Depuis des années, la Gauche Républicaine et Socialiste s’oppose radicalement, notamment par la voix d’Emmanuel Maurel au Parlement européen puis à l’Assemblée Nationale, à l’accord commercial entre l’Union Européenne (UE) et le Mercosur. Sa validation « définitive » par la Commission Européenne aujourd’hui est inacceptable ; l’exécutif français se cache derrière de pseudo avancées, obtenues suite à ses alertes quand il avait été placé sous pression des parlementaires et de l’opinion publique française, pour baisser la garde. En fait, rien n’a changé ! L’accord n’est pas plus acceptable qu’avant !
L’accord de libre-échange entre l’UE et le Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay) est présenté par la Commission européenne comme une avancée géopolitique et économique majeure. En réalité, il s’agit d’un projet néfaste pour l’environnement, pour l’agriculture européenne et pour la souveraineté de la France. Sa validation constituerait une faute stratégique.
C’est une aberration écologique. Il prévoit l’importation annuelle en Europe de 99 000 t de bœuf, 180 000 t de volaille et 650 000 t d’éthanol. Cette hausse inédite des exportations provoquerait entre +5% et +25% de déforestation supplémentaire en Amazonie, aggravant le réchauffement climatique et détruisant la biodiversité. Loin de renforcer le « Green Deal » européen, cet accord l’anéantit : il encourage les émissions de gaz à effet de serre liées au transport maritime et institutionnalise une agriculture intensive à l’autre bout du monde, alors que les agriculteurs européens sont soumis à des exigences environnementales fortes. Il autoriserait l’importation de produits agricoles cultivés avec des pesticides interdits en Europe, au mépris de la santé publique et de la cohérence réglementaire.
L’accord est économiquement défavorable à la France. Nos agriculteurs, qui doivent respecter les normes les plus strictes au monde, seraient exposés à une concurrence déloyale de produits sud-américains vendus à bas prix. L’agriculture sert trop souvent de variable d’ajustement dans les accords commerciaux négociés par Von der Leyen. Or la France, jadis deuxième exportateur agricole mondial, est tombée au 5e rang en 20 ans, tandis que ses importations alimentaires ont doublé, atteignant 63 Md € en 2022. Accroître encore cette dépendance, c’est fragiliser notre souveraineté alimentaire et condamner des milliers d’exploitations à disparaître.
La Commission européenne se justifie par une volonté d’ouverture géopolitique. Mais derrière ce discours, ce sont surtout les grandes multinationales, avides d’accéder aux marchés publics et aux ressources naturelles du Mercosur, qui sortiraient gagnantes. Ni les populations européennes, ni les travailleurs sud-américains n’y trouveraient leur compte. Les syndicats du Mercosur eux-mêmes dénoncent un accord qui enferme leurs pays dans le rôle de fournisseurs de matières premières et menace leur industrialisation. C’est un traité perdant-perdant : destructeur pour l’environnement, funeste pour l’agriculture européenne et stérile pour le développement du Sud.
Depuis le traité de Lisbonne, la politique commerciale relève exclusivement de l’UE, et les parlements nationaux n’ont plus de véritable pouvoir de blocage. Mais valider un tel texte reviendrait à imposer aux peuples des choix stratégiques contraires à leurs intérêts et à leurs engagements climatiques. L’exécutif français devrait donc se montrer intraitable.
La France a tout à perdre dans l’accord UE-Mercosur. Elle doit s’y opposer fermement, non par protectionnisme autarcique, mais d’abord pour défendre un modèle agricole durable, préserver son autonomie stratégique et rester cohérente avec ses ambitions environnementales. L’Europe et la France ne doivent pas céder aux dogmes du libre-échange à tout prix : il est temps de tourner la page des traités commerciaux destructeurs et d’inventer une coopération internationale fondée sur la réciprocité, la justice sociale et la transition écologique.
Après son deal capitulard avec Donald Trump, Ursula von der Leyen démontre à nouveau aujourd’hui son enfermement idéologique. Emmanuel Macron ne lui oppose rien de sérieux. Le prochain gouvernement français qui succédera à celui de François Bayrou, qui sera démis le 8 septembre prochain, doit avoir pour mandat une ligne de fermeté absolue sur ces dossiers.
Suite à l’accord commercial entre la présidente Ursula von der Leyen et Donald Trump, le député du Val d’Oise Emmanuel Maurel (Gauche Républicaine et Socialiste – apparenté au groupe communiste), a déposé une proposition de « résolution européenne » à l’Assemblée nationale. Cette initiative, co-signée par une vingtaine de députés principalement issus du PCF, du PS et du MoDem veut inciter le gouvernement français a bloquer « l’accord » (pour l’instant inexistant sur le plan formel) entre les deux exécutifs. L’objectif affiché est d’obtenir un large soutien au Parlement qui fournirait un point d’appui à Paris, dont la critique encore assez timide de l’arrangement paraît assez isolée en Europe, pour s’opposer à l’initiative de la Commission devant le Conseil européen. Entretien conduit par Simon Férelloc et Vincent Arpoulet.
LVSL – Vous réfutez l’idée que l’accord négocié par la Commission européenne serait un « moindre mal » dans le contexte d’une guerre commerciale menée par l’administration américaine. Quelles sont à vos yeux les dispositions les plus graves parmi celles annoncées ?
Emmanuel Maurel – Je répondrais plus vite si vous me demandiez quelles dispositions ne sont pas graves. À part l’exemption de droits sur l’aéronautique, je n’en vois aucune.
Premièrement, l’accroissement des tarifs douaniers à 15%. Certains la considèrent comme un moindre mal, parce que l’on savait depuis le début du second mandat Trump que tout le monde subirait des hausses substantielles. Dans une première liste publiée en avril, le Président étasunien nous avait taxés à 20%. A première vue, avec « seulement » 15%, on pourrait se dire qu’on ne s’en sort pas trop mal.
Mais voir ainsi les choses du bon côté omet un fait : depuis le début 2025, le dollar a baissé de 13% face à l’euro. Avec les 15% de droits supplémentaires, le surcoût réel effectif des exportations européennes s’approchera donc de 30%. Donc pour l’UE, ce n’est pas « seulement 15% », et c’est très mauvais.
D’autant plus mauvais que Donald Trump finira par avoir la peau du gouverneur de la Banque centrale américaine (Fed) Jerôme Powell, qui refuse de baisser les taux étasuniens. Quand Trump aura un Gouverneur de la Fed à sa main, les taux baisseront et le dollar baissera encore plus face à l’euro. Notre « punition » ne fait donc que commencer.
Tout aussi grave : la promesse de von der Leyen d’investir 600 milliards aux États-Unis. Donald Trump – qu’il ne faut pas prendre pour un fou – a bien compris que venant de la Présidente de la Commission, c’est une promesse de Gascon. Elle n’a évidemment pas le pouvoir de faire seule un virement de 600 milliards à Washington. Trump a donc pris soin de préciser que si cet argent n’arrive pas, les droits étasuniens passeront à 35% – nous n’avons qu’à nous débrouiller pour que cela se fasse.
« La France seule ne peut pas mettre son veto au futur accord commercial Union européenne-États-Unis, puisque depuis le Traité de Lisbonne le commerce est une “compétence exclusive” de l’Union. »
Il y a bien d’autres choses, notamment les achats massifs d’hydrocarbures ou la hausse des contingents d’importations agricoles, mais ce qui est le plus grave, c’est que Madame von der Leyen s’est ralliée sans condition au point de vue américain. Elle affirme que notre relation commerciale serait actuellement déséquilibrée et beaucoup trop à notre avantage, ce qui est factuellement faux. Or, dans une négociation (car tout reste à négocier, le projet d’accord agréé le 27 juillet n’est qu’un brouillon), se plier au point de vue de la partie adverse revient à préparer une capitulation en règle.
L’économiste David Cayla remarque qu’en négociant seul, le Royaume-Uni a obtenu des conditions moins défavorables que celles concédées par une union de 27 pays. Selon l’ancien ministre délégué à l’Europe, Clément Beaune, l’UE ne se serait simplement pas suffisamment appuyée sur l’importance de son marché pour contraindre les États-Unis à réviser leur position. À vos yeux, être un grand marché de consommateurs est-il une arme suffisante pour répliquer aux hausses douanières étasuniennes ?
David Cayla a raison d’appuyer là où les choses font mal.
« Ensemble nous sommes plus forts », nous promet-on depuis l’accélération de la construction européenne des années 80, le Traité de Maastricht, et surtout la forfaiture démocratique du traité de Lisbonne en 2008 [en 2005, le Traité constitutionnel européen (TCE), calqué sur le Traité de Maastricht, est rejeté à 55 % par référendum. Trois ans plus tard, l’Assemblée nationale française vote en faveur du Traité de Lisbonne, en tous points similaires au TCE NDLR].
Tout ceci pour une zone économique dont la croissance est depuis quinze ans la plus faible de toutes les grandes zones économiques du monde, qui accumule un retard de développement technologique considérable face à la Chine et aux États-Unis – et, à présent, se fait marcher dessus par notre allié américain !
Ici aussi, Trump joue parfaitement sa partition. Il ne faut pas croire qu’en taxant les Britanniques à seulement 10%, il récompense l’alliance et la proximité « naturelles », « anglo-saxonnes », entre les États-Unis et le Royaume-Uni. Ces cinq points d’écart avec l’UE récompensent surtout… le Brexit, car Trump ne se cache pas de vouloir la chute de l’Union européenne. Il y a un message à peine subliminal derrière cet écart de traitement entre UE et Royaume-Uni. Et nous, nous le validons !
Clément Beaune a raison : face au chantage américain, nous aurions dû faire jouer l’accès au marché européen. Le Parlement européen a même voté, en 2023, un « instrument anti-coercition » qui a justement été élaboré pour dissuader les maîtres-chanteurs.
Il comporte certes tout un labyrinthe d’enquêtes et de procédures de conciliations, mais à la fin, si rien ne marche, il donne le pouvoir à l’UE de fermer son marché à toute puissance économique qui joue la brutalité et l’intimidation. Et face à ce véritable cas d’école, la Commission ne l’utilise même pas !
Seuls deux États-membres de l’UE s’opposent pour l’instant aux termes négociés par von der Leyen : la France et la Hongrie estiment qu’un tel accord risque de porter atteinte à la production européenne. D’autres pays tels que l’Allemagne ou l’Italie se félicitent à l’inverse d’avoir préservé leur modèle exportateur. Face à ces divergences d’intérêts manifestes, le projet européen a-t-il encore un avenir ?
L’immobilisme allemand interroge. Pour préserver ses excédents commerciaux sur le dos des autres, nous l’avons connue plus retorse. Que l’on considère l’automobile : les exportations allemandes aux Etats-Unis s’élèvent à environ 25 milliards de dollars. Or, il a été calculé que les droits supplémentaires pourraient provoquer plus de 9 milliards de surcoûts et de pertes de parts de marché pour les constructeurs allemands.
Il en va de même pour la plupart des autres gros postes d’exportations allemandes : machines-outils, biens d’équipements, chimie, etc. Sauf à considérer que les industriels allemands préparent déjà une grande délocalisation vers les États-Unis, je trouve incompréhensible l’attentisme de Berlin. Quant aux Italiens – qui, en plus, sont une puissance agro-alimentaire –, je pense qu’ils sont tétanisés par un accord aussi asymétrique malgré la proximité politique entre Giorgia Meloni et Donald Trump.
Donald Trump a réussi son coup, du moins pour l’instant. Il a réussi à désunir les puissances européennes ; il serait presque comique de constater que des trois pays les plus importants, nous sommes le seul à déplorer l’accord tout en étant le plus petit exportateur vers les États-Unis (54 milliards en 2023, contre 73 pour l’Italie et 157 pour l’Allemagne).
À ce stade, je ne vois pas de divergence objective d’intérêts. Dans les faits, nous nous faisons tous imposer un projet d’accord à sens unique. Ces différences de réactions sont, d’une certaine manière, encore plus inquiétantes, car elles n’ont pas de fondement strictement économique. Ont-elles alors un fondement politique ? Si au bout du compte, la France reste seule à défendre l’UE pendant que l’Allemagne et l’Italie ne la défendent pas, quelle conclusion politique, pour l’avenir de la construction européenne, faudra-t-il en tirer ?
Si notre balance commerciale est effectivement excédentaire, ce n’est pas le cas de la balance des paiements qui est quasiment à l’équilibre en raison des revenus que nous versons à Washington en contrepartie de services informatiques. Comment expliquer que la Commission n’ait pas fait valoir ce privilège accordé aux GAFAM sur le sol européen ?
On ne l’explique pas. Si l’on élargit à tous les services (droits de licences, finance, assurances), les « exportations invisibles » des États-Unis vers l’UE s’élèvent à 240 milliards de dollars.
L’Union européenne est le 2ème marché mondial des GAFAM. Si l’on prend en compte toute la tech américaine, avec ses logiciels, ses services de cloud, ses data-centers, etc, le marché européen représente pour eux environ 75 milliards de dollars par an. Malgré ce levier potentiel, la Commission a jugé bond d’abandonner tout projet de taxe GAFAM européenne !
Sur le plan énergétique, cet accord vient consolider la prépondérance du gaz naturel liquéfié (GNL) dans le mix énergétique européen, au grand dam de la France. En quoi ces nouvelles importations massives de GNL risquent-elles de fragiliser la politique énergétique française qui ne dépend de toute façon pas de cette ressource ?
Sur les hydrocarbures, je ne dirais pas « au grand dam de la France », mais « au grand dam de la France qui soutient l’autonomie stratégique européenne ». C’est notre projet pour l’Europe qui se trouve violemment bousculé par ce deal énergétique qui, en pratique, exigerait que nous dépendions à 50% des États-Unis pour notre approvisionnement en gaz et en pétrole. Je ne sais pas si c’est même faisable. Je ne sais pas si les États-Unis ont la capacité de nous fournir 250 milliards en GNL et en pétrole chaque année pendant 3 ans, comme il a été convenu [à prix constants, cela impliquerait que les États-Unis vendent à l’Europe un tiers de leur production gazière – utilisée à des fins internes NDLR]
Si cela advenait, la France ne serait pas la plus mise à mal, protégée par son parc nucléaire. Mais quand on est captif à 50 % d’un seul fournisseur, il y a lieu de croire que l’on n’est pas dans la position idéale pour acheter à bon prix ! Ce sera surtout un problème pour les Allemands, les Italiens ou les Polonais, moins pour nous. Certains industriels ne s’y trompent d’ailleurs pas, qui regardent la France comme un pays avantageux au point de vue de la facture d’électricité. On a même vu poindre quelques annonces de délocalisations industrielles motivées par cette raison.
Vous soulignez à juste titre que la France importe moins d’hydrocarbures, mais aussi qu’elle a une diversité de fournisseurs, ce qui lui confère une relative autonomie dans la gestion de sa dépendance au gaz et au pétrole. Mais si Trump nous dit que si nous n’honorons pas notre promesse, qui vaut aussi pour la France, les droits étasuniens passeront à 35%, quel avenir entrevoyez-vous ?
La Présidente de la Commission s’est engagée à la place des États-Membres, qui jusqu’à preuve du contraire s’approvisionnent en hydrocarbures chez qui, et comme bon leur semble, Russie mise à part. Elle a donc violé les traités en s’arrogeant des pouvoirs qu’elle n’a pas. Von der Leyen ne pouvait pas faire pire pour promouvoir l’Europe fédérale. Ses thuriféraires, dont je ne suis pas, doivent la haïr en ce moment.
En cas de vote de votre résolution, le gouvernement risque de se contenter d’une protestation comme ce fut le cas à la suite de l’accord UE-Mercosur, entré en vigueur en décembre dernier. Comment maintenir la pression sur l’exécutif pour le forcer à aller à la confrontation ?
Formellement, une résolution européenne de l’Assemblée nationale n’est en effet pas contraignante. Mais si elle est unanime ou quasi, je vois mal le Gouvernement français se contenter d’une « molle protestation », auquel cas il s’exposerait à la sanction du Parlement.
C’est au niveau européen que les choses se jouent. La France seule ne peut pas mettre son veto au futur accord commercial UE-États-Unis, puisque depuis le traité de Lisbonne – qui a trahi les « non » français et néerlandais de 2005 – le commerce est une « compétence exclusive » de l’Union. Il faut donc une majorité qualifiée (55 % des États représentant 65 % de la population) pour approuver l’accord. En votant ma résolution, l’Assemblée nationale donnera donc un mandat clair à la France pour trouver une minorité de blocage.
Les choses pourraient cependant être plus ambivalentes. Cet accord pourrait entrer dans la catégorie « accord mixte » : à côté de la partie « commerce », il comporte une partie « investissements » (de 600 milliards de dollars). Or, les investissements n’étant pas une compétence exclusive de l’Union, sur un « accord mixte », il y a un droit de veto. Raison de plus pour que la représentation nationale le dénonce sans équivoque.
L’intégralité des partis politiques a condamné l’arrangement entre le président étasunien et la présidente de la Commission européenne. Certains y voient le signe d’une intégration européenne insuffisante car incapable de reléguer au second plan les dissensions nationales. Qu’en pensez-vous ?
On ne pouvait pas rendre un pire service à la promotion d’une intégration européenne plus poussée. Si par soumission ou par intérêt (que je ne vois pas), une majorité d’Européens est d’accord pour servir de paillasson à Donald Trump, alors c’est non seulement le projet fédéral qui est mort, mais c’est l’existence même de l’Europe en tant que fédération d’états-Nations, dans sa forme actuelle, qui est menacée.
« Le RN, mais aussi les amis de Mme Meloni ou les extrémistes aux relents néo-nazis de l’AfD, en viennent à défendre les ennemis de leur pays. »
Pour ma part je ne suis pas partisan de la « politique du pire ». Je ne souhaite pas que cet accord catastrophique nous mène au Frexit, auquel je ne suis pas favorable. Je pense que l’Union européenne a vocation à défendre nos intérêts communs – et sur ces questions, ils sont vraiment communs, car nous nous faisons tous piller. Les choses sont donc simple : soit l’Europe se réveille et rejette l’accord, soit elle perd sa légitimité. Trump pose une question existentielle : à nous de savoir y répondre.
L’extrême-droite européenne a vanté la politique trumpiste, qui va durement impacter les économies du continent. De leur côté, les libéraux soutiennent la Commission qui ouvre la porte à ce pillage. N’y a-t-il pas un boulevard pour une gauche qui se réapproprierait un discours critique de la construction européenne ?
L’extrême-droite doit en effet être bien embarrassée. Après avoir fêté à l’unisson l’élection de Trump, elle se rend compte qu’elle a célébré la victoire d’un adversaire, pour ne pas dire d’un ennemi de l’Europe, et donc de la France. On retrouve une contradiction insurmontable, propre à ce courant politique : par définition, il ne peut pas y avoir « d’internationale nationaliste ». Le RN, mais aussi les amis de Mme Meloni ou les extrémistes aux relents néo-nazis de l’AfD, en viennent à défendre les ennemis de leur pays. Mais le populisme nationaliste n’est pas à une contradiction près.
Vous notez que Mme Von der Leyen a outrepassé le mandat de la Commission en en empiétant sur les prérogatives des États-membres (défense, énergie…) tout en s’asseyant sur des précédents règlements du Parlement Européen. Quelles pistes voyez-vous pour empêcher la dérive autocratique accentuée par le mandat von der Leyen ?
La Commission a cru sauver les meubles en s’arrogeant des prérogatives qu’elle n’a pas, vous avez raison. Elle n’a aucun droit sur le choix des fournisseurs énergétiques des États-membres. Elle n’a aucun droit sur le choix de leur armement non plus (car le brouillon d’accord comporte aussi des engagements là-dessus). Elle a failli en tant que « pouvoir exécutif » de l’Union européenne, car l’instrument anti-coercition voté par le Parlement aurait dû être activé et cela n’a pas été le cas. Le Parlement européen doit censurer la Commission von der Leyen.
Le mur de la dette, le pays en ruine, le FMI bientôt au chevet de la France… Depuis plusieurs mois, tout le monde semble tirer la sonnette de l’alarme financière. Pas Mathieu Pouydesseau, entrepreneur du numérique en Allemagne, ancien conseiller du commerce extérieur de la France et responsable politique de la GRS, qui s’intéresse plutôt aux excédents à l’épargne privée, abondante en France comme en Allemagne mais mal investie. Explication.
Toute l’Europe se porterait mieux si l’Allemagne cessait d’être la fourmi. Car fourmi, elle passe son temps à se faire arnaquer son épargne. L’épargne européenne, c’est 36 000 milliards d’euros. Trois fois le montant de la dette publique. Autrement dit, l’Europe n’a aucun problème de financement. Aucun. Ce qu’elle a, c’est un problème de vision, de courage, de politique. L’Allemagne, avec près de 9 000 milliards d’euros d’épargne, consomme peu, investit encore moins, et surtout investit mal. Très mal. Les ménages, les entreprises, l’État : tous font les pires choix, comme le confirment la BCE et le magazine DerSpiegel. L’argent dort, ou pire, s’évapore.
La France, elle, n’est pas en reste : plus de 6 000 milliards d’euros d’épargne. Mais elle ne prête pas assez à ses entreprises, ni à ses services publics. Depuis 2010, on nous martèle que « la France est en faillite ». Mensonge. La France vit en dessous de ses moyens. Elle investit en dessous de ses capacités. Et pourtant, en 2024, son solde extérieur était positif. Le tourisme, les entreprises, les services ont rapporté plus qu’ils n’ont coûté. Il n’y a pas de crise de financement. Il y a une crise de gouvernance. Une classe politique incapable de comprendre que l’investissement est la clé.
La France, avec sa démographie dynamique, devrait être en tête de la relance européenne. Mais non. L’Europe préfère envoyer un quart de ses investissements… aux États-Unis. Le texte de l’accord sur les droits de douane dévoilé le 21 août confirme d’ailleurs que les entreprises européennes devraient investir 600 milliards de dollars supplémentaires dans les secteurs jugés stratégiques aux États-Unis d’ici 2028.
La France peut apporter autre chose
Les États-Unis, justement. Leur productivité dépasse celle de l’Europe. Leur PIB progresse deux fois plus vite. Et grâce à leur privilège monétaire, ils imposent des tarifs douaniers sans résistance. Pourtant, si les États-Unis étaient dans l’Union européenne, ils se verraient imposer une Troïka façon Grèce : épargne des ménages quatre fois inférieure à celle de la France, dette publique à 122 % du PIB, déficit à 6,5 %, balance commerciale déficitaire à 5 % du PIB. Et malgré tout, aucune perte de crédibilité financière. La Chine, elle aussi, dépasse les 60 % de dette publique. Et elle investit. Car ailleurs, on n’a pas oublié une vérité que l’Europe refuse de voir : l’épargne a besoin d’un débouché. Elle doit revenir dans la sphère réelle.
Comme le disait l’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt en 2011 : « Les excédents des uns font les dettes des autres. » L’Allemagne exportatrice a intérêt à financer ses clients. Mais elle préfère thésauriser, par peur de la dette. Résultat : l’épargne est gaspillée, ou investie hors d’Europe. Le rapport Draghi chiffre le déficit d’investissement à 5 % du PIB pendant dix ans. Bonne nouvelle : notre épargne couvre largement ce manque. Il est temps de faire exploser cette machine. Un changement de paradigme s’impose.
Le mercantilisme, mal interprété par l’Allemagne de Merkel, n’a jamais été transformé en puissance. Par peur que l’investissement entraîne la consommation, et donc les importations, on a préféré l’austérité. Résultat : appauvrissement des Européens, affaiblissement du continent. La France peut apporter autre chose. Elle est la nation de l’universalisme, du rationalisme, de la fraternité. Elle est aussi une nation révolutionnaire. Elle sait renverser les choses. Elle l’a fait. Elle le refera. Danton disait : « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la patrie est sauvée. » Le temps des pusillanimes est fini.
communiqué de presse de la Gauche Républicaine et Socialiste, mardi 26 août 2025
François Bayrou a annoncé hier après-midi qu’il poserait aux parlementaires la question de confiance sur sa politique et son projet de budget pour 2026 le 8 septembre 2025.
Nous ne ferons pas l’injure au futur ex Premier ministre de lui nier sa conviction profonde sur la nécessité de réduire les dépenses publiques. Sa faute rédhibitoire est de n’avoir jamais voulu entendre que notre puissance publique ne souffrait pas tant de son niveau de dépenses que de l’épuisement de ses recettes, savamment et progressivement orchestré depuis le mandat de Nicolas Sarkozy, accéléré à un niveau exponentiel lors des quinquennats d’Emmanuel Macron, dont il est également comptable.
Depuis le 15 juillet et la présentation de la philosophie de son projet de loi de finances pour 2026, François Bayrou n’a cessé de s’enfermer dans une impasse, refusant tout aménagement à une logique contre-productive qui aurait conduit à l’assèchement de notre économie, donc à l’effondrement des recettes de l’État et à l’aggravation de la dette publique.
Se sachant incapable de faire adopter un tel budget, il a choisi hier de devancer l’appel et de programmer la chute de son gouvernement le 8 septembre prochain, pour se draper dans le manteau du réformateur incompris : mais n’est pas PMF qui veut ! On ne soigne pas la France en giflant les Français, en faisant porter l’unique effort sur les classes populaires et moyennes pour préserver la politique de l’offre, les baisses d’impôts sur le capital et les grandes fortunes, stratégie délétère qui a conduit le hollandisme et le macronisme à l’échec et la France dans l’ornière.
On ne peut dans ces conditions que refuser la confiance à un François Bayrou qui élève le niveau d’irresponsabilité à faire peser sur la France et les Français la menace d’une tempête sur les marchés pour faire semblant de se préserver un médiocre trou de souris politique qui n’existe pas.
François Bayrou et son gouvernement doivent donc tomber le 8 septembre. Reste à savoir si le Président de la République souhaitera ajouter de la crise à la crise : on aura compris qu’Emmanuel Macron n’avait pas la capacité psychologique à nommer une ou un Premier ministre de gauche, mais après la pantalonnade béarnaise sera-t-il capable de mandater une ou un Premier ministre qui ne cherchera pas à reproduire l’entêtement dont il a fait preuve, et Bayrou avec lui, jusqu’ici ?
Il n’y a aucun budget possible aujourd’hui sans mettre en cause les cadeaux fiscaux accordés aux ultra-riches, sans faire le tri dans les nombreuses mesures improductives qui coûtent 211 milliards d’euros de dépenses fiscales par an au profit des grandes entreprises, sans restauration de la justice sociale, sans retour de l’investissement industriel, scientifique, écologique et même militaire…
Le Président de la République sera-t-il enfin à la hauteur de sa fonction ?
Chaque été, l’INSEE publie son rapport sur la privation matérielle en France. Le rapport souligne qu’en 2024, la privation matérielle a un peu reculé, mais reste au-dessus des moyennes de 2017-2020. La crise économique mondiale est bien payée par les classes salariées.
L’étude de l’INSEE rappelle une réalité cruelle : un habitant sur cinq de ce pays ne part pas en vacances.
Privation matérielle et sociale en 2024 : Une personne sur huit est en situation de privation matérielle et sociale – François Gleizes, Julie Solard (Insee) – Insee Focus n°353, mai 2025
Mais les chiffres révèlent d’autres dimensions des colères sociales de ce pays.
Les trois classes qui dominent les médias, les éditoriaux, les mandats électoraux ne connaissent pas de privations en proportion comparable aux autres classes. Il s’agit des cadres, des indépendants et des retraités.
Les classes qui connaissent des privations sont les employés (14%), les ouvriers (16%), et parmi eux les chômeurs (34%), les mères seules et les familles de plus de trois enfants.
Cette étude confirme les autres études sur la question de la perception de la pauvreté et ses réalités matérielles.
Le taux de pauvreté en relation au revenu moyen stagne à un niveau très élevé, plus élevé qu’en 2012. Certains prétendent que ce taux n’est pas pertinent, car le montant du revenu moyen augmentant, le seuil de pauvreté correspond à un niveau de pouvoir d’achat supérieur à 2012. L’étude ci-dessus confirme que le niveau de privation matérielle est supérieur à 2012.
Pour surmonter les écueils d’une analyse monétaire uniquement des seuils de pauvreté, le bureau des statistiques européennes à créé il y a plus de 15 ans un indice synthétisant plusieurs critères. C’est la mesure « Arope »1.
Et bien le dernier rapport a également constaté une dégradation générale de la situation en France depuis 2015. L’Allemagne stagne à 20% de sa population ayant des difficultés à vivre depuis plus de 15 ans, malgré une économie florissante et excédentaire entre 2007 et 2019. La France disposait d’un modèle qui empêchait les chocs violents, tant en crise qu’en surchauffe. Et bien le taux de pauvreté au sens européen, 20% inférieur à l’Allemagne, a rattrapé celle-ci en 2024.
Je me souviens de débats au sein du PS dans les années 2013-2015 où nous étions nombreux à mettre en garde contre des politiques budgétaires, économiques, sociales, et juridiques nous conduisant à plus d’inégalités sans aucun avantage compétitif, ni croissance renforcée, ni stabilisation budgétaire, ni amélioration de la vie des Françaises et des Français.
Nous étions surpris de ne voir aucune argumentation de fond face à nos arguments. On nous traitait de trois façons :
On nous renvoyait à un futur radieux. « Les effets du CICE sont à long terme ». Le terme de 12 ans est suffisamment long pour se rendre compte que la politique choisie a été un gaspillage budgétaire et une erreur stratégique.
On nous opposait les traités européens. Le rapport Draghi de 2024 comme les études économiques de l’UE comme des instituts europhiles soulignent tous le manque d’investissement entre 2013 et 2024, la faible utilisation de l’épargne européenne qui du coup finance les investissements aux États-Unis, en Chine, hors d’Europe, et la nécessité de revenir sur les « freins à la dette » des traités. Cette faiblesse économique européenne s’accompagne d’une faiblesse géopolitique et d’un risque de colonisation par les forces géopolitiques supérieures militairement.
On nous accusait de « postures », multipliant les accusations sur nos personnes. Les tenants de l’orthodoxie ordo libérale profitaient de leur loyauté aux doctrines dominantes pour construire des carrières de conseillers ministériaux, de ministres, de directeurs administration ou d’autorités administratives, avant de les rentabiliser en passant dans le privé. Ces opportunistes, dont la plupart ont rejoint Macron, ne pouvaient imaginer que nous argumentions sur le fond en raison même du fond, et non pour leur piquer leur place ou leur concurrencer une prébende.
Le bilan de court, moyen et long terme est catastrophique, œuvre de ces classes dominantes, venues du sarkozisme, du hollandisme ou du macronisme, pour former le « bloc central » et, avec le ralliement de LR, « gouvernemental ».
Mais leurs clientèles électorales – indépendants, cadres et retraités – profitent de ces politiques.
communiqué de presse de la Gauche Républicaine et Socialiste le vendredi 15 août 2025
Nous sommes en France et l’antisémitisme n’a pas disparu. L’olivier planté en 2011 à Epinay-sur-Seine, cinq ans après la mort du jeune homme de confession juive, séquestré et torturé par «le gang des barbares» de Bagneux, a été abattu hier dans la nuit. L’antisémitisme n’a pas disparu. Il n’est pas non plus résiduel. Au contraire, les agressions contre nos concitoyens de confession juive se multiplient.
En France, aujourd’hui, sans que rien ni jamais ne puisse le justifier, des plaques d’écoles en mémoire de la déportation des enfants juifs ont également été grafitées à Saint-Denis. À Livry-Gargan, un Français de confession juive qui allait prier a été agressé et sa médaille arrachée. Vous avez dit « Résiduel » ?
Il est temps que l’ensemble de la société française réagisse.
Nicolas Ravailhe, professeur à l’École de guerre économique et avocat au barreau de Bruxelles (droit européen), propose une chronique sur la guerre économique entre les États-Unis et l’Europe dans le domaine de la défense en six volets. Ces articles ont été initialement publiés dans La Tribune.
Dernière partie : le nerf de la guerre qui est comme toujours la question du financement contrôlé par le droit. De l’économie de guerre à la guerre économique, l’Union européenne devra se mobiliser pour rester la plus autonome possible.
Personne n’ignore que sans maîtrise des financements, il ne peut pas y avoir de souveraineté. Toute l’expertise de l’Union européenne (UE) se déploie donc sur le sujet et c’est un « festival » de pièges à tous les niveaux. Des experts, par exemple des universitaires américains, sont dépêchés pour venir modéliser les enjeux du réarmement de l’UE devant les décideurs européens. La dernière intervention, le 26 juin 2025 devant une commission du Parlement européen, est celle de Madame Kaija Schilde, Associate Dean of Studies, Pardee School of Global Studies, Boston University.
Dans son intervention, elle a expliqué aux Européens que la logique d’arsenal des États était néfaste. Kaija Schilde a plaidé pour un cadre juridique sécurisant au niveau européen – ce qui est fait avec la « modernisation » prévue des directives – afin de permettre au secteur privé d’investir dans des marchés sécurisés. Werner von Siemens, véritable père fondateur de l’UE, n’aurait pas dit mieux : « qui crée la norme, crée le marché ». Viennent ensuite les logiques de financements.
Avant de financer, il est donc nécessaire de restreindre les marges de manœuvre des États. Pourtant, les directives sur les marchés publics permettraient le contraire. Il convient aussi « booster » les possibilités de commercer en matière de défense. La dernière proposition vise à éliminer des freins dans la directive de 2009 sur les marchés de défense et dans des législations connexes, « Omnibus défense ».
Les marchés publics : cible numéro 1
Pour la France qui aspire à se réindustrialiser, le fait que la défense relève de marchés publics spécifiques est d’ailleurs un énorme atout. L’ambassadeur américain en Europe ne s’y est pas trompé et ils déplore déjà que des États qualifient de défense certaines dépenses un peu en marge du sujet. Qu’à cela ne tienne… les Européens négocient que dans les 5% de PIB affectés à la défense, 1,5% serve la logique de défense, des infrastructures connexes par exemple.
Ensuite, la commande publique des Européens est organisée. Le Parlement européen et le Conseil ont eu à se prononcer sur le programme EDIP. Des débats ont eu lieu sur des dispositions fantoches et inopérantes concernant la souveraineté, par exemple la condition de 65 % de composants européens pour intégrer les dispositifs européens. Or, il suffit de 1% pour être dépendant de composants stratégiques. Quant aux 65% de composants européens, la définition n’est pas très claire étant donné que des groupes étrangers produisent en Europe souvent en coopération avec des groupes américains, comme par exemple Rheinmetall. La France et l’Allemagne s’opposent sur la définition de la souveraineté.
Il faut de l’argent, encore de l’argent
Sur les 800 milliards annoncés du plan Rearm Europe, 650 milliards doivent provenir des États. Qui dispose de montants aussi importants ? L’Allemagne est riche et peut allouer 400 milliards. Un belle aubaine pour combler le « trou d’air » des industries civiles. Le PDG de Rheinmetall a été vu visitant des usines Volkswagen. De l’intérêt des directives européennes qui permettent d’investir dans la défense sans les cadres européens contraignants. En matière civile, la réglementation des aides d’État et celle sur les marchés publics auraient été un obstacle avec de tels montants.
Pour la France qui peine à respecter sa loi de programmation milliaire, la réalité est autre. L’UE a donc ouvert aux États qui n’ont plus d’argent la possibilité de se réarmer. La contrainte dite « critères de Maastricht » qui pèse depuis des années sur les budgets des États est levée, à tout le moins partiellement, pour une durée limitée – quatre ans dans la proposition initiale. À juste titre, la France n’a pas souhaité recourir à cette faculté de « clause de sauvegarde » offerte par l’UE. S’endetter davantage n’a pas de grande utilité sans logique de conquêtes économiques.
De plus, des logiques d’opposition franco-françaises sur l’usage de la dette surgiraient alors que nous avons besoin d’investir dans la défense comme dans d’autres secteurs. Dans quatre ou six ans, nous serions davantage endettés et directement placés sous tutelle. L’Italie n’est pas plus motivée. Face au peu de succès de la mesure, l’UE cherche donc d’autres marges de manoeuvre tout en refusant l’endettement commun. En effet, l’Europe du Nord craint d’être exposée par les dettes de concurrents. De plus, ces derniers pourraient se renforcer dans la compétition qui s’accentue en matière de productions et de ventes d’armes.
Outre les 650 milliards d’euros sensés être mobilisés par les États, l’Europe lance le programme SAFE, doté de 150 milliards d’euros entre 2025 et 2030. La France a décidé d’y recourir. Tout sera donc intelligence économique dans ce programme qui vise l’achat ou la production d’armes en coopération et avec toujours la même « ambiguïté » autour de la notion « d’au moins 65% de composants ou technologies européennes ».
L’Allemagne verrouille les votes
Les fonds européens actuellement disponibles sont mobilisés. La politique régionale, gros pourvoyeur, a été immédiatement sollicitée. En l’espèce, l’Allemagne s’est souvenue des succès de son Ostpolitk qui a servi ses exportations et ses investissements à l’étranger. Contributeur net au budget européen, comme et même davantage que la France, la République fédérale et ses Länder ont aidé les entreprises allemandes à se ruer sur les financements européens disponibles en Europe de l’Est après les élargissements, c’est-à-dire avec la sécurité juridique du droit européen.
Ces relais de croissance, à l’opposé de délocalisations effets d’aubaine, n’ont pas supprimé d’activités outre-Rhin. Les entreprises allemandes ont augmenté leur volume de production, réduit les coûts et gagné en compétitivité. Les États, objets de ces investissements, ont été arrimés aux intérêts allemands pour conserver ces activités économiques. Ils votent donc majoritairement avec l’Allemagne les choix législatifs et normatifs de l’UE, ce qui conforte les majorités au Conseil comme au Parlement européen. La gouvernance de la Commission européenne est quant à elle bien maîtrisée par la présidente et ses collaborateurs.
L’ouverture des fonds européens de la politique régionale aux activités de défense va donc engendrer les mêmes logiques que dans le civil. Ne pas accompagner des PME et des grands groupes dans leurs logiques de croissance dans les États européens exposera à des difficultés concurrentielles très fortes. La préparation du prochain cadre financier européen, post 2028, devrait renforcer ces logiques au profit des industries de défense.
Les Français ont payé des chars coréens à Varsovie
Bien entendu, d’autres fonds européens contribuent à financer les activités de défense. Le Fonds européen de la défense (FEDef) est peu doté mais il a une influence sur les coopérations et les choix de défense en Europe. On voit mal la France, avec ses finances publiques exsangues, participer au financement d’un projet via le FEDef et concomitamment financer un projet concurrent avec le budget de l’État. Le Programme de R&D civil de l’UE – Horizon – est aussi sollicité en raison de la dualité de certaines activités ou de transferts très aisés de technologies civiles vers les matériels de défense.
La Banque européenne d’investissement est également à la manœuvre. Une première tranche de 3 milliards a été débloquée. Dans ce cadre, le premier partenariat signé avec des banques européennes pour distribuer ces prêts est conclu avec la Deutsche Bank pour 500 millions d’euros destinés à financer des entreprises en Europe. BPCE devrait recevoir une enveloppe de 300 millions d’euros.
Il est utile de noter que ces programmes européens sont « audités » à grands frais par des cabinets américains (soumis au droit américain). Les mêmes cabinets conseillent aussi les instances européennes, notamment la DG Defi de la Commission européenne.
En outre, on rappellera qu’un autre programme, la Facilité européenne pour la paix, est déployé dans le but de moderniser les armées européennes qui ont donné des matériels à l’Ukraine. Les armes données sont remplacées par des équivalents à valeur du neuf sans condition de souveraineté européenne. Le contribuable français et européen a par exemple payé des chars coréens et des avions américains à la Pologne avec une perte sèche pour notre industrie et le budget de nos armées d’environ trois milliards d’euros. Il est faux de dire que nous n’étions pas en capacité de fournir, d’autant plus que les Russes ne sont pas en état d’attaquer l’UE à brève ou à moyenne échéance.
Création d’une banque de défense
Comme les fonds publics ne suffiront pas : les fonds privés sont-ils la solution ? Un lobbying très intense s’opère dans l’UE autour de ce business très prospère. Il est envisagé de créer la Banque de défense, de sécurité et de résilience (DSR) conçue comme un instrument financier stratégique visant à renforcer les capacités de défense collective des nations euro-atlantiques et indo-pacifiques.
Dans un contexte de menaces sécuritaires et d’incertitudes économiques croissantes, de nombreux pays alliés peinent à maintenir des dépenses de défense adéquates en raison de ratios dette/PIB élevés, de coûts d’emprunt élevés et de contraintes budgétaires nationales. La Banque DSR proposée vise à alléger ces pressions financières en fournissant un mécanisme de financement durable et coopératif facilitant les investissements à long terme dans la défense, la sécurité et la résilience ».
Le droit américain en embuscade
Tout est dit et cela résume tout : les États n’ont plus de moyens financiers et l’UE se charge de les contraindre en ce sens. L’UE régule, par la R&D et le droit, le marché et les programmes européens de défense. Des experts américains viennent expliquer que le privé permet d’être cinq fois plus efficace que les États. Une banque est créée pour décider qui finance quoi et où. De plus, elle saura tout sur ceux qui solliciteront les fonds. En matière, d’intelligence économique, on ne peut pas faire mieux. La force de l’extraterritorialité du droit américain pourrait se charger du reste « en cas de nécessité ».
Les États comme les entreprises de défense n’auront pas le choix. Ils devront recourir à des structures financières privées – il n’y aura pas ou peu d’argent disponible ailleurs – ou périr face à une concurrence qui sera financée. Bien évidemment, cette banque ou des équivalents ne seront pas contrôlés par des États en mesure d’exercer leur pleine souveraineté. En l’état des perspectives européennes comme des moyens nationaux, il est manifeste que des fonds privés doivent être mobilisés, en particulier pour sécuriser les fonds propres de nos entreprises comme pour assurer leur croissance.
L’irrigation des fonds privés vers le secteur de la défense est urgente mais en étant opérée de concert avec les États. Les fonds privés nationaux n’obèrent pas forcément la souveraineté d’un État. Économie de guerre ou plutôt guerre économique, il nous appartient de nous mobiliser.
Nicolas Ravailhe, professeur à l’École de guerre économique et avocat au barreau de Bruxelles (droit européen), propose une chronique sur la guerre économique entre les États-Unis et l’Europe dans le domaine de la défense en six volets. Ces articles ont été initialement publiés dans La Tribune.
Cinquième partie : les États-Unis ont pour objectif de dépenser moins en Europe tout en forçant les Européens à acheter davantage américain pour assurer leur défense.
Les Américains sont experts dans l’art de diviser les Européens. Comme la France, ils sont affaiblis économiquement par l’Allemagne. Pour eux, il est compliqué de s’entendre avec la France car ils sont concurrents dans les mêmes segments, en particulier l’industrie de défense. De surcroît, la France tente de rester souveraine dans la conception de ses choix. D’où les attaques dans les médias du secrétaire d’État américain à la défense sur la faiblesse française et même britannique… Toutefois, en matière de défense, force est de constater que la France n’a jusqu’alors pas été une concurrente des États-Unis en Europe.
La France à la manœuvre ?
Rien ne changera tant que Paris ne remettra pas en cause les déséquilibres économiques en matière civile dans le marché intérieur européen, à savoir une France en déficit des échanges commerciaux face aux autres États en excédents. En d’autres termes, dans sa relation avec les autres États européens, la France devrait faire compenser ses déficits en matière civile par des acquisitions des autres États européens de matériels militaires « fabriqués en France » comme le font les États-Unis.
Étant donné le contexte géopolitique, c’est le bon moment. Il ne s’agit pas d’une logique de Frexit mais un rapport de force est nécessaire en vue d’une renégociation au sein de l’Union européenne (UE) pour rééquilibrer un déficit commercial abyssal. La France s’endette pour servir les succès économiques de ses partenaires européens. Ce n’est plus tenable pour notre pacte social. Nos partenaires et concurrents européens doivent l’entendre et acheter ce que nous produisons, des matériels de défense.
Et les États-Unis ?
Les États-Unis utilisent beaucoup l’arme idéologique pour diviser les Européens. Cette technique a commencé bien avant les ingérences de l’actuel président, du vice-président ou d’Elon Musk. Nous assistons à des phénomènes d’amplification plus visibles. Des provocations répétées évoquent la décadence de l’UE à l’appui de thèses considérées par une majorité d’Européens comme « illibérales ». On notera que la gauche américaine avec George Soros n’est pas restée en marge de ces pratiques. Diviser les Européens, et surtout la gauche européenne entre des logiques universalistes conformes aux valeurs et aux droits fondamentaux européens et des logiques communautaires d’inspiration américaine a également produit des effets délétères notoires.
Pendant que les Européens se livrent à des guerres picrocholines sur ces sujets, ils détournent leur attention. De nombreux Européens en oublient complètement leurs intérêts économiques et surtout financiers. Pendant que des Européens se chamaillent, George Soros, qui est bien plus un financier qu’un philanthrope, aura bien profité de l’explosion des prix de l’énergie en Europe. Cela aurait pu interpeller davantage la gauche européenne restée largement silencieuse à son encontre. Il appartient aux Européens et à eux seuls de défendre leurs modèles sans interférence.
Lors des élections allemandes, le soutien affiché par le vice-président américain, J.-D. Vance, à l’AFD aurait eu une incidence négative sur le score de ce parti. Voilà qui doit faire réfléchir ceux qui fantasment sur les leaders américains actuels. Il en va de même pour ceux qui à gauche relayent les aspirations au wokisme à la mode américaine et ne connaissent pas de grands succès électoraux en Europe. Nous ne sommes pas américains. Les États-Unis n’aspirent pas à nous convaincre. Ils nous affaiblissent et c’est assez logique à comprendre. C’est même « de bonne guerre ».
Les Américains ne se désengagent pas de l’Europe
Les revendications de Donald Trump envers l’Ukraine et ses richesses économiques sont éloquentes. L’Ukraine est un pays très vaste et devrait conserver 80% de son territoire. Le président américain montre donc un intérêt certain pour rester en Europe, de l’Atlantique au-delà de la Dniepr. Tout cela n’est pas improvisé, ni même nouveau, bien que le mode opératoire soit nettement plus direct.
Une consultation des investissements directs étrangers en Ukraine depuis des années révèle que les États-Unis y sont très présents. Les exemples sont nombreux. Les agriculteurs français savent qu’ils ont à affronter une concurrence déloyale des investissements américains, ex-Smith Field, en Ukraine. Bien évidemment, les États-Unis ne sont pas les seuls à être allés en Ukraine. L’Allemagne a initié le mouvement. La décision européenne d’abandonner les droits de douane sur ce qui est produit en Ukraine et importé vers l’UE en résulte.
Il s’agit d’une arme de destruction économique massive de l’industrie française. Les entreprises s’étant abstenues « d’investir » en bande et en masse dans des pays tiers pour aller chercher des relais de croissance sont exposées. Elles sont encore plus vulnérables en fonction de leur taille comme de leur faible capitalisation. Notre industrie subit une concurrence de technologies allemandes, américaines ou chinoises produites, sous salaire et temps de travail ukrainiens et avec une qualité de main d’œuvre ukrainienne désormais en libre service en Europe, sans barrière de protection possible. Les relais de croissance opérés en Ukraine font grandir des entreprises contre des concurrents qui ne pratiquent pas ce type d’attaques économiques. Aucun emploi ne sera supprimé en Allemagne, aux États-Unis ou en Chine.
En tout état de cause, cette décision d’abandon de droits douane n’aide pas l’Ukraine. Cette mesure sert les investissements étrangers en Ukraine qui en deviennent très, très rentables en se déployant ensuite sur le marché intérieur européen. Le secteur de la défense n’est pas épargné. Le Parlement européen a souhaité associer l’Ukraine aux programmes UE de défense. Les compétences développées en Ukraine (on les comprend) seront très efficaces à l’export en Europe et ailleurs. Évidemment si l’Ukraine tient face à la Russie, mais les États-Unis « gèrent » bien la situation en fonction des réalités militaires.
Une mesure contre-productive pour l’Ukraine
L’absence de droits de douane Ukraine UE est une mesure contre-productive pour l’Ukraine. Pour l’Ukraine qui a besoin d’armes, on peut douter de l’intérêt d’une mesure qui affaiblit l’économie des principaux pays producteurs d’armement en Europe, à commencer par la France très exposée. Comment une France appauvrie et désindustrialisée peut-elle produire davantage d’armes et les affecter à la défense de l’Ukraine ? Nous sommes en présence d’une équation impossible.
Or, les tensions entre l’Ukraine et les États-Unis ont montré que Kiev a davantage besoin d’armes non dépendantes du bon vouloir américain. Les Etats-Unis l’ont très bien compris et, logiquement, ils augmentent leur pression sur l’Ukraine, d’autant plus que les Européens, dont la France, ne peuvent pas compter sur l’aide américaine à court et moyen terme. Américains et Européens ont des objectifs économiques avant tout. La géopolitique sert donc la géo-économie. Les Européens, sauf la France, avec leurs milliards d’euros d’excédents commerciaux dans le monde, principalement aux États-Unis, n’ont de surcroit pas de leçon à donner.
États-Unis : rééquilibrage de leurs relations avec l’Europe
L’objectif des États-Unis est de dépenser moins en Europe, notamment en réduisant la présence de soldats, tout en forçant les Européens à acheter davantage américain pour assurer leur défense. Nous ne sommes nullement en présence d’un désengagement américain. La dépendance évolue. Elle devient technologique – les armes vendues aux Européens sont contrôlées par les États-Unis, même à distance – au profit d’un rééquilibrage financier en faveur des Américains.
En outre, les élargissements de l’OTAN, par exemple à la Finlande, augmentent les surfaces à protéger. « Business opportunities » : c’est autant de F-35 qu’il faudrait commander en conséquence. Un marché qui a des volumes d’affaires très importants et bien contrôlés. Les lobbyistes recrutés en Europe, souvent des anciens milliaires européens, sont efficaces. La limite de l’exercice réside dans les négociations avec les Russes, sans les Européens. La Russie refuse que l’Ukraine intègre l’OTAN. En revanche, elle ne s’oppose pas au fait que l’Ukraine rejoigne l’UE. « Business is Business ».
entretien publié le 5 août 2025 dans Marianne, propos recueillis par Chloé Sémat
Quelques jours après la conclusion de l’accord commercial entre Donald Trump et Ursula von der Leyen, le député Gauche démocrate et républicaine (GDR) du Val-d’Oise, Emmanuel Maurel, a déposé jeudi 31 juillet [en fait le 30 juillet 2025] une proposition de résolution appelant le gouvernement à s’opposer à ce deal. Pour Marianne, il revient sur un accord qu’il juge à la fois « humiliant » pour l’Europe et néfaste pour l’économie française.
Même hors session parlementaire, l’accord commercial conclu entre Donald Trump et Ursula von der Leyen le 28 juillet dernier suscite des remous chez les députés. À commencer par l’élu Gauche démocrate et républicaine (GDR) du Val-d’Oise, Emmanuel Maurel, qui a déposé ce jeudi 31 juillet une proposition de résolution appelant le gouvernement à s’opposer à ce deal. Pour rappel, cet accord, critiqué par l’ensemble du spectre politique français, prévoit une hausse de 15% des droits de douane sur les exportations européennes.
Outre l’absence de réciprocité commerciale, le député déplore une véritable soumission de l’Union européenne (UE) aux États-Unis, susceptible d’avoir des répercussions néfastes sur l’économie française. Avec cette proposition de résolution, déjà signée par une petite quarantaine d’élus, il réclame un « sursaut collectif ». Entretien.
Marianne : Avec cette proposition de résolution, quel message souhaitez-vous faire passer ?
Emmanuel Maurel : Comme beaucoup de Français et d’Européens, j’ai été sidéré par la désinvolture avec laquelle Ursula von der Leyen a passé cet accord avec Donald Trump entre deux parties de golf en Écosse. Ce deal aura des conséquences existentielles sur le continent européen. On se plie à toutes les exigences du président américain, à commencer par le fait de taxer à hauteur de 15 % les produits européens arrivés aux États-Unis, sans exiger de réciprocité commerciale en taxant les produits américains. Et ce, au prétexte qu’une telle mesure contrariait Donald Trump.
Si cet accord aboutit, ce serait l’humiliation totale. Le président américain arrive avec ses rodomontades et ses exigences folles ; et plutôt que de les contester ou de répliquer, Ursula von der Leyen abdique. Cette situation est inédite : le continent européen se comporte comme un véritable paillasson face aux exigences du président américain.
En annonçant 600 milliards de dollars d’investissement, la présidente de la Commission européenne a pris des engagements sans jamais avoir consulté les États membres et qui vont à l’encontre des valeurs promues ces dernières années. C’est également le cas en matière de transition écologique, alors qu’elle a annoncé que l’Union européenne allait acheter massivement du pétrole et du gaz naturel liquéfié obtenu par l’exploitation du gaz de schiste. Ainsi, c’est toute l’autonomie stratégique de l’Europe qui est remise en cause.
La Commission s’est engagée à acheter des armes américaines pour quelques « centaines de milliards de dollars ». Avec quel impact sur l’industrie européenne, et notamment française, alors que l’UE se targue depuis le début du conflit russo-ukrainien de vouloir renforcer ses investissements dans la défense ?
Cette mesure trahit en effet la promesse de la Commission de consolider l’Europe de la défense. On prétend – et Emmanuel Macron en première ligne – vouloir parvenir à une sorte d’autonomie stratégique en la matière. Cela implique de produire nos armements et nos munitions sur le sol européen. Or, cet accord précipite le rapport avec l’Otan et les États-Unis.
Pour les entreprises françaises, comme pour l’idée que l’on se fait d’une indépendance militaire de l’UE, ce serait une catastrophe, voire une folie. C’est notamment pour cette raison que j’ai immédiatement tenu à porter cette proposition de résolution. Je ne vois pas comment la France pourrait accepter un tel deal parce qu’au-delà de l’humiliation, ce serait préjudiciable pour notre économie. J’espère qu’Emmanuel Macron en tiendra compte.
Le chef de l’État a d’ores et déjà déploré que l’Union européenne n’ait pas été assez « crainte » dans ses négociations commerciales avec les États-Unis. L’exécutif semble de fait aller dans votre sens.
L’accord est tellement déséquilibré qu’il était évident que le gouvernement réagirait de cette manière. Mais il y a les paroles et les actes. Sur le Mercosur par exemple, le président avait eu des mots très durs mais il n’empêche que la Commission européenne continue de faire comme si de rien n’était. Nous avons besoin d’un sursaut collectif, et la résolution que je propose devrait y participer. Celle-ci devrait rapidement arriver en commission des Affaires européennes à partir de l’ouverture de la session parlementaire, à la mi-septembre.
Pensez-vous obtenir une majorité de soutiens à l’Assemblée ?
Nous sommes déjà près de 40 à avoir signé la proposition. À la rentrée, je pense qu’on aura dépassé les 100 signatures. Ce soutien provient de tous les groupes, de la gauche au MoDem – le parti du Premier ministre. S’il y a un vote sur cette résolution, je ne doute pas qu’il y ait une immense majorité de parlementaires qui refuseraient un tel accord parce que l’intérêt national est mis en jeu.
Une résolution constitue avant tout un avis symbolique. Quelle portée aura-t-elle, selon vous ?
Une résolution, c’est symbolique mais également politique. Si une majorité de parlementaires se prononce contre le deal, il sera difficile pour l’exécutif français de l’ignorer. Il faudra ensuite que la France pèse au sein du Conseil européen, et que les parlementaires européens français agissent à Bruxelles et à Strasbourg pour construire un rapport de force qui sera défavorable à la position d’Ursula von der Leyen. Rappelons que cette dernière n’a pas autorité pour décider de ces investissements : cela relève du ressort des États membres.
« Ursula von der Leyen se comporte systématiquement comme si les intérêts de notre pays étaient négligeables. »
Ce n’est pas la première fois que la présidente de la Commission européenne s’engage de la sorte. Déjà, en 2020, alors que j’étais eurodéputé, elle avait essayé en catimini de conclure un accord d’investissement avec la Chine qui était clairement défavorable à la France. Elle se comporte systématiquement comme si les intérêts de notre pays étaient négligeables. Il est temps de lui rappeler que la France n’a pas à être sacrifiée sur l’autel de ses visées idéologiques. D’autant qu’Ursula von der Leyen est très contestée ces derniers temps et que sa légitimité politique est clairement remise en question.
Nicolas Ravailhe, professeur à l’École de guerre économique et avocat au barreau de Bruxelles (droit européen), propose une chronique sur la guerre économique entre les États-Unis et l’Europe dans le domaine de la défense en six volets. Ces articles ont été initialement publiés dans La Tribune.
Quatrième partie : la priorité de Berlin reste les excédents commerciaux, notamment aux États-Unis ; celle de Washington vise les ventes d’armes en Europe.
Nous assistons au début d’une relation en apparence conflictuelle avec le retour de Donald Trump mais, sans naïveté, les Européens ont toujours su que les États-Unis défendent leurs intérêts avant tout. Peut-on légitimement leur en vouloir quand tant d’États européens font de même ? Outre la phrase prêtée au Général de Gaulle à propos des États-Unis « qui n’iront pas mourir pour les beaux yeux d’une Hambourgeoise », la souveraineté des Européens en matière de défense est un sujet récurrent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Si, en France, gaullistes, communistes et centre gauche (Pierre Mendès France) ont été unis contre la droite modérée pour refuser la Communauté européenne de défense (CED), ce n’est pas par crainte de l’Allemagne ou par refus de l’Europe. En 1954, la mise sous tutelle des Européens par les Américains était redoutée avec la CED. Les enjeux n’ont pas changé. Toutefois, les rapports de force, les institutions européennes et les courants de pensée sont désormais bien différents en Europe.
Agacements de Washington vis-à-vis de Berlin
On s’offusque en Europe du style de Donald Trump, mais les États-Unis ont toujours été à l’unisson pour réagir face aux excédents européens en matière civile. Les démocrates américains n’étaient pas non plus inactifs. Ils ont d’ailleurs aussi bien réussi avec les achats d’armes américains massifs en Europe sous la présidence de Joe Biden. Depuis Barack Obama, relayé par Donald Trump sous son premier mandat, puis par Joe Biden, les États-Unis n’ont eu de cesse de dire aux Allemands que le contribuable américain n’avait pas à les protéger contre les Russes alors que l’absence de budget de la défense outre-Rhin permet d’investir davantage dans les productions civiles.
Ces investissements permettent aux entreprises allemandes d’être attractives et, ainsi, d’avoir des excédents commerciaux aux États-Unis. Une colère américaine renforcée par le fait que les Allemands allaient acheter du gaz pas cher aux Russes – pourtant une menace – afin d’être encore plus compétitifs par rapport aux industries américaines. Nous ne pouvons pas avoir la mémoire courte. Jusqu’au déclenchement de la guerre russo-ukrainienne, l’alliance économique avec la Russie était plutôt germano-russe que russo-américaine.
Les Allemands ont profité pendant des décennies de cette réalité. Quand il devient compliqué de commercer avec les Russes sans renoncer aux États-Unis, l’Allemagne va chercher de nouveaux alliés ailleurs, en appliquant les mêmes logiques. La Chine, l’Inde avec un projet d’accord de libre-échange total avec l’Union européenne (UE) presque finalisé, les ex-pays satellites de l’URSS et l’Amérique latine sont déjà très « ciblés ». D’ailleurs, les liens tissés entre des États européens, en particulier l’Allemagne, et la Chine irritent les États-Unis.
Allemagne : priorité aux excédents commerciaux
L’Allemagne en connait les risques et elle équilibre en permanence ses messages. La progression des exportations allemandes aux États-Unis, plus de 40 milliards d’euros d’excédents supplémentaires en quatre ans, demeure une de ses priorités. Cette pénétration allemande des marchés américains n’a pas pour seule explication une augmentation de la production en Allemagne et dans les pays satellites en Europe de l’Est. Les États-Unis ont parfaitement observé – via Eurostat – une augmentation en Allemagne d’importations depuis la Chine.
De nouveau, il convient de citer le Général de Gaulle, « les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ». Il ne sert à rien d’adresser un réquisitoire en règle contre l’Allemagne et/ou les USA, d’autant que des alliances militaires bien négociées sont utiles et nécessaires. L’Allemagne ne remet pas ses modèles en cause. Elle cherche à se redéployer ailleurs via l’UE, vers par exemple le Mercosur ou le « Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership » (CPTPP), qualifié de mini OMC.
De même, rien ne paraît pouvoir arrêter les orientations américaines. Les États-Unis ne sont pas assez productifs et compétitifs. Le documentaire produit par les Obama, « American factory », en témoigne. Les États-Unis taxent en conséquence les biens entrant sur leur sol et ils utilisent leur puissance géopolitique pour exporter ce qu’ils fabriquent : des armes. Un troc s’opère : exportations d’armes en Europe contre importations civiles aux États-Unis. C’est si lucratif pour certains Européens que ceux-ci sont prêts à accepter sans broncher la sur-taxation de 10% des produits importés aux États-Unis sans répliquer.
Quid de la France ?
La France aurait pu s’entendre avec les États-Unis. Elle connaît la même réalité économique qu’eux avec des déficits commerciaux face à l’Allemagne, face à l’Italie, comme face à la quasi-totalité des pays européens. La première difficulté pour l’Hexagone est que ses entreprises souveraines sont souvent concurrentes des américaines, dans les secteurs où les États-Unis sont forts : défense, aéronautique, spatial… L’Allemagne va donc s’engouffrer dans cette brèche pour toujours finir par chercher à s’allier avec les États-Unis dans l’industrie de défense.
Rappelons-nous que le chancelier allemand Scholz (SPD) a déclaré « la France est notre allié le plus proche, les USA sont les plus importants ». Outre quelques dissensions et jalousies historiques probablement mal pansées, on doit comprendre que 92 milliards d’excédents commerciaux en 2024 sur les biens aux États-Unis pèsent davantage qu’environ 15 milliards d’euros d’excédents annuels en France. Puis, comme déjà évoqué, le droit européen protège l’Allemagne de représailles (taxes…) en France alors qu’il est inopérant aux États-Unis.
Défense : consensus politique en Allemagne
L’Allemagne connaît un consensus sur la guerre économique, même sans la nommer, depuis des années. Tous les partis politiques s’y rallient, y compris les écologistes et les sociaux-démocrates. Des crédits de la guerre votés même par le SPD « en 14 » en passant par le réarmement économique post 1945, l’Allemagne dirigée en coalition depuis des décennies n’a pas varié concernant son consensus : produire et importer pour vendre dans le monde entier.
Toutefois, les questions de défense y sont sensibles depuis l’après Seconde Guerre mondiale. Aucun des partis ne les a mises en avant. Ils ne souhaitaient pas réarmer. Une telle décision aurait exposé l’Allemagne à des logiques d’arbitrages géopolitiques qui auraient pu faire perdre des contrats civils et même militaires. L’Allemagne conçoit des chars pour les vendre, pas pour les utiliser. Des affirmations géopolitiques auraient pu exposer à des désaccords avec les États-Unis dans une registre où ceux-ci s’imposent depuis des décennies en qualité de « gendarme plus ou moins affirmé du monde ». Il est donc impératif d’éviter tout risque en l’espèce.
De plus, la gouvernance allemande est complexe à appréhender sur les sujets de défense. Le Bundestag a des prérogatives importantes et les accords y sont incertains. Cela pousse même des groupes allemands comme Rheinmetall à produire ailleurs, souvent en Europe de l’Est. Une stratégie d’éviction des risques politiques internes et des subventions européennes abondantes à l’Est et au Sud favorisent ces choix. En France, le pouvoir exécutif et ses structures comme le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) emportent les décisions. La gouvernance en matière de choix de défense est plus stable.
Une affirmation de l’Allemagne dans le contrôle de l’UE
Avant la réunification, les Allemands « câlinaient » la France. Edith Cresson, qui a connu en responsabilité les deux périodes, avant et après, décrit parfaitement cette évolution. Les Russes étaient aux portes de l’Allemagne de l’Ouest et la France avait un intérêt stratégique pour la RFA. En repoussant les frontières de l’Europe avec la Russie en Ukraine, la donne a complètement changé. Cependant, en Europe, nous ne sommes pas pris en « traîtres » par nos partenaires / concurrents. Nous avons parfaitement, notamment à l’École de guerre économique mais pas exclusivement, analysé les stratégies de l’Europe du Nord.
À titre d’exemple, il est loisible d’observer que les fonds européens en Europe de l’Est ont servi à des relais de croissance pour les entreprises allemandes. La conséquence directe est que les États d’Europe soutiennent souvent l’Allemagne dans les décisions européennes afin de conserver les activités économiques « investies » par les entreprises allemandes sur leur sol.
En Europe, les stratégies économiques offensives priment sur les défensives. Notre pays souffre de deux maux : une croyance dans une Europe qui n’est plus le fantasme espéré jusqu’au milieu des années 1990 et un défaut de formation et de travail sur ce que l’UE est réellement. L’UE est le nom du champ de bataille et elle définit des règles communes dans la guerre économique (marché intérieur et accords économiques avec les pays tiers). Il ne suffit pas de toujours vouloir avoir raison et d’en expliquer les motifs aux autres Européens, il faut vouloir gagner.
France : la réindustrialisation, clé de son autonomie
Pour peser en Europe, il faut des succès économiques. Un État qui s’appauvrit doit d’abord analyser ses échecs et se réorganiser. La France doit profiter de l’effort de défense pour se réindustrialiser et vite, pour produire et pour exporter. En matière d’intelligence économique, le secteur de la défense est une priorité. Souverain, notre pays a un avantage : la souveraineté comme « soft », « smart » et même « hard power », en proposant à des États d’acquérir nos technologies afin de ne pas dépendre des États-Unis ou d’autres pays, en particulier la Chine. La question centrale est donc celle des financements de la réindustrialisation et des choix effectués en tenant compte des cadres juridiques européens.
Nicolas Ravailhe
(à suivre)
Nous avons besoin de vous !
Quelles que soient vos compétences, si vous touchez votre bille en droit, en bricolage, si vous aimez écrire, si vous êtes créatif… vous pouvez prendre part à des actions et ateliers près de chez vous ou encore nous envoyer vos vidéos, vos dessins pour des affiches etc.