposition de normes européennes souvent déjà excessives, bureaucratie tentaculaire, impossibilité de construire ou d’agrandir des bâtiments d’élevage, fiscalité plus élevée, priorité aux exploitations trop petites et limitation de leur taille, coût du travail en particulier pour les fruits et l’abattage…C’est en fait la mauvaise politique agricole de la France menée depuis quinze ans qui porte atteinte à sa souveraineté alimentaire, comme l’aurait fait le Green Deal Européen dans sa version initiale de 2021 qui aurait réduit la production agricole européenne de 15%, si les mesures les plus nocives n’en avaient pas été éliminées en avril 2024 à l’issue des grandes manifestations agricoles de l’hiver précédent. »

Aucun doute, M. Demarty pourrait être porté à la présidence de la FNSEA dont il reprend le discours sans nuance.

Ainsi, le Grenelle de l’environnement de Nicolas Sarkozy, qui ne fut pourtant, comme beaucoup d’autres éléments de sa politique, qu’une gesticulation sans lendemain serait responsable des difficultés de l’agriculture française. Peut-être, l’ancien directeur général du commerce n’aura-t- il pas entendu, depuis Bruxelles, Nicolas Sarkozy déclarer au salon de l’agriculture en 2011: « l’environnement ça commence à bien faire ! ». Les mêmes propos seront tenus quelques années plus tard par Emmanuel Macron dans les mêmes circonstances. Quant à François Hollande, et son ministre de l’agriculture Stéphane Le Fol, ils ont pris des mesures de plus juste répartition des aides de la PAC qui ont permis un développement salutaire de l’agriculture biologique, sans en faire, de très loin, le mode dominant d’agriculture en France (10,1% de la surface agricole utile en 2024, en baisse par rapport à 2023).

Alors que tout le monde s’inquiète de l’explosion du nombre de cancers, notamment parmi la population jeune, et du lien qu’elle peut avoir avec la multiplication des polluants éternels issus de la dégradation des produits phytosanitaires dans les sols et dans l’eau, l’ancien dirigeant européen recommande d’y aller un peu plus fort pour être enfin compétitif. Il ignore sans doute que la France se situe au 4e rang des pays européens utilisant des substances actives pour lesquelles au moins un produit est autorisé, avec 284 substances actives, derrière l’Italie – 310- L’Espagne -299- et la Grèce- 295. La seule exception par rapport aux autres partenaires européens concerne les néonicotinoïdes, sur lesquels la France a été plus rigoureuse que ses voisins. On ne saurait le lui reprocher tant les conséquences sur la santé humaine de ces produits sont désastreuses.

Curieusement, Jean-Luc Demarty n’évoque pas un élément très important de la dégradation du solde agroalimentaire de la France, celui de sa dépendance aux importations d’engrais azotés et de protéines végétales. Un rapport du ministère de l’Agriculture sur l’évaluation de la souveraineté alimentaire de la France réalisé en avril 2024 relevait que « Les exportations de protéines sous forme de céréales sont plus que compensées par les importations d’azote minéral… les livraisons d’engrais azotés, pour l’essentiel importés, peuvent représenter jusqu’à 300€/ha. De la même manière, les exportations de protéines animales (produits laitiers, viande), sont inférieures aux importations d’azote sous forme de protéines végétales, nécessaires à leur production (notamment tourteaux et graines de soja, importés du Brésil et d’Argentine). En 2022, la France importait plus de 80% de ses engrais, dont une large part provient de pays en dehors de l’Union européenne, créant une double dépendance : aux pays tiers et aux énergies fossiles (qui servent à fabriquer les engrais minéraux) »

C’est une remarque très importante car elle montre l’absurdité du discours sur l’augmentation de la productivité agricole et l’augmentation de la production pour améliorer la balance commerciale agroalimentaire. En réalité, plus l’agriculture est intensive, plus elle poursuit des rendements importants à l’hectare, plus elle cherche à produire le plus rapidement possible des animaux produisant le plus de viande possible, et plus nous accentuons notre dépendance vis-à-vis de l’extérieur. Plus nous augmentons notre consommation d’énergies fossiles importées, sous forme d’engrais azotés qui sont un sous-produit de la chimie du gaz naturel, ou sous forme de soja génétiquement modifié d’Amérique du Nord et du Sud.

 » je recommande un stage d’un à deux mois, obligatoire, pour tout économiste, fonctionnaire européen ou décideur, dans une ferme puis dans une usine de transformation agroalimentaire, période pendant laquelle ils percevraient les salaires en vigueur »

Tout cela alors que l’on constate une stagnation et dans certains cas une baisse des rendements agricoles en France et dans une bonne partie de l’Europe, non pas parce que les paysans seraient incompétents ou paresseux, mais parce que ce que peuvent produire les sols même en recourant massivement à l’apport d’engrais de synthèse et de produits phytosanitaires, ne peut pas être augmenté à l’infini.

Enfin, on retrouve dans cet article les considérations habituelles sur le coût du travail trop élevé dans l’agriculture et les industries agroalimentaires. Là encore, je recommande un stage d’un à deux mois, obligatoire, pour tout économiste, tout fonctionnaire européen, tout décideur de façon générale, dans une ferme puis dans une usine de transformation agroalimentaire, période pendant laquelle ils percevraient les salaires en vigueur. Nous pourrions alors peut-être en parler plus sérieusement.

En effet, ce qui est baptisé coût du travail, ce sont des salaires, ceux qui permettent aux gens qui travaillent dans ce secteur globalement très mal rémunéré, de vivre et trop souvent de survivre. Curieusement, les économistes ne parlent jamais du coût exorbitant de la rémunération des actionnaires, sans même vouloir évoquer pour ne pas être désagréable, le coût de la rémunération des fonctionnaires européens qui bénéficient par ailleurs d’un statut fiscal enviable.

Il est certain que le salaire d’un ouvrier dans un abattoir français est supérieur à celui d’un ouvrier dans la même activité au Brésil ou en Argentine. Mais l’objectif de l’Union européenne est-il d’abaisser le niveau des salaires en Europe sur les plus bas salaires pratiqués dans le reste de la planète  ? Si c’est cela, alors les adversaires de l’Union européenne ont raison et d’autres États membres poseront un jour la question qui a été posée par les Britanniques.

Jean-Luc Demarty décrit la dégradation de la balance commerciale de la France avec ses partenaires européens comme la seule conséquence des mauvaises décisions prises en France. Il n’évoque pas la crise financière de 2008 / 2012, qui a été une première étape de la sérieuse dégradation de cette balance commerciale agroalimentaire. Pas un mot sur la réunification allemande et ses conséquences sur les conditions de la concurrence intra-européenne. Depuis la réunification, le nombre d’exploitations en Allemagne est passé de 600 000 à 260 000 en 2020, pour une surface agricole utilisée à peu près constante, 17 millions d’hectares. La taille moyenne des exploitations allemandes est un peu inférieure à 70 hectares, elle est donc très comparable à la France. Mais dans la partie orientale du pays, les grandes exploitations héritées de la période communiste ont subsisté et elles peuvent dépasser 4 000 hectares. La moyenne cache donc de grandes disparités. Les Allemands n’ont pas été plus aptes à se réformer, pour employer un mot très cher au vocabulaire européen, que les Français ; les exploitations agricoles sont restées petites à l’ouest et grandes à l’est. Si l’on ajoute à cela l’utilisation massive d’une main-d’œuvre bon marché venue des pays d’Europe centrale, on obtient en effet des coûts de production inférieurs à ceux de la France. Mais nous pourrons convenir que cette situation ne révèle pas de mérite particulier mais plutôt un problème pour la construction européenne.

Pas un mot non plus sur la montée en puissance d’un pays comme la Pologne qui est devenue un grand producteur européen de produits agricoles et agroalimentaires dans lequel les coûts de production sont encore inférieurs à ceux de la France pour des raisons historiques que l’on connait. Mais le but de l’élargissement n’était pas officiellement d’abaisser les salaires français au niveau des salaires polonais d’avant l’émancipation de ce pays du joug russe.

Rien non plus dans l’analyse de Jean-Luc Demarty sur le fait qu’en août 2014, la Russie a décrété un embargo commercial notamment envers l’UE. Plusieurs pays membres, dont la France, qui étaient jusque-là de grands fournisseurs de la Russie en viande bovine, porcine, en produits laitiers ou en fruits et légumes (Moscou était jusqu’à l’embargo l’un des tout premiers importateurs mondiaux de fromages), ont vu leurs exportations tomber à zéro ou presque.

Une autre particularité de la France mériterait l’attention de JL Demarty : la place des sociétés multinationales dans notre économie et dans les investissements français à l’étranger. Elles emploient plus de 6 millions de salariés hors de l’Hexagone, soit nettement plus que les multinationales allemandes, italiennes où espagnoles. La Cour des comptes, dans un référé adressé à Édouard Philippe en 2019, à l’issue d’un contrôle sur la politique d’exportation agroalimentaire française écrivait : « Les conditions de participation de l’économie française à la mondialisation devraient aussi faire l’objet d’un examen car elles semblent spécifiques. Les groupes français ont davantage délocalisé leur production que leurs concurrents de l’Union européenne. Les firmes multinationales sous contrôle français réalisent 52% de leur activité et compte 53% de leurs emplois industriels à l’étranger. Cette part de la production à l’étranger est plus importante que celle des filiales de groupes allemands. Ainsi, dans le secteur laitier, les industriels français transforment 23,8 milliards de litres de lait en France et plus de 20 milliards de litres hors de France, tandis que les industriels allemands en transforment 30,3 milliards en Allemagne et moins de 5 milliards hors du pays. Cette stratégie a naturellement un impact sur leur balance commerciale. La production délocalisée se substitue à des exportations depuis le territoire français. Il n’est pas exclu qu’elle alimente également des flux d’importation importants. C’est en tout cas ce que suggèrent les chiffres fournis par la direction générale des douanes et droits indirects qui font apparaître les grands groupes multinationaux parmi les principaux exportateurs et importateurs. »

La religion du libre-échange

Tout cela n’a rien à voir avec la politique excessivement environnementale de la France et avec les salaires trop élevés de ceux qui y travaillent.

Le libre-échange est une religion pour la commission de l’Union européenne dont l’ancien directeur général est un des prêtres. Comme toute religion, elle apporte la réponse aux questions que nous nous posons dans toutes les situations. La construction d’un marché unique des marchandises et des capitaux était hier la condition de la constitution d’une Europe puissance. Chacun a pu constater ce qu’il en était. Après la crise financière de 2008/2012, qui sanctionnait la dérégulation des marchés financiers, les accords de libre-échange qui ont été multipliés par la Commission européenne devaient permettre la reprise de la croissance économique du vieux continent. Puis sont venus la guerre en Ukraine et la remise en cause du multilatéralisme notamment par Trump, pendant son premier mandat. La foi de la Commission européenne dans les vertus du doux commerce n’en a pas été affectée. Puisque le multilatéralisme ne fonctionnait plus, elle s’est employée à multiplier les accords bilatéraux de libre-échange. Ensuite, la remise en cause de plus en plus large de la globalisation telle qu’elle avait été impulsée par les États-Unis sous Bill Clinton, obligeait à trouver une nouvelle justification. Cette fois, les accords de libre-échange allaient devenir les instruments de mise en œuvre des accords de Paris et plus largement d’une politique respectueuse du climat et de l’environnement à l’échelle de la planète. C’est d’ailleurs une des vertus prêtées à l’accord avec le Mercosur par ceux qui le défendent, cet accord comportant des références à l’accord de Paris de 2015 aussi bien qu’au traité visant à limiter la déforestation. Peu importe que les COP se succèdent sans résultat et que les émissions de gaz à effet de serre continuent à progresser dans le monde, il faut faire comme si. Comme si l’on pouvait croire au sérieux des engagements environnementaux d’un Javier Milei qui agite une tronçonneuse jusque sur la scène de ses meetings, ou sur la capacité de Lula à résister au lobby agricole brésilien qui continue à défricher joyeusement et à parquer des centaines de milliers de bovins, parfois clonés, nourris aux OGM interdits en Europe, élevés dans des conditions que la réglementation et désormais la morale dominante, réprouvent dans notre continent.

L’aveu de l’ex- directeur général du commerce de l’Union européenne sur ce qu’il pense vraiment des politiques publiques en faveur de l’environnement, montre d’ailleurs qu’il les considère lui aussi comme une entrave à la bonne marche du monde vers plus de prospérité.

Un dernier argument est maintenant mobilisé en faveur de cet accord. Peut-être n’est-il pas décisif sur le plan économique, mais il l’est sur le plan diplomatique. L’Union européenne doit trouver des alliés face à la Russie et à son ancien ami américain. Les pays du Mercosur seront ceux-là.

En effet, les exportations de biens et services de l’UE vers le Mercosur représentent aujourd’hui moins de 2% de ses exportations totales et moins de 0,3% de son PIB. Selon une étude commanditée par Bruxelles, l’abaissement des barrières douanières augmenterait le PIB annuel européen de 77,6 milliards d’euros (0,05 %) et celui du Mercosur de 9,4 milliards d’euros (0,25 %) d’ici à 2040. Des variations aussi insignifiantes de l’activité économique à cet horizon temporel peuvent être considérées comme un aveu de l’incapacité à mesurer les conséquences réelles de cet accord.

Mais si l’on peut avoir des doutes sérieux sur les effets positifs de cet accord, on peut être certain de ses effets négatifs sur certains secteurs, en particulier l’agriculture et plus spécifiquement le secteur de la viande bovine. Les négociateurs européens répètent que 100 000 tonnes d’importation de plus ou de moins dans un marché aussi vaste que l’Union européenne cela ne représente pas grand-chose. C’est compter sans les dizaines d’autres accords de libre-échange déjà signés par l’Union européenne, permettant l’entrée sans droit de douane d’autres centaines de milliers de tonnes de viande bovine, et plus spécifiquement des meilleurs morceau de cette viande, de ceux qui se valorisent le plus sur le marché. Cela aura nécessairement un impact important, à la baisse, sur les prix et entraînera un recul supplémentaire de la production française déjà en déclin.

La messe n’est pas encore dite puisque cet accord doit recueillir l’approbation du Parlement européen puis une ratification par une majorité qualifiée de membres de l’Union européenne. Certains en France font valoir, à juste titre, que l’accord avec le Mercosur ne porte pas que sur le commerce mais plus généralement sur la coopération avec cette partie du monde. Si les négociations commerciales sont bien une compétence de la Commission européenne, il n’en est pas de même des autres engagements politiques pris par l’Union européenne dans le cadre de ces négociations. Mais la commission peut compter sur l’appui de la cour de justice de l’Union européenne toujours prête à étendre sa jurisprudence pour renforcer le pouvoir des institutions européennes sur celui des nations qui constituent cette Union. La CJUE a rendu un avis, en mai 2017, par lequel elle considère que tous les accords ayant un objectif essentiellement commercial relèvent de la compétence exclusive de la commission de l’Union européenne, même s’ils comportent un certain nombre de dispositions qui ne relèvent pas de l’organisation des relations commerciales. Ces évolutions jurisprudentielles qui vont toutes dans le même sens, celui du renforcement des pouvoirs de l’exécutif communautaire et du droit européen sur le droit national, dans un ensemble qui n’est pas fédéral, ne peut qu’alimenter l’opposition de ceux qui sont soucieux de conserver l’essentiel de la souveraineté au niveau national.

L’UE a déjà signé 47 accords de libre-échange avec 74 entités à travers le monde. Personne ne peut considérer que jusqu’à présent ils ont contribué à renforcer la position de l’Europe dans le monde et la solidité de l’Union européenne. À défaut de politique étrangère, l’Union européenne a une politique commerciale : ouvrir son marché toujours plus largement tandis que les autres referment les leurs. La commission a d’ailleurs implicitement reconnu les conséquences négatives à venir de ce nouvel accord sur l’agriculture française, en faisant quelques concessions financières sur la politique agricole commune à Giorgia Meloni afin que celle-ci se rallie à sa signature. Au fond, cela traduit l’absence de stratégie de la Commission européenne, mais aussi, hélas, des principaux pays qui constituent cette Union et sont incapables de se mettre d’accord sur des orientations essentielles qui permettraient à l’Europe de se faire entendre dans un monde où ne comptent plus que les rapports de force, et de force précisément l’Union européenne n’en a pas.

Jean-François Collin, le 17 janvier 2026

Nationaliser les sites d’Arcelor : une condition de notre souveraineté

Retour sur les enjeux autour de la survie et du rebond possible de la sidérurgie française et européenne, un peu plus d’un mois après l’adoption à l’Assemblée nationale d’une proposition de loi sur la nationalisation des sites français d’Arcelor-Mittal, que nous soutenons.

La question de la nationalisation des activités françaises d’ArcelorMittal s’est imposée au cœur des débats politiques et économiques en 2025, portée par une proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale par la députée Aurélie Trouvé (La France insoumise) et adopté par l’Assemblée Nationale le 27 novembre 2025. Ce projet s’inscrit dans un contexte marqué par des annonces de licenciements massifs, un désengagement progressif du groupe sidérurgique en matière d’investissements, et une crise structurelle de la filière acier en Europe. L’enjeu dépasse le simple cadre économique : il touche à la souveraineté industrielle, à la préservation de l’emploi, et à la capacité de la France à maintenir une production stratégique sur son sol.

La sidérurgie française entre déclin et résilience

L’histoire de la sidérurgie française est celle d’une filière emblématique, marquée par des cycles de nationalisation et de privatisation. En 1982, sous le gouvernement d’union de la gauche installé dans la foulée de l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, face à une crise sans précédent, l’État avait nationalisé Usinor et Sacilor, deux fleuron du secteur. L’objectif était alors de sauver des milliers d’emplois et de moderniser une industrie en difficulté où le patronat Wendel avait failli à investir malgré le soutien de l’État dès 1978.

Pourtant, malgré des investissements colossaux, la filière n’avait pas échappé à la restructuration et aux suppressions d’emplois. La privatisation intervenue en 1995 ouvrit la voie à l’OPA d’Arcelor (qui avait remplacé Usinor) par le groupe indien Mittal en 2006, scellant son destin dans un ensemble multinational. Aujourd’hui, ArcelorMittal, héritier de cette histoire, emploie encore 15 000 personnes en France, mais son engagement sur le territoire semble s’effriter. Le groupe a récemment annoncé la suspension de ses investissements dans la décarbonation des sites français, invoquant un marché fragile et un manque de soutien politique de l’Union Européenne face à l’acier chinois, doublé d’un plan social prévoyant la suppression de 600 postes. Les craintes d’un abandon pur et simple de la production d’acier en France sont fondées.

Ce désengagement s’inscrit dans un contexte international marqué par une surproduction mondiale d’acier, notamment en provenance de Chine, et par des coûts énergétiques artificiellement élevés en Europe. La filière française, déjà fragilisée, se trouve ainsi prise en étau entre une concurrence déloyale et des exigences environnementales croissantes. Pourtant, l’acier reste un matériau stratégique, à la base de nombreuses chaînes de valeur industrielles. Sa disparition signifierait une dépendance accrue aux importations, avec des risques majeurs en cas de tensions commerciales ou géopolitiques. C’est dans ce contexte que la proposition de nationalisation a émergé, trouvant un écho favorables dans les partis de gauche, les syndicats, et étant outillée par deséconomistes proches de la CGT1.

Le vote du 27 novembre 2025 à l’Assemblée nationale, bien que symbolique, a marqué une étape significative. La proposition de loi a été adoptée en première lecture, grâce à une mobilisation des députés de gauche et à l’abstention d’une partie de la droite et de l’extrême droite. Cependant, son avenir reste incertain, notamment en raison de l’opposition du Sénat et des oppositions farouches qui demeurent au centre et à droite. Mais ce débat dépasse le cadre parlementaire : il interroge la capacité de l’État à assumer un rôle d’actionnaire industriel.

La souveraineté industrielle comme impératif stratégique

La production d’acier brut est un pilier de l’autonomie industrielle. Sans elle, l’ensemble de la filière métallurgique française deviendrait dépendante des importations, exposant le pays à des risques de pénurie ou de hausse des prix en cas de crise. Les sites de Dunkerque et Fos-sur-Mer, derniers bastions de la production d’acier brut en France, sont perçus comme des actifs stratégiques. Leur disparition signifierait non seulement la fin d’un savoir-faire historique, mais aussi une vulnérabilité accrue dans des secteurs clés comme la défense, l’automobile ou les infrastructures. Les exemples britannique et italien, où les États ont dû intervenir pour sauver leurs sidérurgies, illustrent l’urgence de la situation. Au Royaume-Uni, la mise sous tutelle des hauts-fourneaux de British Steel après l’annonce du départ des actionnaires chinois ou l’action identique en Italie pour les hauts fourneaux de Tarente face aux désinvestissements là encore d’ArcelorMittal2, a montré que même les gouvernements socio-libéraux ou très ancrés à droite peuvent être contraints d’agir pour éviter un effondrement industriel.

La défense de l’emploi sur les territoires

Les licenciements annoncés par ArcelorMittal ne concernent pas seulement les 600 postes directement menacés. Une étude citée dans les documents estime que la fermeture des sites pourrait entraîner la suppression de 84 000 emplois, en incluant les emplois indirects et induits. Le coût social d’une telle désindustrialisation serait considérable, tant en termes de chômage que de perte de recettes fiscales et de dépollution des sites. Les syndicats soulignent que la nationalisation permettrait de stabiliser l’emploi et de réinvestir dans des technologies vertes, créant ainsi des emplois durables. La nationalisation est présentée comme un moyen de rompre avec une logique de court terme, où les actionnaires privilégient les profits immédiats au détriment des travailleurs et des territoires.

Passer des subventions sans contrepartie à un modèle économique viable

Un autre argument central concerne l’utilisation des aides publiques. ArcelorMittal a bénéficié de près de 300 millions d’euros d’aides annuelles, sans que cela ne garantisse des investissements pérennes en France. Cette situation relève de la « gabegie financière », où l’argent public sert à « engraisser les actionnaires » plutôt qu’à moderniser les outils de production, comme le relevait Sophie Binet devant l’Assemblée le 27 novembre dernier.

La nationalisation est censée mettre fin à ce système, en conditionnant les aides à un engagement concret de l’entreprise sur le territoire. Certains économistes proposent même une « nationalisation rampante », où l’État acquerrait progressivement des parts du capital en échange des subventions versées. Cette approche, déjà expérimentée lors de la crise des subprimes, offrirait une alternative à la privatisation des profits et à la socialisation des pertes.

Contrairement aux idées reçues, la sidérurgie française n’est pas déficitaire. ArcelorMittal France a réalisé 1,2 milliard d’euros de bénéfices sur trois ans, prouvant la rentabilité potentielle du secteur. Les partisans de la nationalisation estiment que l’État pourrait gérer ces sites de manière plus équilibrée, en réinvestissant les profits dans la transition écologique et la modernisation des infrastructures. Le projet de décarbonation, évalué à 1,8 milliard d’euros, en est un exemple : plutôt que de dépendre de la bonne volonté d’un actionnaire privé, l’État pourrait en faire une priorité, en tirant parti des aides européennes et des mécanismes de protection contre le dumping social et environnemental.

Enfin, la nationalisation peut être un levier pour imposer des règles plus strictes en matière environnementale et sociale. En reprenant le contrôle des sites, l’État pourrait accélérer la transition vers des fours électriques, réduisant ainsi l’empreinte carbone de la production. Cela s’inscrirait dans une logique plus large de relocalisation et de résilience industrielle, conforme aux objectifs de l’Union européenne mais que la commission européenne et les gouvernements ne font rien pour soutenir concrètement.

Les obstacles et les alternatives : entre idéologie et pragmatisme

Malgré ces arguments, la nationalisation se heurte à plusieurs obstacles, à commencer par une opposition politique et idéologique. Les macronistes de tout bois et LR, ainsi qu’une majorité de l’extrême droite (ceux qui croient que le RN défend les intérêts nationaux devraient y voir la démonstration inverse), y voient une régression vers un dirigisme économique dépassé. Pour eux, la solution passe par une meilleure régulation du marché, plutôt que par une intervention directe de l’État. Le gouvernement Lecornu invoque également le coût de l’opération, estimé entre un et trois milliards d’euros, et les risques liés à la gestion publique d’une industrie en crise.

Une alternative souvent évoquée est la mise sous tutelle, comme au Royaume-Uni. Cependant, cette solution présente des limites : elle ne garantit pas que l’actionnaire privé investira à long terme, et elle place l’État dans une position inconfortable, où il assume les coûts sans en tirer les bénéfices. L’extension du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières ou l’instauration de quotas d’importation devraient être également sur la table, pour protéger le marché européen.

Un débat qui dépasse le cadre de la sidérurgie

Le débat sur la nationalisation d’ArcelorMittal dépasse largement le cadre de la sidérurgie. Il interroge le rôle de l’État dans l’économie, la place de l’industrie dans la stratégie nationale, et les moyens de concilier transition écologique et compétitivité. Si la proposition de loi Trouvé a marqué un coup d’arrêt symbolique, son issue reste incertaine.

Quoi qu’il en soit, elle a le mérite de replacer la question industrielle au cœur du débat public, alors que la désindustrialisation a souvent été perçue comme une fatalité en France. Comme le soulignait Jean Le Garrec en septembre 1981, « Nous ne pouvons faire face à cet avenir que si nous donnons aux salariés dans l’entreprise une responsabilité grandissante. » Il ajoutait la France « n’a plus le droit d’un gâchis d’homme, d’énergie, de potentialité, de volonté ».

45 ans plus tard, cette phrase résonne avec une actualité brûlante.

Frédéric Faravel

1 https://act.univ-spn.fr/dossier-de-presse-et-rapport-nationaliser-les-sites-francais-darcelormittal/

2 On peut à ce propos légitimement s’interroger de la stratégie du groupe indien qui semble sciemment défaire les derniers éléments de la sidérurgie européenne…

Soutien à Sophie Binet !

communiqué de presse du mardi 2 décembre 2025 – 19h00

Parlant des problèmes économiques et sociaux de la France, la Secrétaire générale de la CGT Sophie Binet a dénoncé les calculs égoïstes des multinationales qui délocalisent, maltraitent leurs sous-traitants et suppriment des emplois, et a résumé son propos par la formule ultra classique « les rats quittent le navire ».

Et ces simples mots, certes polémiques mais utilisés mille fois avant elle, lui ont valu d’être… mise en examen !

Nous apportons notre soutien à Sophie Binet et à travers elle à la CGT et aux organisations syndicales, qui représentent les intérêts des travailleurs et sont souvent plus attentives aux conditions nécessaires pour réindustrialiser la France.

Notre pays a besoin de dirigeants d’entreprises responsables et soucieux du développement des entreprises plutôt que du développement des dividendes des actionnaires. Il est temps de rétablir une forme de patriotisme économique dans les actes plutôt que dans les mots.

Oui décidément, les rats quittent le navire.

20 ans du « non » au TCE : une trahison et 20 ans de perdus

Après une campagne intense et une forte mobilisation populaire, le traité établissant une Constitution pour l’Europe était rejeté par référendum le 29 mai 2005. Les institutions permirent ensuite au président Nicolas Sarkozy de bafouer ce vote en faisant adopter un texte jumeau : le traité de Lisbonne. Sous-estimé à l’époque, ce déni de démocratie marque pourtant un tournant dans la vie publique française.

Mais surtout 20 ans après, les anciens acteurs de la trahison – une partie des social-démocrates, les conservateurs et les libéraux européens – commencent tout juste à percevoir les effets dévastateurs d’une construction européenne qui n’a fixé aucune limite à la libre-circulation du capital. Non seulement le Traité de Lisbonne de 2008 a trahi les référendums français et néerlandais, mais il en a même rajouté, en consacrant le principe d’une circulation du capital sans limites intérieures ni extérieures et en donnant la compétence exclusive de la politique commerciale à l’Union Européenne (cela a accouché de la catastrophe en série des traités de libre-échange) !

Jusqu’à la guerre d’Ukraine et l’élection de Trump, il était proprement inconvenant ne serait-ce que de suggérer la mise en place d’une politique industrielle européenne. Aujourd’hui, la pesante et pénible machine bruxelloise commence à prendre conscience que le libre-échange n’est pas paré de toutes les vertus. Mais pour l’instant, pratiquement rien ne bouge. Pire Ursula Von der Leyen continue de faire comme avant et de ne jurer que par la « Sainte-Trinité » néolibérale – austérité budgétaire, concurrence féroce (à l’intérieur et à l’extérieur), libre-échange généralisé –, alors même que plusieurs gouvernements européens se relèvent peu eu peu avec la gueule de bois. Pourtant le temps presse pour sauver l’industrie et la production européennes.

Les solutions existent. L’Europe a un besoin urgent d’investissements productifs adossés sur une politique budgétaire volontariste, qui pourrait s’inspirer de l’exemple américain : soutien actif à la relocalisation, mise en place de barrières écologiques et sociales à l’entrée du marché, grands projets d’infrastructures. On ajoutera : « et contrôle des flux de capitaux ».

Injonctions contradictoires

À la relance budgétaire devrait aussi correspondre une politique monétaire analogue à celle qui a amorti la crise durant les années 2010, en « monétisant » une partie des dettes publiques. On sait peu, par exemple, que 25% de la dette française est détenue par la Banque de France, pour le compte de la BCE. Ce qui réduit d’autant, en réalité, notre ratio dette/PIB. Pour donner à nos industries toutes leurs chances, les nouveaux investissements stratégiques financés par des emprunts d’États devraient bénéficier des mêmes « facilités quantitatives ».

Les annonces de la Commission sur le secteur de la défense vont dans ce sens, qui en sortent les investissements publics du calcul du déficit. C’est une bonne nouvelle. Mais pourquoi s’en tenir au seul secteur de la défense ? Pourquoi ne pas faire de même pour les investissements écologiques, technologiques et numériques ? Mais nous n’en sommes qu’aux annonces. Et pendant que le temps passe, le risque du « business as usual » avec Ursula nous guette.

Il est temps de sortir l’UE de sa matrice néolibérale et de restaurer le rôle de la puissance publique. Mais la force d’inertie idéologique des dirigeants européens et surtout des traités la retient, et la ramène à ses fondamentaux : le tout-marché et la concurrence libre et non faussée. C’est la raison pour laquelle l’UE envisage une étape supplémentaire de dérégulation massive pour « lever les freins à la croissance ».

Ainsi le rapport Draghi, qui a fait grand bruit, est axé sur deux orientations : la relance de l’investissement productif et la dérégulation. Les rapports de force entre États et la perméabilité des technocrates de la Commission aux thèses du patronat se sont conjugués pour ne pas trop en faire sur l’investissement et se concentrer sur la dérégulation. Or il s’agit là d’un risque mortel pour l’Europe : les gagnants de la dérégulation ne seront pas les Européens mais leurs concurrents internationaux, qui n’attendent que ça pour faire encore plus baisser le prix de leurs exportations.

Il serait insensé de réduire notre ambition écologique ou nos règles relatives à la bonne gouvernance des entreprises, et encore moins celles relatives à la sécurité des produits, notamment agricoles. D’autant que bon an mal an, les entreprises les respectent et maintiennent ainsi un niveau de qualité qui demeure un vrai avantage compétitif.

Reprendre la main

Plutôt que réduire nos règles au niveau de la moyenne mondiale, il faudrait au contraire les imposer à toutes les entreprises non-européennes dont les produits, notamment agricoles, inondent notre marché intérieur.

L’Union Européenne et ses États membres ont besoin d’investissements. Ils ont besoin d’action publique, ils ont besoin de réglementation et de contrôle des flux. Les citoyens sont en demande d’État et supportent de plus en plus mal leur rétraction imposée de l’extérieur, avec la complicité d’élites technocratiques néolibérales.

Seule la puissance publique peut préserver leurs libertés fondamentales, et les citoyens mesurent de plus en plus les dégâts économiques du recul de l’État. Et enfin les citoyens veulent que l’État les aide, les protège et les soutienne dans leur lutte quotidienne pour une vie digne. L’impuissantement de l’État conduit au rejet. Nos ennemis l’ont compris : l’attraction sur les classes populaires exercée par le RN en France, et a fortiori par un Trump aux États-Unis, trouve une partie de sa source dans cette promesse d’action. La débâcle macronienne laisse la gauche seule, à tout le moins en première ligne, pour résister à la progression de l’autoritarisme et du nationalisme. Pour y parvenir, elle doit convaincre les classes populaires et moyennes qu’elle est à leur service et qu’elle agira avec détermination en leur faveur, y compris en s’affranchissant de certaines règles, européennes pour la plupart, qui interdisent au politique de peser vraiment sur l’économie.

20 ans après le rejet du TCE, il est temps de remettre les choses dans l’ordre et le temps nous est compté.

Quelle ambition européenne pour la défense ?

Le mardi 18 mars 2025 était publié le très attendu livre blanc de la commission européenne sur la défense qui doit servir à alimenter les réflexions des 27 chefs d’État et de gouvernement. Parmi les principaux thèmes de ce rapport : l’émergence d’une véritable défense européenne, son financement, mais aussi une forme de « patriotisme économique », à savoir faire en sorte que l’argent européen mis sur la table serve à acheter des armes européennes, elles aussi.

Qui, parmi les Européens, achète européen ?

Le plus gros importateur d’armes aujourd’hui au sein de l’Union, c’est la Pologne : elle se fournit pour 87% de ses achats aux États-Unis et en Corée du Sud. Pour les Pays-Bas, deuxième importateur au sein de l’Union, ou pour l’Italie, c’est encore plus spectaculaire : les États-Unis représentent respectivement 97 et 94% de leurs achats d’armes.

D’autres pays sont au contraire plus équilibrés dans leurs sources d’approvisionnement, plus Européens aussi, comme la Grèce pour qui le plus gros fournisseur d’armes à hauteur des deux tiers de ses achats est la France, devant les États-Unis et la Grande-Bretagne.

L’Union européenne peut-elle imposer aux États membres d’acheter européens ?

Non. Dans les traités européens, la défense n’est pas reconnue comme une compétence communautaire, ni exclusive (heureusement), ni même partagée avec les États membres. C’est donc à ces derniers de s’entendre politiquement, sur un périmètre qui ne sera ni toute l’Union Européenne (la Hongrie ou la Slovaquie se comportent aujourd’hui plutôt comme des alliés du Kremlin) ni la seule Union Européenne, car la Grande Bretagne et la Norvège ne sont pas des partenaires à négliger.

Mais la Commission peut mettre à leur disposition des outils, comme cela avait été fait après la crise sanitaire de 2020, lorsqu’il s’était agi d’acheter des vaccins en commun. L’idée d’une centrale d’achat européenne est revenue avec force ces dernières semaines. Il s’agirait d’un cadre commun dans lequel les États européens pourraient, à plusieurs, peser davantage dans les négociations avec les industriels de l’armement pour faire baisser les coûts, quitte à ce que la commission européenne abonde pour diminuer la charge budgétaire des États membres lorsqu’ils achètent européens. Les achats groupés figuraient bien dans les conclusions du dernier conseil, il y a deux semaines, mais sans préciser si ces achats devaient être prioritairement européens.

Enjeu industriel

Pour acheter européen, encore faut-il que le secteur européen de l’armement puisse suivre. Le tissu industriel de défense a des lacunes en Europe sur des équipements précis comme les drones, par exemple, ou les systèmes de défense anti-drones. C’est pour cela que certains pays comme la Pologne ou l’Allemagne plaident pour maintenir des achats hors Union européenne pour les équipements les plus urgents. Une première liste a été définie début mars incluant des systèmes d’artillerie de longue portée ou encore de défense aérienne. On pourrait pourtant penser que cet écueil puisse être rapidement dépassé pour certains matériels, mais nos voisins européens ont été habitués si longtemps à ne pas avoir d’effort à faire pour obtenir de la seconde main américaine, que le changement de dispositif n’a rien d’automatique.

On a vu à quel point il pouvait être compliqué de construire de véritables programmes d’armement européens. Dernier exemple en date, avec le SCAF, le système de combat aérien du futur porté par la France, l’Allemagne et l’Espagne, une alliance industrielle qui ne va pas de soi en matière de défense.

Structurés en 2017, les programmes SCAF et MGCS représentaient alors les deux principaux piliers d’une initiative franco-allemande voulue par Emmanuel Macron et Angela Merkel, pour engager l’Europe sur une trajectoire plus autonome en matière de défense, avec en son cœur, les deux principales économies et puissances démographiques de l’Union Européenne. Depuis, l’enthousiasme initial a fait place à une défiance croissante, sinon des autorités, du moins d’une partie de l’opinion publique, des industriels et même des militaires, et ce, de part et d’autres du Rhin. Les difficultés se sont multipliées, amenant chacun de ces programmes au bord de l’implosion. Paris et Berlin s’étaient entendus en 2019 sur un partage des tâches à 50%-50% entre Dassault, désigné maître d’œuvre en raison de son expertise, et Airbus, qui représentait à l’époque la seule partie allemande. Mais les négociations ont été rouvertes après l’arrivée de Madrid et de nouvelles exigences de Berlin, les discussions portant notamment sur le partage du travail et les droits de propriété intellectuelle, alors que les trois pays doivent s’entendre sur le financement d’un démonstrateur de l’appareil destiné à remplacer le Rafale à l’horizon 2040. En dépit d’une trajectoire désormais plus sécurisée, sans être toutefois garantie, suite à une vigoureuse intervention des instances politiques des pays participants, de nombreuses interrogations subsistent dans le débat public autour de ces programmes. Un rapport de janvier 2024, émanant de la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat, va certainement venir encore accroître les inquiétudes les entourant.

Le volet des offres s’annonce au moins aussi compliqué que celui de la demande, pour lequel des financements et des aides européennes sont et seront encore débloqués dans les mois à venir.

Frédéric Faravel

Nouvelle ère, l’exigence de changements de cap en France et en Europe – contribution au débat de Marie-Noëlle Lienemann

article publié le mercredi 12 mars 2025 sur le site de Marie-Noëlle Lienemann

Promouvons une économie de défense et de souveraineté par des politiques de relance et de justice sociale

Nous entrons dans une nouvelle ère, mais réfléchissons sérieusement à ce qu’elle implique, définissons une stratégie à court et à moyen terme sans repartir dans de fausses directions qui s’avèreront des impasses !

La violence et la brutalité des annonces et du comportement de Donald Trump montrent une inflexion et une accélération d’une politique américaine qui avait relégué en seconde zone les enjeux européens pour concentrer son regard et ses actions en direction de l’Asie avec en ligne de mire la puissance chinoise. Déjà le soutien de l’administration de Biden à l’Ukraine était davantage calibré pour conjurer une avancée excessive de Poutine dans ce pays que pour lui infliger une cinglante défaite. Il est clair qu’elle ne souhaitait pas ouvrir un conflit majeur avec la Russie (ce que les dirigeants du Kremlin ont sans doute vite compris). Cela posait et pose encore la question majeure de la crédibilité du droit international. Ce n’est hélas pas le seul cas !

Mais là, il est vrai que l’inversion d’alliance ou pour le moins un rapprochement explicite des États-Unis d’Amérique avec la Russie constitue un fait nouveau. Trump face à la menace chinoise veut éviter un front Russie/Chine et, par ailleurs, compte bien poursuivre son impérialisme autour des USA (canal de Panama, Canada et Groenland).

Sans compter que se joue aussi l’accès aux terres rares, métaux et autres ressources indispensables au développement économique et technologique qui va constituer un point cardinal des relations internationales.

Dans cette perspective, l’Europe n’a aucune place sérieuse dans la logique trumpiste : ni assez de ressources naturelles, ni avancées technologiques majeures ! Et manifestement partager des idéaux démocratiques ne semble plus être une préoccupation prioritaire !

On nous annonce aujourd’hui un accord USA/Ukraine pour proposer à Moscou un cessez-le-feu. Tant mieux, et  la France doit agir au-delà pour qu’une paix équilibrée et durable soit signée. Pour l’heure, tout ceci est encore aléatoire. Mais cela n’empêche pas un constat lucide sur le changement de cadre géopolitique.

Le lâchage actuel de l’Ukraine et la totale indifférence à l’égard de l’Europe sommée, d’une part, d’assumer seule sa défense ou en tout cas de payer pour la garantir (ce que les Américains préconisent et ils n’hésiteront pas à faire pression dans ce sens) et, d’autre part, de rééquilibrer ses échanges commerciaux avec les USA, en particulier s’agissant des biens industriels, exige de notre part des réactions à la hauteur des enjeux.

Il faut reconquérir notre indépendance militaire. C’est vrai pour la France qui a des atouts au sein de l’UE et ce devrait être vrai pour l’Europe. Et si nos voisins européens semblent découvrir cette exigence, rien n’est en fait aujourd’hui très clair, si ce n’est le besoin de réengager un réarmement de notre continent pour faire face aux menaces qui pèsent sur lui.

Attention dans des moments troublés, il faut être rigoureux sur les mots comme sur les faits et n’entretenir ni des peurs irrationnelles ni des illusions trompeuses.

1- La France n’a pas à entrer dans une économie de guerre, elle doit entrer dans une économie de défense et de reconquête de souveraineté. C’est la meilleure garantie pour notre paix !

La France ne se situe pas en posture de guerre et actuellement n’est en guerre avec personne.

Néanmoins, elle doit rentrer dans une économie de défense parce qu’elle doit, d’une part, se préparer à d’éventuelles menaces que l’on voit poindre à l’horizon et qui pour une part (mais pour une part seulement…) ont changé de nature, mais aussi parce qu’elle subit dès à présent des attaques de type variées, comme il se doit dans des guerres hybrides. On a pu voir comment la Russie a agi pour la déstabilisation en Afrique ou comme les cyber-attaques se multiplient.

Une économie de souveraineté ne signifie pas fermer nos échanges et collaborations, ni renoncer à des alliances et à la construction européenne.  Mais il s’agit de se mettre en situation de maitriser au maximum notre avenir et faire face, si besoin, seuls à des lourds périls et de tous ordres.

Consacrer d’importants efforts pour renforcer nos capacités militaires et de défense est justifié car la seule dissuasion nucléaire ne saurait suffire, elle doit être l’ultime recours et suppose d’être appuyée sur des moyens conventionnels suffisants et consistants.

De fait, nos choix récents étaient davantage tournés vers la projection extérieure, la lutte contre le terrorisme et moins sur la défense de notre territoire national. Cela doit redevenir la priorité.

Il faut donc y consacrer des crédits importants et accompagner une montée en puissance de la production d’armements. Evidemment cette constatation exige des changements majeurs de politique économique et la gauche doit faire des propositions sérieuses et offensives et ne pas se laisser embarquer dans le durcissement de la politique austéritaire et de reculs sociaux qui n’a fait que nous affaiblir !

2- Ne partons pas tête baissée dans l’idée d’une défense européenne ! Parlons de la défense de l’Europe et de la défense de la France ! Engageons de premiers jalons et réarmons notre pays.

Ne théorisons pas notre incapacité dans ce monde nouveau à pouvoir être maître de notre destin, avec cette formule rabâchée à l’envie : nous ne pouvons plus agir seuls, on ne peut le faire qu’avec l’Europe !

Certes, il est mieux agir de concert avec nos voisins européens et consolider nos liens pour ensemble être plus forts, et nous devons faire le maximum pour cela. Mais en aucune façon, nous ne devons accepter de nous trouver affaiblis ou incapables de faire prévaloir nos choix, nos intérêts, nos valeurs, de garantir notre indépendance ! brefs partenaires oui, vassaux – de fait – jamais !

Certes, nous devons très vite avec les Européens (et il y a déjà un problème de définition et de périmètre, puisque, d’une part, le Royaume-Uni est hors de l’UE et, d’autre part, certains pays comme la Hongrie ne sont pas nécessairement très fiables) agir de concert en particulier en soutien à l’Ukraine, trouver les moyens de relancer la production militaire dans nos pays et consacrer les sommes qui s’imposent pour la défense. Mais faut-il encore être au clair sur ce que ce changement radical de paradigme impose.

Nous devons favoriser la création d’une plateforme opérationnelle de défense entre Européens et eux seuls, ainsi que renforcer la production d’armement en Europe.  Mais il est extrêmement prématuré de parler de défense européenne. 

Oui il faut rapidement prendre des décisions pour produire des armes sur notre continent et la France doit engager des mesures d’urgence pour sa réindustrialisation.

Nous devons être extrêmement fermes avec nos voisins européens :  nous ne pouvons pas continuer à financer les budgets européens pour que les autres pays achètent des armes aux Américains ou hors UE. Certes, il va falloir un certain temps pour que cela ne soit plus nécessaire du tout, mais au moins veillons à ce qu’ils n’achètent plus des armements qui ne peuvent être produits en Europe. Le cas des F35 est un bon exemple.

Par ailleurs, sous l’effet de l’émotion, les dirigeants allemands semblent davantage décidés à avancer dans la direction de la coopération européenne.  Seuls les actes comptent et ne négligeons pas leur vulnérabilité aux pressions américaines sur leurs exportations outre-Atlantique et le chantage qui leur sera fait concernant l’achat de matériel américain. Ce ne serait hélas pas la première fois !  On a vu comment le Bundestag a tout fait pour faire capoter le projet européen d’hélicoptère Tigre III, ce qu’au final il a obtenu, et la Bundeswehr a acheté des hélicoptères à dominante américaine ! Trump ne va pas se gêner.

Mais de surcroit, il est fort probable que les Allemands mettent les énormes sommes annoncées pour son réarmement au service de productions nationales, parfois concurrentes aux entreprises françaises et il faut être attentifs car le passé récent exige notre vigilance : les coopérations franco-allemandes se sont souvent achevées par une prédation par les acteurs d’outre-Rhin de nos entreprises avec leurs avancées technologiques que de fait nous perdions !

Et en tout cas, s’agissant de l’armement français, il ne faudra pas compter uniquement sur les débouchés européens et il faudra continuer à travailler, voire intensifier la coopération, avec d’autres pays non alignés qui ne veulent pas être soumis aux diktat américains, russes ou chinois ! C’est d’ailleurs un point majeur de notre politique internationale : nouer des alliances avec les pays qui ne veulent pas entrer dans l’orbite des trois blocs impérialistes.

Rappelons que la défense doit demeurer une stratégie, une mise en œuvre souveraine de la Nation. Évidemment c’est particulièrement vrai de la dissuasion nucléaire qui ne saurait être partagée, même s’il revient à notre pays de définir librement les conditions de son utilisation.

3- Surtout pas de saut fédéraliste, mais des exigences immédiates de réorientation de l’UE !

D’abord fort heureusement, nous n’avons pas cédé aux sirènes fédéralistes car, sur de nombreux dossiers, la France était ultra-minoritaire. Si nous l’avions fait, nous serions encore davantage en hyper fragilité aujourd’hui, ne serait-ce que sur la poursuite de la production électrique nucléaire, mais aussi sur ses dépenses militaires.

La France, en tout cas souvent, avait eu raison.  Mais trop souvent aussi, elle n’a pas suffisamment créé un rapport de force pour exiger des réorientations majeures de l’Union Européenne et ce sont souvent ceux qui, aujourd’hui, nous pressent au fédéralisme qui, hier, nous poussaient à accepter la logique néolibérale et malthusienne, la thèse des autres, au nom de l’UE à tout prix. Et cela nous a conduit dans les impasses actuelles.
Ce fut vrai lors de l’acceptation des dogmes budgétaires inscrits dans le marbre des traités dans le traité d’Amsterdam. Nous disions alors que cette logique économique induirait structurellement un affaiblissement de la croissance ! Cela s’est hélas confirmé avec un décrochage massif en termes de PIB entre l’Europe et les USA mais avec quasiment toutes les autres régions du monde. Même dans ce cadre, nous plaidions pour que soit sorties des critères de dépenses publiques, les dépenses de défense !! Que nenni et alors que notre pays poursuivait un certain effort en ce sens, d’autres comme l’Allemagne nous montraient du doigt comme de mauvais élèves. Quand nous contestions la concurrence libre et non faussée, qui entretiendrait le dumping social et fiscal, on nous promettait un grand marché porteur de prospérité. Nous n’avons eu ni la prospérité ni le renforcement du sentiment européen, mais l’aggravation des inégalités, de la pauvreté, des tensions sociales qui nourrissent l’extrême droite et les populistes.

D’ailleurs le basculement fédéral dans ces circonstances serait d’autant plus dangereux.

On pourrait parler de la pongée aveugle dans la mondialisation libérale et le refus de sérieusement soutenir la production européenne et de prévoir des barrières aux frontières de l’UE. On pourrait citer les conditions du grand marché de l’électricité qui a renchéri le prix de l’énergie … bref la liste est longue.

Plus que jamais ce qu’il faut faire en Europe, c’est privilégier des coopérations intergouvernementales équilibrées, desserrer l’étau de l’austérité budgétaire et engager une nouvelle politique économique européenne, fondée sur la relance, une relance de reconstruction tant des investissements productifs, de recherche, d’innovation, d’éducation, que  d’un modèle social où les salariés peuvent vivre dignement de leur salaire, avec une protection sociale élevée  et d’un plus juste équilibre capital travail. Car l’atonie de la demande intérieure européenne pèse lourd sur nos industries et freine notre réindustrialisation.

Il n’y a pas d’exemple de réarmement sérieux d’un pays sans relance économique.

Cela suppose aussi de permettre à chaque État de retrouver sérieusement les moyens de sa compétitivité en dehors de cette logique destructrice de dumping social et en l’occurrence de faire baisser sérieusement notre prix de l’énergie. Donc avant de remettre en cause l’actuel marché de l’énergie (on notera qu’aujourd’hui l’Espagne qui s’est mis hors ce dernier est le pays où l’électricité est la moins chère !), nous devons exiger comme le suggère Olivier Lluansi dans son excellent livre Réindustrialiser, le défi d’une génération que 15% de la production nucléaire française puisse être vendue aux industriels à prix coûtant ! Nous avons des moyens de pressions si les résistances à ces dérogations étaient trop fortes. Agissons vite car il n’est pas exclu que rapidement soient rouverts les échanges de gaz avec la Russie à bas prix sous la bénédiction des Américains et qui à nouveau seront un avantage pour nos voisins outre-Rhin.

Au-delà, on ne peut plus tergiverser sur la mise en place de protections à nos frontières et des règles favorables à la consommation de proximité notamment pour les appels d’offre publics.  Hélas nous avons à travers les traités (rappelons que les Français l’avaient rejeté) confié l’ensemble de la politique commerciale de l’UE à la commission européenne. On en voit tous les jours les tristes conséquences, récemment encore avec le Mercosur, ou dans l’affaire des panneaux solaires chinois.  Mais cela risque d’être particulièrement douloureux pour la riposte aux attaques de Trump !

4- Une réaction effective et dissuasive à la hausse des droits de douanes annoncés par Trump !

Poutine et Trump n’ont en commun que de prendre en compte la force ! Alors face à sa hausse des droits de douanes, nous ne pouvons pas, comme la fois dernière, nous contenter de mesures limitées et ciblées, accompagnées d’un verbe haut. Mais la réalité était que rien de significatif ne touchait fortement les USA.

Si l’on veut frapper un grand coup, annonçons que nous allons taxer les armes américaines ou au moins un panel significatif dans les domaines où l’Europe est capable de prendre le relais ! Peut-être que cela amènera l’administration américaine à réduire ses prétentions et à discuter sérieusement. On le voit dès à présent dans la liste des « rétorsions » de la commission face à la hausse des taxes US sur l’acier et l’aluminium très limitée et juste ajustée à des sommes équivalentes à celle imposées par Trump. Bref c’est une position qui n’est en rien dissuasive !

Il est à craindre que la commission européenne comme d’habitude s’enlise dans des recherches de vains compromis sans avoir auparavant créé l’indispensable rapport de force ! Pire que Madame Von der Leyen négocie un fois de plus avec le prisme des intérêt allemands !

5- Pour mettre en œuvre une économie de défense et de souveraineté, en France aussi il faut changer d’orientations économiques et budgétaires et engager une politique de relance ! Relance par des investissements productifs (dont l’armement mais pas seulement) et par la consolidation de notre modèle social.

Relancer une économie de défense doit aller de pair avec un esprit de défense. Car face aux dangers, un peuple ne gagne pas seulement avec des moyens militaires (il en faut et les utiliser à bon escient) mais aussi un esprit de défense et cela exige plus de cohésion sociale, plus de justice, et autant que faire se peut la défense d’un idéal commun. Pour la France, c’est la République.

De surcroit, pour financer ces nouvelles dépenses, il est impératif de soutenir une politique de croissance qui, seule, garantit des ressources nouvelles et importantes. Il nous faut un grand plan de relance d’investissements productifs au sein desquels la recherche doit avoir une place significative car notre pays est très très loin derrière les autres pays développés. Il faut urgemment rattraper notre retard.

Mais une économie de défense et de souveraineté ne peut se contenter de soutenir les investissements militaires, elle doit concerner de très nombreux secteurs civils. D’ailleurs il est essentiel de bien mettre en synergie les deux dimensions civiles et militaires !  Insistons sur la reconquête d’une souveraineté numérique et technologique.

Face aux menaces chacun doit participer à proportion de ses facultés.

Emmanuel Macron a eu grand tort, a fait une grave erreur lorsqu’à peine disait-il que nous avions à faire face à une menace existentielle qu’il se précipitait à dire qu’il n’y aurait pas de hausses d’impôts, en clair que les plus riches ne seraient pas mis à contribution. Quelle honte !

Hélas, l’histoire a montré qu’une large part du patronat a souvent privilégié son portefeuille à la défense de la Nation et rares sont ceux qui ont fait œuvre de patriotisme et de résistance (il y en a eu néanmoins).

En tout cas faire porter l’effort de réarmement sur les salariés, sur la dégradation de notre modèle social serait une énorme erreur et serait voué à l’échec !

L’adhésion du peuple suppose la justice, l’effort d’abord demandé aux plus riches, au plus forts, une meilleure redistribution des richesses au service de l’intérêt national !

Je le répète c’est un impératif pour réussir !

Ni va-t’en guerre, ni tentés par une sous-estimations des menaces venant de Russie ou d’ailleurs, nous ne devons pas tarder à nous préparer à ce monde nouveau qu’il nous faut affronter avec lucidité, courage (en particulier de sortir des voies suivies jusqu’alors et qui nous ont affaiblies) avec chevillée au corps l’ambition d’être un peuple maître de son destin et de concourir à un monde qui ne saurait être partagé entre des empires dominants !

Bien d’autres questions et choix vont se poser à nous dans les mois qui viennent. C’est toute la noblesse d’une démocratie d’en débattre. Faisons-le sans tarder, sans esquiver les difficultés, avec sérieux en sortant des postures de communication ou des invectives et déclarations réductrices. Dans ces temps difficiles, soyons plus que jamais pleinement citoyens.

Marie-Noëlle Lienemann
ancienne ministre,
coordinatrice nationale de la GRS,
membre du conseil économique, social et environnemental

Si la France veut disposer d’une défense nationale souveraine, il faut défendre notre industrie

Mardi 4 mars 2025 dans l’après-midi, Emmanuel Maurel, député et animateur national de la GRS (groupe parlementaire GDR), intervenait à la tribune de l’Assemblée nationale lors du débat sur « La perte de souveraineté industrielle et l’atteinte aux industries stratégiques« . 🔴🏭Parler sérieusement de souveraineté, de défense, cela suppose au minimum de ne pas laisser nos entreprises se faire racheter par l’étranger. Depuis des années les Américains font leurs courses en France et le Gouvernement laisse faire (sauf… 3 fois). Soyons un peu cohérents !

Auto-entrepreneuriat et illusion technophile : faire entendre raison face aux chimères macronistes

Le mirage de l’auto-entreprenariat est-il en train de se dissiper ?

On sait l’année 2024 a connu une vague de défaillances d’entreprises, mais elle a été également une record en création d’entreprises. Ainsi selon les données de l’Insee, plus d’1,1 million d’entreprises créées, soit 5,7 % de plus que l’année précédente. Faut-il voir dans ces chiffres des créations un signe encourageant, alors que 64 % de ces nouvelles entreprises sont en fait créées par des « micro-entrepreneurs », ceux que l’on appelle plus communément les auto-entrepreneurs. D’un point de vue légal, depuis 2016, le terme c’est bien micro entrepreneur, un travailleur indépendant qui facture ses prestations.

Le statut a été mis en place en 2009. Il attire de nombreux « candidats », grâce à ces formalités allégées, un régime fiscal dédié avec un mode de calcul des cotisations et de l’impôt sur le revenu simplifiée. Depuis sa création, le nombre de personnes qui s’inscrivent comme micro-entrepreneur augmente quasiment chaque année, et plus que d’autres régimes d’entreprise. En 2024, ils étaient 716 000 à s’être lancé, 50 000 de plus qu’en 2023, mais avec des profils très divers : on distingue ceux qui adoptent ce statut par opportunité économique et ceux dans une situation subie dans un entrepreneuriat dit « de nécessité ». 40 % des gens qui prennent ce statut le font pour créer leur propre emploi, largement parce qu’au départ ils étaient au chômage, sans activité. Pour 60 % d’entre eux, c’est leur activité principale. Mais quand on regarde les chiffres, le revenu tourne sous les 700€/mois de chiffre d’affaires, très loin du smic.

La multiplication de ces micro-entrepreneurs est donc bien plus le symptôme d’une précarisation du marché de l’emploi que d’un dynamisme entrepreneurial français. C’est une forme, une zone grise de l’économie, qui positionnent ces travailleurs comme des sous-traitants. Cela se pratique dans les transports routiers, dans le service à domicile : des entreprises qui employaient, par exemple, des personnels d’entretien ont demandé qu’elles prennent un statut d’auto-entrepreneur. Une réalité qui représente une part importante, très loin de ce qu’on imagine être l’entrepreneur héroïque et de la start-up nation.

Faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain ?

Ce statut de micro-entrepreneur n’est pourtant pas qu’une solution choisie faute de mieux, car depuis quinze ans, ce statut de micro-entrepreneur s’inscrit dans les habitudes des Français : ne pas avoir de supérieur hiérarchique ou pour gagner un revenu complémentaire en marge, par exemple, d’un temps partiel (mais là aussi on voit bien l’effet de la précarisation du marché du travail) ; c’est un statut qui peut aussi attirer des jeunes retraités. Il sert parfois d’étape transitoire pour tester une idée avant de la faire croître dans une entreprise plus grosse. Mais pour que cette fonction d’étape transitoire fonctionne, il faudrait renforcer à tout l’accompagnement des micro-entrepreneurs. En moyenne, 40 % des entrepreneurs sont accompagnés, 25 % seulement chez les micro-entrepreneurs ; or les études ont démontré que des entrepreneurs qui ne sont pas accompagnés par des structures ont beaucoup plus de risque d’échouer. Selon une étude publiée par le CREDOC, le centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie, ces structures sont moins pérennes que les entreprises classiques – un tiers seulement sont toujours actives 5 ans après leur création.

Malgré cela, leur nombre augmente. Fin 2023, l’URSSAF en recensait plus de 2,6 millions, soit 200 000 de plus que l’année précédente.

Retrouver le lien entre production et entreprenariat

Pendant ce temps, le sort des entreprises « classiques » n’est guère plus enviable que celui des autoentreprises. Aggravées par l’incertitude politique créée par la dissolution, les perspectives du secteur productif français, particulièrement son industrie manufacturière, n’en finissent plus d’être revues à la baisse. La productivité reste toujours en-deçà des années d’avant Covid, les investissements fléchissent dangereusement et les usines ferment (une étude conjointe de l’Usine Nouvelle et du réseau France Bleu a recensé 89 fermetures ou restructurations de sites contre seulement 65 ouvertures), tandis que le budget 2025 procède à des coupes massives dans les investissements d’avenir (recherche publique, transition écologique, industries innovantes, logement…).

Dans de telles conditions, les annonces tonitruantes d’Emmanuel Macron à l’occasion du sommet mondial sur l’Intelligence artificielle sont l’arbre qui cache la forêt, celle d’une industrie française qui va mal et que la politique budgétaire récessive du Gouvernement ne fera qu’affaiblir davantage. Vous pouvez d’ailleurs retrouver ci-dessous l’intervention d’Emmanuel Maurel, député GRS, lors des questions d’actualité au gouvernement du 12 février 2025 à ce propos.

Frédéric Faravel et Laurent Miermont

Opella devient américaine, mais était-elle française ?

La cession d’un peu plus de 50% du capital d’Opella, filiale du groupe Sanofi à un fonds d’investissement américain a soulevé une tempête politique de plus en France. Elle risque de se perdre comme les autres dans le brouillard des indignations successives.

Alors faut-il s’indigner de cette vente d’un actif industriel français, après bien d’autres dont nous avons pu mesurer les conséquences désastreuses, ou y a-t-il d’autres motifs d’indignation plus sérieux que la vente elle-même dans cette affaire ?

La cession d’Opella au fonds américain CD&R représente l’aboutissement de la stratégie des dirigeants du groupe Sanofi, arrêtée depuis plusieurs années, qui s’est traduite d’abord par la constitution d’une filiale au sein de laquelle ils ont logé tous les produits grand public, délivrés sans ordonnance, afin, assuraient-ils, d’en permettre le développement… avant de décider de la vendre.

Un des produits phares de cette filiale de Sanofi est le Doliprane, l’antalgique le plus consommé par les Français (538 millions de boîtes délivrées en pharmacie l’an dernier) qui domine largement le marché français du paracétamol, mais il y en a bien d’autres (Mucosolvan, Dulcolax, Maalox…), des vitamines, des anti-allergiques…

Opella a réalisé un chiffre d’affaires mondial de 5,2 milliards d’euros en 2023. Elle a été valorisée 16 milliards d’euros pour son rachat par le fonds américain CD&R, soit environ 14 fois son EBITDA (acronyme anglais qui en français signifie : bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciations et amortissements) estimé pour 2024. C’est un ratio élevé pour un rachat d’entreprise, mais pas forcément dans le secteur de la santé/ pharmacie pour lequel la valorisation moyenne retenue pour l’acquisition d’une entreprise est de 13,7 fois l’EBITDA. Ce chiffre traduit surtout la forte rentabilité des capitaux investis dans les secteur de la santé (cela aurait-il un lien avec le déficit de la sécurité sociale ?). Mais la rentabilité des investissements dans les nouveaux médicaments de lutte contre le cancer ou dans les nouveaux vaccins est infiniment supérieure à celle d’un médicament comme le Doliprane dont la commercialisation a commencé en 1964. En résumé, le doliprane ça rapporte, mais pas assez, alors Sanofi s’en débarrasse.

SANOFI, un groupe français : vraiment ?

C’est la première question que l’on doit se poser pour mesurer la perte éventuelle de souveraineté économique liée à une telle opération, puisque le capital d’Opella est détenu jusqu’à maintenant par sa maison mère, SANOFI. Cette dernière est la lointaine héritière d’une société créée par le groupe Elf Aquitaine (racheté par Total) pour diversifier ses activités.

SANOFI est un groupe pharmaceutique dont le siège social est à Paris, mais c’est avant tout un groupe multinational dont les attaches avec la France sont de plus en plus ténues.

Le capital de Sanofi, valorisé à environ 125 milliards d’euros, est détenu à hauteur de 67% par des « institutionnels étrangers », 10,8% par des « institutionnels français », 9,4% par L’Oréal, 5,3% par des actionnaires individuels, 2,6% par les employés, 4,9% par divers actionnaires.

Les « institutionnels étrangers » qui détiennent plus de 2/3 du capital de Sanofi, sont des banques, des fonds de pensions, des fonds d’investissement publics ou privés, tous en quête d’actifs financiers rentables. Ils ont pris une place croissante dans la détention des grandes entreprises françaises et dans le fonctionnement du capitalisme qui se trouve de ce fait de moins en moins national.

Parmi les actionnaires institutionnels étrangers, les actionnaires américains occupent une place prépondérante avec 44,1% du capital de Sanofi, suivi par les Britanniques avec 16%. Les actionnaires américains pèsent donc d’un poids déterminant dans les décisions du groupe Sanofi, bien avant la cession d’Opella.

Le directeur général du groupe est un britannique, Paul Hudson, c’est lui qui dirige l’entreprise et non le président du conseil d’administration, Frédéric Oudéa qui a trouvé là un moyen rémunérateur de passer sa retraite après son départ de la direction de la société générale.

Dans les entreprises comme ailleurs, celui qui possède commande.

On rappellera, de ce point de vue, que Paul Hudson expliqua en 2020 qu’il était normal que son groupe serve prioritairement les États-Unis en vaccins contre le Covid, avant la France. Il dut se rétracter après le tollé provoqué par ses déclarations.

Dépendant de l’étranger par les détenteurs de son capital, Sanofi l’est également par son activité puisqu’il réalise plus des trois quarts de son chiffre d’affaires hors de France

Les États-Unis représentent par exemple près de 25% du chiffre d’affaires d’Opella tandis que la France n’en représente qu’environ 10%.

Un fait montre plus que tout autre combien le cœur des intérêts du groupe Sanofi ne se trouve plus en France, ni même en Europe, mais ailleurs. Selon le « Center for Responsive Politics » (organisme à but non lucratif basé à Washington, fondé en 1983 par un démocrate et un républicain, dont un des objectifs est d’évaluer l’impact du lobbying sur les décisions politiques), les dépenses de lobbying de Sanofi en 2019 se sont élevées à plus de 5 millions de dollars (5 117 000 $) aux États-Unis ; dans le même temps, selon la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), elles n’ont guère dépassé 10 000€ en France. Cela témoigne soit de l’incorruptibilité des élus français, soit de l’indifférence de Sanofi quant aux décisions prises par les autorités publiques dans notre pays en matière de santé publique.

Qu’en est-il de sa filiale Opella ?

Opella ne produit pas le principe actif du doliprane, ce qui est quand même le plus important. Celui-ci est importé, essentiellement de Chine, comme il l’était avant la crise du COVID. Les usines françaises d’Opella ne font que pratiquer l’opération d’enrobage de ce principe actif et la mise en boîte du médicament avant sa distribution.

Il est donc difficile, dans ces conditions, de présenter l’acquisition de la société Opella par un fonds d’investissement américain, comme la perte d’un élément essentiel de notre souveraineté économique et sanitaire. Dans l’état actuel des choses, même si l’acquisition de la filiale de Sanofi était bloquée par le gouvernement, nous pourrions tout aussi bien nous retrouver privés de Doliprane faute de principe actif permettant de le fabriquer, si les Chinois ou les Américains qui en produisent également, décidaient d’arrêter de nous en vendre.

C’est donc plutôt de ce côté-là que se trouve le problème essentiel que les Français et les Européens doivent résoudre rapidement, celui de reconstruire une industrie chimique permettant de produire chez nous les principes actifs des principaux médicaments.

C’est là que le bât blesse.

La difficile relocalisation de la production en France et en Europe de principes actifs…

Sanofi, n’en est pas à sa première cession d’actifs. En février 2020, les activités commerciales et de développement de principes actifs de six de ses sites de fabrication (Brindisi, Francfort Chimie, Haverhill, Saint-Aubin-lès-Elbeuf, Újpest et Vertolaye, soit 3 450 salariés, ont été regroupés dans une entité dont Sanofi ne restait actionnaire qu’à hauteur de 30% du capital.

Cette nouvelle entreprise, dénommée EUROAPI, a été retenue en juin 2024 parmi les 13 sélectionnées pour bénéficier des aides publiques au titre des Projets Importants d’Intérêt Européen Commun (PIIEC) consacrés au secteur pharmaceutique. Cependant, depuis son lancement en fanfare en 2020, elle accumule les déboires. En 2023, ses pertes se sont aggravées pour atteindre 190 millions d’euros. Le titre a perdu 60% de sa valeur en une seule journée le 10 octobre 2023, à l’annonce de ses perspectives financières revues nettement à la baisse. Les difficultés s’accumulent malgré le soutien public. Euroapi a commencé à développer ses activités alors que les coûts de l’énergie et les coûts de production en général explosaient en Europe, compromettant sa rentabilité déjà mal assurée. Un plan de restructuration est en cours. Treize principes actifs seront abandonnés, deux des six usines du groupe (Haverhill et Brindisi) pourraient être vendues. L’État, qui détient, à travers Bpifrance, 12 % du capital d’Euroapi, assure, quant à lui, suivre « de très près » le dossier… comme toujours, mais n’a pas été très efficace pour éviter d’en arriver là.

Des observateurs et les syndicalistes du groupe considèrent que ces difficultés étaient prévisibles, au-delà des aspects conjoncturels qui les ont aggravées. Sanofi avait regroupé dans l’ensemble Euroapi des sociétés dont certaines étaient déjà faiblement rentables ou déficitaires, en utilisant le discours sur la relocalisation de la production de principes actifs en France et en Europe pour nettoyer ses comptes et se débarrasser d’activités peu rentables, avec le soutien des fonds publics, après avoir sous-investi pendant les années précédant cette réorganisation.

et du paracétamol

Les Français se sont aperçus en 2020 que les médicaments qu’ils consommaient, y compris les plus banals comme le paracétamol, n’étaient plus produits ni en France ni en Europe et que l’interruption des courants commerciaux (soit en raison d’une catastrophe sanitaire comme ce fut le cas, mais ce pourrais l’être également pour d’autres raisons : catastrophes naturelles, guerre, etc.) ne nous permettait plus de trouver dans nos pharmacies notre Doliprane, ou tout autre médicament contenant du paracétamol.

Emmanuel Macron et son gouvernement, qui semblent avoir découvert cette réalité en même temps que l’ensemble des Français, on alors engagé des négociations avec les groupes pharmaceutiques. En 2020, l’État accepta d’arrêter de baisser le prix du paracétamol en échange d’engagements des groupes pharmaceutiques de relocaliser la fabrication du principe actif de ce médicament.

Le groupe Seqens, spécialiste français de la fabrication de principes actifs est devenu l’acteur majeur de cette relocalisation de la production du paracétamol. Il a entrepris la construction d’une usine de production de 10 000 tonnes /an de paracétamol, dont le coût devrait être de 100 millions d’euros, à Roussillon dans l’Isère. La livraison du médicament devrait commencer en 2026.

Mais Seqens n’est pas une PME française qui invente tout à partir de rien. C’est un groupe mondial très présent aux USA, en Inde et en Chine et qui occupe une position importante sur le marché des principes actifs, notamment celui du paracétamol. Son président, Robert Monti, explique les conditions de la reprise de production du paracétamol en France (interview sur le site internet de l’entreprise) : « Nous allons investir environ 100 millions d’euros, dont 30 à 40 % d’aide publique sous forme de subventions et d’avances remboursables, pour la construction d’une nouvelle unité haute performance de production de paracétamol sur le site de Roussillon, en Isère. Cette unité va nous permettre d’enrichir notre dispositif de production avec 10 000 t/an de capacités à Roussillon qui viendront s’ajouter à nos 8 000 t/an de capacités à Wuxi, en Chine.

Nous partirons du para-aminophénol ou PAP pour la production de paracétamol. C’est un intermédiaire que nous produisons déjà à Tanxing, en Chine, pour lequel nous sommes leader mondial. Cette capacité de PAP sera largement suffisante pour alimenter, en toute sécurité et en nous appuyant sur les meilleures techniques disponibles, nos deux usines de Wuxi et de Roussillon. Nous sommes donc très engagés dans ce domaine et nous allons continuer d’investir. Nos clients UPSA et Sanofi ont pris des engagements très importants sur le long terme pour que le nouvel atelier soit nourri durablement en termes de volume. La production de Roussillon sera réservée pour les Français et les Européens. Et nous nous positionnerons aussi sur le marché américain depuis Roussillon. Les autres territoires seront desservis depuis Wuxi. Les deux usines disposeront donc d’une complémentarité géographique mais également technologique, puisque les deux sites seront équipés de technologies de granulation différente. »

C’est donc la combinaison des forces d’un groupe international, s’étant développé en Chine d’abord, du soutien de l’État français à l’investissement et de l’engagement d’un volume d’achat des groupes pharmaceutiques français que résulte la possibilité de relancer la production en France. Au passage, Robert Monti indique que si l’usine de Roussillon travaillait avec les mêmes procédés de fabrication que ceux de ses usines chinoises, les coûts de production seraient de 20% supérieurs à ce qu’ils seront dans l’usine de Roussillon, pour laquelle Seqens a développé de nouvelles technologies différentes de celles utilisées en Chine et permettant de faire des économies. Cela fait réfléchir sur ce qui constitue la compétitivité de l’industrie chinoise et sur la difficulté à soutenir la compétition.

Seqens n’est pas le seul à relancer le paracétamol made in France. A Toulouse, une start-up, Ipsophène, s’engage dans la construction d’une usine pour démarrer « la production en 2025, en montant progressivement en puissance, pour atteindre une capacité de 4 000 tonnes à partir de 2027 », selon Jean Boher, son président. Le succès dépendra du soutien de l’État et des acheteurs potentiels, car le produit sera plus cher que les produits concurrents bien que moins polluants.

On peut sérieusement se demander s’il ne serait pas plus utile que BPI France dépense son argent (c’est-à-dire le nôtre) à soutenir les entreprises qui investissent pour relocaliser la production de principes actifs en France, plutôt qu’en prenant une part de capital dérisoire dans Opella, devenue propriété d’un fonds d’investissement américain.

La cession d’Opella est-elle grave ?

Bien qu’Opella ne puisse pas être considérée comme une entreprise stratégique pour les raisons indiquées plus haut, sa cession à un fonds américain n’est pas une bonne nouvelle.

L’activité d’encapsulage et de mise en boîte du doliprane est complémentaire de la production de principe actif qui pourrait se développer en France dans les prochaines années. Elle pourrait faire défaut le moment venu si cette activité est démantelée par les nouveaux propriétaires des installations industrielles françaises d’Opella.

Le développement de la production de principe actif en France dépend d’engagements à long terme d’achat pris par Opella et son actionnaire majoritaire, Sanofi, dont rien ne peut garantir qu’ils seront tenus dès lors que le groupe passera sous contrôle américain.

Le fonds américains CD&R n’est pas une institutions philanthropique. Son objectif est d’acheter des sociétés, de les rendre plus rentables en jouant sur tous les leviers qui peuvent le permettre, avant de les revendre avec profit. La réduction des effectifs est un des leviers et aucun ne sera négligé. Les inquiétudes pour l’emploi des salariés français d’Opella sont donc légitimes. Que deviendront les 1 700 emplois en France, notamment à Lisieux et Compiègne ?

Les exemples passés de rachats de sociétés françaises par des sociétés américaines ont laissé un goût amère. Personne n’a oublié le rachat de la branche énergie d’Alstom par General Electric, les promesses qui l’ont accompagné, notamment en termes d’emplois et la suite, c’est-à-dire les fermetures de sites, le transfert de ce qui intéressait GE et la perte du reste, notamment d’une partie du savoir-faire, l’organisation d’un coûteux rachat imposé à EDF par Emmanuel Macron devenu président après qu’il avait permis le dépeçage d’Alstom comme ministre de l’économie.

Un des membres du Conseil d’administration de Sanofi au moins sait tout des conditions de vente aux Américains d’une grande entreprise française et de ses conséquences ; il s’agit de Patrick Kron, qui a organisé le bradage de la branche énergie d’Alstom dans le dos du gouvernement français, sans oublier de se faire grassement rémunérer au passage pour ce haut fait d’armes (6 609 912 € de rémunérations en tant que PDG d’Alstom en 2016 – deuxième position des patrons français les mieux payés à l’époque, 4 millions de bonus quand il quitte Alstom en janvier 2016 et une retraite chapeau de 10 millions). C’est sans doute en raison des compétences acquises à cette occasion qu’il fait partie du Conseil d’administration de Sanofi.

Le rachat d’Alcatel Lucent par Nokia, auparavant, avait obéi au même scénario.

L’accord tripartie protège-t-il Opella et ses salariés ?

D’après le journal Le Monde du 21 octobre 2024, l’accord passé entre Sanofi, CD&R et le gouvernement français prévoit les garanties suivantes :

  • La pérennité des usines de Lisieux et Compiègne et le maintien « d’un niveau minimum de valeur ajoutée produit sur ces sites pendant cinq ans »(On appréciera le flou de la formulation). Une sanction financière, pouvant s’élever jusqu’à 40 millions d’euros, s’appliquerait en cas d’arrêt de production sur ces deux sites ;
  • Une assurance sur le maintien de l’emploi en France, prévoyant « une pénalité de 100 000 euros par emploi supprimé par licenciement économique contraint » ;
  • Un objectif d’investissement à hauteur de 70 millions d’euros sur cinq ans ;
  • « Un maintien des volumes de production pour les produits sensibles d’Opella : Doliprane, Lanzor, Aspégic » ;
  • Le maintien des engagements pour l’achat du principe actif du Doliprane (le paracétamol) auprès de l’entreprise Seqens, qui est en train d’en relocaliser la production en France, sous peine, en cas de non-respect de cette clause, d’une sanction de 100 millions d’euros ;
  • Pour compléter le tout, l’entrée de BPI France au capital d’Opella, à hauteur de 2% du capital.

L’expérience montre que ce type d’accord ne représente jamais un engagement réel du groupe étranger acheteur de l’entreprise française. Les promesses faites ne résistent jamais à l’évolution de la situation économique et aux plans de restructuration conduits pour améliorer la rentabilité de la société acquise, dans des délais rapides, ceux des affaires dans lesquelles interviennent des fonds d’investissement, créés pour générer des plus-value rapides sur les acquisitions et non pour financer une stratégie de développement à long terme.

Enfin, les sanctions financières prévues sont dérisoires pour un fonds d’investissement qui gère 57 milliards de dollars d’actifs financiers en 2023.

Le gouvernement aurait-il dû interdire la cession d’Opella au fonds américain ?

Les moyens législatifs et réglementaires permettant au gouvernement de s’opposer à une telle acquisition existent (article L 151-3 et R 151-3 du code monétaire et financier). Ils lui donnent la possibilité de refuser une autorisation d’investissement étranger si celui-ci peut avoir pour effet de menacer la protection de la santé publique (entre autres cas de figure). Ce point de vue aurait pu être défendu dans le cas d’espèce, même s’il pouvait être contesté compte tenu de ce que nous avons indiqué plus haut.

L’offre alternative au fonds américain, présentée par un fonds d’investissement français PAI Partners, n’était en réalité pas tellement plus nationale que l’autre puisque le fonds français présentait son offre d’achat en consortium avec le fonds souverain d’Abou Dhabi ADIA, le fonds de pension canadien BCI et le fonds souverain singapourien GIC.

On notera au passage la place croissante prise par les fonds souverains contrôlés par des États dans le fonctionnement du capitalisme mondial. Nous sommes décidément de plus en plus loin de la libre concurrence entre agents économiques faisant valoir sur la marché libre leurs propositions pour répondre à la demande de consommateurs atomisés. Jamais les États par l’intermédiaire de leurs fonds souverains n’ont joué un rôle aussi important dans l’économie, en même temps qu’ils semblent impuissants face au pouvoir croissant des entreprises multinationales.

La seule solution véritablement française aurait donc été un rachat par l’État de l’entreprise mise en vente par Sanofi, Mais on voit mal ce qui aurait pu justifier la prise en charge par le contribuable français, pour plus de 8 milliards d’euros, d’une entreprise dont le contrôle ne représente pas un intérêt vital pour le pays. C’est d’ailleurs une solution que je n’ai guère vue proposée par tous ceux qui se sont indignés de cette vente.

Et la responsabilité de Sanofi dans tout ça ?

Ce qui mériterait sans doute d’être passé au peigne fin à l’occasion de la crise créé par cette nouvelle session, c’est le management du groupe Sanofi et la responsabilité de sa direction dans le déclassement progressif de ce groupe au niveau mondial. En quelques années, Sanofi est passé du 3e rang au 7e rang mondial des groupes pharmaceutiques.

Sanofi a arrêté ses recherches sur l’ARN messager deux ans avant la crise du COVID, ce qui montre la grande prescience de ses dirigeants. Il s’est fait doubler par les vaccins lancés par le duo Pfizer-BioNTech et par Moderna. Dans le cancer du sein, son candidat-médicament, l’Amcenestrant, sur lequel le laboratoire fondait une partie de ses espoirs, a été abandonné en 2022, faute de résultats probants.

Paul Hudson justifie la vente d’Opella par la nécessité de recentrer l’activité de son groupe sur des médicaments nouveaux à forte valeur ajoutée et ce qu’il appelle « le retour à la science ». Il n’est lui-même pas un scientifique, mais on espère que les équipes de Sanofi ne se sont pas trop éloignées de la science au cours de ces dernières années, malgré l’orientation de leurs dirigeants qui ont multiplié les plans de restructuration du groupe et réduit continûment le nombre de chercheurs.

En attendant de trouver de nouvelles sources de profits grâce aux molécules qui permettront de faire progresser l’immunothérapie et la lutte contre le cancer, Sanofi vend des actifs. Il préparerait maintenant la session de ses centres de distribution à l’allemand DHL. Et il programme une nouvelle réduction des coûts de 2 milliards d’euros en 2024.

Mais rassurons-nous, les actionnaires ne souffriront pas trop. Paul Hudson indique dans une interview au journal Le Monde du 23 octobre, qu’une partie des revenus tirés de la vente d’Opella leur sera destinée et le groupe a consacré 600 M€ au rachat de ses actions pour en faire monter le cours et mieux rémunérer ses actionnaires, plutôt qu’à financer la recherche.

Plus fondamentalement encore, cette affaire montre la difficulté qu’il y a à construire ce que l’on appelle couramment « des champions nationaux », qui ne peuvent être que des compagnies multinationales, tout en s’assurant que ces entreprises gardent un lien fort avec leur pays d’origine, lorsqu’il s’agit d’un pays ayant une population de 68 millions d’habitants, un PIB de 3 000 milliards d’euros, et en conséquence un marché de consommation et une puissance financière forcément limités. Leur expansion généralement saluée à son commencement et soutenue par les pouvoirs publics, finit par les couper de leur base nationale française et les décisions stratégiques ne coïncident plus nécessairement avec l’intérêt national du pays.

C’est à cette question de l’insertion d’une économie de taille limitée, comme celle de notre pays, dans l’économie mondiale, sans aliéner totalement notre souveraineté, qu’il faut répondre, au lieu de se focaliser sur la vente d’une entreprise, aussi importante soit-elle.

Elle devrait occuper une place importante dans tout projet politique.

Jean-François Collin

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