« Gestion de la sortie de la crise sanitaire » : Quand l’exception devient la règle, la démocratie se fragilise et est en danger

Le Sénat a adopté le mercredi 18 mai 2021 dans la nuit le projet de loi relatif à la gestion de la « sortie de crise sanitaire ». La gauche a voté contre.

Le 27 janvier dernier, le Parlement avait à nouveau prolongé l’état d’urgence sanitaire (réactivé depuis le 17 octobre 2020) jusqu’au 1er juin 2021. Or malgré une circulation encore active du virus, le gouvernement a annoncé un plan de « déconfinement » ou plutôt de levée des restrictions, qui s’échelonne jusqu’à l’été.

Aussi, le projet de loi qui a été adopté hier soir (le 8ème depuis le début de la crise) est présenté comme un projet de gestion de la sortie de crise sanitaire. Il s’apparente en réalité davantage à un énième projet de loi transitoire entre une vague et une autre.

En tout état de cause, le texte pose un jalon au 31 octobre 2021 pour la fin des mesures restrictives possibles, mais le chapitre « État d’urgence sanitaire » inséré dans le code de santé publique en mars 2020 reste valable jusqu’au 31 décembre 2021.

Il s’agit d’accompagner le processus de réouvertures par des mesures similaires à celles que prévoyaient déjà la loi du 9 juillet 2020 et le régime transitoire d’alors, et les différentes mesures issues d’ordonnances, auxquelles s’ajoutent notamment l’instauration d’un pass sanitaire. Parallèlement, le texte reconduit un certain nombre de dispositions issues d’ordonnances prises pour « gérer » la crise sanitaire et quelques dispositions concernant l’organisation des prochaines élections départementales et régionales.

L’article 1er définit un « régime de sortie de l’état d’urgence sanitaire » applicable à compter du 2 juin jusqu’au 31 octobre 2021. Il reprend les bases établies par la loi du 9 juillet 2020 :

Le Premier Ministre est habilité à prendre les mesures nécessaires visant à lutter contre la covid 19, par décret pris sur le rapport du ministre de la santé, qui peuvent porter notamment sur :

➣ la limitation des déplacements des personnes et les conditions d’utilisation des transports collectifs ;

➣ la limitation de l’accès, voire, si les précautions ordinaires ne peuvent être observées ou dans des zones de circulation active du virus, la fermeture, de catégories d’établissements recevant du public et de lieux de réunion ;

➣la réglementation des réunions et rassemblements, notamment sur la voie publique ;

➣ l’obligation d’un test de contamination par le virus à l’arrivée ou au départ du territoire métropolitain et d’une des collectivités mentionnées à l’article 72-3 de la Constitution si cette collectivité est une zone de circulation active du virus.

Le Premier ministre peut habiliter les préfets à prendre ces mêmes mesures à l’échelon du département et à mettre en demeure de fermer les établissements ne se conformant pas à ces mesures.

Imposition du Pass Sanitaire et prolongement du couvre feu

À ces dispositions permises par la loi du 9 juillet 2020, s’ajoute la possibilité de soumettre les déplacements à destination ou en provenance du territoire hexagonal, de la Corse ou des territoires ultramarins à la présentation d’un « pass sanitaire » indiquant que vous auriez été vaccinés ou attestant du rétablissement à la suite d’une contamination par ce virus. Cette disposition a été proposée en cohérence avec les travaux en cours au niveau européen. L’Assemblée nationale y avait ajouté le test négatif mais aussi la présentation de ce pass pour accéder « à certains lieux, établissements ou évènements impliquant de grands rassemblements de personnes pour des activités de loisirs ou des foires ou salons professionnels ».

Le gouvernement a annoncé que ces différentes informations seraient désormais officiellement et numériquement certifiés. Ces certificats pourront être stockés et présentés grâce à l’application TousANtiCovid, en cohérence avec le « certificat vert numérique » envisagé le mois dernier par la Commission européenne, afin de faciliter la circulation des personnes au sein de l’UE. Le Conseil d’État avait cependant averti que l’ensemble des décisions prises par l’exécutif et les préfets dans ce cadre devront, sous le contrôle du juge, doivent être strictement proportionnées aux risques sanitaires, et surtout qu’il devra y être est mis fin sans délai dès qu’elles ne seront plus nécessaires.

La question du traçage numérique avait, au lendemain du premier confinement, suscité un vif débat politique. Nous nous y étions fermement opposés. Nos inquiétudes d’alors restent largement justifiées… malgré une sorte d’assentiment forcé et de lassitude de nos concitoyens.

En dehors de l’outil numérique support, ce pass sanitaire pose question, au moins pour deux raisons : l’accès à la vaccination est encore réservé à certaines catégories de la population ; quand cet accès sera offert à toutes et tous se posera encore la question de la liberté individuelle de chacun à vouloir ou non se faire vacciner.

Ce projet de loi marque l’avènement du pass sanitaire, plus que discutable… L’instauration d’un « passeport vaccinal » était jusqu’à présent une ligne rouge en matière de libertés publiques que le gouvernement se refusait à franchir.

Stéphanie Renard, maîtresse de conférences en droit public à l’université de Bretagne-Sud et spécialiste de l’ordre public sanitaire explique ainsi que « des obligations de vaccination existent déjà. L’une des sanctions du non-respect de celles-ci est la privation d’accès à un droit ou à un service public. Par exemple un enfant ne pourra pas aller en colonie de vacances s’il n’a pas fait tel ou tel vaccin. En théorie rien empêche l’adoption d’une loi qui prévoirait une obligation de vaccination contre la Covid-19 et qui l’assortirait de privation d’accès à certains droits. Mais, en pratique, cela serait, selon moi difficile. Tout d’abord car cela supposerait qu’il y ait assez de vaccins pour tout le monde. Ensuite, cela serait très risqué politiquement. »

Le texte permet également la prolongation du couvre-feu jusqu’au 30 juin 2021, car le régime juridique de sortie de l’état d’urgence ne permettait pas au gouvernement de décréter cette mesure restrictive de liberté.

État d’urgence territorialisé et dérogations au droit du travail

L’article 2 prévoyait dans sa version gouvernementale une règle particulière qui aurait permis de décréter l’état d’urgence dans des circonscriptions territoriales déterminées. À condition que ces circonscriptions, prises ensemble, représentent moins de 10% de la population totale. Le délai d’un mois prévu à l’article L.3131-13 du code de la santé publique pour l’intervention du législateur aux fins de prorogation de l’état d’urgence sanitaire aurait été porté à deux mois.

À l’Assemblée nationale, en commission des lois, cet article 2 a fait l’objet d’une levée de bouclier, notamment des groupes LR et PS. La prolongation portée à deux mois de l’état d’urgence sanitaire, au lieu d’un mois actuellement (bien que cela se serait appliqué à un territoire donné) était effectivement une nouvelle marque de mépris du Parlement. Etant donnée l’importance des restrictions rendues possibles par le dispositif proposé à l’article 1er, notamment en cas de « circulation active du virus », il n’était pas justifié de desserrer le cadre juridique de l’état d’urgence sanitaire et le contrôle parlementaire de celui-ci.

Cet article prévoit que le régime transitoire prévu par l’article 1erne peut s’appliquer dans les territoires où l’état d’urgence sanitaire est en cours d’application. Le texte reconduit la possibilité de fixer, par accord d’entreprise, le nombre maximal de renouvellements possibles pour un contrat de travail à durée déterminée (CDD), disposition qu’a dénoncée avec force notre sénatrice Marie-Noëlle Lienemann. L’article 1er de l’ordonnance du 25 mars 2020 permet à l’employeur, d’imposer la prise de congés ou de les modifier unilatéralement par un accord d’entreprise ou, à défaut, par un accord de branche, le nombre maximum de jours concernés étant porté de six à huit. La commission des lois du Sénat avait réduit à six, le gouvernement a tenté d’imposer par amendement un retour à huit jours qui a été rejeté par l’unanimité du Sénat.

Renforcement des régimes de la quarantaine et de l’isolement

L’article 4 renforce le régime de la quarantaine et de l’isolement en donnant au représentant de l’État, comme c’est déjà le cas outre-mer, la possibilité de s’opposer au choix du lieu d’hébergement retenu par l’intéressé, s’il apparaît que ce lieu ne répond pas aux exigences visant à garantir l’effectivité de la mesure et à permettre son contrôle, et de déterminer, le cas échéant, un lieu d’hébergement.

Sur le régime des mesures d’isolement et de quarantaine, comme le constate le Conseil d’Etat dans son avis, par son objet et sa portée, cette disposition est susceptible de porter atteinte au droit des personnes concernées à mener une vie familiale normale.

En outre, il apparaît nécessaire de s’interroger sur la possibilité pour les personnes les plus précaires de suivre les obligations d’hébergement si le premier choisi ne répond pas aux exigences avancées. Une fois encore ces mesures porteront atteinte aux personnes les plus fragiles.

Une logique pérenne de fichage informatique

L’article 5 permet d’assembler les données recueillies dans les systèmes d’information de suivi de la crise sanitaire au sein du système national des données de santé (données anonymisées). Sur ces dispositions applicables aux systèmes d’information, ce versement a un effet sur les durées de conservation de ces données, qui entrent désormais dans le droit commun du système national des données de santé, lequel permet une conservation pouvant aller jusqu’à vingt ans !

On passe clairement d’un système d’information d’urgence et auquel devait être mis fin avec la fin de la crise sanitaire à un système pérenne par sa durée et son mode de conservation.

Prolongation des mesures d’accompagnement jusqu’au 31 octobre 2021

De nombreuses dispositions résultant d’ordonnances prises depuis mars dernier sont reconduites. Elles concernent notamment les règles applicables aux juridictions judiciaires, ou encore celles relatives à la tenue des réunions des assemblées territoriales.

Au total, ce sont 60 ordonnances qui ont été prises sur le fondement des articles 11 et 16 de loi du 23 mars 2020. La loi n° 2020-734 du 17 juin 2020 est venue compléter les mesures déjà prises sur le fondement de la loi du 23 mars 2020 d’urgence pour faire face à l’épidémie de covid-19. Elle comprenait dix habilitations à légiférer par ordonnance et des dispositions dans des domaines divers pour répondre à la sortie de la crise sanitaire, dont l’adaptation du fonctionnement de la justice (procédure de jugement des crimes et le fonctionnement des cours d’assises).

Ordonnances économiques et sociales

Le terme de la période de trêve hivernale a été repoussé à titre exceptionnel du 31 mars 2021 au 31 mai 2021 par l’ordonnance du 10 février 2021. L’article 7 habilite le Gouvernement à adapter et prolonger l’activité partielle (nous en avions décrypté voici plusieurs mois les atouts et défauts), les modalités de calcul des indemnités des salariés d’associations intermédiaires en CDDU, la position d’activité partielle pour les salariés dans l’impossibilité de travailler en raison d’une vulnérabilité ou d’absence de solution de garde d’enfants.

Les aménagements apportés à l’indemnisation chômage des intermittents du spectacle avec la prolongation des droits à indemnisation pour les demandeurs d’emploi ayant épuisé leurs droits à compter du 1er mars 2020. Cette prolongation a pour terme le 31 mai 2020, sauf pour : – les artistes et techniciens intermittents du spectacle, pour lesquels la prolongation s’applique au plus tard jusqu’au 31 août 2021 ; – les demandeurs d’emploi qui résident à Mayotte, pour lesquels la prolongation s’applique au plus tard jusqu’au 31 juillet 2020.

Un dispositif particulier a été prévu pour les demandeurs d’emploi qui ont épuisé leurs droits à compter du 30 octobre 2020 : la durée pendant laquelle l’allocation chômage leur est versée est exceptionnellement prolongée au plus tard jusqu’au dernier jour du mois au cours duquel la fin de l’état d’urgence sanitaire intervient.

Modification du code électoral

Pour les élections départementales et régionales reportées à juin 2021 :

➔ Les candidats peuvent fournir à la commission de propagande une version électronique de leur circulaire lorsqu’ils remettent les exemplaires imprimés, alors la commission de propagande la transmet au préfet ou à la collectivité le cas échéant pour qu’elle soit publiée sur un service de communication au public en ligne.

➔ Les opérations de vote peuvent se dérouler dans une salle ou si le maire le décide à l’extérieur (dans les limites du lieu de vote) si cela permet une meilleure sécurité sanitaire et à condition que l’ensemble des prescriptions du déroulement puissent être respectées

➔ Des emplacements spéciaux sont réservés par l’autorité municipale pour l’apposition des affiches électorales dès la publication par le préfet de l’état ordonné des listes de candidats (dérogation à l’article 51 du Code électoral qui le prévoit pendant la durée de la période électorale)

Le service public audiovisuel assure une couverture du débat électoral relatif au renouvellement général des conseils régionaux, de l’Assemblée de Corse et des assemblées de Guyane et de Martinique et au renouvellement des conseils départementaux organisés en juin 2021.

Le texte original du projet de loi précisait qu’un débat entre les candidats tête de liste ou leur représentant était organisé et diffusé la semaine précédant chaque tour de scrutin et qu’il restait accessible sur internet au moins jusqu’à la fin de la campagne. La réécriture de l’Assemblée intègre les élections départementales, mais a supprimé ces précisions.

Une sorte de monstre normatif

Dans un rapport parlementaire sur « le régime juridique de l’état d’urgence sanitaire » remis le 14 décembre dernier, les députés s’inquiétaient de « la multiplication des habilitations sollicitées par le gouvernement pour légiférer par ordonnance » avec pas moins de 77 ordonnances.

Si l’on ajoute les éventuels règlements locaux, les Français ont été confrontés depuis dix mois à un enchevêtrement de textes et à des situations dont il était parfois difficile de déterminer le régime juridique applicable. « Cela peut dépendre du jour, de la période et de l’endroit où on se trouve, en métropole ou dans les DOM-TOM, dans les Alpes-Maritimes ou dans le Nord. Ces deux effets cumulatifs, temporel et géographique, rendent difficilement intelligible le régime applicable », explique Marie-Laure Basilien-Gainche, professeure de droit public à l’université Jean-Moulin Lyon 3 et spécialiste des états d’exception. Elle explique en outre qu’« il y a une compulsivité normative des pouvoirs publics, une tendance à administrer par la norme. On a l’impression que, comme ils n’arrivent pas à gérer la situation, ils compensent par le normatif. Mais de ce fait, on se retrouve avec une sorte de monstre normatif, et sans investissement dans l’implémentation, la mise en œuvre. » […] « Il en résulte une instabilité, une accumulation de textes qui vont parfois dans un sens puis dans un autre. Les gens sont passés de l’état d’urgence, puis à un régime de sortie de l’état d’urgence, puis sont repassés sous état d’urgence … Il y a un manque de bon sens du point de vue de l’utilisation de la norme. Concernant l’aspect géographique, les distinctions faites entre les territoires, avec ces cartes de différentes couleurs, peuvent se comprendre. Le problème est que ce dispositif peut être mal accepté quand les décisions viennent d’en haut au lieu d’être prises au niveau local. »

Un état d’exception permanent sous le « diktat d’Hippocrate »

La prorogation d’un an de l’état d’urgence ravive une autre crainte : celle de l’accoutumance aux régimes d’exception. Le 31 décembre 2021, les Français auront passé plus de 21 mois sous ce régime ou celui de « sortie de l’état d’urgence sanitaire ». Comme pour l’état d’urgence décrété au lendemain des attentats du 13 novembre 2015 et resté en vigueur jusqu’au mois d’octobre 2017, la notion « d’urgence » semble avoir perdu tout son sens et laisse place à un mode de gestion habituel de la société.

Cette habitude de restreindre les libertés s’est déployée de manière décomplexée et avec un élément supplémentaire : nous avons changé de degré. Dans le cadre de l’état d’urgence sécuritaire, on vise une personne ou un groupe de personnes voulant mener des actions de terreur ou contre la sécurité nationale. La menace est donc relativement circonscrite. Avec cet état d’urgence sanitaire désormais, l’ennemi peut être présent partout autour de vous. Il y a une sorte de « diktat d’Hippocrate » qui s’installe et en vertu duquel les libertés de tous doivent être restreintes pour préserver la vie d’un seul.

L’une des spécificités de l’état d’urgence sanitaire est d’avoir justifié des mesures encore plus restrictives que celles prises après les attentats de novembre 2015.

L’état d’urgence sanitaire répond-il à la crise du Covid ou à la crise du système de santé français pour y faire face ?

Le Syndicat de la magistrature avait émis ces remarques toujours pertinentes pour ce 8ème texte d’exception : « Certes, il y a urgence. Mais commande-t-elle de tomber dans le tropisme de l’exception ? Nous avons trop éprouvé cet « esprit de l’urgence » par le passé – pas si lointain – pour ne pas questionner sa légitimité à cette heure et pour ne pas questionner cette « légalité de crise », encore une fois actionnée. En définitive, de quelle crise parle-t-on ? Celle de la propagation d’un virus qui peut tuer en masse ou celle du système de santé français en péril qui ne peut faire face ? En quoi l’exceptionnalité serait la réponse à l’incurie assumée des politiques publiques de santé qui ont incontestablement aggravé la crise actuelle ?

L’effet de contamination dans le droit commun de règles dérogatoires censées n’être que temporaires, a tellement été à l’œuvre dans d’autres domaines, qu’il est indispensable aujourd’hui de vérifier si les garde-fous sont solides, mais également de s’assurer que les exclus et les discriminés en temps ordinaire ne sont pas également les exclus du confinement, lequel s’avère déjà discriminatoire pour nombre de catégories de personnes : étrangers, sans domicile fixe, mal logés, détenus, malades mentaux, travailleurs précaires… »

Cette manière de gouverner par des mesures sécuritaires et non par la santé pose problème ; selon Marie-Laure Basilien-Gainche, « le confinement n’a pas servi directement à freiner la propagation de l’épidémie mais plutôt à alléger la pression hospitalière car nous avons fermé trop de lits pour des raisons managériales. On s’est privé de moyens pour lutter contre cette épidémie. Pourquoi ne pas avoir investi massivement dans l’hôpital public ? […] Lorsqu’on n’emploie pas les bons moyens, on ne peut pas obtenir les bons résultats. »

Finalement, nous nous sommes opposés aux 7 projets de loi organisant l’état d’urgence sanitaire précédents. Le 8ème ne se distingue pas vraiment de ceux-ci, les mêmes mécanismes sont employés et agrémentés de quelques « nouveautés » liées aux avancées en matière vaccinale notamment.

Si les dispositifs concernant la tenue prochaine des élections départementales et régionales sont plutôt adaptés à la situation et n’appellent pas de critiques fondamentales, en revanche tout le volet état d’urgence sanitaire est critiquable presque en tous points.

« Il faut toujours se référer au peuple » – Entretien d’Emmanuel Maurel à Reconstruire

Emmanuel Maurel a reçu Reconstruire dans les bureaux de la Gauche Républicaine et Socialiste pour évoquer avec ce média le contexte politique actuel. Propos recueillis par Sacha Mokritzky, photographies de Manon Decremps.

La crise sanitaire empêche la mobilisation. Croyez-vous que la sortie de crise épidémique pourrait aboutir à une mobilisation populaire ?

Le premier sentiment que suscite une crise sanitaire, c’est évidemment la peur. Et la peur, en politique, peut déboucher sur des formes de mobilisation, de manifestations aussi diverses qu’imprévisibles. Ce qu’il y a de singulier en France, depuis le premier confinement, c’est une colère sourde qui s’était déjà exprimée avec la crise des Gilets jaunes. Cette colère est liée à la fois aux mensonges et contre-vérités du gouvernement, à ses échecs manifestes (Étape des tests, l’étape des masques, l’étape des vaccins), mais aussi à une forme d’humiliation nationale : nous sommes le seul pays du Conseil de sécurité de l’ONU à n’avoir même pas mis au point de vaccin. Si l’on ajoute à cela les restrictions en termes de libertés publiques depuis le début de la crise, cela fait un cocktail explosif. Mais ce qui risque d’aggraver les choses, ce sont les conséquences économiques et sociales de la crise, augmentation du chômage de masse et faillite d’entreprises. Les mesures gouvernementales sur, l’assurance chômage, indignes, mais aussi les propos de Bruno le maire promettant de durcir la « réforme des retraites », ne manqueront pas de faire réagir un monde du travail qui a souffert et qui voit que certains « profiteurs de la crise » ne sont même pas mis à contribution. 

Ce qui est probable, c’est que l’enjeu principal des prochains mois, dans la tête des gens, sera à la fois d’échapper aux conséquences de la crise, et de redresser le pays. Il y a, je crois, un enjeu autour de cette idée de réparation. Réparer ce qui a été cassé, redresser un pays durement éprouvé. Ce sera soit une mobilisation sociale, soit une mobilisation politique, soit les deux. Ce qui est certain, en tout cas, c’est que dans des périodes de crise, par définition très anxiogènes, il est difficile de parier sur un mouvement social organisé et déterminé. Il nous appartient aussi à nous, militants politiques, de susciter en sortie de crise des mobilisations, car il y a de nombreux points sur lesquels les Français auraient raison d’être en colère. Il faut, comme toujours, transformer cette colère, lui donner un débouché politique. C’est le rôle des dirigeants de gauche.

Sur cette question de la gauche, justement, le parti que vous avez fondé, et que vous présidez, la Gauche Républicaine et Socialiste, a toujours appelé à une convergence des gauches pour la prise de pouvoir. Néanmoins, la période montre un désintérêt des Français pour la gauche, qui peine à convaincre. 

Le paradoxe de la période, c’est que les Français plébiscitent des réponses qu’on peut aisément associer à la gauche : intervention de l’Etat dans l’économie, soutien aux services publics, relocalisation des activités industrielles, politique salariale favorable aux travailleurs invisibles sur-sollicités pendant la crise du Covid, etc.

Le plus préoccupant, le plus grave, c’est le décrochage spectaculaire des couches populaires dans la sociologie de l’électorat de gauche.

Mais ces aspirations ne se traduisent pas électoralement, c’est une évidence. L’affaiblissement de la gauche n’est pas un phénomène nouveau, et pas spécifiquement hexagonal, même si chez nous c’est exacerbé. 

Le plus préoccupant, le plus grave, c’est le décrochage spectaculaire des couches populaires dans la sociologie de l’électorat de gauche. Si l’on en croit les chiffres, une très forte proportion d’ouvriers et d’employés ne se reconnaissent plus dans la gauche. On évoque souvent la démographie (assimilant vieillissement de la population et tendance conservatrice) ou l’atténuation des frontières de classe (consécutive aux mutations dans le monde du travail) pour expliquer ce phénomène. 

La vérité, c’est qu’une partie de ce qu’on appelait « la gauche de gouvernement » a trop souvent versé dans la résignation, voire la capitulation. L’exemple le plus frappant, c’est le quinquennat Hollande, qui  n’a pas amélioré les conditions de vie matérielles et morales des gens les plus modestes. Au contraire, il les a détériorées. Le point d’orgue, si vous me passez l’expression, fut la loi Travail. C’est d’ailleurs une chose assez inouïe pour tous ceux qui ont vécu ces cinq années. Il y avait un effet de sidération ; nous avions une équipe dite de gauche, mais qui « en même temps » reprenait absolument tous les arguments patronaux ! Et toutes ces mesures annonçaient celles prises ensuite par Emmanuel Macron.

Aujourd’hui, en dépit des résultats piteux du macronisme, la gauche n’est pas attendue. Elle n’est pas entendue non plus. 

D’abord parce qu’elle donne l’impression de ne pas s’intéresser suffisamment aux problèmes quotidiens des gens. Passer deux semaines à s’écharper sur les réunions non mixtes à l’UNEF, quoiqu’on pense du sujet, c’est absurde et dérisoire. Pour raisonner en termes marxistes, il s’agit de « contradictions secondaires » par rapport à la contradiction principale, qui est celle du capital et du travail. La gauche donne le sentiment de se cantonner, de manière plus ou moins maîtrisée, à ce type de débats, alors qu’il y a un énorme obstacle au milieu du chemin, qui s’appelle le chômage, la précarité, la misère sociale.

Emmanuel Maurel, au siège de la GRS, à Paris. ©Manon Decremps pour Reconstruire

Ensuite, nous restons, collectivement, intoxiqués par les institutions de la V° République. Il faut sortir du crétinisme présidentialiste. Notre code génétique, c’est la délibération collective et la promotion du parlementarisme.  Cette croyance dans la « rencontre d’un homme avec un peuple », cette personnalisation des débats, c’est quand même curieux pour nous qui avons longtemps clamé qu’il n’y avait ni César ni Tribun. 

Autre paradoxe : nous contestons le bien-fondé de la « concurrence libre et non faussée » dans la vie économique, mais nous en sommes les défenseurs fanatiques en matière électorale. Je me mets à la place de certains électeurs de gauche : trois, quatre , parfois cinq listes lors d’un scrutin local, il y a de quoi être paumé. 

Le morcellement, la division systématique, ne contribue pas à notre crédibilité. D’autant que les électeurs sont beaucoup plus unitaires que les organisations. Je sais qu’il est de bon ton de dire que l’unité de la gauche est un concept dépassé, qui ne représente pas la majorité de l’électorat. Mais en réalité, quand tu discutes avec une personne un tout petit peu politisée, le rassemblement, s’il n’apparaît pas comme une condition suffisante, apparaît néanmoins comme une condition nécessaire. 

Voilà ce qui compose le cocktail : il y a des facteurs sociologiques, des facteurs conjoncturels, et des facteurs quasi-comportementaux qui aboutissent aujourd’hui au fait que les gens se détournent massivement de la gauche. Est-ce inéluctable ? Évidemment, non. Regardons ce qu’est capable de faire Joe Biden, notamment grâce à la pression de son aile gauche. Il est capable de mettre en place l’un des plus grands plans de relance de l’Histoire, de distribuer de l’argent aux foyers les plus modestes, d’investir dans les infrastructures publiques. Cela montre bien qu’il y a des inflexions possibles. Et de l’espoir. Pourvu que l’on parte des préoccupations quotidiennes des gens ordinaires. 

Ces débats identitaires montrent l’accélération du tempo polémique. Est-ce que la politique-twitter impose un rythme qui empêche à la nuance d’exister ?

Même lorsque l’on plaide pour une transformation radicale de la société, même lorsque nous avons des désaccords très forts avec des interlocuteurs, à gauche et, à fortiori, dans le reste de l’échiquier politique, nous ne sommes pas obligés de nous mettre au diapason des chaînes d’info en continu et des réseaux sociaux qui ne fonctionnent que sur le clash. L’écrivain Christian Salmon explique que nous sommes passés de l’ère du storytelling à l’ère du clash, dont Donald Trump, avec d’autres, comme Salvini, sont les parangons. Désormais, pour imprimer dans ce monde du flux d’info en continu, il faut surjouer la conflictualité. J’estime que le fait de privilégier systématiquement l’invective ou la vitupération nuit à la qualité du débat démocratique . Certains diront que c’est un point de vue « petit bourgeois », de quelqu’un de policé. Je rappelle quand même que la République, qui est notre bien commun, part du principe qu’elle exige un débat rationnel, donc respectueux. Cela n’empêche pas d’avoir des idées fermes, des idées originales, des idées clivantes, mais elles doivent être à mon avis servies dans un tempo qui n’est pas celui qui nous est imposé.

Nous ne sommes pas obligés de nous positionner systématiquement sur l’Islam, l’UNEF, sur je-ne-sais-quelle déclaration d’un maire écologiste. C’est nous qui devons rester maîtres de nos combats. Or, précisément, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Je pense que la nuance a sa grandeur et sa nécessité lorsqu’on est confronté à des situations de crise aussi graves que celle que l’on vit aujourd’hui. 

Le peuple est aujourd’hui fantasmé. Il est vu à gauche comme une abstraction magnifique, et différents clivages se font face pour le définir politiquement. Où placez-vous le curseur ? Quels clivages distinguez-vous ?

D’abord, je trouve ça bien que le peuple soit vu comme une entité magnifique. C’est la vision contraire qui serait préoccupante ! Cela prouve notre attachement à la démocratie, à la souveraineté populaire.

Nous parlons ici d’abstraction magnifique. Comme s’il n’était qu’une fiction.

Il y a des fictions et des abstractions nécessaires. Le peuple est, par définition, hétérogène et insaisissable. Mais il est important de s’y référer toujours. 

Emmanuel Maurel, au siège de la GRS, à Paris. ©Manon Decremps pour Reconstruire

Vous parliez de clivages structurants dans la société. Il y a une césure, qui s’élargit depuis plus de deux décennies, entre les cercles dirigeants économico-médiatico-politiques, et la masse des gens ordinaires, dont les aspirations sont ignorées et méprisées. Cela a culminé, en France avec le mouvement contre le TCE en 2005, et en Grèce les sanctions abominables contre le gouvernement Tsipras et la mise à genoux de tout un peuple. Il y a une coupure, entre une toute petite minorité qui estime savoir distinguer le bien et le juste, qui discrédite toute parole divergente en affublant de qualificatifs de type « populiste » les prises de position qui lui sont alternatives. Ces gens sont tout-à-fait en phase avec les mutations du capitalisme contemporain. Ils se moquent assez des règles, des normes, des frontières, des protections. À contrario, la masse des gens, au contraire, se rattache à des repères, des règles, et attendent justement de la politique qu’elle les conforte.

Mais le clivage le plus important de la société française est toujours le clivage de classe. Même si toute une littérature sociologique et économique nous explique que les frontières de classes se sont estompées et que la conscience de classe s’est étiolée, il y a néanmoins des classes sociales, les ouvriers, les employés, la classe moyenne précarisée, qui auront intérêt à lutter ensemble si elles veulent arracher des compromis dans le cadre d’un monde capitaliste. 

De la même façon, je maintiens le clivage gauche-droite. Même s’il est battu en brèche, remis en cause, il correspond toujours à des aspirations qui continuent à exister, qui sont contradictoires dans la société française, et je ne veux pas les abandonner sous prétexte que François Hollande a fait une politique de droite.

Enfin, il y a un clivage géographique. Nous voyons d’un côté se dessiner une France métropolitaine, intégrée à la mondialisation. D’un autre, une France plus rurale, périphérique, qui souffre de la désindustrialisation et de la fuite des services publics. Il faudrait affiner ce modèle, car au sein des métropoles, il y a aussi de fortes inégalités. Il y a des décrochages entre un habitant de l’Est du Val-d’Oise pince Seine Saint Denis, et un habitant des Hauts-de-Seine.

Tous ces clivages se superposent, se juxtaposent. Cela donne une société assez fracturée, divisée. Il est donc difficile d’apporter une réponse uniforme.  Mais nous savons où est notre camp. C’est celui de tous les gens qui vivent de leur travail, difficilement, qui aspirent à en vivre, même modestement, ou qui ont travaillé – je pense notamment aux retraités. Jadis, nous disions que c’était le salariat. Les choses sont plus compliquées aujourd’hui, mais je vois bien les gens à qui l’on s’adresse, que nous voulons représenter. Il ne faut pas seulement définir le camp social que nous voulons représenter, il faut aussi être à l’écoute de ses attentes et de ses aspirations, les prendre en compte. Il faut une vision du monde, une grille de lecture de la société, mais il faut aussi entendre ce qu’ils nous disent. Ils veulent des protections, de nouvelles conquêtes sociales. La restauration d’un certain modèle social qui est un mode de vie, une qualité de vie. Ils veulent aussi, par exemple, que nous donnions des réponses claires sur la sécurité, que nous ne fassions pas mine de croire que ce n’est pas un problème. Il faut trouver un message unifiant et des mots d’ordres fédérateurs dans une France profondément clivée. 

Nous sommes à quelques mois de l’élection présidentielle, et ce début de campagne se tient dans un contexte inédit. Peut-on s’attendre à l’émergence d’une « candidature champignon » qui vienne bouleverser le jeu politique ? 

Nous ne pouvons pas faire le reproche aux militants et aux dirigeants politiques d’avoir été, comme tout le monde, saisis par une forme de sidération au moment où la pandémie est arrivée. Par définition, la politique suppose le contact humain, y compris dans ce que ça a de chaleureux, de tangible, de concret. Et là, c’est interrompu, figé. Il a fallu se réadapter à cela, s’adapter à une emprise du numérique, qui est un problème idéologique en soi, voire anthropologique. 

Est-ce que cela va profondément bouleverser la donne politique ? C’est le pari du pouvoir. Ils font le pari que la colère qui existe va se tourner vers un réceptacle naturel qui est l’extrême droite. Toute la stratégie d’Emmanuel Macron est d’expliquer que les autres n’auraient pas fait mieux, et, surtout, que l’issue est un duel inéluctable avec le Rassemblement national. C’est le scénario tel que le pouvoir le raconte, et tel qu’il désire qu’il soit raconté, et pour l’instant ça fonctionne. Il suffit de regarder n’importe quel débat télévisé pour s’en convaincre. 

Je fais le pari qu’un programme d’intérêt général peut être construit.

Nous voyons bien que les partis traditionnels n’ont plus la main, et il apparaît que les aventures type « En Marche ! » ont donné  l’impression de fonctionner. Il faudrait en réalité être vigilant sur « En Marche ! » . C’était un syndicat de défense des intérêts économiques qui s’est mis en place pour soutenir un homme. Il ne faut jamais croire à ce récit un peu héroïque d’un homme qui, à la faveur d’audace et de circonstances particulières, s’impose dans le pays. 

La candidature-champignon est possible car nous sommes dans une phase de très grande défiance, de grande désillusion, d’indifférence aussi parfois, à l’égard du politique. Cela favorise des mouvements peu structurés qui s’imposent dans le débat public. Je crois quand même que, candidat-champignon ou pas, ce qui compte, c’est de préparer, sur le long terme, un programme de redressement. Je fais le pari qu’un programme d’intérêt général peut être construit. Avec différentes formations de gauche, avec des syndicats, des associations, des citoyens. Je crois que nous pouvons aussi écrire un contrat de gouvernement, des grandes mesures qui permettent de contribuer au redressement du pays. C’est ce travail-là, un peu méthodique, fastidieux, sérieux, qu’il faut entreprendre maintenant. C’est une tentation facile de n’en rester qu’à la préparation de la présidentielle.

Vous parliez tout à l’heure des échecs sur la stratégie vaccinale et de production industrielle sanitaire. Dans quelle mesure l’Europe en est-elle responsable ? Y a-t-il  une remise au centre du jeu politique de la question de souveraineté ? 

Lors du premier confinement, les ravis-de-la-crèche libéraux se sont rendus compte que d’avoir mis en place des  « chaînes de valeur complexes » , des délocalisations, le libre-échange, nous avait rendus extrêmement dépendants par rapport à une partie du monde. Et ils jurent à présent avoir pris conscience des impasses de ce système.

La vérité, c’est que très peu de choses ont changé. Je siège à la commission du commerce international, et nous continuons à négocier des accords de libre-échange comme si de rien n’était. On prétend tendre vers l’autonomie stratégique, on parle même de relocalisations, mais dans les faits, rien ne va dans ce sens. A la fin de l’année, nous avons signé un accord d’investissement avec la Chine, comme s’il n’y avait pas une remise en question radicale du système d’échange qui aujourd’hui est celui de la globalisation financière. De ce point-de-vue là, il y a de la part de l’Union européenne beaucoup de paroles mais très peu d’actes. De la même façon qu’il y a eu une humiliation française, il y a eu un échec européen que les dirigeants vont devoir largement étudier sous peine que les peuples se détournent encore plus de l’Europe. 

Chili : Venceremos, vencemos, hemos vencido

Hier 16 mai se tenaient les élections constituantes du Chili. L’héritage de Pinochet a vacillé et semble sur le point de sombrer définitivement, libérant enfin les forces populaires et démocratiques de décennies de néolibéralisme.

Il n’est pas possible de comprendre la portée historique du vote d’hier sans le replacer dans le long processus du mouvement social chilien, qui a nagé d’espoirs en déroutes depuis les années 1970. Une fois le gouvernement socialiste de Salvador Allende renversé par un coup d’État, les libertés publiques furent suspendues pour imposer au Chili le néolibéralisme. Si le référendum de 1988 chassa Augusto Pinochet du pouvoir, la Constitution léguée au pays par celui-ci laissait les crimes de la dictature impunis, et empêchait toute remise en cause du modèle d’accaparement des richesses par une minorité hérité du colonialisme et renforcé par les Chicago Boys au service de la dictature.

Ainsi, les classes laborieuses du Chili n’avaient pas pu récupérer avec la démocratie ce que la dictature leur avait retiré : un système social juste, une éducation accessible pour tous, des salaires dignes, la lutte contre la grande misère, la possession commune des richesses naturelles du pays. Poussé à bout par une énième mesure néolibérale, l’augmentation du prix des transports en commun décidée par le président de droite Sebastián Piñera, le peuple chilien se souleva contre un régime dont il ne reconnaissait plus la légitimité. Malgré la répression policière, les Chiliens descendirent dans la rue et obtinrent un référendum décidant de l’avenir constitutionnel du Chili. Son issue fut sans appel, 78% des suffrages se portèrent pour abroger la Constitution actuelle et appeler une assemblée constituante.
Tout l’enjeu de cette élection était de savoir si les forces de droite allaient atteindre le seuil de blocage, fixé à un tiers des sièges. Ce seuil atteint, il aurait fallu composer avec une classe politique récalcitrante dont l’unique objectif est de protéger les privilèges de la minorité qui accapare les richesses et qui n’a toujours pas fait le deuil de la dictature. Mais le peuple chilien en a décidé autrement.

Les résultats sont clairs, le pouvoir sortant a été balayé.

La droite obtient à peine 20 % des suffrages, moins que le score du « non » au référendum constitutionnel. Alliée à l’extrême droite, elle n’obtient que 37 représentants, loin des 52 sièges dont elle avait besoin pour obtenir une minorité de blocage.
La gauche institutionnelle, divisée, obtient 53 sièges et un tiers des suffrages. En son sein, la coalition construite autour du parti communiste et de révolution démocratique, un mouvement socialiste radical, obtient 28 sièges et près de 18% des voix. Elle dépasse ainsi la coalition socialiste et chrétienne démocrate, jusqu’alors majoritaire à gauche, qui obtient 13,8% des suffrages et 25 représentants.

Les grands gagnants de cette élection sont les indépendants issus du mouvement social spectaculaire de ces deux dernières années. Ils obtiennent 38,4% des voix et 48 sièges. Les candidats indépendants étaient eux-mêmes partagés entre la coalition « Liste du peuple », ancrée à gauche mais rejetant les partis traditionnels, les centristes plus modérés de la coalition des « indépendants non neutres », et d’autres candidatures totalement autonomes. Là encore, les forces réclamant un changement social radical dominent largement. La liste du peuple obtient 15% des voix, soit plus que les socialistes, et 25 sièges. Les indépendants non neutres obtiennent 8% des suffrages et 11 représentants, les 12 sièges restants provenant d’autres listes et candidats indépendants éparpillés ayant obtenu au total 15% des suffrages.

Il faut rajouter à cela les sièges réservés aux peuples natifs, 17 au total. Cette représentation était nécessaire du fait que les populations autochtones ont été, comme les Mapuche, ouvertement marginalisés et souffrent d’un plus grand déficit de représentativité que les Amérindiens péruviens ou boliviens. Ils ont par ailleurs largement contribué de longue date au combat contre la dictature et le système social inégalitaire. Ils ne manqueront pas de relayer les revendications d’une partie négligée et bafouée du peuple chilien.

L’éducation, les droits sociaux, la protection de l’environnement, l’État-providence (avec un système de santé et de retraite plus solidaire), le droit au logement devraient donc trouver des débouchés progressistes dans la constitution que cette assemblée doit rédiger en un an. Mais La grande inconnue est maintenant celle de la voix que vont porter les élus indépendants et les Amérindiens sur des sujets qui ne sont pas ceux des droits humains, mais qui relèvent de l’organisation de l’État : vont-ils promouvoir un État décentralisé ? Un système semi-présidentiel ? Le bicamérisme ? Beaucoup de questions restent ouvertes. Cette Assemblée, quasiment paritaire, sera aussi l’occasion de défendre le droit à l’avortement, toujours inaccessibles à de nombreuses femmes chiliennes du fait des blocages répétés du camp conservateur et de la sous représentativité des femmes depuis longtemps dans la politique chilienne.

Le vent du changement qui souffle sur l’Amérique latine semble inarrêtable. Le peuple bolivien a résisté au putsch organisé contre Evo Morales et élu un candidat de son parti comme président, Lula est libre et menace sérieusement Jair Bolsonaro au Brésil, la Colombie s’enfonce dans la répression militaire mais la gauche radicale semble être en mesure de gagner les élections et de mettre fin à la dérive autoritaire en cours. Le Pérou, jusqu’alors hermétique à la gauche par héritage de la violente guerre civile des années 80-90, a porté en tête du premier tour un syndicaliste marxiste qui pourrait bien l’emporter au second tour début juin. Au Chili, hier, une communiste a été élue maire de Santiago, et l’Assemblée Constituante est clairement dominée par des forces de gauche réclamant un renversement institutionnel et social.

C’est tout un continent qui semble (re)devenir favorable à la gauche sociale et populaire. La question qui se pose maintenant est celle de la concrétisation de ces formidables espoirs. Comment satisfaire les attentes de peuples laminées par des années de néolibéralisme ?
Un des chants de ralliement des opposants à la dictature d’Augusto Pinochet clamait « Venceremos, la miseria sabremos vencer », qu’on peut traduire par « Nous triompherons, nous saurons vaincre la misère ». Aujourd’hui nous assistons au « Vencemos », nous triomphons. Tout doit être fait pour que demain, nous puissions chanter « Hemos vencido », nous avons triomphé.

Génération 81 : qu’en reste-t-il ?

Quarante ans après, que reste-t-il de l’espoir suscité par la victoire de François Mitterrand à l’élection présidentielle ? Quelle force la gauche actuelle représente-t-elle sur l’échiquier politique tandis que l’élection de 2022 se profile peu à peu à l’horizon ? Marie-Noëlle Lienemann, sénatrice Gauche Républicaine et Socialiste et ancienne ministre du logement de François Mitterrand (1992-1993), Georges-Marc Benhamou, écrivain, Jean-François Kahn, journaliste et fondateur de Marianne, et Malek Boutih, ancien président de SOS Racisme et député PS de 2012 à 2017, en débattaient mardi 11 mai 2021 après la diffusion sur France 2 du documentaire de Cécile Amar « 10 mai 81 : changer la vie ? » Débat animé par Julian Bugier

Le Secteur médico-social à nouveau en deuil

Ce mercredi 13 mai une assistante sociale a été assassinée par une personne qu’elle accompagnait dans le cadre de ses missions de service public.

Les drames dans le milieu du travail social ne sont pas isolés : Jacques en 2015 à Nantes, ou encore un directeur de CADA à Agen en début d année 2021. Les travailleurs sociaux sont souvent menacés durant l’exercice de leurs fonctions par les personnes qu’ils aident ou tentent d’aider. Au-delà des menaces, on dénombre plusieurs agressions de professionnels chaque année, dans le silence presque total des médias et de certaines hiérarchies. Parfois c’est même leurs propres familles qui peuvent se trouver en danger.

Les travailleurs sociaux méritent plus de reconnaissances et plus de moyens pour intervenir auprès de publics de plus en plus fragilisés par la situation sociale du pays. Les risques qu’ils prennent dans leurs travail doivent obtenir la reconnaissance qu’ils méritent.
La Gauche Républicaine et Socialiste adresse toutes ses condoléances à la famille de cette jeune femme et s’associe à la peine et la colère qui émane du secteur médico-social.

Elections consulaires : l’Etat doit être impartial

Après avoir constaté de graves manquements en matière de de neutralité dans l’organisation des élections consulaires de 2021, les organisations de gauche des Français de l’Etranger ont solennellement écrit au Ministre des Affaires étrangères pour exiger qu’il garantisse des conditions correctes et impartiales pour ce scrutin qui conditionne par la suite l’élection de six sénateurs en septembre prochain.

Nous publions ici ce courrier.

« La gauche est-elle en voie de disparition en Europe ? », La faute à l’Europe, 11 mai 2021

Emmanuel Maurel, député européen et animateur national de la Gauche Républicaine et Socialiste, était l’invité de « La Faute à l’Europe » le 11 mai 2021 sur France Infos. Il a réaffirmé sa conviction, que nous ne désespérons pas, malgré le calamiteux quinquennat Hollande qui a achevé le PS, de revoir le socialisme refleurir en France sous d’autres formes.

L’Europe ne prend malheureusement pas le chemin du social ; le sommet européen hier au Portugal illustre bien l’expression de Jacques Delors à propos des sommets sociaux européens « des grandes messes sans foi », sauf que là il n’y avait ni messe ni foi, avec des déclarations d’intention sans que rien n’avance alors même que nous sommes confrontés à une crise inédite.

La mission historique de la gauche, c’est d’abord la redistribution des richesses, une transformation de l’équilibre entre Capital et Travail au profit de ce dernier ; or sous l’effet des politiques de droite et sociales-libérales, la part des salaires dans la valeur ajoutée ne cesse de décroître au profit du Capital. C’est aussi l’approfondissement de la démocratie dans tous les domaines, notamment de la démocratie sociale et on en est loin en Europe.

L’effritement, ou même l’effondrement dans certains pays, des partis de gauche est indéniable : la social-démocratie a profité pendant des décennies de la peur capitaliste du bloc soviétique pour obtenir des compromis offensifs sur le Capital au profit des travailleurs. Mais ensuite sous l’impulsion de Blair et Schröder, une partie de la gauche s’est coulée dans le néolibéralisme et une autre a capitulé ou s’est résigné devant un capitalisme en pleine transformation accélérée.

Cela est d’autant plus déroutant que les réponses traditionnelles de la gauche et du socialisme sont redevenues « à la mode » aux Etats-Unis face à la crise pandémique et ses conséquences avec le début de la présidence Biden. Le message de la gauche socialiste reste donc d’une actualité absolue : le problème ce sont les émetteurs européens, ces partis de gauche qui pour certains ont trahi leurs principes, leurs électeurs et leur base sociale !

Aux préoccupations prioritaires des Européens – l’écologie, l’immigration mais aussi et surtout l’emploi (contrairement à ce que disent les commentateurs) -, il existe des réponses de gauche. La gauche s’est aussi élevée pour défendre les libertés menacées, pour dénoncer la tendance à corseter la démocratie ou à mettre en place une société de surveillance. La réalité est que ces prises de positions sont peu relayées par les médias, alors que les risques – notamment en France – sont croissants même avec de soi-disant Libéraux qui versent dans une dangereuse dérive autoritaire, comme Emmanuel Macron. Sur les questions de société, la gauche est aussi bien plus claire et rationnelle que la droite et les « Libéraux », la seule à défendre un point de vue réellement progressiste, contrairement à ce que disent les journalistes.

Caroline Fiat : « Si Castex et Véran pouvaient redescendre sur terre… » – entretien à La Revue Charles

Aide-soignante devenue députée, Caroline Fiat dénote, même chez les Insoumis. Entretien avec  Soizic Bonvarlet, publié dans La Revue Charles, le 6 mai 2021

Lorsque nous l’avons interviewée, Caroline Fiat venait de passer sa dernière nuit au sein du service de réanimation du CHU de Nancy, avant de rejoindre les bancs de l’Assemblée. La députée de Meurthe-et-Moselle, mère de deux enfants en bas âge, avait pris la décision, comme durant la première vague, d’enfiler de nouveau sa tunique d’aide-soignante, pour monter au front dans la guerre contre l’épidémie de Covid-19. C’est d’ailleurs en grande partie à ce titre qu’elle a été nommée parmi les finalistes du prix de la femme d’influence politique 2020. Elle nous a parlé de son engagement et de ses luttes, à l’hôpital comme dans l’hémicycle.

À quand remonte votre engagement politique et quelles sont les principales raisons l’ayant motivé ?

Cela remonte à mes seize ans, donc au siècle dernier, une réforme du lycée. C’était devenu un combat pour moi car cette réforme faisait qu’en changeant les programmes, on n’avait de ce fait plus la possibilité d’acheter les manuels scolaires à la bourse aux livres. J’avais mené le combat, ce sont mes premières manifs. Mes parents, me trouvant très investie, étaient assez fiers de moi. Je séchais pour manifester et ils ne disaient rien.

Mes parents étaient à la CGT, communistes sans être encartés. Mon papa était agent technique dans un centre hospitalier et ma maman vendeuse, avant de travailler pour l’association des paralysés de France. Quand j’allais manifester avec eux il y avait souvent les Jeunesses communistes, alors plutôt que rester avec des vieux je préférais être avec des jeunes de mon âge. Et puis j’ai fini par prendre ma carte à la CGT vers l’âge de 24-25 ans. Et au Parti communiste à l’occasion de la campagne présidentielle de Robert Hue. Après tout on a tous notre croix à porter. Moi j’ai été convaincue d’adhérer au Parti communiste grâce à Robert Hue. Je ne suis pas restée adhérente longtemps, même si mon cœur restait communiste. J’avais commencé à prendre du recul dès la campagne présidentielle de 2012.

En juillet 2016, j’ai fait une grosse dépression. En septembre, je vais à la fête de l’Huma, des amis, voyant que je vais très mal, me conseillent de rejoindre le mouvement « Ensemble ! », de Clémentine Autain, pour me sortir de chez moi, voir du monde. Je me rends à quelques réunions en Meurthe-et-Moselle, et « Ensemble ! » décide d’intégrer La France insoumise, et donc j’y entre aussi. Je suivais de loin, mais je me suis vraiment investie à La France insoumise à ce moment-là.

Comment vivez-vous le fait d’être une femme à l’Assemblée nationale ? Avez-vous été surprise par le sexisme qui peut s’y exercer ? Est-il équivalent à celui que vous avez pu connaître auparavant dans votre vie professionnelle ?

Surprise, non. Le sexisme en politique a toujours existé. Je n’étais pas spécialement surprise, mais étonnée car quand j’ai été élue, on parlait de « renouvellement », du « nouveau monde » de La République en marche, avec beaucoup de femmes qui faisaient leur entrée à l’Assemblée. Donc je pensais que nous serions beaucoup à nous battre. Finalement, nous sommes 41% je crois, et très peu à lutter sur le sujet. Moi j’ai mon caractère, quand il y a trop de bavardages et que je vois qu’on ne m’écoute plus, je me tais en l’attente d’avoir de l’attention. Comme avec des enfants ! Ce qui est toujours très impressionnant, c’est l’attitude des hommes députés pendant les questions au gouvernement. Vous pouvez être sûr qu’un homme parle, l’attention est là. Là où quand une femme parle, beaucoup d’hommes discutent entre eux, sortent les téléphones etc. Donc il faut se battre pour se faire respecter. Et je pensais réellement que nous serions plus nombreuses à nous battre.

Quel pouvoir d’influence une aide-soignante, experte des enjeux liés à l’hôpital, a-t-elle à l’Assemblée, par exemple lors de l’examen des PLFSS (projet de loi de financement de la sécurité sociale) ?

Je ne dirais pas que je suis une « experte », mais je sais que je suis écoutée, et que tout du moins quand je me fâche, que j’arrive avec des affirmations, elles sont prises en compte par les autres parlementaires. Ils font attention, parce que c’est du vécu.

Je sais de quoi je parle, et il ne faut pas trop me titiller. Est-ce que cela a réellement fait bouger les lignes ? Je ne sais pas.

Vous sentez-vous d’autant plus écoutée, dans la période actuelle, sur les bancs de l’hémicycle, que vous étiez sur le front durant l’une des phases les plus virulentes de l’épidémie de Covid-19 ?

Nous sommes beaucoup à l’avoir fait durant la première vague, y compris à La République en marche ou chez Les Républicains. En ce qui me concerne, quand mes collègues se sont rendus compte qu’ils ne me voyaient pas depuis quinze jours à l’Assemblée, beaucoup m’ont envoyé des messages pour savoir si j’étais retournée travailler. Et beaucoup m’ont remerciée. Des messages bienveillants issus de députés de tous bords, pour me dire de faire attention à moi.

Sur la deuxième vague, je trouve très étonnant ce silence assourdissant par rapport aux soignants et aux malades. Je ne voulais pas qu’on soit applaudis, je ne vais donc pas m’en plaindre, mais le fait que ce ne soit plus le cas est un signe. Que l’on travaille dans des conditions anormales devient normal. Donc on n’en parle plus. Or la vie est un marathon, pas un 100 mètres. Y être allé durant la première vague, c’est bien, mais il faut continuer. Les besoins sont toujours là.

Après je pense que c’est d’autant plus facile pour moi d’y retourner que je suis restée fidèle à mes convictions. Je ne risque pas grand-chose. Là où un député de la majorité  risquerait peut-être d’être mal reçu dans un service. Et par ailleurs, moi la première fois ça m’avait fait du bien psychologiquement aussi, de retourner aux sources, de ne pas devoir aller rechercher des souvenirs d’il y a trois ans, en particulier quand je devais m’exprimer à l’Assemblée.

Pourquoi ne vouliez-vous pas être applaudie ?

Parce que si j’avais conscience que beaucoup de gens applaudissaient avec conviction, pour nous soutenir et nous remercier, je voyais aussi l’effet de mode. Et puis surtout, il y avait les applaudissements dans l’hémicycle. En février 2020, un mois avant la première vague, une infirmière avait été égorgée sur son lieu de travail, j’avais demandé une minute de silence à l’Assemblée. Richard Ferrand avait refusé, et un mois après, ils applaudissaient tous. Ça ne passe pas.

Comment avez-vous vécu cette période ? Vous sentiez-vous alors plus utile dans l’exercice de votre métier ou de votre mandat ?

Je me sentais aussi utile dans un rôle que dans l’autre. Mais encore une fois, psychologiquement ça m’a fait du bien d’y retourner. J’embauchais à 19h, je quittais à 7h, c’était du concret, je savais ce que j’avais fait et pour quels résultats, même s’ils n’étaient pas forcément positifs. Là où quand vous êtes parlementaire, vous pouvez travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les résultats vous ne les voyez pas.

Comment avez-vous géré, entre votre travail en réa, celui en tant que parlementaire et votre vie de famille ?

Pour la deuxième vague, cela a été presque plus simple. Pour la première, je n’étais heureusement pas toute seule, mon mari assurait. Je travaillais de nuit, je dormais un peu le matin, et au réveil il y avait « continuité pédagogique » avec mes enfants, qui ont 6 et 8 ans. Cette fois, comme ils allaient à l’école, j’ai pu me reposer un peu. Et puis pour le travail parlementaire, il y avait mes collaborateurs, avec qui j’échangeais l’après-midi.

Mais ce qui était dur, pour moi comme pour tant d’autres, c’est qu’il n’y avait plus de vie de famille. Pas de bisous ni de câlins, je dormais dans la chambre d’amis, je ne prenais presque plus mes repas à côté d’eux. Car même si vous vous êtes protégé, vous n’êtes jamais à l’abri.

Jean-Luc Mélenchon, votre président de groupe à l’Assemblée, a-t-il été particulièrement admiratif de cette décision que vous avez prise ?

Tous mes collègues sont fiers de moi, mais Jean-Luc Mélenchon, au-delà de ça, il a eu peur pour moi. Et ce même si je lui disais que j’étais malgré tout presque plus protégée à l’hôpital, que lui ou d’autres en allant acheter leur kilo de sucre au supermarché.

Il y avait une vraie anxiété chez lui par rapport au fait que je puisse tomber malade, je pense que c’est la raison pour laquelle il m’a mise beaucoup en avant durant cette période. Et puis parce qu’il sait que je suis maman, que je m’investis déjà beaucoup en tant que parlementaire, et qu’il m’arrive d’être fatiguée. Surtout la deuxième fois, à l’issue des débats sur le PLFSS.

Mais je trouve ça mignon, ça prouve que le méchant Jean-Luc Mélenchon, qui ne fait soi-disant que grogner, hurler ou insulter tout le monde, est en fait un vrai gentil. Le soir où il a annoncé sa candidature pour 2022, je travaillais. Je n’ai rien suivi de la soirée, mais il y avait une réunion en visio. J’ai fait une pause pour fumer ma cigarette, et je me suis connectée quelques minutes. Jean-Luc était tout content de me dire qu’il m’avait citée au journal de 20 heures. Je le savais, j’avais déjà reçu à peu près 5000 messages… Il se bouffe de l’intérieur tellement il se fait de souci pour les autres. Au début de la première vague, j’en plaisantais, mais j’ai vite compris qu’il avait vraiment peur. Donc j’ai arrêté, et j’ai commencé à le rassurer, à lui envoyer des messages régulièrement dans lesquels je lui disais que je n’avais pas de température, que j’allais bien.

Le « Ségur de la Santé » qui avait été lancé par le gouvernement, est-il en mesure d’améliorer le quotidien des soignants ?

Non. Il fallait une augmentation de 300 euros. Les syndicats n’ont pas balancé un chiffre irréfléchi. Au final, on a 183 euros. On ne crache pas dessus, sauf que ce n’est pas assez. Dans des régions transfrontalières comme la mienne, si on veut récupérer les 40 000 soignants qui travaillent en Belgique, au Luxembourg ou en Suisse, il faut 300 euros, cela représente l’écart moyen de salaire, combiné au coût du transport. Il faut des moyens humains. Beaucoup d’hôpitaux manquent de personnel. Au CHU de Nancy, lors de la première vague on avait 40 postes vacants, tout simplement parce que cela revient cher de se loger dans des métropoles. Les 300 euros étaient donc largement justifiés. Et donc non, le Ségur n’apporte pas les réponses nécessaires. D’autant que tous les personnels n’ont pas droit à cette augmentation.

Qu’aviez-vous pensé de la répression de la manifestation du 16 juin 2020, qui s’était notamment abattue sur une infirmière, Farida C. ?

J’y étais. Nous sommes arrivés aux Invalides, donc aux abords de l’Assemblée nationale, il y avait plusieurs cordons de CRS. J’avais pourtant ma tunique d’aide-soignante et mon écharpe tricolore, on s’est pris des gaz lacrymogènes, c’était d’une violence inouïe. Il y avait une trentaine de personnes habillées en noir qui faisaient n’importe quoi, mais en voyant le nombre de CRS au kilomètre carré, j’ai pensé qu’ils allaient les entourer, pour protéger les soignants et nous laisser terminer notre manifestation bon enfant. Ce n’est pas ce qu’ils ont fait. On nous a gazés, c’était du jamais-vu. On les regardait en se disant que la prochaine fois que l’un d’entre eux arriverait avec un collègue blessé, on n’aurait peut-être pas envie de les soigner. Policiers, gendarmes, avec les soignants on travaille souvent ensemble, et là c’était l’incompréhension totale. D’autant qu’il y avait très très peu de casseurs. Concernant l’infirmière, elle était fatiguée, excédée de la situation. Je lui ai apporté mon soutien. Se faire gazer alors que nous venions de traverser des mois très difficiles, ce n’était peut-être pas la meilleure réponse.

Comment jugez-vous la situation actuelle au regard de l’épidémie et des dispositions prises par le gouvernement ?

Cela génère en moi de la colère, car c’est du bricolage. Depuis le premier déconfinement on leur a dit qu’ils allaient droit dans le mur, qu’ils ne prévoyaient rien, qu’il fallait planifier la deuxième vague, pour être prêts. A l’Assemblée, on a fait des auditions, des commissions d’enquête. Le 16 juillet, j’ai interpellé le Premier ministre pour lui dire que suite à l’annonce de Jérôme Salomon quant à la possibilité d’une deuxième vague, les établissements de santé n’étaient pas prêts, et qu’il fallait débloquer de l’argent immédiatement, notamment pour embaucher. Ils ne l’ont pas fait. Quand fin octobre, on entend que la deuxième vague arrive, et que comme tous nos amis européens, on ne l’a pas vue arriver, vous ne pouvez qu’être en colère. Qu’ils ne m’aient pas écoutée moi, d’accord, mais enfin c’est le directeur général de la Santé qui l’annonce. Qu’ont-ils fait entre le 16 juillet et fin octobre ? Rien. Nous avions moins de lits de réa qu’avant la première vague. Bref, ce serait bien que Messieurs Castex et Véran aient parfois les pieds sur terre et qu’ils redescendent un tant soit peu.

Vous auriez été pour un confinement plus strict jusqu’à maintenant ?

Sincèrement, bien malin celui qui affirme « moi à leur place, j’aurais pris telle ou telle décision ». C’est pour cela que par ailleurs j’attaque assez rarement en frontal. Il y a des moments-clés où je savais ce qu’il fallait faire, là oui j’attaque.

J’ai entendu, par exemple, l’engouement des gens pour Noël et le nouvel an. Entendu aussi les difficultés d’Olivier Véran à répondre. Moi par rapport à ça, j’aurais eu une toute autre vision. J’aurais été plus cash, c’est clairement ma casquette de soignante qui aurait pris le dessus, en disant aux gens qu’on allait peut-être se passer une fois de fêter Noël et le nouvel an, dans l’optique de garder des gens vivants avec qui l’on pourra passer plein d’autres fêtes. Alors oui, c’est chiant, il y a plein de gens qui font des dépressions, mais aller faire Noël avec mamie Jeannette pour qu’elle ne soit pas seule, mais que quinze jours après elle se retrouve en réa, et culpabiliser d’en avoir été un peu responsable, je ne suis pas sûre qu’on aille beaucoup mieux après. Je pense qu’il faut être ferme, se dire que pendant qu’on espérait pouvoir fêter Noël, les soignants, déjà exténués, n’ont pas eu de vacances du tout. Ils ne se sont même pas posé la question de savoir s’ils auraient un réveillon, mais juste un seul jour de repos.

Quel regard portez-vous sur la commission d’enquête parlementaire relative à la gestion de la crise sanitaire, dissoute en janvier dernier, et au sein de laquelle vous avez été particulièrement impliquée ?

Elle était très suivie au départ, et après les vacances d’été, c’est retombé. Et puis c’est sous serment, mais quand les auditionnés n’ont pas envie de répondre, ils ne répondent pas. Je sais que ce n’est pas un tribunal, mais la semaine dernière il y a eu l’audition d’Olivier Véran, je travaillais donc c’est ma collègue Bénédicte Taurine qui a posé ma question, il ne répond pas du tout. Je voulais absolument savoir si Agnès Buzyn l’avait prévenu lors de la passation de pouvoir, qu’il n’y avait pas de masques et que ça allait être un « tsunami », comme elle l’a dit ensuite. C’est une information importante. Il ne répond pas. Et donc on baisse un peu les bras. Au Sénat ils y arrivent mieux, donc on laisse un peu faire les collègues sénateurs.

Moi je pense qu’il faut assumer. Olivier Véran ou Agnès Buzyn seraient arrivés devant les caméras en disant « bon les gars, on a merdé, en septembre 2019, les masques étaient périmés, on les a brûlés, par souci d’économies on n’en a pas racheté, pensant que ce serait inutile, et pas de bol, on a eu une pandémie six mois après », tout en soulignant l’importance du port du masque dès qu’on en aurait, ils se seraient grandis. Et ça leur aurait évité de se contredire à trois mois d’intervalle.

Le contexte est dégradé du point de vue sanitaire, mais aussi sécuritaire. Particulièrement suite à l’assassinat de Samuel Paty, les « Insoumis » ont dû faire face à l’invective et se sont vus attribuer le qualificatif d’« islamogauchistes », quand il n’étaient pas accusés de nourrir des « ambiguïtés avec le cadre républicain », pour reprendre les mots d’Anne Hidalgo. Comment vivez-vous cela ?

Premièrement, ce terme ne veut rien dire. Deuxièmement, il faut bien faire attention à ce que l’on dit et aux attaques que l’on profère, car cela revient à nous mettre des cibles dans le dos. Si demain il arrive quoique ce soit à l’un d’entre nous, ce ne sera pas la peine, et j’ai déjà prévenu, de se mettre debout pendant une minute dans l’hémicycle. En pleine période de terrorisme, où l’on a besoin d’unité nationale, où il faut expliquer aux gens que rien ne se règle par la violence, où il faut débattre, parler sereinement, quel est l’intérêt d’aller dire « ce sont des islamogauchistes, allez-y ! » Mais où sommes-nous ? On marche sur la tête ! Il faut soutenir toutes les religions, mais pas les Musulmans ? Je précise que je suis une bille dans le registre de la laïcité, ce n’est pas mon sujet, mais enfin, une mosquée est attaquée, il y a une marche qui est organisée en soutien, on se fait traiter d’islamogauchistes, Mireille Knoll est tuée, on va manifester, on se fait exfiltrer… On ne peut plus apporter son soutien quand une religion est visée ?

Le terrorisme n’est pas lié à l’islam religieux, mais à l’islam politique, et moi je suis très triste de voir des personnes musulmanes insultées, qui se sentent mal en raison d’une religion mal perçue. Et par ailleurs, faire trop de politique politicienne autour des religions, je pense définitivement que ce n’est pas bon.

Élections départementales, régionales et consulaires : amateurisme ou entrave à la démocratie ?

Alors que de multiples alertes remontent de la part de candidates et candidats de toute sensibilité politique, la Gauche Républicaine et Socialiste exprime sa consternation et sa plus vive inquiétude quant à l’organisation des élections départementales, régionales et consulaires 2021. Délais intenables, règles inédites qui laissent les imprimeurs consternés, informations communiquées au dernier moment, tout semble être fait pour empêcher l’exercice démocratique de la candidature aux élections.

Compte tenu de la situation politique mouvante, alors même que l’incertitude planait voici encore quelques semaines sur le maintien des élections locales au mois de juin, les discussions permettant d’établir les listes régionales et les tickets départementaux n’ont pu être menées qu’au dernier moment. Cela n’est pas forcément à prendre en compte par les pouvoirs publics nous direz-vous, mais il est évident que le gouvernement a créé une situation particulièrement instable. Or il semble qu’une fois faite l’annonce du maintien des élections, avec un report supplémentaire de deux semaines, rien n’ait été mis en place par l’exécutif pour que les candidat(e)s potentiel(le)s avancent dans un cadre précis et serein. Ainsi, les délais pour valider les éléments de campagne essentiels – professions de foi et bulletins de vote – ont été fixés quelques jours à peine avant la fin des candidatures. Cela a contraint les candidats à travailler en urgence à la confection des maquettes de bulletins de vote et de professions de foi. De nombreux candidats n’ont pas été en mesure de les fournir aux préfectures le jour-dit, et celle-ci ne pourra donc pas certifier la validité de leurs bulletins de vote, entraînant un risque d’invalidation de leurs suffrages le jour de l’élection.

Cette situation implique que seuls les appareils politiques disposant d’une infrastructure suffisante pour aider leurs militants et sympathisants à conduire des candidatures en bonne et due forme peuvent mener campagne sereinement. Les règles encadrant une campagne électorale changent d’une élection à l’autre et sont d’une complexité parfois absurde. En 2015, plusieurs binômes de candidats aux élections départementales se sont vus invalider leurs bulletins car les noms n’étaient pas présentés dans l’ordre alphabétique. Nous nous posons toujours la question de l’intérêt de considérations aussi bureaucratiques qu’inutiles.

Passée l’étape de la validation en urgence du matériel électoral vient celle de l’impression et de la livraison. Prétextant des mesures sanitaires, les préfectures les réclament plus d’un mois et demi avant les élections, parfois moins d’une semaine après validation des bulletins de vote et des professions de foi. Cela contraint les imprimeurs et leurs salariés à travailler dans l’urgence. Le pont de l’Ascension du 13 au 16 mai et la disponibilité professionnelle moindre qui en résulte ont été délibérément ignorés par les préfectures ; les capacités des candidats qui n’ont pas d’appareil pour les soutenir ont donc été d’autant plus rognées.

Une des grandes nouveautés de ces élections est la livraison du matériel électoral. Ici aussi, les règles élémentaires de « bon sens » ont été tout bonnement ignorées, laissant place à des décisions absurdes dénuées de toute logique élémentaires.

Certains départements souffrent d’une pénurie de papier à 80 g, format exigé pour les « professions de foi » ; les imprimeurs, faute de mieux, ont annoncé qu’ils ne pourraient imprimer qu’avec du 70 g. Les préfectures ont expliqué qu’elles n’autoriseraient aucune dérogation : les professions de foi ne seront donc pas mises sous pli et adressées aux électeurs. Quand on considère que c’est quasiment le seul support d’information sur les candidats et leurs propositions que recevront les électeurs, c’est une entrave évidente à un choix équitable et informé.

Pour les élections régionales en Bourgogne/Franche-Comté, les bulletins de vote devront être délivrés dans 6 lieux différents, tous en dehors de la région. Pour les élections départementales, les bulletins de vote du nord de l’Île-de-France doivent être envoyés dans l’Eure (Normandie) … et enfin pour le département normand de l’Orne, ils doivent être envoyés en région parisienne … Logique ! Cette subtilité a été annoncée à la dernière minute, le plus souvent dans les commissions de validation du matériel électoral. Compte tenu du délai ridicule entre cette commission et la date limite de livraison, de nombreux candidats ne pourront pas délivrer en temps et en heure et au bon endroit leur matériel électoral. Les électeurs seront ainsi privés du choix démocratique, car ils ne se verront pas proposer ces bulletins dans le bureau de vote, en raison de tracasseries administratives qui limitent les candidatures à des professionnels de la politique ou à des gros appareils partisans. C’est une entrave grave à la démocratie.

Les imprimeurs eux-mêmes semblent découvrir ces nouvelles règles. Habituellement, la livraison et la mise sous pli se faisait en préfecture ou en mairie, à proximité des candidats, permettant de fonctionner en circuit court et de ne pas émettre inutilement des gaz à effet de serre en transportant la propagande électorale d’un bout à l’autre de la France.

Malheureusement, décision a été prise d’externaliser cette mission de service public et de la confier à un acteur privé. C’est encore une fois un fiasco, qui va mener à une gabegie démocratique. Le passage au tout numérique a laissé de nombreux candidats sur le carreau, empêchant de fait nos concitoyens ne possédant pas internet ou un ordinateur de présenter leur candidature. Pour déposer une candidature en préfecture, il fallait obligatoirement prendre rendez-vous auprès d’un numéro de téléphone portable. Cela n’a pas été communiqué par voie officielle dans tous les départements, et le numéro de téléphone n’a été transmis qu’à certains contacts privilégiés de la préfecture qui ont été chargés de les transmettre et de les faire circuler. Ces manœuvres obscures concourent à faire perdre toute confiance en l’égalité de traitement des candidats.

Pour les élections des Français de l’étranger, déjà repoussées de plus d’un an, et qui conditionnent le renouvellement de six sénateurs, le gouvernement, incapable de planifier la sécurité sanitaire de ses personnels en poste à l’étranger, envisage aujourd’hui de reporter encore la date du scrutin … mais pas partout. Il semblerait qu’il souhaite maintenir juste assez d’élections pour garantir les élections des sénateurs, et met le paquet, à coup d’engagement des ministres et de favoritisme des services de l’État au profit des futurs grands électeurs qui lui seraient favorables. Ce scrutin était déjà en soi une mascarade démocratique : la campagne officielle est limitée à 12 jours seulement pendant lesquels les Français voteront électroniquement. Aucune liste d’opposition n’a eu le temps de faire campagne, alors que les députés marchistes sillonnent les endroits où aucun report n’est prévu, et font campagne sans le dire. Les services de l’État à l’étranger relayent même sur les réseaux sociaux les prises de positions des élus et candidats favorables au « président de la République ». Loin de l’amateurisme, on reconnaît ici un esprit de système, de mépris des Français à l’étranger : peu leur importe que ces élections soient en l’état mûres pour une annulation en Conseil d’État, ils veulent entre temps accumuler des postes de sénateurs. Ces méthodes démontrent un mépris profond pour le débat démocratique, une poltronnerie devant le contradicteur, une culture détestable qui rappelle les pires heures d’avant l’alternance de 1981.

La crise sanitaire met ainsi en lumière nombre de dispositions tout à la fois inéquitables et absurdes du code électoral, qui plonge les candidats dans des tracasseries administratives sans fin, sans garantir l’exercice équitable de ses droits civiques dans un cadre juridiquement stable. La République en Marche se présentait comme le champion de la simplification administrative pour le secteur privé. Ces beaux principes n’ont pas été appliqués à la démocratie, qui souffre d’une rigidité inutile et contre-productive.

La Gauche Républicaine et Socialiste tient à souligner l’inconséquence lamentable du gouvernement dans l’organisation de ces élections. À plus d’un mois et demi du scrutin, le libre exercice de la démocratie est entaché de ces manquements au principe d’égalité entre les candidats. Cela se paiera par l’abstention, et à long terme par la perte de confiance en la démocratie. Le gouvernement en porte toute la responsabilité.

10 mai 81 : quand la gauche faisait peur

C’est le lot des anniversaires prestigieux que de verser immanquablement dans la mythologie et la nostalgie.

La commémoration de la quarantième année du 10 mai 81 ne nous épargnera pas les figures imposées de l’iconographie, de l’anecdote et du folklore. Les belles et émouvantes images sépia d’un temps où la gauche faisait rêver, la cohorte des députés à collier de barbe issus de l’Éducation nationale, les larmes de Pierre Mendès France, la célébration au Panthéon, sous le triple patronage du socialisme, de la résistance et de l’humanisme, la chanson de Barbara, un mot d’ordre rimbaldien (« changer la vie »), les slogans rieurs d’un peuple de gauche dansant sous la pluie : « Mitterrand du soleil ! »

Or c’est bien là le problème : la version édulcorée de la victoire risque de faire oublier ce qu’elle avait de conflictuelle et de transgressive.

Car la gauche ne faisait pas seulement rêver : elle faisait peur. Des gens très sérieux s’attendaient à voir les chars russes envahir Paris, les USA admonestaient Mitterrand d’avoir pris des ministres communistes, et des capitalistes, entre stupeur et tremblement, envisageaient de quitter la France.

Et il faut dire qu’il y avait de quoi. Il suffit de relire les « 110 propositions » pour constater à la fois l’ambition de la nouvelle majorité, mais aussi son sérieux. La gauche ne se contentait pas de conquérir le pouvoir après une longue marche de 15 ans : elle entendait l’exercer.

Dans le dictionnaire des idées reçues rédigé paresseusement par l’establishment, il est écrit que les vainqueurs de 81, se heurtant au « mur de la réalité », abandonnèrent rapidement leur velléité de transformation sociale. C’est tout simplement … faux.

L’œuvre législative est colossale, au moins aussi importante que celle de 1936.

Œuvre sociale d’abord : 39h, augmentation des salaires et des minimas sociaux, lois Auroux, cinquième semaine de congés payés, etc. Fidèle à sa mission historique, la gauche rendait justice au monde du travail face à la loi du capital. La retraite à 60 ans, ce n’est pas « la gauche du rêve » : c’est celle qui, au terme de plusieurs décennies de luttes sociales intenses, change l’existence concrète de millions de gens.

Et puis il y a les innombrables lois de liberté, d’émancipation, un effort culturel de la Nation sans précédent. Les nationalisations elles-mêmes, si décriées aujourd’hui, ont été couronnées de succès : elles ont permis de préserver une bonne partie de l’appareil industriel et du secteur bancaire.

Tous les poncifs sur « Mitterrand le florentin », ambigu et cynique, sont balayés par cette vérité insuffisamment rappelée : le nouveau président avait été élu sur un programme et il a tout mis en œuvre pour l’appliquer.

S’il a été réélu triomphalement en 1988, ce n’est pas seulement en raison de son génie stratégique ou de la nullité et de la brutalité de la droite. C’est aussi parce que les Français les plus modestes lui savaient gré d’avoir œuvré puissamment à l’amélioration de leurs conditions de vie matérielle et morale. D’avoir tenté beaucoup en dépit des obstacles et de l’adversité. Ce n’est pas un hasard si François Mitterrand garda, jusqu’au bout, la confiance de la majorité des ouvriers et des employés.

Ainsi, au moment où les commentateurs s’apprêtent à disserter à l’envi sur les inévitables « désillusions » et inviteront au « devoir de grisaille », qui n’est rien d’autre que la théorisation de la résignation, nous faisons le choix, nous, de retenir du 10 mai 1981 les transformations profondes de la société française accomplies en quelques mois par un pouvoir qui voulait donner « une majorité politique à la majorité sociale ».

Nous retenons, nous, le sérieux programmatique et la constance stratégique – l’union de la gauche, certes rompue en 1977, mais vivante encore dans la mémoire des électeurs de 1981.

La plus belle façon de célébrer le 10 mai, c’est d’en isoler le principe actif. Une gauche qui sait où elle habite et où elle va. Une gauche qui sait pour qui elle se bat, et pour quoi.

Emmanuel Maurel

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