110 après l’insurrection de « Pâques 1916 », d’un Connolly à une autre


Ce vendredi 24 avril 2026 marque le 110e véritable anniversaire de l’insurrection de Pâques 1916 quand les indépendantistes radicaux conduits par les poètes militants Patrick Pearse, Thomas MacDonagh, Joseph Plunkett, alliés aux républicains socialistes des James Connolly déclenchèrent un affrontement perdu d’avance avec l’Empire britannique. C’est de leur échec et de la répression terrible qui s’abattit sur leurs sympathisants qui avaient survécu que devait naître l’État libre d’Irlande puis la République crânement proclamée voici 110 ans sur les marches de la Poste Centrale de Dublin, devant des passants décontenancés. Aujourd’hui, l’Irlande marche à pas comptés vers son unification. L’élection le 24 octobre dernier (il y a tout juste 6 mois) de Catherine Connolly à la présidence de la République d’Irlande est sans doute une étape supplémentaire mais il ne faut pas en surestimer la portée.

Les citoyens de la République d’Irlande ont pourtant fêté les 110 ans de leur Révolution le jour de Pâques, le 5 avril dernier, et non à la date anniversaire précise ce qui nous rappelle le poids de l’Église catholique en Irlande encore aujourd’hui.

C’est tout à la fois cocasse car l’Église irlandaise s’est disputée 300 ans avec sa rivale latine au début du moyen-âge sur le calcul de cette date de Pâques, avant de « rendre les armes » en 716, l’acceptation complète de la tutelle papale sur la liturgie et l’organisation de cette Eglise singulière n’intervenant qu’avec la conquête anglo-normande à partir de la fin du XIIème siècle. De manière moins annecdotique, si l’Église catholique irlandaise fut pendant deux siècle le vecteur de la préservation de la foi et de la langue des Irlandais sous l’oppression mortelle des Anglais à partir de Cromwell (1649), sa reconnaissance en 1778 puis l’émancipation des Catholiques en 1829 en fit un des soutiens les plus fermes du pouvoir impérial et surtout de ses propres privilèges. Les Républicains insurgés de 1916 et de la guerre d’indépendance (1919-1921) durent affronter la condamnation et l’hostilité de l’Église romaine, voire sa complicité relative avec les autorités britanniques.

Ce n’est qu’en prenant conscience du retournement populaire des Irlandais en faveur des Républicains, retournement causé par la violence criminelle de l’armée britannique et de ses supplétifs (Black-and-Tans, B-specials) contre les militants et contre la population elle-même, qu’elle finit par reconnaître du bout des lèvres l’aspiration des Irlandais à l’indépendance. Elle a ensuite logiquement soutenu toutes les forces conservatrices : son principal vecteur fut Eamon De Valera qui rompit dès 1926 avec le républicanisme révolutionnaire et devint rapidement le parangon de l’homme politique catholique conservateur, comme Premier Ministre ou Taoiseach (1937-1948, 1951-1954, 1957-1959) puis comme Président de la République ou Uachtarán na hÉireann de 1959 à 1973. Plusieurs générations se souviendront de lui comme un moralisateur, plaidant pour une République rabougrie et autarcique, à l’écart des courants du monde et de sa fonction morale de la présidence usant d’un gaélique irlandais pour musée, avec une vision patriarcale et paternaliste que même le général De Gaulle n’aurait pas osé pérorer devant les Français.

On était loin de la promesse de la République sociale irlandaise portée par les Poètes et James Connolly, dont il est resté cependant une conception exigeante de la souveraineté populaire et de la souveraineté de la nation sur le sol, l’eau et l’air de l’Irlande. Sur une telle base, on ne peut qu’être frappé par la transformation radicale opérée en une trentaine d’années en République d’Irlande : légalisation du divorce en 1995, légalisation du mariage homosexuel en 2015 (et de manière bien apaisée qu’en France), et enfin (effectivement très tardivement) légalisation de l’avortement en 2018. Cette évolution de la société s’est cependant réalisée dans un système politique bloqué où deux partis de centre droit, héritiers des frères ennemis de la guerre civile de 1922-1924 (Fianna Fáil – le parti de De Valera – et Fine Gael), ont alterné et depuis 2016 se partagent le pouvoir, imposant depuis 25 ans des politiques néolibérales qui ont pu mettre en cause des acquis symboliques de la souveraineté irlandaise directement issus de l’idéal de la révolution de 1916.

C’est donc au travers de l’élection présidentielle et du mandat moral du Uachtarán na hÉireann que le peuple irlandais s’est d’abord exprimé, souvent en choisissant des indépendants dans la période récente et notamment des femmes : Mary Robinson (1990-1997), puis Mary McAleese (Fianna Fáil, 1997-2011). Une première rupture s’est établie en 2011 avec l’élection du vétéran socialiste Michael D. Higgins, avec 56 % des suffrages au 4edécompte (le scrutin se fait au vote préférentiel).

Désigné comme candidat en 2011 par les députés du parti travailliste irlandais, Higgins est généralement décrit comme un socialiste de gauche, à la marge du courant dominant de son parti. Sa carrière politique a été marquée par un engagement en faveur des droits humains, de la justice sociale et de l’opposition au néolibéralisme. Il s’est impliqué dans des causes telles que l’égalité des sexes, les droits des minorités et la protection des libertés civiles, tant en Irlande qu’à l’international. Tout au long de sa vie, il a critiqué le militarisme et l’impérialisme, s’opposant notamment aux interventions américaines en Amérique latine dans les années 1980 et à la guerre d’Irak en 2003. Higgins accorde également une grande importance au développement culturel, à la justice climatique et à l’idéal d’une République plus inclusive et plus solidaire. Parlant et écrivant couramment l’irlandais, Higgins a milité pour une plus grande valorisation de la langue irlandaise tout au long de sa carrière. Dans cette optique, il a créé Teilifís na Gaeilge (renommée plus tard TG4) fin 1996, établissant une chaîne de télévision entièrement en langue irlandaise visant à promouvoir la langue et la culture. Les opposants de Higgins le considèrent en réalité comme un vieux gauchiste, ce qui ne l’a pourtant pas empêché d’être réélu comme indépendant en 2018 avec 55 % des suffrages dès le premier décompte (un événement inédit). Le président Higgins qui a atteint une popularité sommitale n’a jamais eu la langue dans sa poche. Lors de son deuxième mandat, le centre droit l’a vertement critiqué pour avoir suggéré que l’Irlande avait été « ravagée par des décennies d’attaques d’une économie orthodoxe et libérale ». En 2023, il a dénoncé les gouvernements et économistes irlandais les accusant de privilégier le néolibéralisme aux dépens des préoccupations environnementales. La candidature de Catherine Connolly s’inscrit donc dans la continuité de celle de Michael D. Higgins : comme lui elle vient de l’aile gauche du parti travailliste, même si elle l’a quitté en 2006, comme lui elle a été maire et députée de Galway… En fait, Higgins est un des parrains de l’engagement politique de Catherine Connolly. La différence principale, c’est le soutien, là aussi inédit dans l’histoire irlandaise, dont elle a bénéficié de toute la gauche irlandaise : Sinn Féin, les Sociaux-démocrates, le Labour, People before profit, le Parti vert, Solidarity et 100% Redress, qui représentent 38 % des sièges au Dáil Éireann (dont 22 % pour Sinn Féin), la chambre basse du parlement.

Un scrutin qui confirme des mutations de la société irlandaise

Avec plus de 63 % des suffrages exprimés, Catherine Connolly a donc infligé une défaite cuisante à Heather Humphreys, représentante du Fine Gael, parti centriste au pouvoir. Ce résultat, bien plus qu’un simple changement de titulaire à la tête d’une fonction largement symbolique, révèle une fracture croissante entre une société irlandaise en pleine transformation et un establishment politique perçu comme sclérosé, incapable de répondre aux défis sociaux et économiques contemporains.

La faible participation électorale, parfois inférieure à 40 % dans certaines régions, et le taux record de bulletins nuls – près de 13 % – témoignent d’un désenchantement profond envers le système politique traditionnel. Les électeurs, lassés par l’alternance sans alternative entre le Fine Gael et le Fianna Fáil, ont sanctionné l’incapacité de ces partis à résoudre les crises structurelles qui minent le pays : la pénurie de logements, l’effondrement des services publics, la précarité grandissante et l’absence de vision pour l’avenir. Catherine Connolly, en incarnant une rupture avec ce système, a su capter l’aspiration au changement d’une société irlandaise de plus en plus urbanisée, éduquée et connectée aux enjeux globaux.

Son parcours, marqué par un engagement de longue date en faveur de la justice sociale, de la défense des droits des plus vulnérables et de la promotion de la langue irlandaise, a résonné particulièrement auprès des jeunes générations. Ces dernières, confrontées à un marché du logement inaccessible et à des perspectives d’emploi précaires, voient en Connolly une figure capable de porter leurs revendications. Son élection s’inscrit ainsi dans une dynamique plus large de recomposition politique, où les clivages traditionnels – hérités de la guerre civile et de la partition de l’île – cèdent progressivement la place à de nouvelles lignes de fracture, davantage centrées sur les questions socio-économiques et environnementales.

Vers la réunification de l’Irlande : un horizon politique et social

La question de la réunification de l’île a été l’un des thèmes les plus mobilisateurs de la campagne de Catherine Connolly. Elle a su incarner une vision de l’Irlande unie qui dépasse les clivages traditionnels entre nationalistes et unionistes. Son discours, centré sur l’inclusion, le dialogue intercommunautaire et la justice sociale, contraste avec les tensions persistantes en Irlande du Nord, où les divisions entre partisans du maintien dans le Royaume-Uni et défenseurs de la réunification restent vives.

L’Irlande du Nord, depuis le Brexit, bénéficie d’un statut hybride unique : ancrée dans le marché unique européen pour les biens, tout en restant liée au Royaume-Uni. Cette situation a permis un développement économique notable, notamment dans les secteurs high-tech et culturel, mais elle n’a pas résolu les problèmes structurels de logement, de santé et d’intégration sociale : les « dividendes de la paix », qui découlent de la réussite l’accord du « Vendredi-Saint » (1998), se heurtent à une réalité où les inégalités économiques et les tensions communautaires persistent, d’autant plus que le système institutionnel consensualiste de la province britannique impose au Sinn Féin (gauche républicaine) qui dirige le gouvernement depuis 2024 une cohabitation avec le DUP loyaliste, réactionnaire mais également tenant de solutions néolibérale. Dans ce contexte, la réunification de l’île, si elle est de plus en plus évoquée, reste un projet complexe.

L’élection de Catherine Connolly pourrait servir de catalyseur pour relancer le débat sur la réunification. Son discours, qui met l’accent sur la nécessité d’une transition pacifique et négociée, a séduit une partie de l’électorat nord-irlandais, notamment parmi les jeunes et les classes populaires, las des blocages politiques et des inégalités socio-économiques. Cependant, pour que ce projet devienne crédible, il faudra que le Sinn Féin, principal parti pro-réunification, parvienne à rassurer les protestants unionistes nord-irlandais. Une majorité d’entre eux craignent encore que la réunification ne se traduise par une instabilité économique et une marginalisation de leur identité culturelle.

Pour lever ces craintes, le Sinn Féin et ses alliés – dont la présidente irlandaise – devront proposer un modèle économique et social viable, capable de garantir la stabilité et la prospérité de toute l’île. Cela implique des investissements massifs dans les infrastructures, une réforme fiscale juste et une politique de logement accessible à tous. Sans cela, les réticences des unionistes, comme celles des classes moyennes irlandaises, risquent de freiner toute avancée vers l’unité. L’élection de Connolly, en ce sens, ouvre une fenêtre d’opportunité, mais elle ne suffira pas à elle seule à concrétiser la réunification. Elle devra s’accompagner d’un travail de fond pour construire un projet commun, capable de fédérer au-delà des divisions historiques.

Une gauche irlandaise unie : vers une alternative gouvernementale crédible ?

La victoire de Catherine Connolly est aussi celle d’une gauche irlandaise enfin parvenue à surmonter ses divisions : elle a su fédérer des forces politiques souvent dispersées, voire opposées. Ce rassemblement, inédit dans l’histoire récente de l’Irlande, ouvre la voie à une possible alternative gouvernementale lors des prochaines élections législatives.

Pourtant, les défis qui attendent cette coalition sont immenses. La gauche irlandaise devra démontrer sa capacité à proposer des solutions communes concrètes aux crises qui minent le pays. La pénurie de logements, l’effondrement des services publics, la précarité croissante et les tensions sociales exacerbées par l’immigration sont autant de problèmes qui appellent des réponses urgentes et ambitieuses. Les émeutes xénophobes récentes à Dublin, ainsi que la montée des discours d’extrême droite contre l’immigration, ont révélé les fractures d’une société en pleine mutation, où les inégalités économiques et le manque d’infrastructures alimentent un sentiment de désillusion et de colère. Traditionnellement, les Irlandais frappés par la pauvreté et une émigration massive avaient adopté une posture plutôt compatissante envers les autres damnés de la terre : la réalité concrète de l’immigration dans un contexte social tendu a bousculé cette culture politique.

Catherine Connolly, en tant que présidente, ne dispose pas des leviers exécutifs pour résoudre ces problèmes. Cependant, son élection pourrait servir de plateforme pour structurer une opposition crédible, capable de proposer un projet de société alternatif à l’austérité et au libéralisme économique prônés par les partis traditionnels. Pour cela, la gauche devra élaborer un programme cohérent, alliant justice sociale, transition écologique et réforme des institutions. Elle devra également, et avec elle le Sinn Féin en premier lieu, convaincre une partie de l’électorat modéré, aujourd’hui méfiant envers les propositions radicales, que son projet est réaliste et susceptible d’améliorer concrètement les conditions de vie des Irlandais.

Un enjeu majeur sera la capacité de cette coalition à maintenir son unité au-delà de l’élection présidentielle. Les divergences entre les différents partis de gauche, notamment sur des questions comme la fiscalité, l’Europe ou la réunification (un agenda qui n’est en République en réalité prioritaire que pour Sinn Féin), pourraient ressurgir et affaiblir leur crédibilité. Pour éviter ce piège, il leur faudra trouver un équilibre entre radicalité et pragmatisme, en proposant des réformes ambitieuses tout en restant ancrées dans les réalités économiques et sociales du pays.

Les défis économiques et sociaux : clefs de voûte de la stabilité et de la réunification

Les principaux obstacles à la réunification de l’Irlande, comme à la stabilité politique de la République, sont avant tout d’ordre économique et social. En Irlande du Nord, malgré les progrès réalisés, les inégalités persistent, les infrastructures restent insuffisantes, la croissance économique profite inégalement à la population ce qui peut réactiver les tensions communautaires. Dans la République, la crise du logement, la saturation des transports publics et la dégradation des services de santé sapent la confiance des citoyens dans les institutions et alimentent un sentiment de stagnation.

Répndre à ces défis suppose des investissements massifs dans les infrastructures – logements, transports, écoles, hôpitaux –, une réforme fiscale plus juste, et une politique industrielle visant à réduire la dépendance de l’Irlande aux multinationales et à développer des champions nationaux. Sans cela, les craintes des protestants unionistes, comme celles des classes moyennes irlandaises, risquent de freiner toute avancée vers l’unité.

En République d’Irlande, la crise du logement est particulièrement aiguë. Les prix de l’immobilier, dopés par la spéculation et l’afflux de capitaux étrangers, ont atteint des niveaux inabordables pour une grande partie de la population. Les loyers, eux aussi, ont explosé, plongeant des milliers de ménages dans la précarité. Le nombre de sans-abri ne cesse d’augmenter, et les listes d’attente pour les logements sociaux s’allongent. Face à cette situation, les partis traditionnels, Fine Gael et Fianna Fáil, ont été incapables de proposer des solutions efficaces, se contentant de mesures cosmétiques ou de subventions qui, loin de résoudre le problème, ont souvent contribué à alimenter la spéculation.

De même, le système de santé irlandais, sous-financé et mal organisé, est en crise permanente. Les temps d’attente pour les consultations et les opérations sont parmi les plus longs d’Europe, et les inégalités d’accès aux soins se creusent. Les services publics, plus généralement, sont à bout de souffle, faute d’investissements suffisants et d’une planification à long terme. Les transports en commun, notamment, sont largement insuffisants, et Dublin reste l’une des rares capitales européennes sans métro, malgré une population en constante augmentation.

En Irlande du Nord, les défis sont tout aussi pressants. Bien que la province ait bénéficié d’investissements significatifs depuis l’accord de paix, notamment dans les secteurs high-tech et culturel, les inégalités économiques et sociales persistent. Les quartiers ouvriers de Belfast et de Derry, marqués par des décennies de conflit, restent en retrait par rapport aux zones plus prospères. Le chômage, bien que faible, cache une précarité importante, et les services publics, comme en République, sont sous tension.

Pour relever ces défis, il faudra une volonté politique forte, capable de dépasser les clivages partisans et de mobiliser les ressources nécessaires. Cela suppose également une coopération renforcée entre les deux parties de l’île, afin de préparer le terrain pour une éventuelle réunification. Les infrastructures, en particulier, devront être repensées à l’échelle de toute l’Irlande, pour éviter que les conséquences de plus de 100 ans de partition ne se traduisent par des disparités croissantes en matière de développement économique et social.

Une présidence symbolique, mais un levier pour l’avenir

Bien que la fonction présidentielle reste largement honorifique, sa victoire envoie un signal fort : celui d’une société irlandaise en quête de changement, lasse des alternances sans alternative et aspirant à une justice sociale et économique plus grande. Elle a d’ores-et-déjà user de son mandat pour réaffirmer les principes de neutralité et de solidarité internationale.

Pour autant, les défis qui attendent l’Irlande – réunification, crise du logement, réformes des services publics, transition écologique – sont immenses. La présidence de Connolly ne résoudra pas, à elle seule, ces problèmes. Mais elle offre une opportunité historique de repenser le modèle irlandais, en conciliant justice sociale, neutralité internationale et aspiration à l’unité. Pour la première fois depuis des décennies, le vent semble porter vers le changement. Il appartiendra désormais à Sinn Féin et la gauche irlandaise de transformer cette dynamique en un projet politique concret des deux côtés de la frontière actuelle.

Frédéric Faravel

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